TOME I
Le 10 janvier 1793, le ministre de la République française à Naples avait expédié son secrétaire, Hugues de Bassevifle, et le major Deflotte au consul de France à Rome, pour lui ordonner d'essayer de révolutionner la Ville-Eternelle en arborant le drapeau tricolore. Pie VI refusa ce droit aux agents de la Convention régicide. Bassevilleet Deflotte, bravant la défense du Souverain, parcoururent le Corso un dimanche soir, en étalant quatre drapeaux tricolores aux quatre coins de leur voiture de louage. Remarquez que la tactique révolutionnaire est toujours la môme ; les agents piémontais de M.deCavour n'employaient pas d'autre système que celui d'exciter dans les Etats romains une manifestation quelconque, bientôt appuyée par des troupes nombreuses. En 1793 le peuple romain, fort dévoué au Pape, s'irrita d'être ainsi bravé par ces républicains français ; il les siffla et leur jeta des pierres près de la place Colonna ; on prétend qu'ils répondirent par un coup de pistolet. Assaillis par une multitude furieuse, aux cris de : Vive saint Pierre ! les deux révolutionnaires se réfugièrent derrière le palais Chigi, dans la maison du banquier Etienne Moulte ; Deflotte se sauva par une fenêtre, mais Basseville fut frappé par un barbier d'un coup de rasoir dans le bas-ventre, dont il mourut dans la nuit, sans se douter qu'il allait être immortalisé par la poésie !. Le célèbre Monti prit sa mort pour sujet d'un poème qu'il intitula : la Basvilliana, et qui fut jugé digne de Dante. Le poète
* Pie VI rendit un Mit pour rechercher et punir les coupable», et il prit à sa charge l'enfant de Basseville, qui était d'Amiens. La mort de Basseville fut plus tard un des prétextes dont se servit la première République française pour s'emparer de Rome.
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nous peint l'âme de Basseville devant le tribunal de Dieu, condamnée à revenir sur la terre et à revoir la France pour y être témoin du résultat des doctrines républicaines que Basseville a voulu propager en Italie. Son ange l'accompagne dans ce pèlerinage; il parcourt la France, et c'est avec horreur qu'il la retrouve inondée de sang et de ruines. Il arrive à Paris, la città dolente :
A Parigi, che tardi e mal si pente Délia sovrana plèbe cittadina.
Là il voit en frémissant l'échafaud dressé sur la place de la Révolution, et Louis XVI y monter comme sur le trône qui lui est préparé par l'amour de ses peuples. Rien n'égale l'énergie et la majesté sombre de ces tercets dantesques, que l'on ne peut traduire. Monti s élève jusqu'au sublime, lorsqu'il nous peint le Roi-martyr, à l'exemple du Christ, pardonnant à ses bourreaux, et s'écriant à son tour : Pardonnez-leur, mon Dieu, parce qu'ils ne savent ce qu'ils font :
E a quel Giusto simil che Ira' ladroni Perdonaodo spirava, ed esclamando :
Padre, Padre, perche tu m'abbandoni ?
Per chi a morte lo tragge anch'ei pregando, 11 popol mio, dicea, cite si délira, E il mio spirto, Signer, ti raccomando.
La France ne devrait jamais oublier qu'en condamnant Louis XVI, Robespierre a soutenu que, moralement, juridiquement et constitutionnellement, Louis XVI était innocent ; mais que, politiquement, il devait mourir, par suite de la distinction de l'ordre politique d'avec l'ordre
moral, principe abominable, qui déclare l'ordre politique indépendant de la justice, de la morale, de la religion. Lasciamo la Morala, disait M. de Cavour à ses agents.
Ce matin, je suis allé fêter sainte Agnès à sa basilique Hors-les-Murs, et j'ai vu bénir ses agneaux !. Cet aprèsmidi, il signor Diamanti vint nous apporter des billets pour visiter la villa Palatina. On s'y rend par le Forum, et on y monte par le chemin où était jadis le Clwus Victoria», l'escalier du coteau de la Victoire, par lequel les Césars descendaient de leur palais au Colysée et au Forum. Arrivé au sommet , on laisse à gauche l'humble couvent de Saint-Bonaventure, et on entre par une belle grille dans le jardin de la Vigna Palatina. C'est l'ancienne villa Spada, puis villa Magnani, puis villa Mills, enfin, c'est au jourd'hui la villa Smith, propriété d'un colonel anglais.
C'est une singulière chose que de trouver ce petit castel anglo-normand juché sur les ruines du palais des Césars, comme un enfant sur les épaules d'un géant. Au milieu d'un petit parc anglais, peigné, brossé, fleuri et parfumé, figurez-vous un cottage héroïque, un châtelet en briques, tout coquet et tout surpris de se trouver là avec son gothique de fraîche date. Imaginez un roman de Walter- Scott en pleine Rome. Et quel curieux contraste, après avoir traversé le vestibule de ce petit manoir écossais, daller au bout du jardin s'accouder sur la terrasse; les Highlands font place aux sept Collines, et les Stuarts sont détrônés par le souvenir des Césars.
Voici tout à coup les jets d'eau, les cyprès romains, les
1 Nous réservons l'histoire de sainte Agnès et le récit de notre visite à sa basilique pour l'ouvrage que nous préparons sous ce titre : La Madone et les saints à Rome.
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ruines impériales emmaillottées de lierre, les sombres arceaux néroniens, à gauche la vue du Cœlius; en face, l'Avcntin, le Janicule, le Tibre ; à droite, le reste de Rome et Saint- Pierre isolé, toujours grave et seul comme était son architecte Michel-Ange, ainsi que le lui reprochait Raphaël.
Cette plate-forme du Palatin, dont on fait le tour en se promenant, est le berceau de Rome. Voyez là-bas cette large plaine : c'était le pays des Rutules ; là Turnus régnait en paix, quand un jour un aventurier y débarque, le combat, le tue, et épouse sa fiancée. Cet aventurier était Enée, précurseur du bandit Romulus. Avez-vous remarqué cette singulière ressemblance entre le fondateur du peuple hébreu et le fondateur du peuple romain ; entre Moïse exposé sur le Nil, et Romulus exposé au bord du Tibre, dont les flots débordés laissèrent en se retirant le berceau arrêté entre les roseaux, sous un figuier sauvage ? Moïse fut recueilli par la fille du roi Pharaon, Romulus par la bergère du roi Amulius. Une autre similitude biblique se trouve dans le fratricide de Romulus qui tue Rémus, comme Caïn tua Abel. Il est de mode aujourd'hui de ne plus croire à Romulus. Dans mille ans (si le monde vit jusque là) il se trouvera des historiens qui mettront en doute l'existence de Napoléon. Revenons à Romulus. Il fonda sa ville sur le Palatin, où Virgile place le roi Evandre et ses bergers arcadiens. Pour tracer les contours de sa Rome carrée, Roma qaadrata, Romulus fit employer la charrue; quand il voulait marquer la place d'une issue, il disait au laboureur : Porta (soulève la charrue.) De là l étymologie du mot porte.
Montesquieu compare Rome naissante à ces villes rustiques de la Crimée, faites pour renfermer le butin, les bestiaux et les fruits de la campagne. Les cinq premiers rois habitèrent cette colline. Auguste y éleva sa maison impériale, qu'on appela d'un nom emprunté à celui de la colline, Palatium 1 ; de là, dans presque toutes les langues dérivées du latin, le mot palais, qui sert à désigner les résidences souveraines et les habitations splendides. Est-ce aussi de la célèbre colline que descendent les comtes Palatins et les comtesses Palatines?
Tibère et Galigula agrandissent le palais d'Auguste. Néron s'empare de toute la colline, et n'en ayant pas assez, il élève sur l'Esquilin sa maison transitoria; puis, trouvant Rome trop vieille et son palais encore trop petit, il s'avise d'un expédient grandiose et tout nouveau ; il ordonne que Rome et son palais soient livrés aux flammes. Cet incendie de Rome ne dut avoir son pareil qu'à Moscou \ Quand tout est réduit en cendres, Néron s'empare de toute la plaine de l'Esquilin jusqu'à Sainte- Marie-Majeure. Cette vaste enceinte renfermait pour lui seul des prairies, des vignes, des bois, une sorte de parc anglais; à l'endroit où est aujourd'hui le Colyséc, un lac, bordé d'édifices, figurait une ville maritime. Au centre de cette enceinte, Néron éleva szDomusAurea, sa Maison Dorée, construite avec les ruines de sa patrie, comme dit Tacite. Cette monstrueuse demeure menace de faire de
« Palatin vient lui-même de Paies, divinité champêtre qu'on adorait sur cette colline.
* A Rome, au théâtre populaire Corea, on représente encore, avec des feux d'artifice, l'incendie de Rome parN(?ron,et l'incendie de Troie dont les Romains ne se rassasient pas, en dignes rejetons de la race troyenrie échappée à ce grand dé.-a.*tre
LES ROSES DE NÉRON
Rome une seule maison, disait Suétone, Borna domus fict.
Pour décorer les appartements, on emprunte à la Grèce l'élite de ses statues, et à l'Asie son luxe prodigieux. Les murs sont plaqués d'ivoire et incrustés de pierreries. La salle à manger est mobile 1 ; image du globe, elle tourne sur des pivots marquant le jour et la nuit, et le cours des astres représentés sur un fond de lapis-lazuli. Néron n'était-il pas dieu, et n'avait-il pas fait descendre le ciel sur la terre? Je ne sais si son palais avait des calorifères, confortable moderne que le climat ne réclamait pas, mais il avait des odoriferes , des bouches odorantes qui envoyaient des bouffées de parfums comme un encens dû au divin empereur.
Que restc-t-il de toutes ces constructions impériales? Quelques débris souterrains que nous demandons à voir.
Le domestique du colonel Smith, qui s'offre à nous conduire est un pur-sang anglais, il nous promet de nous montrer the coffee-room de Néron. L'un de nous lui demande à voir la longue -vue avec laquelle Néron regardait de sa fenôtre l'incendie de Rome. Il répond qu'elle est perdue, et que son maître regrette fort de ne pas l'avoir dans sa collection. Il nous fait descendre au milieu du jardin, dans les trois grandes salles, aujourd'hui souterraines, du palais impérial. Ces salles sont voûtées et éclairées par un ouverture ronde à la voûte, comme au Panthéon. Les broussailles et les pariétaires
i C'est dans cette salle à manger «jue les Romains apprirent cet ingénieux moyen île renouveler sans cesse les plaisirs «le la table : Edunt ut romant, tOthant ut edant. (Sénrque.)
encombrent aujourd'hui ces souterrains humides. Est-ce ici la crypte où Galigula fut massacré? où était le cachot dans lequel le jeune Drusus est mort de faim, en mâchant la bourre de ses matelas ? C'est dans ce jardin que Messaline fut tuée. Montrez-nous la salle du festin où Britannicus fut empoisonné :
Avec Britannicus je me réconcilie.
Tacite remarque que l'empoisonneuse Locuste fut longtemps un moyen de gouvernement, diù inter instrumenta regni habita.
J'ai vu au musée de Latran le buste de Néron : c'est une figure grasse et fine, au nez recourbé comme un oiseau de proie ; mélange de volupté et de cruauté C'est l'apogée monstrueuse de la folie, de la débauche et de la férocité romaine. De nos jours, n'a-t-on pas voulu réhabiliter Néron, comme on l'a essayé pour Robespierre et pour Danton? C'était, dit-on, un grand artistesuv\e trône, incompris de notre siècle misérable; c'était un viveur gigantesque. Il était poète, il avait composé un poème sur la guerre de Troie, qu'il déclamait du haut d'une tour, pendant que Rome brûlait par ses ordres. Il était orateur, peintre, sculpteur, comédien, musicien, joueur de lyre; quand il fuit devant la révolte, il se rend ce témoignage que, quand Néron ne serait plus roi, il serait encore un grand artiste; la lyre, ornement de sa grandeur, sera la ressource de sa disgrâce; le virtuose ne trouve pas de
* Au musée Campana on voit le buste de Néron petit enfant ; c'est un gras et gracieux poupon; pourquoi non? La grâce du baptême en eût fait peut-être un saint, la toute-puissance païenne eo a fait un monstre.
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terre qui ne le nourrisse. Forcé de se tuer, il s'écrie en pleurant : Quel artiste le monde va perdre, qualis artifex pereo!
Puis-je oublier un autre talent de ce génie impérial, talent plus apprécié que nul autre dans ce siècle de sportmen : le divin empereur était un cocher distingué; il excellait à guider ses chevaux sur le turf. C'était aussi un danseur de ballets mythologiques comme le fut plus tard Louis XIV. Mais Racine eut la gloire de corriger le grand Roi de cette fantaisie néronienne par les vers de Britanrûcus, où il peint les travers de l'empereur romain :
Pour toute ambition, pour vertu singulière, Il excelle à conduire un char dans la carrière; A disputer des prix indignes de ses mains ; A se donner lui-même en spectacle aux Romains; A venir prodiguer sa voix sur un théâtre ; A réciter des chants qu'il veut qu'on idolâtre ; Tandis que des soldats, de moments en moments, Vont arracher pour lui les applaudissements.
Néron s'était composé une claque de cinq mille applaudisseurs très robustes. On trouve dans plusieurs de ses portraits, remarque M. Ampère, le dépit furieux de l'auteur à qui l'on n'a pas rendu justice comme Robespierre, ou du comédien sifflé comme Gollot-d'Herbois.
Telles étaient nos réflexions en nous promenant sur le Palatin, dans le parc de la villa Smith. Son propriétaire anglais est un amateur de roses et d'antiquités, dilettante des choses qui passent et des choses qui demeurent; son jardin est rempli de fleurs, et sa maison a été surnommée la Villa des Roses. Ces fleurs descendent peut-fttre de celles qui couronnaient le front du divin empereur. Si
Néron revenait dans son Palatin, il pourrait encore chanter le Chant de fête que lui prête V. Hugo :
J'ai détruit Home afin de la fonder plus belle, Mais que sa chute au moins brise la croix rebelle ! Plus de chrétiens ! allez, exterminez-les tous ! Que Rome de ses maux punisse en eux les causes, Exterminez!... — Esclave, apporte-moi des roses, Le parfum des roses est doux !
Voilà ce qui reste des Nérons et des Césars ; quelques débris croulants et quelques roses éphémères, au-dessus desquels s'élève la croix du petit couvent de Saint-Bonaventure.
Contemplez ces trois monuments si divers qui couronnent le Palatin. Là les ruines païennes enfouies en terre comme des vaincus; ici la villa moderne, qui, avec sa couleur rose, ses créneaux gothiques et son minaret moresque, n'est qu'un pastiche arabe-ogival qui singe maladroitement à Home le petit Alhambra ; c'est comme une décoration de théâtre qui n'a rien de réel; on attend le coup de sifflet du machiniste pour la voir disparaître comme elle est venue.
Le couvent est le seul monument qui soit à sa place, le seul successeur et gardien légitime des ruines impériales ; il a seul son but et sa raison d'être. « Qu'il est bien placé là, dit Mgr. Gcrbet, avec son petit jardin, son palmier d'Orient, la sainte pauvreté de ses religietix, le surnom séraphique inscrit sur sa porte, et le chemin de la croix qui y conduit . C'est le monument, c'est le type du dépouillement volontaire, d'une vertu éternellement inintelligible à la cupidité qui avait été le dieu du Palatin,
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et qui est encore adoré par beaucoup de ceux qui le visitent. Ils ne songent guère à pénétrer le sens de cet hiéroglyphe chrétien, jeté dans ce pandémonium de toutes les rapines et de toutes les richesses de l'ancien monde. »
Le colonel Smith vient de mettre en vente la villa Palatina. Je voudrais pouvoir l'acheter et en faire un couvent !;
Si j'étais peintre ou sculpteur, j'aimerais à représenter l'Eglise de Jésus-Christ trônant au Gapitole où le Labarum est arboré, ayant devant elle le palais des Césars en ruines, le Golysée, et le temple de tous les dieux devenu l'église de tous les saints ; j'entasserais à ses pieds mille débris de temples, d'autels, de colonnes, d'obélisques, de cirques, de thermes, d'urnes et de sarcophages, et j 'inscrirait, au bas ces paroles d'un prophète : Ponam thronum ejus super lapides istos et statuant solium suum super eos (Jé rémie xlih).
Ce matin j'ai vu bénir les agneaux de sainte Agnès ; ce soir j'ai effeuillé les roses de Néron. Au temps où le Christianisme proscrit filait sa trame divine dans l'ombre de Rome souterraine, voyez-vous, par cette nuit obscure,
1 Depuis la première édition de ce livre, ce vœu a été réalise, mais non par moi. La villa Palatina a été acquise par les religieuses de la Visitation chassées de leur couvent de VUmiltà par la république do 1849, et réfugiées au monastère de Sainte-Suzanne qu'elles ont cédé au directeur du séminaire français. Les filles de saint François de Sales vont s'unir aux enfants de saint François d'Assise pour compléter la purification du Palatin, et faire un lieu de prière et de recueillement de la colline impériale souillée par les orgies des Césars et les impuretés du culte de Vénus. Les fleurs vivantes de saint François de Sales parfument maintenant ces lieux, à la place des roses mortes du Néron.
Aujourd'hui les touristes ne peuvent plus visiter la villa Palatina devenue le couvent des Visitandines, ce qui peut donner quelque mérite 5 notre description de l'ancien état des lieux.
300 ROME. LETTRES b'i'N PÈLERIN.
ce fugitif qui s'échappe de Rome par la voie Nomentane ; il est pale et tremblant, nu-pieds, la figure cachée dans un mouchoir, le corps enveloppé dans une pcenula (vêlement de peine des esclaves, sorte de caban à capuchon). C'est Néron qui fuit devant la révolte des prétoriens. Néron a peur. Tous ceux qu'il a fait mourir lui apparaissent et semblent se précipiter sur lui. Son affranchi Phaon le mèneà sa villa des champs, qui était sur la Nomentane, un peu au-delà des catacombes de Sainte-Agnès, au lieu dit aujourd'hui la Serpentera. Phaon, pour plus de sûreté, exhorte son maître à se cacher dans une sablonnière, une arénaire, creusée pour l'extraction du sable volcanique, appelé pouzzolane, tels qu'on en voit encore de ce côté ; il refuse. On fait un trou dans la muraille de la villa par où il pénètre, marchant à quatre pieds, se traînant sur ses mains, dans l'attitude de Nabuchodonosor; mourant de soif, il boit dans le creux de sa main un peu d'eau qui suintait : « Voilà donc, dit-il, le decocta de Néron \ » Son affranchi le presse de se tuer pour en finir ; il approuve ce projet ; il fait creuser sa fosse devant lui, puis il recule; il a peur de la mort ; il pleure, il répète : Quel artiste le monde va perdre ! Il essaie un j>oignard, il se reproche sa lâcheté ; il supplie Phaon de l'encourager par son exemple à mourir.
Un bruit de chevaux se fait entendre. 11 déclame en tremblant le vers d'Homère (Iliade, x) :
Le galop des coursiers a frappé mon oreille.
1 C'était une eau chauffée que l'on faisait ensuite rafraîchir dans la neige. Cette recherche était de l'invention de Néron. (Pline, cité par M. de Champagny.)
LES ROSES DE NÉRON
Enfln, il se décide, et se perce la gorge, aidé par son secrétaire Epaphrodite. Il meurt, ses yeux sortent de leurs orbites et prennent un regard immobile qui fait frissonner les assistants.
Ainsi Néron, ce persécuteur-type des chrétiens, fut forcé, comme ses victimes, de se réfugier dans une arcmaire, dans un souterrain voisin de ces catacombes qu'il peupla de martyrs.
Oui, on est fier d'être chrétien à Rome, on est heureux d'y porter ce nom abhorré dont Tacite parle ainsi : « Pour faire cesser le bruit flétrissant qui lui attribuait l'incendie de Rome, Néron supposa des coupables, et livra aux tortures les plus raffinées ces hommes détestés pour leurs infamies, que le peuple appelait chrétiens» Ce nom leur vient du Christ qui fut supplicié sous Tibère, par le procurateur Ponce-Pilate !. »
Dans notre Credo de chaque jour nous répétons le mot de Tacite : Passus sub Pontio Pilato.
Comme Tacite, Voltaire appelait le Christianisme Y infâme; eh bien î de Tacite à Voltaire, de Néron à Robespierre, de Julien l'Apostat aux persécuteurs modernes, tous les blasphémateurs du Christ sont ou seront forcés de s'écrier : Tu as vaincu, Galiléen, nenikhkaz
TAAIA AIE.
Malgré ses apologistes, Néron doit donc rester dans l'histoire ce qu'il était : un matricide, un monstre
1 Nero subdidit reos, et quœsitissimis pœnis adfecit quos per flagitia invisos vulgus christianos appellabat. Auctor nominis ejus Christus Tiberio imperante per procuratorera Pontium Pilatum supplicio affectus eft. {Ann. xv.)
Dont le nom restera dans la race future Aux plus cruels tyrans la plus cruelle injure .
Néron pourtant ne fut ni plus cruel que Tibère , ni plus insensé que Galigula, ni plus débauché qu'Heliogabale. Non, mais ce qui lui a rais au front une tache de sang ineffaçable, c'est d'avoir été le premier grand persécuteur des chrétiens. C'est Néron qui a soulevé la question romaine; elle date de lui. Néron, selon l'expression de Louis Veuillot, est le vicaire de Satan, comme Pierre, qu'il a tué, est le vicaire de Jésus-Christ. Néron devine le premier Pape, il le prend et le crucifie.
« Oui, remarque M. Laurentie, la Question Romaine n'est pas née d'hier; elle date de Néron. Ce grand démocrate fut le premier qui imagina de disputer Rome à l'Eglise, et il mit à son dessein une énergie qu'on n'a pas égalée depuis. Il enduisait de poix les chrétiens vivants, et les allumait comme des torches, dans ses jardins, pour illuminer ses fêtes de nuit, façon nouvelle d'attaquer le chancre, c'est l'expression heureuse du héros Garibaldi, qui commençait à se former dans la ville impériale. Mais cela ne lui servit guère ; le chancre gagna la ville , et depuis dix-huit cents ans que d'efforts encore pour l'en arracher 1 Efforts stériles ! le chancre s'est attaché aux flancs de la cité ; il résiste au fer et à la flamme ; enfin voici que, sous nos yeux, on l'attaque par la politique, sorte de procédé qui n'allait guère au génie tranchant de Néron, mais qui, pour être moins féroce, ne sera pas moins vain que tous les autres. »