UN NOUVEAU FRA ANGELICO
parce que celui qui fait les choses du Christ doit toujours rester avec le Christ.
— Un autre vieux peintre, Buffalmacco, disait aussi : Nous autres peintres, nous ne nous occupons à faire
que des saints et des saintes pour les murs et les autels, afin de rendre, en dépit des démons, les hommes plus religieux et par conséquent meilleurs.
— Et Lippo Dalmasio, qui ne commençait jamais une Madone sans s'y être préparé la veille par un jeûne austère, et le jour même par la communion ; et Gentile Bellini, qui signait ainsi un de ses tableaux qu'on admire à Venise : Gentilis Bellinus pio sanctissimœ crucis affectu lubens fecit.
— Pour les croyants, la foi, c'est Dieu sensible au cœur : pour ces artistes chrétiens, l'art, c'était Dieu sensible aux yeux.
Le P. Besson, ayant déposé ses pinceaux pour se reposer un instant, me promena dans l'antique chapelle, et me dit que sur le mur opposé à sa fresque commencée, il comptait peindre la suite de l'histoire de Saint Dominique, en choisissant de préférence les sujets relatifs à la fondation de Saint-Sixte *.
1 Les sujet» principaux sont : 1° Saint Dominique ressuscitant un mort : î° Saint Dominique guérissant un des ouvriers quil employait aux travaux d& Saint-Sixte, et qui avait été précipité, par la chute dune pierre, du haut d'une échelle sur le pavé, où il s'était brisé le crâne : 3» Saint Dominique ressuscitant un enfant que lui apportait sa mère. Trois sujets moindres occupent les lunettes des murailles opposées. Le premier représente la Vision de saint Dominique, à qui deux saints apparaissent; le deuxième, le Baiser de saint Dominique et de saint François, ou l'emfjrassade fraternelle des deux ordres; le troisième, Yapparition si connue de la Vierge du Rosaire. Au bas des colonnes, le moine-peintre a esquissé quatre suaves figures de saintes Domini-
L'unité de cette œuvre d'art est évidente. C'est la gloire de saint Dominique qui en est le but, et la résurrection de son Ordre qui en est la pensée première. Les sujets qu'il a choisis le prouvent. C'est l'œuvre de la résurrection des morts, le réveil de la tombe, l'écho de cette voix mâle et forte qui dit à la fille de Jaïre : « Lève-toi 1 » C'est le fondateur de son Ordre commandant à la vie et à la mort ; c'est saint Dominique en communication directe avec le peuple, ici touché par les larmes d'une mère qui lui demande la vie de son enfant, là rendant la santé à un pauvre ouvrier mortellement blessé pendant les travaux. L'harmonie de ces peintures avec les lieux qui les inspirèrent est de nature à en rendre l'effet plus saisissant. Quand on songe que c'est sur le sol môme marqué par les pas de saint Dominique, à l'endroit où il accomplit ces miracles, que l'artiste en a retracé le souvenir, ces œuvres nouvelles subitement écloses parmi les tronçons de colonnes, et la végétation des ruines, prennent un sens. Elles attestent la foi de celui qui les exécuta et le réveil de l'Ordre dominicain, restauré en France par le P. Lacordaire \
Pie IX est venu voir et encourager ces travaux du P. Besson , et leur donner cette haute approbation pontificale qui n'a jamais manqué aux beaux-arts, éclos en Italie sous les ailes de la Papauté. C'est en ce sens qu'on a dit que l'Italie n'est la terre classique des beaux-arts que parce qu'elle est la terre classique du catholicisme. A Rome, on ne peut pas plus séparer l'Art de la Religion que l'enfant de sa mère.
caines, sainte Catherine de Sienne, sainte Agnès de Pulriano, sainte Catherine Ricci, et sainte Rose de Lima.
1 Lettres sur l'Italie, par le comte Foucher de Careil.
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— L'art dominicain, continua le P. Besson en reprenant sa palette, a été exercé aussi par des religieuses de notre ordre. Au seizième siècle, dans un couvent de Florence, vivait une humble et pieuse artiste dont Vasari n'a pas dédaigné de parler dans ses Vies des peintres, c'était Suor Plautilla Nelli qui offrait chaque jour à Dieu, devant l'autel, les prémises de son pinceau; elle laissa plusieurs élèves dignes d'elle : Suor Prudenza Gambi, AgataTraballesi, Maria Ruggeri, Veronica. Au commencement de ce siècle, un couvent de Rome offrait le même exemple. Avez-vous remarqué au Quirinal le couvent de Sainte-Marie-Madeleine que Grégoire XVI a donné aux Adoratrices perpétuelles du Saint-Sacrement ? Ce cloître appartenait à la fin du dernier siècle aux Dominicaines, et nous y vénérons encore le souvenir d'Anna Victoria Dolara qui fut à la fois religieuse, artiste et poète. Pendant l'époque douloureuse qui suivit le départ de Pie VI, elle vint en aide à ses compagnes par les produits de son pinceau ; elle soutint, sauva et illustra par son art le couvent qu'elle édifiait par sa piété \
1 Pour consoler »es sœurs, qu'elle avait nourries, elle improvisait des vers où elle peignait des plus touchantes couleurs les maux de sa patrie, la détresse de ses compagnes et la crainte de l'étranger. « Nous sommes accablées, disait-elle dans des rimes d'une douceur infinie, la douleur et la faim se disputent nos tristes dépouilles. Le saint édifice est chancelant, et nous voyons ses ruines suspendues sur nous avtc un douloureux effroi. Nous ne voyons pas la fin de nos peines; nous n'avons personne pour essuyer nos larmes ; toi seul, Dieu des vivants, te laissant enfin toucher à tant de maux, aie pitié de nous. — La tourterelle en paix passe ses jours en doux gémissements, au-dedans de son nid. La brebis revient de la pâture au bercail sans crainte d'une trahison perfide. Mais nous, qui, en entrant dans ces murs bénis, croyions toucher au port, nous sommes, hélas! en proie aux pièges du vautour rapace et du loup avide. » (Lettres sur l'Italie, par le comte Foucher de Careil.)
Le P. Besson a été quelque temps prieur de Sainte- Sabine, mais il a remis avec joie cette charge aux mains éprouvées du P. Amanton, afin de se consacrer entièrement à la peinture. Chaque jour, après l'office du matin, il va de Sainte-Sabine à Saint-Sixte, descendant P Aventin par ce chemin qui conserve la trace des pieds de saint Dominique , lorsqu'il allait journellement porter , d'un couvent à l'autre, Pardeur de sa charité. L'artiste Dominicain ne rentre que le soir à Sainte-Sabine ; il passe sa journée à Saint-Sixte, et s'y fait porter à manger; ce cloître isolé, quoiqu'il soit encore dans l'enceinte de la ville, semble perdu dans le désert, et est plus loin du centre habité de Rome, que n'était loin de Paris notre ancien cloître des Chartreux au Luxembourg, illustré par le pinceau de Le Sueur.
Je ne pouvais me lasser de causer avec ce moine-peintre qui sera une gloire nouvelle pour cette illustre famille Dominicaine qui a déjà produit tant d'artistes célèbres. Enfin, craignant d'abuser de sa courtoisie chrétienne, je pris congé de lui, et en le quittant j'étais tenté de faire comme le bon capucin qui m'avait mené au P. Besson, et de baiser, comme il Pavait fait, cette main droite si pieuse et si savante qui manie si bien le pinceau, et se joint si souvent à l'autre main sa sœur, pour prier Dieu.
Et je médisais, en remontant en voiture : Parmi cette nuée de touristes qui s'abattent sur Rome comme des sauterelles, en est-il un seul qui vienne a Saint-Sixte-le- Vieux? Ils ignorent mÊme son nom, les guides et les cicéroni ne leur en parlent jamais. Pour moi, je considère cette visite comme un de mes plus précieux souvenirs de voyage'. Voilà une journée bien pleine et bien heureuse !