‹ RomeChapitre 92 sur 133 · OSSA · texte numérisé non relu

OSSA

AVRELLE L1VLE AVG.

SERV. A CYR. CATELLjE, ,

« Ossements d'Aurélie, esclave de Livie Augusta, f chargée du soin de sa petite chienne. •

Le luxe grec et asiatique s'était vite introduit chez les dames romaines. Un sénatus-consultc avait essayé d'interdire l'usage des chars aux matrones. Pour se venger de leurs époux, elles résolurent de renoncer au bonheur d'ôtre mères et de donner des défenseurs à la patrie. Le Sénat, justement alarmé, s'empressa de rapporter le malencontreux décret, à la condition facile que les matrones offriraient tous les ans un sacrifice à Carmenta, déesse tutélaire des enfants.

J'ai remarqué à la galerie Corsini un tableau du cavalier Pannini, qui représente le portique d'Octavie encore tout entier. Mais aujourd'hui il ne reste plus debout que quelques colonnes du Propylée; tout le reste a été enlevé, brisé, brûlé et enseveli sous des amas de décombres qui ont produit ces nombreuses inégalités du sol qu'on remarque dans tous les environs. On a trouvé en fouillant ce sol la célèbre Vétuis de Médicis, la plus belle statue de femme que Ton connaisse, ouvrage de Cléomènc, fils d'Apollodore. Les restes du portique octavien sont encadrés d'un côté par le Ghetto, le sale quartier des Juifs, et de l'autre par le marché aux poissons, WPescheria. Nous* . y allons souvent pour contempler ces débris pittoresques, • et observer cette scène animée des mœurs romaines. Rome ne connaît pas le monstre parisien que nous appelons la poissarde; il n'y a pas ici de Dames de la Halle; ce sont des hommes qui vendent le poisson, et tout se passe sans cris et sans tumulte avec une gravité toute romaine. On étale le poisson sur de larges dalles en marbre qui for-

maient le pavé de l'ancien portique; de grandes nattes sont appendues aux vieilles colonnes; on se croit dans un bazar d'Orient, en voyant le bleu si cru du ciel qui s'entrevoit au-dessus du gouffre ténébreux de cette ruelle si infecte, mais si pittoresque.

Dans un des angles intérieurs du monument d'Octavie on a bâti l'église de Sant' Angelo in Pescheria, encadrée de colonnes antiques. En face, sous une arcade, s'ouvre la rue de la Poissonnerie, à l'entrée de laquelle on découvre ça et là, incrustés dans les murs modernes, des pilastres, des colonnes, une corniche, un fronton, un chapiteau, à peu près comme on retrouve dans le peuple romain moderne des traces de son ancienne grandeur. J'ai souvent contemplé avec attendrissement ces pauvres colonnes de Corinthe, en marbre blanc, cannelées, admirables par la pureté de leur grain et la finesse de leurs sculptures ; c'est une pitié, c'est un vrai chagrin pour l'antiquaire amoureux des beaux marbres, de voir ces nobles colonnes mutilées et prostituées aux plus vils usages; leurs gracieuses cannelures sont écrasées; leurs chapitaux croulants ne se soutiennent plus qu'avec l'aide de murs en briques; j'en ai vu qui sont criblées de coups de pierre et de couteaux, écorchées toutes vives par les roues des charrettes, percées du haut en bas de clous, de crocs, d'anfjteaox de fer, autant d'instruments de torture dont se servent contre elles leurs barbares et insoucieux bourreaux. Mais au milieu de ce supplice séculaire, ces nobles filles de la Grèce et de Rome restent encore belles et fières ; on dirait des vestales, livrées aux brutalités des

J'aime ce coin de Rome antique qui *a du théâtre de

Marcellus jusqu'au Velabre, où le grand égoût de Tarquin communique toujours avec le Tibre. Voilà le fleuveroi, et le Ponte Rotto, le pont rompu, auquel on a ajouté un prosaïque pont en fil de fer. Ici l'histoire et la poésie

se coudoient et vivent en sœurs. C'est ici, sur ces bords du Tibre que Virgile fait débarquer Enée quand il vint demander des secours au roi Evandre. Voici le temple de Vesta si ravissant de forme et de contours. Il est devenu l'église de Sainte-Marie du Soleil ; tout auprès est le temple de la Fortune Virile un des plus anciens et des plus beaux de Home ; Servius-Tullius le consacra à l'insconstante déesse qui l'avait délivré des fers de l'esclavage pour le charger des chaînes de la royauté. Le Tibre débordé baigne en ce moment sa noble colonnade, et me rappelle les vers d'Horace, qui parle d'une inondation semblable dans ces mômes lieux :

Vidimus flavum Tiberim retortis Littore Etrusco violenter undis Ire dejectum monumenta régis Teraplaque Vesta.' .

Oc rivage d'Etrurie dont parle le poète c'est la rive opposée, c'est le Transtevère. Le temple de la Fortune Virile est aussi devenu une église ; saint Pie V la donna aux Arméniens qui l'ont dédiée à leur patronne sainte Marie Egyptienne. On voit & gauche en entrant le modèle «le la chapelle du Saint-Sépulcre à Jérusalem.

En face de ce temple s'élève la plus singulière des constructions romaines; c'est une espèce de petite forteresse qui conserve un reste de frises et de corniches eri briques capricieusement travaillées; ses murs sont cou-

0CTAV1E ET PILATE

verts d'un placage confus d'inscriptions, d'incrustations et de fragments de marbres antiques finement ciselés. C'est une énigme en pierre. Ma compagne de voyage veut en faire un dessin ; une vénérable matrone romaine lui offre una sedia. Notre présence insolite dans ce quartier isolé nous attire une nuée de moineaux affdmés, une foule de gamins Romams,anchè trojani, qui jouaient à la mo?ra, ce vieux jeu romain, que Cicéron appelle micare digitis. Je m'amuse à leur lâcher des baïoques. A l'instant, de signore ']^ deviens excellenza; ils ne m'appellent plus que Benefattore nostro et ils me suivent partout. En nous reculant pour mieux contempler le temple de la Fortune, nous avons le malheur de mettre les pieds dans un immondezzaio. Aussitôt un des petits polissons nous offre les pans de sa veste pour nettoyer nos chaussures, avec la galanterie courtisanesque de Sir Walter Raleigh, déployant son manteau sous les pieds de la reine Elisabeth pour lui faire traverser un endroit fangeux. Mais hélas 1 cela ne fit pas la fortune du petit romain; nous n'étions ni roi ni reine, et il n'eut que quelque baïoques déplus, ce qui du reste le satisfît complètement. 11 sauta de joie, fit un signe de croix pour remercier Dieu, et me déclara qu'il était à notre service à la vie et à la mort. Il se familiarisa si bien qu'il nous appelait par nos noms d'Edmundo et de Maria. Mais il s'ensuivit une querelle entre lui et ses camarades ; il voulut maccaparer et avoir seul le droit de me faire voir ce que j'avais déjà vu; il se prétendait l'unique cicérone du quartier. 0 Cicéron, voilà donc le dernier degré de la gloire, de servir de prôte-nom à tous les cornacs de Rome, grands et petits 1 !

1 Tous ce» grands noms de l'antiquité sont populaires et familiers à

— Signore, s'écriait-il, eccomi, sono il piccolo cicérone, sono io il vero, il solo ciceronetto — ecco il tempio dx Vesta, ora Santa Maria del sole, ecco il celeberrimo tempio délia Fortnna Virile, detta Santa Maria Egyptianay ecco rantichissima casa di Pilato.

— Asinq tedesco, (Ane Allemand) répondait un autre, Non è vero signore, è la casa di Rienzi.

J'ai peine à les faire taire, et j'interroge un ancien du quartier qui les met d'accord, en me disant que cette bizarre maison s'appelait en effet à Rome la maison de Pilate, mais qu'on la nomma aussi maison de Rienzi parce qu'elle servit de demeure à ce fameux tribun, le Mazzini du moyen-âge, et l'ami de Pétrarque. On lit encore sur l'architrave ce vers latin en l'honneur de Rienzi, qu'on attribue au poète de Laure:

Adsum Romanis grandis honor populis.

— Voyons, dis-je au petit cicérone, dis-moi ce que veut dire ce vers.

Il ne se le fît pas dire deux fois, et le traduisit effrontément par : maison de Pilate, tout comme son confrère le gamin de Paris, qui traduisait Ludovico magno par : Porte Saint-Denis.

Une troisième opinion donne un troisième habitant à cette étrange demeure ; ce serait Nicolas de Grescenzio,

Rome. Castiglione cite le trait d'un paysan , qui allaut chez le podesta déclarer le vol de son âne, terminait sa. plainte et l'éloge de l'animal, en disant que, lorsqu'il avait son bât, il semblait véritablement un Cicéron. Che quando aveva il suo basto addosso, parea propriamente un Tullio. (Cortegiano, lib. II.)

ce patricc romain qui voulut rétablir la république à Home; il fut rais à mort par Othon III dans le château Saint- Ange; sa femme le vengea en empoisonnant l'empereur. Cette dernière opinion s'appuie sur une des inscriptions de la maison, écrite en latin barbare :

Non fuit ignarus cujus domus hœc Nicolaus.

Les antiquaires ne sont pas plus d'accord là dessus que les gamins romains. Donc, in dubiis libertas, comme dit saint Augustin. Pour moi, j'aime à me figurer que ce singulier monument a servi de demeure à ces trois personnages, dont l'un livra l'Homme-Dieu, et dont les deux autres livrèrent Rome, leur patrie, en essayant de la ramener aux institutions républicaines. Mais la terrible figure de Pilate fait oublier celle des autres locataires de cette maison sinistre. La faiblesse de Pilate n étonne plus au XIX' siècle.

On sait qu'après la mort de notre Rédempteur, Pilate fut rappelé à Rome, où il avait déjà envoyé les actes du procès de Jésus. Son rappel fut sa première punition ; il tomba dans le mépris public , et de désespoir il fit comme Judas, il se suicida. La tradition nous montre le Mont-Pilatc en Suisse, et à Vienne, dans les Gaules, une pyramide singulière qu'on nomme encore le tombeau de Pilate. Dans ce roman sacrilège qu'il appelle Vie de Jésus et où il essaie de dépouiller Notre-Seigneur de sa divinité en lui disant Y A ve fiabbi, M. Renan, par contre, cherche à réhabiliter Pilate et Judas. M. Proudhon a bien travaillé à la réhabilitation de Satan. Combien il est triste, pour nous, Français, de voir se produire en

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