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TOME I. 1fi

242 ROME. LETTRES I>'o PÈLERIN.

célèbre. A gauche, là-bas, le Capitole, le Forum, l'arc de Constantin ; en face, le vieux Colosse. D'ici on contemple la portion du Colysée opposée à celle que j'ai vue l'autre jour du jardin des Maronites : c'est ici sa partie écroulée qui laisse l'œil pénétrer à travers les entrailles éventrées du vieux monstre enfoui dans le sable, gorgé du sang des gladiateurs et des martyrs, ogre et croquemitaine païen dont ne s'effrayaient pas les enfants chrétiens. Le président de Brosse, sans respect pour la majesté des débris, voulait qu'on sacrifiât cette portion, la plus ruinée du Colysée, pour réparer l'autre, disant qu'il valait mieux avoir un demi-Colyséc en bon état qu'un Colysée entier en guenilles. Ce à quoi M. Ampère répondait spirituellement, comme le vieillard de Molière :

Guenille si l'on veut, ma guenille m'est chère !

Assis en face du Colysée, tandis que j'étais là, regardant et méditant, j'entendis tout à coup un effroyable fracas : c'était l'école des tambours français, qui venait s'exercer sur le terrain vague qui circule autour du vieil amphithéâtre, désaccoutumé de tant de bruit. Les joueurs de flûtes s'y exerçaient du temps de Sénèquc ; c'était un passe temps plus doux. Ces tambours faisaient un tapage capable de réveiller en sursaut les vieux Romains effarés de cette nouvelle et bruyante invasion des Gaulois. Ce bruit dérangea aussi un compagnon de mes rêveries qui ruminait de son côté dans un petit pré abandonné, situé un peu plus bas que la terrasse, au milieu d'un espace moitié pâturage, moitié potager, où se cachaient quelques ruines ignorées. C'était un petit ânon mélancolique et

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solitaire qui dormait sur ses jambes, et qui releva la tête et dressa ses longues oreilles au bruit insolite du tambour qui troublait ses songeries accoutumées.

Car que faire dans Rome à moins que l'on ne songe ?

Continuons le tour de la terrasse; voici là-bas les deux dômes orientaux et l'obélisque égyptien de Sainte-Marie- Majeure; en face de nous se déroulent des ruines béantes, des champs, un désert, tout cela encore dans l'enceinte delà ville; au-delà, les lignes bleuâtres des montagnes; puis, en avançant toujours, plus près de nous, la tour en briques de Saint-Etienne-le-Rond et les aiguilles de Sain t-Jean-de-Latran .

Le tour de ma promenade me ramène vers le couvent formé de trois grands corps de logis. Avant d'y arriver, on trouve de grands pans de murs antiques. Tout c§t espace occupé par le jardin a subi de nombreuses transformations. Agrippine fit élever là un temple à son époux, l'imbécile Claude, après l'avoir empoisonné avec des champignons. Néron le détruisit, et y fit construire une nymphée d'où l'eau tombait en cascade dans le lac qu'il avait fait creuser au fond du vallon où Vespasien bâtit plus tard le Colysée. Le Cœlius se couvrit de temples et de palais. Mais Robert Guiscard, frère de Richard, duc de Normandie, arrive en Italie, s'empare de la Pouille et de la Calabre, prend Rome et la livre au pillage : les aventuriers normands ne laissèrent pas pierre sur pierre sur le Cœlius. Aujourd'hui une vigoureuse végétation couvre toutes ces ruines, et fournit de légumes et de vin la table des Passionistes. 11 ne reste d'antiques que ces trois

monstrueux pans de mur encore debout, comme les pyramides d'Egypte, dans l'attitude du désert.

Arrivé près du couvent, je ne puis me déterminer encore à quitter le jardin, et je retourne sur mes pas pour refaire en sens inverse cette intéressante promenade.

Après avoir quitté les Passionistes, suivons le chemin qui est en face de l'église, et montons à la pointe extrême du Cœlius, où l'on voit les ruines du Macellum Magnum, le Grand-Marché à la viande et au poisson de l'ancienne Rome. Passons sous l'arc de Donabella, que notre cocher appelle Yarco di Bella Donna, ce qui est très spirituel et très romain. A droite, voici Santa Maria in Dominica, maison de sainte Gyriaque, qui l'a transformée en église. Michel-Ange, Raphaël et Jules Romain ont travaillé à sa restauration. Elle est fermée. C'est ici où le diacre saint Laurent distribuait ses aumônes aux pauvres, ces trésors de f Eglise qu'il montrait aux païens étonnés. Un peu plus loin s'élève la villa Mattei, acquise dernièrement par la princesse de Beaufifremont, et consacrée par elle à l'institut des Tertiaires de saint François d'Assise qu'elle a fondée, et dont elle suit la règle austère sous l'humble nom de la sœur Marie-Josèphc de Jésus. Pie IX étant venu bénir sa chapelle , lui demanda à quelle heure elle se levait avec ses religieuses :

— A quatre heures, Très-Saint-Père.

— C'est tôt : à cette heure le Pape dort encore, a repris Pie IX.

— Il est bien juste que de pauvres religieuses prient pendant que Votre Sainteté se repose des grandes fatigues et souffrances qu'elle endure pour l'Eglise.

Le Pape admit les religieuses au baisernent du pied.

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La salle principale, décorée avec goût, porte deux inscriptions placées en regard. L'une reproduit la rude sentence de sainte Thérèse : Aut pati, aut mari; l'autre, le mot si doux de saint François de Sales : Nec pati, née mori. Aussi le Saint-Père, prenant occasion de cette circonstance, s'est-il plu à commenter ces textes, édifiant l'assemblée par l'éloquence de sa parole apostolique.

Nous commençons à descendre une pente des plus roides : c'est le triomphe des chevaux romains qui ont des jambes de fer. Ce chemin est la via délie Mole di San Sùto; nous tournons à droite pour tomber dans la via Appia. Voici là-bas la porte Gapène, où le jeune Horace rencontra et tua sa sœur. J'aime à faire résonner ici les mâles accents de Corneille :

Oh! d'une indigne sœur insupportable audace! Va dedans les enfers plaindre ton Curiace ! — Ah ! traître ! — Ainsi reçoive un châtiment soudain Quiconque ose pleurer un ennemi romain.

Quœcumque Romana Iwjebit hostem, dit Tite-Livc, ce Froissart romain , qui a inspiré Corneille , comme les vieux chroniqueurs anglais et italiens ont inspiré Shakspeare. Tite-Live, qui ne se trompe pas, a dit Dante,

Corne Livio scrive, che non erra.

(lnf., xxvm.)

Il y a bien à rabattre sur cet éloge Dantesque.

Revenons au Colysée, retraversons le Forum, et nous voici sur la place Trajane, qui a été déblayée par les Français, sous le premier empire. On y a retrouvé d'admirables restes du Forum de Trajan construit par le célèbre

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Apollodorc, de Damas. La colonne Trajane est restée debout, tout entière, dans sa magnifique unité. Elle a servi de modèle pour la colonne de cette place Vendôme, que le marquis Garaccioli préférait à toutes les autres \

Trajan avait sa statue sur cette colonne, dont les basreliefs représentent ses victoires sur les Daces *. Au milieu de son triomphe, Trajan fut arrêté par une femme en pleurs ; Dante a vu cette scène sculptée sur un rocher du Purgatoire, écoutons le grand poète :

(( Une pauvre veuve tenait le frein de son cheval dans une attitude de larmes et de douleur. Autour de lui se pressait une foule de cavaliers, et les drapeaux aux aigles d or flottaient sur sa tète au gré du vent.

« La malheureuse, au milieu d'eux tous, semblait dire : — Seigneur, venge mon fils qui est mort, ce qui me brise le cœur. — Et Trajan lui répondait : — Attends donc que je revienne. — Et la mère, comme une personne en qui la douleur s'impatiente : — 0 mon seigneur ! si tu ne reviens pas ? — Et lui : — Celui qui sera à ma place te vengera. — Et elle : — A quoi te servira

* Louis XVI lui faisait compliment sur sa place de vice-roi de Sicile: « Ah ! sire, la plus belle place de l'Europe est celle que je quitte : la place Vendôme. »

* Les peuples Moldo-Valaques ne veulent plus qu'on les appelle autrement que Roumains ; ils se disent issus de colons romains établis par Trajan dans leur pays, après l'extermination des Daces; ils vous montrent encore les ruines du pont de Trajan, et prétendent retrouver les traits et les costumes de leur race sur les bas-reliefs de la colonne Trajane ; ils prouvent surtout leur origine romaine par leur langue qui est évidemment formée des débris du latin. 11 s'en suit que la grande famille des nations néo-latines s'est établie sur le Bas-Danube, aussi bien que sur le Tibre, l'Arno, la Ciaronne, la Seine, l'Ebre et le Tage. L'u po«'te moldave contemporain, Georges Asaky de Jassv, est venu à Rome célébrer ce? souvenirs de la nv re-patrie au pied de la colonne Trajane.

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qu'an autre remplisse ses devoirs, si tu oublies les tieus? — Et lui : — Rassure-toi, il faut que je fasse mon devoir avant que je parte ; la justice le veut, et la piété m'arrête. »

Eugène Delacroix a peint cette scène dans son tableau Le triomphe de Trajan qui est maintenant au musée de Rouen. Trajan ayant fait chercher le meurtrier, il se trouva que c'était son propre fils. Alors l'empereur demanda à la veuve si elle exigeait la mort du coupable, ou si elle voulait l'accepter pour fils à la place de celui qu'elle avait perdu. La veuve se décida pour ce dernier parti.

Jean le Diacre ajoute que saint Grcgoirc-le-Grand, touché de ce trait de justice, pria Dieu de faire revenir au monde l'âme de Trajan, et obtint quelle fût sauvée. Saint Thomas d'Aquin a essayé de donner une explication théologique de cette légende. La liturgie de l'Eglise grecque y faisait allusion. Trajan fut un bon prince par contraste avec ses prédécesseurs; mais il était ivrogne et débauché, et il devint, par faiblesse, un persécuteur des chrétiens, dont il connaissait l'innocence; ce fut le Pilate de Rome, le Pilate des empereurs \

i C'est ce que M. de Champagny explique parfaitement dans ses Antonins, digne suite de ses Césars : « Un Trajan étail juste et humain, je le veux bien, mais à la façon de Pilate (j'ajoute bien bas, à la façon «lu XIXe sit'cle), c'est-à-dire quand il pouvait l'être sans trop d'inconvénient. Il y avait sous le balcon de Trajan, comme jadis sous le balcon de Pilate, une autre puissance que la sienne. La haine du peuple juif avait passé au peuple païen, et nous voyons assez, dans les Actes des Apôtres, quels efforts acharnés les juifs avaient faits pour inspirer aux païens leur haine contre l'Eglise. Or, le fanatisme populaire était le point de départ de toutes les persécutions. A nome donc, à Alexandiie, à Autioche, partout, comme autrefois à Jérusalem, il y avait îles prêtres pour exciter le peuple, un peuple pour demander des supplices; il y avait ces mêmes cris : Prends-le î rrticifie-le ! » ou comme jadis . outre

On connaît la lettre que lui adressa Pline, gouverneur de Bithynie : « Je leur ai demandé par trois fois s'ils étaient chrétiens, en les menaçant du supplice ; par trois fois ils se sont avoués chrétiens ; voyant leur persévérance, j'ai ordonné de les conduire à la mort : persévérantes duci jussi \ Car, de quelque nature que fût ce qu'ils confessaient, je n'ai pas mis en doute qu'il fallait punir une pareille désobéissance et une obstination si inflexible. »

Le clément empereur approuva Pline, lui qui s'était vanté qu'aucun homme de bien ne serait condamné à mort sous son règne. Gomme tout prince absolu et centralisateur, Trajan redoutait en outre toute réunion agissant en dehors de l'influence impériale, et il poursuivit surtout dans les chrétiens les membres d'une association indépendante. C'est ainsi que de nos jours on a voulu dissoudre en France la société de Saint Vincent-de-Paul, en l'assimilant à la société secrète des Francs-maçons.

Sixte-Quint, « le plus grandiose des poètes, car il chante les gloires de l'Eglise avec des colonnes, des obélisques et des palais *, » Sixte-Quint a relevé la colonne de Trajan, mais ce fut pour y poser, à la place de la statue

saint Paul : * Otez-lc! faites-le disparaître de la terre! Il n'est pas , permis quo cet homme vive !» Si tu laisses vivre cet homme, disait-on au proconsul, tu es ennemi de César. «Si tu le laisses vivre, disait-on à César, lu es ennemi du peuple. Les chrétiens aux lions!» Et le peuple ajoutait encore : « La cause a été jugée. Néron a prononcé en premier ressort. Domitien a confirmé la sentence. C'est la loi de l'Etat, c'est le droit public de l'Empire. 11 ne doit pas y avoir de chrétiens ! »

1 Duci jussi. Voyez comme ce philanthrope glisse doucement là ce petit mot. La réponse de Trajan révèle un embarras visible. Ce dialogue entre l'empereur et son proconsul ne vous semble-t-il pas assez analogue au dialogue entre Pilate et sa conscience, ou même au dialogue entre Pilate et sa femme ? (M. de Champagny.)

* Le comte de Maumiguy : Lfl voir de Rome.

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de l'empereur, la statue de saint Pierre. « Sixte V a fait ce don à Pierre l'apôtre, » comme dit l'inscription. C'était justice. Depuis dix-huit siècles le pécheur de Galilée foule aux pieds César son bourreau et le bourreau de ses frères. Si jamais un nouveau César revenait à Rome, l'Eglise lui rappellerait pour son instruction la scène sublime qui s'est passée sur cette place Trajane. Là s'élevait la basilique Ulpienne où Constantin convoqua une assemblée du peuple romain. L'Empereur se

plaça dans l'abside «De là s'est fait entendre une des

proclamations les plus solennelles dont l'histoire ait conservé le texte, celle qui annonça officiellement les funérailles du monde païen et le couronnement chrétien du monde nouveau *. »

Du haut de cette tribune, Constantin adressa ces paroles à l'assemblée :

« Les funestes divisions des esprits ne peuvent avoir une heureuse fin, tant que nul rayon de la pure lumière de la vérité n'a éclairé ceux qu'enveloppent les ténèbres d'une ignorance profonde. Il faut donc ouvrir les yeux des âmes. C'est de cette manière que doit mourir l'erreur de l'idolâtrie. Renonçons à cette superstition que l'ignorance a enfantée et que la déraison a nourrie. Que le Seigneur, unique et vrai, qui règne dans les cieux, soit seul adoré

« Pour faire connaître à tout l'univers romain que nous baissons la téte devant le vrai Dieu, devant le Christ, nous avons entrepris de bâtir en son honneur une église dans notre palais. Il sera prouvé ainsi au monde entier qu'aucun vestige de doute ou de notre erreur passée ne reste au fond de notre cœur. •

.... Alors la voix du peuple romain éclata, et fit entendre pendant l'espace de deux heures ces acclamations :

1 Mgr. Gerbet, Esquisse de Rome chrétienne.

« Malheur à ceux qui nient le Christ! Le Dieu des chrétiens est le seul Dieu ! Que les temples soient fermés et que les églises s'ouvrent !

« Ceux qui n'honorent pas le Christ sont ennemis des Augustes ! ceux qui n'honorent pas le Christ sont ennemis des Romains! Celui qui a sauvé l'Empereur est le vrai Dieu !

• Celui qui honore le Christ triomphera toujours de ses ennemis! •

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