TOME
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marmots en culotte courte, avec de petits mollets et de grands tricornes, drapés majestueusement dans leurs manteaux à l'exemple de leur pédagogue. Il y en avait de toutes les tailles, mais tous cheminaient la cape sous le nez, avec une gravité ineffable.
La calèche de mon jeune cocher est découverte et ses chevaux infatigables. Les cochers romains prennent leur gauche comme en Angleterre. Je déclare ici que je n'ai jamais eu qu'à me louer des services du peuple-roi, et que je n'ai pas trouvé à Rome ces fourberies italiennes, si célèbres dans les vieilles comédies. On dit qu'il faut aller à Turin pour les revoir et s'écrier en sûreté de conscience :
Vivat Mascarillus fourbum imperator.
Les Romains sont pleins de grâce et de courtoisie dans leur langage. Un savetier de Rome, à qui M. Ampère demandait une adresse, lui répondit tendrement : Anima ima, non sol ma chère âme, je l'ignore.
On me raconte l'histoire d'un autre savetier de la via (kl IrwcUoyo ciel Papa ; sa fille avait inspiré une vive passion à un jeune architecte anglais qui voulait 1 épousera toute force; mais le vieux Romain déclara qu'il n'aurait jamais pour gendre un hérétique.
Je ne sens ici le besoin ni de société, ni de spectacles, ni d'événements journaliers pour remplir ma vie. On se plaît à vivre à Rome dans le passé, ce qui combat étrangement, dit madame Swctchine, ce penchant naturel à l'homme de s'élancer dans l'avenir. Cloîtré dans mes études de Rome dans Rome, cet aliment suffit à mon cœur et à mon esprit. Ces quelques mois que je vais passer ici
seront les mieux remplis et les meilleurs de ma vie. J'en sens déjà le souvenir ineffaçable. Rome est à moi, c'est mon bien, c'est ma chose, c'est mon rêve réalisé. Qu'on ne me demande donc plus comme Tityre à Melibée :
Et qnac tanta fuit Romam tibi causa videndiî
Plus on pratique Rome, plus on la goûte, plus on s'y attache. Le sceptique Montaigne avait senti aussi cette influence ; il dit dans son voyage d'Italie : «Les douceurs de la demeure de ceste ville s'estoient de plus de moitié augmentées en la practiquant ; je ne goûtoi jamais air plus tempéré pour moy, ni plus commode à ma complexion. »
« On peut ne pas se plaire à Rome, remarque M. Ampère, mais qui s'y est plu quelque temps, s'y plaira toujours davantage; qui s'y est attaché une fois, ne s'en détachera jamais. »
Églises, palais, musées, couvents, tombeaux, tout à Rome est fait pour l'étranger, qui n'y est plus un étranger, mais qui est choyé comme un enfant gâté, comme un fils dont le père est souverain de la ville. Il me semble voir partout ici l'inscription hospitalière du manoir irlandais de Cowper : Tulm est. Quand on veut entrer quelque part et qu'on frappe à la porte, on entend aussitôt résonner le délicieux favorisca, si différent de notre brusque : Entrez; que votre seigneurie daigne me faire la faveur d'entrer; voilà tous les trésors de courtoisie que contient ce seul mot si gracieux et si concis : Favorisca. Rome reçoit tout le monde, et tout le monde s'y trouve comme chez soi ; tous, rois ou pèle-
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rins, nous nous trouvons égaux devant la majorité de Rome. La Ville-Éternelle a vu tant de grandeurs déchues qu'elle ne s'étonne plus de rien, et qu'il serait iuutile et maladroit d'essayer d'y faire de l'effet. Chacun y vit tranquillement, sans bruit et sans prétention, dans un calme philosophique ou religieux. La contemplation de Rome tient lieu de longues études et de beaucoup d'antres voyages; le vieux Balzac disait : « Si je rêve deux heures au bord du Tibre, je suis aussi savant que si j'avais étudié huit jours. » Et Goethe : « Rome est une mer plus profonde à mesure qu'on s'y avance. »
Gicéron écrivait un jour qu'à Rome il régna trop de tumulte pour pouvoir dignement apprécier ce que les Grecs ont fait de beau et de grand dans les arts; que, pour cela , il fallait se transporter dans la silencieuse Athènes. Ce que Cicéron disait d'Athènes convient aujourd'hui à Rome, et ce qu'il dit de Rome peut s'appliquer à Paris.
On est étonné du nombre de Français qui sont ici, et comme tout le monde parle notre langue; cela ne nous laisse pas l'occasion de nous exercer en italien. Montaigne s'en plaignait déjà de son temps : « M. de Montaigne, dit son secrétaire, se faschoit de trouver à Rome un si grand nombre de François, qu'il ne trouvoit dans la rue quasi personne qui ne le saluoit en sa langue. »
Je lis le voyage du vieux Michel en Italie ; il y a quelques pages curieuses ; le reste n'intéresse qu'à cause du pèlerin. Dans son récit, il parle toujours de lui à la troisième personne, comme César et Sully : u Tel jour, M. de Montaigne fut très-coliqueux, et rendit une pierre de la grosseur d'un petit pois, etc. » Montaigne, en vrai
classique qu'il était, n'admirait que Rome antique, et il fait une singulière comparaison à propos de Rome moderne : « Les bastiments de ceste Rome bastarde, nichés sur les anciens, foisoient resouvenir proprement M. de Montaigne des nids que les moineaux et corneilles vont suspendant en France aux voûtes et parois des églises que les huguenots viennent d'y démolir !. » H peint ainsi Rome : « Ce ne sont que palais et jardins ; il ne se voit nulle rue marchande, nulle rue de La Harpe ou de Saint- Denis; il me semble toujours être dans la rue de Seine ou sur le quai des Augustins, à Paris. »
Comme il décrit bien sa vie à Rome, cette vie que mène tout étranger : « Je n'ai rien si ennemi à ma santé que l'ennuy et l'oisiveté ; là j'avois toujours quelque occupation, comme à visiter les antiquités, les vignes, qui sont des lieux de plaisir... ou aller ouïr des sermons, de quoi il y en a en tout temps, ou des disputes détfcéologie... Tous ces amusements m'embesoignoient%ssez... C'est ainsi une plaisante demeure, et puis argumentez par là si j'eusse goûté Rome plus privement, combien elle m'eust agréé... Jedisois des comodités de ceste$jlle, que c'est la plus commune vil le du monde, et où l'estrangeté et différence de nation se considère le moins ; car, de sa nature, c'est une ville toute rappiécée d'estran- «giers; chacun y est çpmnte chés soi. Son Prince embrasse toute la chrestienté de^on autorité *. »
iCet aveu naïf do la tolérance huguenote est curieux à recueillir de la bouche du sieur de Montaigne, témoin peu suspect.
* o N'estant bourgeois d'aulcuno ville, ie suis bienayse de l'estre de la plus noble qui feut et qui sera oneques. Et puis ceste même Home que nous voyons mérite qu'on l'aime : confédérée de si long temps, et par
Le sceptique président de Brosse écrivait à Voltaire : « J'aime pis que les rois, j'aime les Papes. J'ai vécu près d'un an à Rome ; je n'ai pas trouvé de séjour plus doux, plus libre, de gouvernement plus modéré. » On n'attaquait pas alors le pouvoir temporel; c'était l'autorité spirituelle qu'on cherchait à saper. Mais si le plan d'attaque est changé, le but est toujours le même.
Continuons nos promenades dans Rome. Au tournant d'une nielle , voyez-vous cette belle courbe d'un théâtre antique, qui fait un effet si pittoresque au milieu des constructions du moyen-âge qui l'enveloppent? Là était l'emplacement de l'antique prison où un Romain, condamné à mourir de faim, fut allaité par sa fille à travers les grilles du cachot. Touchante histoire si souvent reproduite par le pinceau, et qu'on nomme en Italie la pietà romana. Ainsi , de nos jours, le Souverain-Pontife, prisoonf«£jcjans Rome ,itt condamné au supplice d'Ugolin , est nourri par ses enfants; le Denier de saint Pierre peut s'appeler la pietà christiana.
Sur l'emplacement Île cette prison s'élève un des plus be^p restes de Rome anfique, un des chefs-d'œuvre de ce siècle d'Auguste, successeur du siècle de Périclès et frère aîné dœ siècles de Léon X et de Louis XIV, c'est le théâtre de Marcellus. 11 fut commencé par César ; Auguste l'acheva et le dédia sous le nom de Marcellus, fiU
tant de Mires, à nostre couronne; seule ville commune et universelle, le magistrat souverain qui y commande est recogneu pareillement ailleurs : c'est la ville métropolitaine de toutes les nations chrétiennes; l'Espagnol et le François, chascun y est chez soy ; pour estre des princes de cet estât, il ne fault qu'estre de chrestienlé, où qu'elle soit. > (Essais, I. Itl, ch, ix^
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neveu, et regardé comme son successeur à l'empire. Ce jeune prince, après voir donné à la cour d'Auguste les mêmes espérances que le duc de Bourgogne à la cour de Louis XIV, fut aussi enlevé par la mort à l'âge de vingt ans. Il n'y avait que deux années qu'il n'était plus, et cette blessure maternelle saignait encore au cœur d'Octavie, lorsque le doux Virgile, achevant la sixième livre de Y Enéide, le termina par l'horoscope de la .Sibylle, qui prédit à Énée la mort prématurée du jeune Marcellus. Virgile fut appelé à lire ce touchant épisode devant Auguste et Octavie ; quand il récita ces vers admirables où lui échappe le nom du jeune prince qu'il n'avait pas encore voulu prononcer :
• * Tu Marcellus eris : manibus date lilia plenis,
la malheureuse Octavie s'évanouit. Mais plus tard elle sut gré à Virgile d'avoir ravivé ainsi la source de ses larmes, et elle fit don au poète d'autant de talents qu'il y avait de vers dans l'éloge de son fils. On a calculé que cette somme vaudrait aujourd'hui environ 1;>0,000 fr.
Ingres a fait de cette scène poétique et maternelle un tableau que la gravure a popularisé. Sous son pinceau, la princesse évanouie laisse affaisser son beau corps avec une grâce et une noblesse douloureuses, tandis que le poète respectueux s'arrête dans sa lecture, et semble s'applaudir tout bas de cette royale douleur qui est le triomphe de sa poésie.
Vitruve fut l'architecte du théâtre de Marcellus, et le fit assez vaste pour contenir trente mille spectateurs. Les trois ordres, dorique, ionique et corinthien, y sont heu-
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reusement étagés; la scène était adossée au Tibre. La solidité et la grandeur de ce monument nous l'ont conservé, mais lui ont fait subir bien des vicissitudes. Comme le Colysée, il devint, pendant le moyen-âge, une forteresse féodale, tour à tour prise et reprise par les deux partis qui se partageaient Rome, les Savelli et les Pierleoni (dont le nom venait de leur chef Pierre de Léon). Le Pape français Urbain II, qui s'y était réfugié, y mourut. Dans ses alternatives de destructions et de reconstructions, le centre du théâtre se remplit peu à peu d'un vaste amas de décombres et s'exhaussa jusqu'aux corniches, tandis que les arcades du rez-de-chaussée se transformèrent en boutiques obscures; c'est encore aujourd'hui l'atelier fevori des forgerons et des marchands de ferrailles. Des végétations parasites se sont cramponnées aux crevasses des murs, et égaient par un peu de verdure cette masse noire et imposante.
La famille Massimi fit arranger à son usage le théâtre dcMarcellus par l'architecte BaldazzarePeruzzi ; ce palais, habilement construit sur les décombres entassés dans l'enceinte du vieux théâtre, appartient maintenant aux Orsini. On y monte de côté par une longue rampe formée de débris antiques, palissadée de plantes, de fleurs et de buissons verdoyants, ce qui donne un aspect frais et riant aux ruines du monument impérial. A mi-côte de cette belle rampe sablée, une plaque de marbre, encadrée de plantes grimpantes, vous raconte toute l'histoire du théâtre de Marcellus dans cette élégante inscription :
SIGNORE AWENTVROSO DEL MONDO AVGVSTO INTITULA VA A MARCELLO SVO QUESTO LVOGO TEATRO A POPOLARI ADVNAiNZE E L1ETI SPETTACOLI LN TEMPI INFAKTI GVERRIERA STANZA AI PIERLEONI AI SAVELLI FV CLOACA DI SANGVE ORA CIVILE MAGION DEGLI ORSINI E SACRO ALLA PACE DOMESTICA ED ALL' AMICIZIA.
Sur la plate-forme du vieux théâtre s élève le palais précédé d'une terrasse, d'un obélisque et d'une fontaine. J'y remarque un ours sculpté, armes parlantes des Orsini qui me rappellent le fameux ours du baron de Bradwardine; mais sans doute que les Orsini n'ont point sur leur table une coupe aussi formidable que la Grande- Ourse qui fit reculer Wawerley : les seigneurs romains sont plus sobres que les barons écossais. On aime ce souvenir de Walter-Scott au milieu de Rome, c'est un contraste si complet!
La devise des Bradwardine de Tully-Veolan était : Gare à FOurs! Beware the bear. Les Orsini avaient pour cri de guerre : l'Ours! l'Ours! Orso! Orso 1 Dante a rencontré un Orsini dans le cercle des avares, et lui fait faire ainsi sa confession : a Je fus vraiment fils de Y Ourse, et si cupide, que, voulant enrichir les oursons, je laissai là-haut mon or, et je me mis moi-même ici dans la bourse. »
E veramente fui figliuol dell1 orsa Cupido si per avanzar gli orsatti Che su l'avere, e qui mi misi m borsa.
Dans la galerie des portraits des Orsini, une des plus
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nobles figures de femmes est celle de Maria Felicia Orsini, fille de Fulvia Perretti, nièce de Sixte-Quint. Née à Rome en 1600, elle fut mariée à quatorze-ans au Connétable de Montmorency, décapité à Toulouse en 1632 \ Après la mort tragique du Connétable, le frère de Maria Felicia, Carme Déchaussé, connu sous le nom du Père des Ursins, voulut ramener sa sœur à Rome, mais elle s'y refusa, et courut s'ensevelir au couvent de la Visitation de Moulins, où , Artémise chrétienne , elle éleva à son époux un magnifique mausolée pour la construction duquel elle fit venir des artistes d'Italie. Vers la fin du dix-septième siècle, un Orsini, duc de Bracciano, épousa une Française, du sang de La Trémouille ; c'était une brune avec des yeux bleus, déjà veuve d'un prince de Chalais, mort à Rome. Elle devint plus tard célèbre en France et en Espagne sous le nom francisé de la princesse des Ursins. Après toutes ses aventures politiques de camerera-mayor et ses châteaux en Espagne, elle revint se fixer de nouveau à Rome, où, par un reste d'habitude, dit Sainte- Beuve, elle se mit à gouverner la maison du roi et de la reine d'Angleterre, poi|g gouverner encore quelque
chose. $Hj&*/ftr Derrière le théâtre dcMarcellus^e trouvait le portique d'Octavie, composé d'un double rang de cent soixantedix colonnes cannelées, en raaibre blanc. Auguste ren-
» Une rose et un serpent figurent dans les armes des Orsiui ou des Ursins comme on disait en France ; le connétable de Montmorency fit à sa femme ces vers charmants:
La rose et le serpent d'Ursine ' Ont «ti naturel si beniu * Que la rose n'a point d'épine Et le serpent point de venin
ferma dans son enceinte les temples de Jupiter et de Junon , et dédia le tout à sa sœur Octavie. Ce portique contenait, en outre, un choix de peintures et de statues, chefs-d'œuvre de l'art gréco-latin. Les architectes furent deux Laconiens appelés, l'un Sauros (lézard), l'autre Batrachos (grenouille). Comme esclaves, il leur était défendu de graver leur nom sur l'édifice ; mais ils imaginèrent de sculpter ces deux animaux dans l'œil des chapiteaux ioniques du temple de Jupiter, à la place de la rosette. Au temple de Junon, ils décorèrent les bases des colonnes d'un bas-relief en arabesques où l'on voyait un lézard se jouant avec une grenouille.
Ce portique d'Octavie était les Tuileries et le Palais- Royal de Rome ; là se promenaient les jeunes élégants romains et les belles matrones suivies de servantes, vieilles et ridées, qui formaient une ombre favorable autour du soleil de leurs beautés ; elles tenaient dans leurs mains, pour se les entretenir fraîches, des boules de cristal et des boules d'ambre jaune, matière qui donne d'abord une fraîcheur douce, remplacée par un parfum suave quand elle est échauffée. Quelques-unes , d'après le témoignage de Martial et de Propeipe, s'enlaçaient au col de petits serpents privés pour se rafraîchir la peau au , contact de ces animaux à sang glacial. On aimait alors les petits chien» tout autant qu'aujourd'hui ; ces intéressants quadrupèdes romains, plus heureux que les nôtres, avaient des esclaves à leur service, comme l'atteste cette inscription antique : »