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LETTRE XXXIV

Le printemps perpétuel à Rome. — Les San-Pietrini. — La population de Saint-Pierre — Les confessionnaux pour toutes les langues. — Le plan de Michel-Ange. — La coupole et la flèche gothique. — I,a pietà commandée à Michel-Ange par un abbé de Saint -Denis — Tombeaux de la comtesse Mathilde et de la reine Christine de Suède. — Les mausolées des Papes. — La confession de saint Pierre et la statue de Pie VI. — Humilité de Léon XII. — Statues de tous les grands saints fondateurs d'ordres religieux. — Un orage dans la basilique Vaticane. — Le tombeau du pécheur galiléen est le centre du christianisme.

Orage, grêle et pluie, avec accompagnement de tonnerre oblige, c'est le jour de se rappeler son Horace :

Jam salis terris nivis atque dira- Grandinis misit Pater.

Quand il pleut ainsi à Rome, savez-vous ce qu'il faut faire? S'en aller tout seul passer sa journée à Saint- Pierre. C'est un si doux refuge les jours de mauvais temps ! C'est un asile permanent contre les irrégularités des saisons. Je ne suis pas le seul à en jouir ; les malades et les vieillards y vont respirer un air tiède et pur. C'est la Petite- Provence de Home. Saint-Pierre a son climat à part; c'est un printemps perpétuel, que l'atmosphère

MOME. LETTRES Ii'tN PÈLERIN

du dehors n'altère jamais : température égale et douce, température de l'éternité, toujours la môme, dont on ne se lasse pas, et qui est précieuse aux malades du corps et de 1 'âme.

On parle du beau climat de l'Italie ; ce n'est qu'à Saint- Pierre qu'on le trouve au mois de janvier. Au lieu du froid glacial de nos cathédrales du Nord, on se sent ici enveloppé d'une sorte d'agréable vapeur qui flotte dans l'air, et qui vous dépouille courtoisement de votre manteau. Saint-Pierre, abrité par les montagnes, isolé, et de tous côtés exposé au souffle de l'air et aux baisers ardents du soleil, semble chauffé par un calorifère ; sa situation, ses murs épais, et son immensité lui entretiennent sans interruption cette égalité de température si délicieuse pendant l'hiver. L'été, il jouit d'une admirable fraîcheur, et l'on aime à lui appliquer le verset du Psalmiste : In umbraculum diei ab œstu, in securitatem a. turbine et a phwia.

Le climat de Saint-Pierre est donc le plus charmant que je connaisse, et nos médecins devraient le recommander. Quel charme d'y venir rêver et prier I Là on se promène aussi longtemps qu'on veut. Rien que le tour de la basilique est un exercice salutaire, une bonne promenade qui fait circuler le sang et la pensée.

Combien de grandes villes, de capitales môme, qui n'offrent pas autant d'objets intéressants que la seule enceinte de Saint-Pierre 1 C'est qu'à lui seul Saint-Pierre est une cité tout entière qui se suffit à elle-même. Elle a toute une population de San-Pietrini, qui y habitent toute Tannée, ouvriers occupés aux incessantes réparations et aux embellissements de la basilique ; ils logent dans des

cellules creusées, comme des nids d'aigles, tout en haut, dans l'épaisseur des murs. 11 faut monter à la coupole pour voir ces loges aériennes, qui sont chaudes et commodes. Les architectes ont des chambres sur la plateforme au-dessus du portique ; là on se dirait sur la place publique d'une petite ville, en voyant une fontaine qui coule perpétuellement au pied de la grande coupole pour les besoins des habitants de Saint-Pierre. Un de nos poètes a essayé d'animer Notre-Dame de Paris et d'en taire un être monumental ; mais quel autre géant est Saint-Pierre de Rome î

La basilique Vaticane a aussi une population flottante qui ne cesse de passer et de repasser sous ses coupoles éternelles; c'est la foule des étrangers et des nationaux qui y entrent à toute heure du jour, spectacle varié qui intéresse l'observateur. On y voit des cockneys anglais remorqués parles Ciceroni qu'ils prennent pour cornacs, des artistes qui viennent s'inspirer, des paysans de la Sabine, couverts de peaux, avec leurs cheveux noirs tombant sur leurs yeux ; ils vont baiser l'orteil de la statue de saint Pierre, et poser leur front sur son pied usé par leurs baisers : leur énergique piété me rappelle nos paysans bretons. Voici des mendiants qui, en attendant qu'une aumômeleur arrive en dormant, ronflent profondément dans quelque coin ; des rêveurs qui méditent étendus sur un banc de bois. Le matin la scène est plus animée. On célèbre l'office dans la chapelle du chœur ; on dit des messes aux innombrables autels de la basilique; les peintres dessinent ces groupes d'hommes et de femmes à genoux sur le pavé. 11 y a des femmes qui passent leur vie à prier dans la basilique, on les appelle les dévotes de saint

HOME. LETTHKS 1) IN l'ÈLEKIN.

Pierre. L'Eglise universelle a dans Saint-Pierre de grands confessionnaux massifs, forteresses de la pénitence, qui portent au front le nom. de toutes les langues européennes : pro lingua gailica, italien, hispanica, lusitana, grœca, hungriaca, germanica, anglica, etc.x . Chaque matin des confesseurs patients y attendent des pénitents de tous les pays qui viennent apporter l'expression différente, mais au fond toujours la même, des misères humaines, au pied de ces tribuuaux de miséricorde qui justifient ceux qui s'accusent, selon l'admirable expression de Bossuet.

A chaque confessionnal est suspendue une longue baguette de roseau ; les pénitenciers en frappent légèrement la tète des pénitents agenouillés. C'était le signe de l'affranchissement chez les anciens Romains; l'Eglise romaine en a fait le signe de l'affranchissement spirituel. Quarante jours d'indulgence sont attachés à cet acte d'humilité accompli dans les dispositions requises.

Mais que j'aime aussi Saint-Pierre vers la fin de la journée, quand la basilique devient un vaste et silencieux désert : c'est le moment de l'étudier et de la méditer.

\ Les confessionnaux pour les langues des autres parties du inoude sont à la Propagande. 11 n'y a pas de peuple qui ne retrouve son idiome à Rome.

Les soldats de Garibaldi avaient arraché les confessionnaux des églises et les traînaient par les rues en s'en servant pour des parades impies. Le peuple romain s'en fâcha et Mazzini crut devoir les faire remettre à leur place : « De ces confessionaux, dit-il, d'où ne sortirent que trop souvent la violation des ordres du Christ, sort aussi la parole qui va consoler les vieilles mères de ceux qui se battent pour la République. ■> Or, les vieilles femmes qui ne pouvaient se passer de confessionnal c'étaient surtout les soldats de la légion lombarde, qui avaient menacé de tourner leurs armes contre les misérables qui outrageaient publiquement leur foi.

VOYAGE A TRAVEHS SAINT— IMEHKE

On blâme avec raison la façade de Saint-Pierre ; mais il est reconnu qu'on la lit ainsi, et qu'on renonça au portique projeté, pour ménager une place à la loggia où le Saint-Père donne deux fois par an sa bénédiction à la Ville et au Monde. « Pour ma part, disait le cardinal Wiseman, fallût-il regarder pendant toute l'année cette façade brisée, confuse et disproportionnée, je le ferais volontiers pour jouir deux fois, dans cet intervalle, du magnifique spectacle auquel elle a été sacrifiée. »

Bramante, San-Gallo, frère Jean Jocondo, Raphaël, t ravaillèrent tour à tour à la construction de Saint-Pierre. Paul III chargea Michel-Ange de lui donner un plan définitif. Pendant quinze jours le grand artiste le médita, se promenant dans le Golysée par une neige épaisse qui, par extraordinaire, couvrait cet hiver-là le sol de Rome, et s'arrêtant pensif devant le Panthéon qu'il voulait porter dans les airs par l'invention de sa sublime coupole. Au bout de ce temps, il apporta le plan complet de la basilique; Michel-Ange était plus qu'octogénaire, et ses envieux le poursuivaient de leurs calomnies; il continuait ses travaux, disait-il, pour F amour de Dieu, de la sainte Vierge et de saint Pierre, et il persista à refuser toute espèce de salaire. Afin que son successeur ne pût rien changer à ses plans, il lit faire un modèle de La basilique par un Français dont le nom est resté inconnu ; mais il mourut avant que Saint-Pierre fût achevé entièrement et la fôrmede la basilique subit une dernière variation. Valéry prétend qu'il faut éternellement regretter, pour Péléganceet la majesté de l'édifice, que les Papes aient rejeté la croix grecque du plan de Michel-Ange pour préférer la croix latine proposée et exécutée par Carlo Ma-

ROME. LETTRES J» LIS l'ÈLEHIN.

derno. Un instant, monsieur le voyageur, savez-vous que ce regret-là frise un peu le schisme? Comprenez-vous qu'une basilique représentant l'Eglise universelle, catholique, apostolique et romaine, soit construite en forme de croix grecque? Il faut aussi de la logique dans les monuments. Si Saint-Pierre était une croix grecque, les Russes ne pourraient-ils pas la réclamer? Mais cette croix pouvait-elle être autrement que latine? L'architecture, dit Robello, est l'histoire en monument ; elle ne doit pas léguer de mensonges à la postérité. Pourquoi donc imiter les Grecs, qui, comme signe de leur séparation d'avec l'Eglise universelle, ont osé fausser la forme de la croix sur laquelle Notre-Seigneur a été doué? C'est un faux en art comme en religion.

Saint-Pierre est la forteresse colossale que les Papes ont opposée à la prétendue réforme; c'est le couronnement et l'accomplissement du catholicisme. Les partisans exclusifs du style ogival reprochent à Saint-Pierre son architecture païenne. Ce reproche est tout à fait injuste. Les temples antiques affectionnaient la forme horizontale, et restaient près de terre, gracieux, mais sans élévation, comme leurs dieux et leur culte ; ils ne savaient pas mon- . ter vers le ciel. Le Christianisme, au contraire, a lancé en haut son cçeur et ses édifices sacrés : Sursum corda. 11 a soufflé les voûtes du temple païen et en a fait saillir la coupole, conception sublime dont la destinée a été si brillante depuis Sainte-Sophie de Constantinople jusqu'à Saint-Marc de Venise et Saint-Pierre de Rome. Le génie chrétien a ainsi transfiguré l'art païen par l'invention de la coupole et par la forme de la croix qu'il a donnée à ses basiliques. Si la flèche gothique est un élan de la prière

et de l'amour vers le ciel, la coupole ast la forme et l'image du ciel lui-même.

La première vue de Saint-Pierre est comme celle de Rome, elle n'étonne pas d'abord ; il faut y revenir souvent et y séjourner ; alors l'admiration augmente chaque jour et ne s'arrête plus. La croix qui domine la coupole est à quatre cent dix pieds de terre. «Jamais, dit Stendhal, le symbole d'aucune religion n'a été si près du ciel. »

Maintenant que j'ai visité souvent cette basilique, quand j'y entre, j'aime à répéter avec Dante :

Che di vederli, in me stesso m'esalto. « A force de la voir, je m'exalte en moi-même. »

Mais aujourd'hui surtout, tandis qu'il fait au dehors un tempo indiavolato, comme disait mon cocher, qu'on est bien sous ces voûtes immenses! On marche, on s'assied, on s'agenouille, on prie, on rôve, on lit ; on se sent chez soi dans la grande maison de notre Père qui est aux deux, auprès de son Représentant qui demeure ici au Vatican.

Je suis déjà allé bien des fois à Saint-Pierre, mais je prolite de cette longue journée de pluie pour refaire à travers la basilique un voyagea peu près complet. Voulez-vous l'entreprendre avec moi ? « Je n'examine jamais Saint-Pierre en détail, disait Corinne, parce que je n'aime pas à y trouver ces beautés multipliées qui dérangent un peu l'impression de l'ensemble. » Il faut pourtant chercher à tout voir; mettons-nous en route, et commençons notre voyage par la chapelle à droite en entrant.

Le cardinal français Villiers de la Croslay, abbé de

Saint-Denis, ambassadeur de Charles VIII auprès d'Alexandre VI, mort à Rome en 1499, commanda un jour à un jeune sculpteur florentin un groupe représentant Jésus descendu de la croix et couché sur les genoux de sa mère. Les Italiens ont une admirable expression pour peindre ce sujet divin ; ils appellent una Pietà, par excellence, la reproduction de cette scène, la plus touchante de la religion, la plus capable d'exciter la piété et la pitié chrétiennes. L'artiste, qui n'avait que vingt-cinq ans , fit un chef-d'œuvre ; il est vrai qu'il s'appelait Michel-Ange. Le cardinal Villiers destina cette Pielà à la chapelle royale des Français dans l'antique Saint- Pierre Lorsqu'on démolit l'ancienne basilique , ce groupe fut transporté sur l'autel du chœur, et ensuite dans la chapelle où on le voit aujourd'hui. Des amateurs milanais ayant attribué la Pietà à leur compatriote le Gobbo, Michel-Ange mécontent se laissa renfermer un soir dans Saint-Pierre, et pendant la nuit il grava son nom sur la ceinture de la Vierge, c'est la seule de ses productions qu'il ait signée.

Il faut s'arrêter devant les tombeaux de deux femmes illustres, à qui les Papes ont accordé les honneurs de Saint-Pierre.

Saint Grégoire VII, ce grand Pontife, ce protecteur des peuples, ce restaurateur de la discipline ecclésiastique, ce martyr des grands devoirs de la Papauté, dans ses longues et terribles luttes contre l'empereur Henri IV

1 Le Ciacconio «lit de ce cardinal : ' Aomro agens curavit fabrîcari a Michèle Angelo Bonarotta, adhuc adolescente, excellentissimam iconem marmoream D. Maria;, et Filii mortui inter brachia materua jacentis, qnam posnit in capella regia Franci» I>. Pétri ad Vatjcannm teraplum. /

n'a trouvé de secours et d'appui que dans un seul souverain de son temps et de son pays : « Un seul homme, pendant un règne de plus de cinquante ans, se montra toujours fidèle, toujours dévoué à l'Eglise et à son Chef, toujours prêt à le seconder dans ses efforts, toujours l'épée à la main pour le défendre, sans jamais se laisser gagner par les promesses, ni intimider par les menaces, ni abattre par les revers , et cet /tomme unique était une femme » C'était la comtesse de Toscane, Mathilde, que l'Italie n'appelait que la grande comtesse. Noble spectacle que celui d'un souverain-femme soutenant le Pape, tandis qu'un souverain - homme , l'empereur, cousin de Mathilde , le persécutait avec acharnement. Mathilde vénérait Grégoire comme un saint, et lui était dévouée comme à la personne môme de Jésus-Christ. Fugitif , elle l'accueillit dans ses Etats ; abreuvé d'amertumes, elle le consolait par ses lettres et par son dévouement. Grégoire à son tour l'aimait comme son enfant; il lui écrivait souvent pour diriger sa conscience, et l'appelait dans ses lettres la très chère fille de saint Pierre. 11 y avait dans l'Ame de cette femme une religieuse énergie. Attachée jusqu'à la mort au Saiut-Siége, quel que fût le Pontife qui l'occupât, elle vit ses propres domaines envahis, mais elle reprit ses villes et en chassa les troupes impériales. N'ayant point eu d'enfant de ses deux mariages avec Godefroi-le-Bossu , duc de Lorraine , et Guelfe de Bavière, elle fit donation à U Eglise de Saint-Pieire de tous ses Etats et de tous ses biens, tant de ça que de là des monts, sans même s'en réserver l'usufruit*. La grande

1 Rohrbacher. Histoire universelle de l'Eglise.

* Cette donation est datée de son château de Canossa le 17 septembre

comtesse mériterait le nom de Jeanne-d'Arcde la Papauté. Elle mourut à Mantoue en 1115. Urbain VIII fit transporter son corps à Saint-Pierre, et lui éleva ce monument sur les dessins du Bernin, avec cette inscription :

COMMISSE MATHILDI VIRILIS ANLMl FEMLNJ2 SEDIS APOSTOLICI PROPVGNATRICI PIETATE 1NS1GNI LIBERAL1TATI CELEBERRIM£, ETC.

Sur la lace extérieure du tombeau, Stefano Speranza a sculpté un bas-relief qui retrace la scène célèbre du château de Canossa, appartenant à Mathilde.

L'empereur Henri IV, après avoir passé trois jours dans la seconde enceinte du château, nu-pieds, vêtu de laine, jeûnant au pain et à l'eau, reçoit l'absolution du Pape. Saint Grégoire VII, assis sur la chaire pontificale, étend le bras pour bénir le pénitent impérial prosterné à ses pieds, les épaules nues, en attitude de suppliant. Derrière lui, un page porte le sceptre et la couronne. Un moine lit la sentence d'absolution. A gauche du Pape, la grande comtesse, drapée dans son manteau, avec une attitude grave et recueillie, étend la main et semble dire : Voilà enfin ce que je désirais. Au fond de la scène, des soldats et des cardinaux. Voyant l'excommunication que lui avaient méritée sa tyrannie et ses injustices,

1102. Ses Etals comprenaient, outre la Toscane, Mantoue, Panne, Reggiu, Plaisance, Modène, Vérone, l'Ombrie, les Marches et Ferrare; ces trois derniers pays appartenaient encore dernièrement à saint Pierre, mais il vient d'en être dépouillé par la plus injuste des invasions. Aucun souverain n'a pris alors la défense de Pie IX ; il a reçu seulement des témoignages d'intérêt de trois souveraines, dont deux ont été dépossédées avec lui : la reine d'Espagne, la reine de Naples, et la duchesse de Parme.

Henri IV d'Allemagne fit ce que devait faire plus tard Henri IV de France : il se soumit devant l'Eglise. Ce fut le triomphe de la puissance morale sur la force brutale. En ce jour, l'Italie échappa à la barbarie germanique. Politiquement aussi bien que religieusement, l'Italie doit tout aux Papes ; sans eux, absorbée entièrement par l'Allemagne, elle n'aurait rien conservé d'italien, pas mAme la langue, pas même le nom.

Au Vatican, dans la Sala Regia, une grande fresque reproduit la même scène \

En haut du tombeau de Mathilde, deux anges soutiennent son écusson; il a pour emblème une grenade avec cette devise : Tvetvr et vnit. Sa statue est grande et belle ; elle tient la tiare et les clefs qu'elle a si bien défendues. Les Anglais instruits la prennent ordinairement pour la fausse papesse Jeanne, eux que gouverne une Papesse-Reine qui leur ordonne de temps en temps un jeûne national.

La famille de Michel-Ange Buonarotti, dont le vrai nom était Simoni-Ganossa, se glorifiait d'une alliance avec la grande comtesse.

1 Mathilde y est représentée blonde et charmante. A la bibliothèque valicane les imparfaites miniatures du douzième siècle du manuscrit latin du poème de Donizon offrent le portrait en pied de l'héroïne, la comtesse Mathilde, tenant une grenade : son costume est riche et pittoresque; elle est coiffée d'un bonnet d'or, de forme conique, et orné de pierres précieuses dans la partie inférieure; ce bonnet recouvre un voile rose; la chlamide est couleur de laque, avec une bande dorée aussi garnie de pierreries; la robe bleu de ciel. Une miniature représente l'Empereur Henri IV prosterné devant Mathilde, et Hugues, abbé de Cluny, crossé et mitré; l'inscription porte : Le roi supplie l'abbé et Mathilde aussi. L'Histoire de la Grande Italienne a été écrite dernièrement par AmédéeRénée, avec cette miniature de la comtesse Mathilde reproduite par le crayon de la princesse Mathilde Demidoff, cousine de Napoléon III.

HOME. LETTKKS d'un PELERIN.

Le 3 novembre 1655, la fille de Gustave-Adolphe, Christine, reine de Suède, après avoir abdiqué le trône, abdiquait aussi l'hérésie f, et faisait son abjuration dans l'église de Sainte-Croix d'Inspruck. Bientôt après, elle se retirait à Rome, où elle mourut. Innocent XII lui fit élever, par Charles Fontana, ce splendide tombeau qui a inspiré un beau chant a A Guidi, le poète en titre de Christine :

Jtenchè tu spazi nel gran giorno eterno, etc.

Voyez le profil de la reine dans cet énorme médaillon en bronze doré : c'est une figure singulièrement originale ; ses cheveux sont enlacés de perles ; en bas, une couronne et une croix ; autour on lit :

Christioa Alessandra Deo gratia Svec. Golhorvm Vandalorvmque regina.

Christine Svecorvm regina?

ob orthodoxam religionem abdicato reguo abjurata haeresi pie susceptam, etc.

En bas est une tôte de mort. Un bas-relief, du sculpteur français Tendon, retrace l'abjuration de la reine à Inspruck. Le tombeau de Christine a été élevé vis-à-vis

* On connait la foi vive et l'ardente piété de Descartes, et si Christine, son élève, a s» quitter un trône pour rentrer dans le sein de l'Eglise, cette rare vigueur de conviction fut en partie puisée dans les leçons du philosophe et du chrétien qu'elle admirait. (A.Gratry, De la connaissance de Dieu.)

Descaries fut un chrétien sincère, mais il eut le malheur de devenir, sans le vouloir, le père du rationalisme raoderue.

celui fie Mathilde ; ce rapprochement fait ressortir le contraste des deux héroïnes. La f/rmide comtesse nit grande sans chercher à l'être ; la reine de Suède fut toute sa vie à la recherche de la grandeur, et n'atteignit souvent que le bizarre et l'extraordinaire.

Continuons. Ici commence cette magniûque allée de mausolées qui forme le poème en marbre de la vie des Souverains-Pontifes. Voici les monuments de Sixte IV, Grégoire XIII et XIV, Benoît XIV. Arrêtons-nous devant celui de Clément XIII, Rezzonico, chef-d'œuvre de Canova, avec ses deux lions dantesques :

A guisa di léon quando si posa ».

Sur l'autel, en face du tombeau de Clément XIII, une mosaïque d'après un tableau de Lanfranco, représente la barque des apôtres sur la mer en fureur, et Jésus soutenant saint Pierre qui enfonce dans les flots. C'est l'image perpétuelle de la Papauté qui est un miracle permanent sur la terre.

Tombeaux d'Urbain VIII, Innocent XII, Clément X; celui de Paul III est le chef-d'œuvre de Giacomo délia Porta ; voici le sépulcre d'Alexandre VI II qui, sur son lit de mort, entouré de douze cardinaux, prononça la bulle Inter multipliées, contre la Déclaration du clergé de France en 1682. Sur le monument de Léon XI, Médicis,

1 Seul, pour ainsi dire, au milieu de la chrétienté conjurée contre la chaire de saint Pierre, Clément XIII souffrait, il gémissait, mais il combattait. Semblable tout à la fois à ces deux lions qui décorent son tombeau: il versait eomrae l'un les larmes de la souffrance et de la tendresse outragée, mais sa douleur était magnanime; comme l'autre, il opposait un royal courage. (Le P. de Ravignan. Clément XIII et Clément XIV.)

on a sculpté une rose, avec la devise Sic flonrit, symbole de son règne, qui ne fut que de vingt-sept jours. Il mourut pour n'avoir point trouvé de chemise à changer en revenant au Vatican, après la cérémonie du Possesso. Il reçut comme légat en France l'abjuration de Henri IV.

Agenouillons-nous en passant devant la Confession de Saint-Pierre, dont les escaliers sont recouverts de deux magnifiques tapis, ouvrage et don récents des princesses romaines ; les Français y retrouvent les armoiries françaises des Fitz-James et des Larochefoucauld, dont les filles ont épousé deux Borghèse et un Salviati.

Au fond de la Confession, par-dessus le cercle des lampes éternellement allumées, on aperçoit la figure voilée d'ombre d'un vieillard à genoux ; c'est la statue de Pie VI, par Canova. Nous avons vu à Valence le lieu où repose le cœur et les entrailles de ce pontife martyr. Du fond de l'exil et de la captivité où il mourut, il avait désigné la place de son tombeau, et l'attitude de sa statue agenouillée, les mains jointes, sur la tombe du prince des Apôtres.

La chapelle Clémentine renferme le monument élevé à Pie VII, aux frais du cardinal Consalvi, par le Danois Thorwaldsen. Il est entouré des statues de la Force et de la Foi, les deux vertus à l'aide desquelles Pie VII, vaincu et captif, résista à Napoléon.

Touchante humilité de Léon XII, qui s'est fait enterrer devant l'autel de son patron et prédécesseur, saint Léonle-Grand, sous une simple dalle; Tépitaphe, composée par lui-même, indique que, le moindre des héritiers d'un tel nom, il s'est choisi cette place aux pieds du plus grand des Léon s.

Enfln, près de la chapelle du chapitre, au-dessus d'une porte, se trouve le tombeau provisoire qui reçoit la dépouille du prédécesseur immédiat du Pape régnant. Grégoire XVI y a reposé jusqu'au moment où un monument lui a été élevé par les cardinaux créés par lui. Maintenant le tombeau provisoire est vide, et nous sommes attristés d'apprendre qu'il attend sa proie, qui sera Pie IX. On dit que le Saint-Père se prépare une sépulture définitive non à Saint-Pierre, mais à Sainte-Marie-Majeure, dans la grande basilique de la Vierge qu'il a proclamée Immaculée en sa Conception.

Voilà le tour fini des nombreux mausolées de Saint- Pierre; ils se terminent dignement parle monument des Stuarts.

Il faut s'arrêter. Puis-je décrire les 748 colonnes, lés onze coupoles et coupolinettes de Saint- Pierre, ses quarante-cinq autels et ses vingt- neuf grands tableaux en mosaïque , véritables peintures faites pour l'éternité? » «'

Dans tout cela, il y a beaucoup de détails médiocres et qui môme seraient de mauvais goût ailleurs ; mais l'ensemble est si grand naturellement, la présence du génie de Bramante et de Michel-Ange se fait tellement sentir, que, selon la remarque de Beyle, les choses ridicules ne le sont plus ici, elles ne sont qu'insignifiantes. Je ne crois pas que des architectes aient jamais mérité un plus bel éloge. Tout Saint-Pierre est d'un grandiose sans effort ; on ne le voit pas d'abord si grand; la surprise est admirable, puisque, plus on s'avance, plus le temple s'agrandit; c'est comme un reve de géant. Parlerai-je de cette population de 389 statues qui peuplent la basilique?

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