SAINT-PIERRE AU MONT I)'OR
Le Franciscain, nous ayant fait sortir de l'église, nous introduisit dans le cloître par une cour, où je fus surpris de trouver un des plus gracieux et des plus élégants chefs-d'œuvre de l'architecture romaine, dû au génie du Bramante, qui le premier introduisit dans l'art chrétien la forme circulaire. Imaginez-vous un petit temple rond, en marbre , entouré d'un portique circulaire soutenu par seize jolies colonnettes doriques de granit oriental ; l'intérieur renferme une chapelle sur le pavé de laquelle on voit une étroite ouverture ronde qui correspond à une autre chapelle souterraine ; là on montre le trou où fut plantée la croix à laquelle on cloua le Prince des Apôtres, les pieds en l'air, pendant que sa tôte posait sur le sol de la chapelle souterraine. Ce délicieux édifice, terminé par un dôme svelte et gracieux, n'a rien à envier à la Grèce et à l'ancienne Rome. Il fut construit en 1502, avec une royale munificence, aux frais de la couronne d'Espagne.
J'aime à retrouver ce noble monument de la piété de cette grande reine Isabelle-la-Catholique, la conquérante de Grenade, la protectrice de Colomb. Les Espagnols ont comparé son génie et* son caractère à celui de sainte Thérèse, en disant qu'Isabelle dans le cloître eût été Thérèse, et Thérèse sur le trône eût été Isabelle \
Nous pénétrons dans la chapelle de Saint-Pierre au milieu du temple du Bramante. Un Anglais et une Anglaise y entrèrent avec nous; ils ne savaient pas l'italien, et je leur traduisais en anglais les explications du jeune
1 La reina mas esclarecida y la muger mas insigne de nuestra Espaùa, famosa entre la* gentes por sus mugeres y sus eselarecidas reinas. (D. Juan Donoso Cortès, Es$ayo sobre el catolicismo, etc., I. II, vu.)
moine. Il nous fit remarquer à la voûte d'élégants basreliefs en argent, qui représentent des traits de la vie du premier Vicaire de Jésus-Christ.
Pierre qui renia, troublé par l'épouvante, Son maître et son ami devant une servante, Mais, comme le Sauveur, sur la croix attaché, Par le martyre il a racheté son péché ; Nous, qui de sa faiblesse autorisons la nôtre, Saurions-nous l'expier par la mort de l'Apôtre?
{La Fille de Jaïre, poème inédit.)
Saint Pierre demanda à être mis en croix la tête en bas, ne se trouvant pas digne de mourir dans la môme position que son divin Maître. A leur tour, auc\in Pape, successeur de saint Pierre, n'a voulu prendre son nom, par respect pour le Prince des Apôtres.
— C'est un glorieux privilège de notre Ordre, nous dit le Franciscain, de garder en Orient le Calvaire de Notre- Seigneur et en Occident le Calvaire de son premier Vicaire.
Puis le moine, prenant un long roseau, le plongea dans le trou de la croix, revêtu de marbre blanc et éclairé par une lampe; il en retira un peu de cette terre dorée qui donna son nom au Montorio, et il nous en distribua une pincée dans un papier où était gravé le martyre de saint Pierre. Le couple anglais reçut ce présent avec stupéfaction. Il aurait sans doute préféré un peu de terre du tombeau des Scipions.
Que de réflexions à faire sur cette Croix, à Rome comme à Jérusalem! — A la croix, in crueeml — s'écriait le bourgeois romain, quand un esclave avait cassé un vase.
SAINT-PIERRE AU MONT n'oR.
Pasces in crucc corvos
disait Horace à son esclave. Auguste fit crucifier un des siens pour avoir fait rôtir et avoir mangé sa caille favorite, qui, dans les combats de ces petits animaux, battait toutes les autres et s'était jusqu'alors montrée invincible. In crucem! s'écriait Verrès, et les victimes du proconsul de Sicile, du haut de l'instrument de leur supplice, tournaient vainement vers Rome leurs regards mourants. Il n'en était pas de même des chrétiens. Eudore, dans les Martyrs, rappelant cet éloquent passage de Gicéron, s'écriait : « Le chrétien sur sa croix n'implorera pas en vain son Père céleste et sa patrie ! » La croix, c'était le gibet des esclaves, c'est-à-dire des trois quarts du genre humain ; c'était le supplice infamant des malfaiteurs; aujourd'hui la croix brille partout sur nos monuments et sur nos places publiques, dans nos églises et dans nos cimetières, sur les vêtements des Papes et des Rois : c'est le signe divin que le chrétien dessine chaque jour sur son front et sur son cœur ; c'était la garde de l'épée des chevaliers; c'est encore l'étoile de l'honneur sur la poitrine des braves. La croix, dit saint Augustin, s'est élevée du lieu des supplices au front des empereurs, a loco suppliciarum ad j routes imper atontm .
Mais où la croix brille dans toute la splendeur de sa vérité, c'est sur la tiare, sur la triple et douloureuse couronne qui ceint la tête des vicaires du Crucifié.
LETTRE XXVIÏÏ.
PLACE TRAJANE
Un flatteur de Septime Sévère. — Le jardin des Passionistes. — Flûtes et tambours au Colysée. — Le temple de Claude. — La villa Maltci. — Sœur Marie- Josèphe de Jésus. — Le jeune Horace et sa soeur. — La colonne Trajane. — Scène de l'empereur et de la pauvre veuve peinte par Dante et par Delacroix. — Comment saint Grégoire sauva rame deTrajan, persécuteur des chrétiens. — -Le Pilate de Rome. — La basilique Ulpienne. — Constantin y proclame la déchéance du monde païen et le triomphe du christianisme. — Malheur à ceux qui nient le Christ !
Voulez-vous faire avec moi une longue et pittoresque promenade à travers Rome ? Partons de bonne heure ; le temps est redevenu splendide, et la calèche découverte est un observatoire ambulant qui n'a pas son pareil. En traversant la place Colonna, jetons un coup d'œil sur la colonne Antonine, au sommet de laquelle s'élève la statue de saint Paul. Ses bas-reliefs représentent le miracle de la Légion fulminante, gravé sur ce bronze éternel par une main païenne; une lettre de Marc-Aurèle, citée par Tertullien, prouve que l'empereur attribuait réellement aux prières de la Légion chrétienne le salut de son armée et la défaite des Marcomans. Longeons le Corso, et visitons le Forum et les restes du temple de Nerva. C'est ici que Septime-Sévère fit étouffer, dans la fumée d'un feu de
Place trajake.
paille, un de ses flatteurs, en disant qu'il fallait punir par la fumée ceux qui prodiguaient aux princes la vaine fumée de la flatterie : fumo punitur qui vendidit fumum. C'est, je crois, le seul exemple d'un flatteur puni par le prince qu'il encensait.
Traversons le grand Forum, en prenant bien garde de nous laisser choir dans le gouffre de M. Curtius ; saluons le Colysée, et prenons la via Gregoriana ; puis, laissant à droite le couvent de Saint-Grégoire, gravissons le mont Cœlius par la via dei Santi Giovanni e Paolo ; passons sous ces arceaux antiques qui enjambent la rue, et nous voilà sur une petite place très en pente ; en face est la villa Gœlimontana, qui est sans doute inhabitée, car on frappe en vain à sa porte. A gauche s'élève l'église des saints Jean et Paul ; son clocher à cintres romans est une haute tour dont la base, en gros blocs, est un reste de la Curia Uostilia. Là se trouve le couvent des Passionistes, dont le jardin a une vue admirable. Il est au sommet du Cœlius, sur un large plateau, jadis couvert de monuments antiques et de temples des dieux. Je m'enfonce sous une épaisse et ombreuse charmille, qui doit être plus délicieuse encore en plein été ; elle est formée d'une double allée de vieux chênes verts. En écartant le feuillage de la main, on voit à gauche, tout en bas, le couvent de Saint- Grégoire, et au-delà de la vallée le mont Palatin, les arcades sombres et les ruines énormes du palais des Césars ; la villa Palatine, de couleur rose, et les deux palmiers de saint Bonaventure. Au bout de l'allée de chênes verts, à à main droite, se prolonge une grande et longue terrasse découverte, bordée de buissons de buis, qui fait le tour du mont Cœlius, et déroule aux regards un panorama