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UN NOUVEAU FRA ANGKL1CO

était, lorsque, descendant les riants coteaux de Fiésole, il entra à Florence, et, sans rien y voir, se réfugia au couvent de Saint-Marc, et là, pendant plusieurs jours, jeûna, pria et pleura dans la solitude ; puis, quand on le questionna pour savoir à quoi il était bon, il demanda des pinceaux et des couleurs, et se mit timidement à l'ouvrage pour composer ces chefs-d'œuvre que vous connaissez \ Le P. Besson, disciple du P. Lacordaire, est un homme de moyenne stature, très-jeune encore, mais si frôle, si maigre et si pâle, que sa robe blanche a l'air de son linceuil ; il me semblait toujours que Frà Angelico avait soulevé la pierre de sa tombe à Sainte-Marie-su r- Minerve. La tête du nouveau peintre dominicain est noble et grave ; ses traits décharnés , pleins de grâce et de douceur; son corps semble ne plus exister que comme l'étui transparent de son âme ; toute l'énergie de la vie et de la pensée s'est concentrée dans ses beaux yeux noirs et étincelants, qui sont comme les soupiraux ardents d'une âme de feu. On ne peut mieux appliquer l'expression chevaleresque : La lame use le fourreau.

Tandis que je m'étais arrêté pour contempler le moinepeintre sans songer d'abord à lui parler, le vieux Capucin, qui m'avait introduit, s'approcha respectueusement du jeune Dominicain, lui baisa la main et lui dit con una grazia cappucuiesca , qu'un signor francese désirait le voir et admirer il capo d'ojm-a d'un cosi bravo frescajite. Je m'avançai alors, m'excusant de troubler ainsi sa sainte et artistique solitude. Avec une grâce charmante il m'ac-

» Revoir sur Frà Angelico les lettres xm et xtv, et lire sa vie nouvellement écrite par E. Cartier.

cueillit comme un frère et comme- un compatriote, et il me laissa examiner son travail.

Tmaginez-vous un large pan de mur peint à fresque, et représentant un des trois miracles accomplis par saint Dominique dans ce lieu même, dans cette vieille chapelle, aux cintres romans, à demi enfouie par l'exhaussement progressif du sol, sorte de catacombe où je retrouvais réunis l'art et la foi de nos pères, les premiers chrétiens.

Le jour des cendres de l'an 1218, le 28 février, saint Dominique avait réuni à Saint-Sixte les cardinaux Ugolin, évêque d'Ostie ; Etienne de Fosseneuve, du titre des Saints-Apôtres, et Nicolas, évêque de Tusculum, avec l'abbesse de Sainte-Marie-du-Tibre et ses religieuses. Ecoutons la naïve relation de la sœur Cécile, témoin oculaire : « Comme donc le bienheureux Dominique était assis avec les cardinaux, l'abbesse et ses filles étant présentes, voilà qu'un homme entre en s'arrachant les cheveux et en s'écriant : C'est le neveu de Mgr. Etienne qui vient de tomber de cheval et de se tuer 1 Or, le jeune homme s'appelait Napoléon. Son oncle, en l'entendant nommer, se pencha défaillant sur la poitrine du bienheureux Dominique. On le soutint ; le bienheureux Dominique se leva, lui jeta de l'eau bénite, et, le laissant dans les bras des autres, courut à l'endroit où le corps du jeune homme était gisant, tout brisé et horriblement déchiré. Il ordonna qu'on le transportât dans une chambre séparée, et qu'on l'y enfermât. Puis il dit à Frère Tancrède et aux autres Frères de tout préparer pour la messe. Le bienheureux Dominique, les cardinaux, les Frères, l'abbesse et les religieuses, allèrent donc au lieu

UN NOUVEAU Fil A ANGELICO.

où était l'autel, et le bienheureux Dominique célébra avec une grande abondance de larmes. Mais, lorsqu'il fut arrivé à l'élévation du corps du Seigneur, et qu'il le tenait en haut dans ses mains, selon la coutume, lui-même fut élevé de terre d'une coudée, tous le voyant et étant dans la stupeur. La messe achevée, il retourna au corps du défunt, lui, les cardinaux, l'abbesse, les sœurs et tout le monde qui se trouvait là, et lorsqu'il fut auprès du corps, il en arrangea les membres l'un après l'autre de sa main très-sainte ; ensuite il se prosterna à terre en priant et pleurant. Trois fois il toucha le visage et les membres du défunt pour les remettre en leur lieu, et trois fois il se prosterna. Lorsqu'il se fut relevé pour la troisième fois, il fit le signe de la croix sur le mort, et, debout du côté où était la tête, les mains tendues vers le ciel, son corps audessus de terre de plus d'une coudée, il cria à haute voix : 0 jeune homme Napoléon, je te dis, au nom de Notre- Seigneur Jésus-Christ, lève-toi ! Aussitôt, à la vue de tous ceux qu'un si étonnant spectacle avait attirés, le jeune homme se leva sain et sauf, et dit au bienheureux Dominique : Père, donnez-moi à manger. Le bienheureux Dominique lui donna à manger et à boire, et le rendit joyeux et sans aucune trace de blessure au cardinal son oncle. »

C'est là un beau sujet, et, chose inappréciable, ce miracle s'est accompli dans ce lieu même, et l'artiste qui va le reproduire y croit de toute la force de son âme. Il a groupé des deux côtés les cardinaux, les moines, les religieuses et les autres assistants, tous dans l'attente de ce qui va arriver ; le jeune Napoléon est étendu par terre au premier plan. Le saint, placé un peu plus haut , est ravi en extase ; il tend les bras, et, par un geste sublime, par- Tous I. 17

faiteraent rendu par le peintre, il attire à lui le jeune mort par l'irrésistible attraction de la prière et de la foi, qui remuent les montagnes et ressuscitent les trépassés. L'enfant, qui se sent rappelé à la vie, se soulève tout étonné, et semble déjà monter vers Dominique par une force invisible et toute-puissante. Ce mouvement surnaturel, si difficile à rendre en peinture, est ici admirablement deviné, senti et reproduit; mais ne pensez-vous pas que la foi et la croyance à ce miracle n'ont pas peu aidé au talent du peintre pour le représenter ainsi sur un pan de mur, avec un pinceau et un peu de couleur? La fresque n'est pas achevée, mais on en saisit déjà la pensée et le sentiment.

— Mon Père, dis-je au moine-peintre, Frà Angelico, votre prédécesseur dans le cloître et dans l'art, a retracé ce miracle dans une miniature, au bas de la predella de son Incoronazione, au Louvre.

— Je m'en souviens, mais imparfaitement ; il y a si longtemps que je ne l'ai revue ; mais la scène se passe sous un portique, je crois ?

— Oui, mon Père, c'est une toute petite miniature, où les têtes sont délicieuses d'expression, mais les mouvements des personnages un peu naïfs et imparfaits. Le cheval qui a renversé le jeune Napoléon, malgré sa belle selle d'azur, est un animal fabuleux, qui prouve que le cher Frère Angélique n'avait pas étudié l'anatomie chevaline.

— Sans doute ; mais combien nous sommes loin de lui, avec notre expérience et notre perfection matérielles 1 On fait trop aujourd'hui de l'art pour l'art. Frà Angelico avait un autre but : il faisait de l'art pour Dieu, en Dieu,

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