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LETTRE XXXIII

Ma journée à Rome. — Le palais Ruspoli. — Détails de mœurs romaines. — Le cocher et le savetier. — Montaigne à Rome — La pieté romana. — Le théâtre de Marcellus. — Les deux ours. — La rose et le serpent des Orsini. — Madame de Montmorency et la princesse des Ursins. — Le portique d'Oclavie et les vers de Virgile. — Le Ghetto et la Pescheria. — Le temple de Vesta et celui de la Fortune virile. — Les gamins romains. — La maison de Pilate, de Crescenzio et de Rienzi. — Une réhabilitation de Judas et de Pilate.

Vous me demandez quelques détails sur ma journée à Rome. On se lève un peu matin et on va prendre la cioccolata à deux pas d'ici, au coin du Corso et de la place San Lorenzo e Lucina, dans le grand café du palais Ruspoli, bati au seizième siècle par le célèbre Ammanato, architecte florentin. Le palais romain se distingue généralement par sa magnificence et l'élégance de son architecture; c'est le temple des arts et du goût. Le palais florentin, au contraire, est grave et sombre ; c'est une forteresse dans laquelle le propriétaire peut soutenir un siège en règle contre son voisin. Or, le palais Ruspoli, construit par un Florentin pour la famille florentine des Rucellaï l, rappelle tout à fait dans ses lignes sévères et

1 Un Rucellaï s'attacha à la fortune du maréchal d'Ancre, vint à Paris, et eut l'honneur de délivrer la reine Marie de Médicis de l'espèce de prison où elle languissait.

grandioses le style des vieux palais de Florence. Il est véritablement seigneurial, dit Nibby, veramente signorile. Son magnifique escalier est composé de cent vingt degrés en marbre de Paros, d'un seul morceau. Au rez-dechaussée est le caffè Nuovo, appelé aujourd'hui caffè Francese, et certes il n'y a pas en Europe de café plus largement et plus superbement logé. Clément XIV mariait son neveu; selon l'usage, la noblesse romaine envoya de riches cadeaux au nouvel époux. Seul, le prince Ruspoli ne voulait rien donner à ce petit bourgeois de Ganganelli, comme ill'appelait. Clément XIV lui fit sentir sa défaveur. Le prince, furieux, jure de ne reparaître à Rome que dans une position capable d'en imposer au Pape luimême. Il part pour Vienne, y déploie un luxe royal et s'y fait nommer ambassadeur auprès de la cour romaine. Mais ses prodigalités le ruinèrent, et ses descendants, pour payer les dettes de leur aïeul, ont loué leur palais et vivent dans une modeste et honorable médiocrité. C'est ainsi qu'un cafetier s'est installé dans le palais Ruspoli. C'est le seul café de Rome qui ait un jardin.

J'aime ce vieux palais avec ses immenses salles délabrées, mais grandioses ; au fond de la plus vaste s'élève une fontaine sculptée, avec un jet d'eau. Une galerie vitrée donne sur le jardin orné de statues. Toutes ces salles sont ornées de fresques par le Florentin Zucchi, élève de Vasari, et par deux peintres français fort peu connus, que Nibby appelle monsieur Leandro et monsieur Francesco ambidue Francesi. Je déjeune là avec des officiers , des artistes français et allemands , et quelquefois avec le signor Diamanti , ce bon type du bourgeois de Rome, ancien armurier et mécanicien, qui avait imaginé

de charger les canons par la culasse. 11 avait proposé de communiquer sa découverte à notre ministère de la guerre, si on lui payait son voyage. L'offre fut négligée, et Diamanti a gardé son secret et s'est retiré du commerce. Sa fille est le diamant de la famille Diamanti. J'ai retrouvé en elle le profil romain, et les belles lignes du type gréco-sabin.

Ma place favorite dans ce café est l'embrasure d'une fenêtre, si épaisse qu'elle forme à elle seule un petit cabinet. Là je fais le plan de ma journée, et je consulte ma carte de Rome, tout en dégustant un délicieux chocolat mousseux dans lequel je trempe un petit pain spongieux excellent nommé spume (écume). Puis j'allume un cigare, je sors par le jardin, et je trouve sur la place de SanLorenzoe butina mon cocher ordinaire, jeune Romain, drapé dans son manteau troué comme un Père Conscrit. Les Romains ont une façon vraiment romaine de porterie manteau, dont les plis pittoresques sont si différents de nos affreux paletots. Nos tragédiens devraient venir prendre ici des leçons. Tout le monde pourrait leur en donner, depuis le citadin jusqu'au paysan et au mendiant. J'ai vu des ouvriers qui piochaient et brouettaient dans le Forum, le manteau sur l'épaule. On nous dit que c'étaient de pauvres diables que le gouvernement faisait travailler par charité, et ils en prenaient fort à leur aise, /admirai surtout un grand gaillard qui, aussi fier et aussi gueux que Don César (le

Bazan :

Promenait d'une mine altière et magistrale Sa cape en dent de scie et ses bas en spirale.

Je rencontrai un jour au Colysée un pensionnat de

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