‹ RomeChapitre 82 sur 133 · IN NOUVEAU FRA ANC1ELK O · texte numérisé non relu

IN NOUVEAU FRA ANC1ELK O

avec Dieu. Je n'ai pu rester qu'un seul jour à Florence, mais c'était au couvent de Saint-Marc, couvent de notre Ordre, où a vécu et travaillé le Beato ; j'ai habité sa cellule; j'ai joui de ses œuvres, et j'ai longtemps prié et pleuré devant sa sublime Crucifixion, dans la salle du Chapitre.

— Je l'ai vu aussi, il y a un mois, et je n'en ai pas été moins touché que vous. Sans doute, Frà Angelico s'est représenté lui-même dans ce moine à genoux qui se frappe la poitrine et semble dire : Jésus est mort pour mes péchés ! Si vous n'êtes resté, mon Père, qu'un jour à Florence, sans sortir du cloître de Saint-Marc, vous n'avez pu voir à l'Académie des beaux-arts le Jugement dernier de Frà Angelico.

— C'est un de mes regrets.

— Je donnerais le Jugement de Michel-Ange pour celui-là. Le peintre de la Sixtine a réussi à peindre l'enfer comme Dante qu'il a pris pour modèle; mais ses Élus ont l'air aussi furibonds que ses Damnés. Le contraire est arrivé au peintre de Fiésole. Si sous son pinceau les réprouvés n'ont pas tout le désespoir qu'on attend d'eux, cela tient, comme le remarque M. Rio, à une glorieuse impuissance de cette imagination antique exclusivement nourrie d'amour et d'extase. Mais en revanche comme 'il peint divinemeut le Paradis et les élus d'après lui-même, d'après ses rêves, ses désirs et ses espérances paradisiaques ! Si vous aviez vu les rondes célestes qu'il fait faiçe aux Élus dans les prairies éternelles. Un de ces groupes m'est resté 4ans la mémoire : un bon religieux, on dirait le Beato lui-même, arrive devant les portes du Paradis ; son ange lui donne le baiser de paix, et, lui montrant le séjour de Dieu, il sembol

lui dire : Voilà enfin le port que tu as tant désiré; voilà cette récompense que tu espérais et que tu as méritée au prix de tant d'abnégation et de sacrifices I Et l'Élu joint les mains avec une ineffable reconnaissance. Je n'ai rien vu de plus touchant, de plus pieux et par conséquent de plus beau. Car la véritable beauté et le vrai but de l'art ne consistent-ils pas à produire l'effet que le sujet doit produire?

— Sans doute, il faudrait toujours qu'une figure de Vierge fît prier, une Crucifixion pleurer, un Jugement dernier trembler, une scène du Paradis espérer.

— Permettez-moi, mon Père, de vous soumettre cette réflexion. J'ai remarqué en Italie et ailleurs que toutes les saintes images, objets de la vénération des fidèles, sonjk médiocres, et môme parfois affreuses au point de vue de l'art; pourquoi cela? pourquoi la dévotion générale ne s'est-elle pas adressée de préférence à une Vierge du Pérugin ou de Raphaël, à une crucifixion du Beato, à une Pietà de Michel-Ange ; car ces chefs-d'œuvre, presque tous admirés aujourd'hui dans les musées, ont d'abord occupé leur. place naturelle dans les églises? s V- Il y a quelques exceptions à votre remarque : à Florence, on vénère encore la Madone de Gimabué, qui est un chef-d'œuvre pour son époque, et qui fut portée en t riomphe dans les rues de la ville ; à Rome, la Vierge miraculeuse de Saint-Augustin est une statue de Sansovino. Mais il est vrai qu'en général la beauté manque presque toujours à ces images consacrées ; c'est, sans doute, à cause de leur antiquité. Peu*»être pourrait-on en trouver mie raison plus profonde. Ces peintures, ces statues, sont vénérables et vénérées, parce que souvent

UN NOUVEAU FKA AN fi ELI CO

elles ont fait des miracles, c'est-à-dire parce que des miracles se sont accomplis devant elles, à leur occasion. Dieu, par lui-môme, la Vierge et les saints, par leur intercession, ont opéré des prodiges par le moyen de ces images vulgaires, et ils n'ont point daigné le faire par les chefs-d'œuvre de l'art, peut-être pour nous prouver que le miracle est de Dieu et non de l'homme, et que la Foi est plus puissante que le Génie. Un sceptique ne sera pas même ému davant la Vierge de Foligno ; un croyant aura des larmes devant le plus grossier crucifix, devant la plus mauvaise enluminure de la sainte Vierge.

— Mais, mon Père, cela ne nous mènerait-il pas à la vanité de l'art, même de l'art religieux ?

— Non. J'ai voulu dire seulement que l'artiste n'est rien, ne peut rien à lui tout seul, et que le plus grand peintre du monde n'est pas capable de faire verser une larme pieuse, si Dieu lui-môme n'en ouvre la source au plus profond du cœur de l'homme. Mais à Dieu ne plaise que je veuille nier l'heureuse influence qu'ont eue les œuvres des artistes vraiment religieux, depuis les peintres inconnus des Catacombes jusqu'à Gimabué, depuis Frà A ngelico jusqu'à Overbeck.

— Et vous, mon Père, vous êtes aussi de cette famille de moines-artistes, missionnaires de l'Art et de la Foi, qui ont ressuscité la peinture et l'architecture, trouvé l'ogive, inventé les miniatures des missels et les verrières des cathédrales, qui ont enfin formé un art véritablement chrétien. Le cloître fut le berceau des beaux-arts. Ces artistes pieux croyaient faire une œuvre méritoire à l'aide du ciseau, de l'archet, de la plume, du crayon et du pinceau ; ils accomplissaient l'œuvre d'art, comme un

exercice de piété, avec scrupule et avec amour. Frère Angélique et ses disciples priaient avec leurs pinceaux , comme d'autres priaient avec leurs lèvres.

— Certainement. C'est qu'à cette époque bienheureuse l'unité catholique était le but et la source de tous les genres d'inspirations , tous les arts étaient frères , parce qu'ils étaient fils de la môme mère, l'Eglise ; et les artistes ne songeaient qu'à accomplir le mot de l'Evangile : Vous n'avez qu'un seid maître, qui est le Christ.

Pendant cette conversation , le P. Besson , sur mes instances, s'était remis à peindre.

— Hélas ! me disait-il, voyez comme je suis obligé de retoucher et de revenir sur ce que j'ai déjà peint; que je me sens loin de ce cher Frère Angélique, qui ne retouchait, ni ne perfectionnait jamais sa peinture, mais la laissait telle qu'elle était venue au premier jet, croyant, disait-il, que c'était ainsi que Dieu la voulait \

— Mais je suis sûr, mon Père, que vous avez ses théories sur l'art, et que vous ne négligez pas le genre de préparation qui lui réussissait si bien. On dit qu'il ne mettait jamais la main à ses pinceaux avant d'avoir prié, et il disait souvent que celui qui voulait faire de l'art avait besoin de vivre en repos, sans pensées mondaines,

1 llaveva per costume non ritoceare, ne racconciar mai alcune sue dipinturc, ma laseiarle sempre in quel modo, che erano venutc a prima volta, per creder, secundo ch'egli diceva, che cosi fosse la volontà di Dio. (Vasari.)

Son art était si bien à ses yeux une chose sacrée qu'il en respectait les produits comme les fruits d'une inspiration plus haute que son intention. La peinture n'a été évidemment pour lui qu'un moyen de réunion avec Dieu : c'était sa manière de gagner le ciel, son humble et fervente offrande à celui qu'il aimait pardessus tout ; c'était la forme du culte spéri .1 H intirm- qu'il rendait à «on Rédempteur. [M. de Montalembert.ï

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