CHAPITRE VI
Rome qui ne compte plus au nombre des puissances politiques et militaires, dans la seconde moitié du xvi^ siècle, a repris le rang de capitale religieuse qu'elle avait perdu sous LéonX, au temps où les scandales de la Renaissance païenne avaient précipité la Réforme. Les décisions du Concile de Trente, en achevant la séparation des communautés protestantes, confirmaient solennellement à la Papauté, forte de ses armes retrempées, l'Inquisition et l'Index, et des Jésuites, ses nouveaux soldats, l'empire absolu du monde catholique. La Contre-Réforme n'avait pu réussir qu'en rompant avec la Renaissance. Plus de mythologie dans les palais pontificaux ; plus de nudités au-dessus des autels. Les « culottiers» se sont attaqués qm Jugement dernier.
En 1577, Grégoire XIII transforme l'Académie de Saint-Luc ; il préside la séance d'ouverture, accompagnée d'une homélie et de pieux cantiques. Le même pape fait appel aux peintres pour glorifier la Religion dans plusieurs appartements du Vatican. Les fresques de la Salle royale, destinée à la réception des ambassadeurs, sont un raccourci d'histoire de la Papauté, dont les thèmes ont été indiqués par le pieux cardinal Sirleto, « patron des savants et des pauvres ». On reconnaîtra, dans la suite des tableaux, Frédéric Barberousse aux pieds d'Alexandre III, la défaite des Turcs à Lépante, la Saint-Barthélémy, — Sf rages hiigonottonim. C'était le temps où Venise passait en revue, dans les immenses peintures du Palais ducal, les journées glorieuses de son histoire, et célébrait, elle aussi, et la bataille de Lépante et l'humiliation de Barberousse, qui avait eu pour décor le parvis de Saint-Marc.
Il manquait à Rome un Tintoret et un Véronèse. Les fresques de la Salle royale sont des œuvres pompeuses et glacées, auxquelles ont travaillé des Florentins, élèves de Michel-Ange : Zuccari, devenu « prince » de l'Académie romaine de Saint-Luc, et Vasari, l'historien d'art. C'est à
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peine si un détail de décor, comme la vue de Saint-Pierre avant l'achèvement de la coupole et la démolition de l'ancienne nef, méritent un regard de ceux qui traversent cette salle, pour aller frapper à la porte de la Chapelle Sixtine. Jusqu'à la fin du xvr siècle, les fresques des palais pontificaux et les bas-reliefs des tombeaux romains ne sont qu'une suite monotone de narrations officielles, tirées pour la plupart de la vie d'un pape. Peinture et sculpture ne forment qu'un accessoire pesant et médiocre des grandes constructions qui s'élèvent à Rome. L'architecture seule atteste par des monuments majestueux la puissance de la Papauté et les ambitions de l'Église.
La Compagnie de Jésus, dont Paul III ratifia la règle en 1540, avait établi son quartier général à Rome. En 1568, elle bâtit, à côté delà maison professe, le monunient qui devait être l'église-mère de l'ordre conquérant. L'architecte qui donna le plan était un Italien du Nord établi à Rome depuis une vingtaine d'années, Giacomo Barozzi, dit Vignola, du nom de son pays natal, près de Modène. Celui-ci n'était point un élève de Michel-Ange, mais un théoricien qui, en même temps que Palladio, recueillait les principes de la Renaissance, déjà menacés par les hérésies artistiques. Le Traité des Ordres, auquel Vignola a laissé son nom, était appelé à remplacer le Vitruve. L'architecte, en construisant l'église du Gesù, n'emprunta au Saint-Pierre de Michel-Ange que les dispositions de la coupole. Il dessina un plan en croix latine etdonna une importance toute nouvelle à la nef, destinée à accueillir la foule attirée par la réputation d'un prédicateur. L'autel était reculé au fond de l'abside. Le long de la salle pompeuse, enrichie par les hauts pilastres de marbre de couleur et les reliefs encastrés aux parois, s'ouvraient de petites chapelles, qui formaient, selon le mot de Burckhardt, une « succession de coulisses » (fig. 68).
Les détails d'architecture restent dans l'œuvre du théoricien beaucoup plus purs et plus fins que dans les monuments de Michel-Ange. Ces mérites devaient se perdre promptement dans les imitations de l'église de Vignola, qui se multiplièrent pendant deux siècles. La compagnie de Jésus était dotée d'une architecture. Le Gesii devint le type des églises, jésuites et, grâce à l'influence des jésuites dans les diocèses, le modèle d'une foule d'églises épiscopales ou paroissiales. Pour la seconde fois, depuis le temps où s'était formée l'architecture des basiliques primitives, Rome allait imposer un type de monument religieux à l'univers chrétien. Celui-ci fut reproduit jusqu'au Paraguay.
La façade du Gesù n'est pas l'œuvre de Vignola ; elle a été dessinée par
Giacomo délia Porta, Tarchitecte qui achevait la coupole de Saint-Pierre. Ce même artiste bâtit d'autres façades dans le même style, entre autres celles de Téglise de la nation française à Rome, San Luigi dei Francesi {fig. 6q). L'ordonnance en est majestueuse et correcte. L'ère des fantaisies sans frein, que Michel- Ange avait devancée, n'était pas encore ouverte à l'architecture. C'est du palais Farnèse que s'inspirent toujours, sous le règne de Grégoire XIII, les architectes des deux palais destinés à la Com-
Fig. 68. — Eglise du Gesù, bâtie par Vignola.
pagnie de Jésus et aux services pontificaux : l'énorme Collège romain (où sont logés aujourd'hui la Bibliothèque Victor-Emmanuel et le Musée Kircher) et le Quirinal (fig. 70). ; 1 - . ^ « ■!
Rome, où des édifices considérables avaient été fondés sous le pontificat de Pie V et de Grégoire XIII, devint un i mmense chantier de construction après l'avènement de Sixte V. Ce grand pape ne régna que cinq ans : il eut le temps de transformer la ville plus largement que n'avait fait Jules II. Son Bramante fut un Lombard, l'architecte Demenico Fontana. Celui-ci n'était pas un créateur, mais un artisan méthodique et actif, qui fit achever des ouvrages commencés depuis longtemps et mena lui-même à fin les plus lourdes besognes.
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Au mois de mai de l'année 1 590, la courbe de la coupole de Saint-Pierre fut fermée. Une inscription au nom de Sixte V, disposée en cercle audessus du lanternon. fut la première décoration de la calotte intérieure. Le Vatican, qui n'avait pas été sensiblement modifié depuis plus de cin-
Fig. 69. — Église San Luigi dei Francesi, œuvre de Giacomo délia Porta.
quante ans, subit une addition qui altéra une partie importante des constructions de Bramante. Un corps de bâtiment destiné à la Bibliothèque pontificale, enrichie par les soins de Sixte V, fut élevé au milieu de la cour du Belvédère, à la place de l'escalier qui montait à la première terrasse. La construction neuve coupa les immenses murs parallèles et masqua aux appartements de Jules II la vue de la niche colossale qui terminait la perspective de la cour et des parterres. D'ailleurs,
le pape avait décidé d'abandonner les « chambres » étroites et tapissées de chefs-d'œuvre où avaient logé ses prédécesseurs. Un agrandissement du Vatican dans la direction du Tibre avait été commencé par Grégoire XIII, qui avait bâti un second bras de loggic à trois étages perpendiculairement aux loggie de Bramante. A l'extrémité de ces nouvelles loggie, Sixte V éleva un énorme bâtiment, sévère et nu, qui, dressant ses murailles devant le palais de Nicolas V et de Jules II, ferma l'horizon
Fig. 70. — Palais du Quirinal.
à l'Est, du côté de la ville, comme la Bibliothèque le fermait au Nord, du côté du Belvédère. Entre le Vatican de Sixte V et l'ancien palais, il ne resta place que pour une cour, dite aujourd'hui cour Saint-Damase. Les loggie à arcades furent continuées sur la troisième face de cette cour, devant le nouveau palais.
Le Vatican où Raphaël et Michel-Ange avaient travaillé ne fut plus qu'un appartement de cérémonie, dont les salles étaient le plus souvent fermées. Sixte V transporta sa résidence dans le bâtiment neuf et spacieux qui regardait la ville de ses fenêtres monotones : c'est là que les papes ont vécu jusqu'à Pie X.
Un autre palais pontifical avait été bâti, aussitôt après l'avènement de Sixte V, sur les ruines du palais du Latrân, abandonné depuis l'exil d'Avignon. En 1586, le vieux- La tran était un chaos de bâtiments pleins de chapelles et d'oratoires," couverts de peinrures et de mosaïques vénérablés. Fontana fi'èut aucune pitiépour ces reliques du moyen âge, qu'il eût pu conserver en partiedans' Vèn'cfeïilté'des bâtiments neufs'. Les murs, avec leurs dèborations ter'niës,.' £urèhtAib'a:ttu§- et rasés. C'est a -peine si une mosaïque échappa à la destruction •: celle qui représentait Charlemagne protecteur de la Papauté et de Rome'. Le nouveau Latran fut, comme le nouveau Vatican, un bâtiment démesuré, dont la masse rappelait encore le palais Farnèse (fig. 71). Ce second palais ne devait point attirer les papes, accoutumés au séjour du Vatican ; à la fin du xvir siècle il était désert.
Cependant deux palais ne suffisaient point à Sixte V : il fit presser les travaux du palais du Quirinal, commencé par son prédécesseur. Il voulut laisser son nom à une seconde Chapelle Sixtine, que Fontana construisit en hâte au flanc de la basilique de Sainte-Marie-Majeure, sans hésiter à jeter bas plusieurs colonnes et un pan de mur, avec ses mosaïques. Dans cette chapelle , Sixte V fit élever le tombeau de Pie V et préparer le sien. Pendant les derniers travaux de la nef de Saint-Pierre, elle devint la sépulture des papes : Clément VIII et Paul V y reposent.
Le grand bâtisseur, non content d'élever des bâtiments pompeux pour son habitation et sa sépulture, bâtit des quartiers neufs, percés d'avenues longues et droites. Le plus important couvrait les terrains vagues de Quirinal et du Viminal. Le pape donna à ce quartier le nom de Borgo Felice, en mémoire du nom plébéien de Felice Perretti qu'il avait porté depuis le temps où il gardait les pourceaux jusqu'à son élection au trône pontifical. La rue qui conduisit de la Trinité des Monts à Sainte-Marie-Majeure futla Via Felice : elle a pris dans la ville moderne le nom de Via Sistina, qui parle de Sixte V, comme la Via Giulia de Jules II. Rome, de 1585 à 1590, agrandit d'un tiers. Dans ces cinq années, la ville s'embellit plus qu'elle n'avait fait depuis la ruine de l'Empire.
Sixte V reprit un des plus audacieux projets de Nicolas V : celui d'ériger devant Saint-Pierre l'obélisque du Cirque de Caligula et de Néron, qui gisait au flanc de l'église. L'heureuse exécution de cette entreprise d'ingénieur a plus fait pour populariser le nom de l'architecte Fontana
' Voir le volume précédent, p. 55, 56.
que la construction de plusieurs palais. Le 10 septembre 1686, Rome entière était rassemblée dans le Borgo pour voir s'élever vers le ciel l'énorme aiguille de granit. Un des tableaux que Sixte V a fait peindre dans la grande salle de la Bibliothèque du Vatican, pour rappeler les événements de son règne, représente la foule, la basilique avec sa vieille façade et sa coupole encore inachevée, l'énorme équipage de poutres et de cordes. En dressant sur la place, qui était comme le centre du
Fig. 71. — Palais du Latran. Œuvre de Domenico Fontana.
monde chrétien, l'obélisque au pied duquel avaient souffert les martyrs de Néron, Sixte V voulait attester la victoire du Christ sur les dieux dont la Renaissance avait adoré la beauté. Quand l'obélisque fut debout, sa pointe apparut surmontée d'une croix brillante Le pape s'empara de même des deux colonnes encore debout de Trajan et de Marc-Aurèle? pour les consacrer, avec leurs reliefs de batailles, à la gloire pacifique des apôtres : sur l'une il fit placer la statue de saint Pierre, sur l'autre celle de saint Paul. Mais, après l'obélisque de la place Saint-Pierre, d'autres furent érigés, sans que le pape eût d'autre intention que de parer la ville et de perpétuer sa propre gloire : l'un fut transporté à la Place du
Peuple, Tautre devant l'abside de Sainte-Marie-Majeure, en face du mausolée de Sixte V^
Ce qui manquait le plus à Rome, déjà entourée de villas et de jardins, pour devenir une ville saine et d'aspect joyeux, c'était l'eau. Le seul aqueduc qui fonctionnât encore était VAcqua Virgo, dont les conduits souterrains avaient été réparés par Nicolas V. Sixte V reprit l'œuvre la plus audacieuse et la plus bienfaisante des Césars, en restaurant l'aqueduc de VAcqiia Martia et de VAcqua Claudia^ qu'il appela de son propre nom de baptême 1' Acqua Felice. A l'entrée du Borgo Felice, l'eau claire et fraîche qui descendait des monts Albains fut reçue dans une fontaine monumentale bâtie par Fontana. Sixte V y fit placer un Moïse colossal de Prospero Brasciano, caricature du Moïse de Michel-Ange. Le prophète qui fait bondir l'eau du rocher entr'ouvert devait se montrer à la postérité comme limage idéale du pape qui ouvrait, dans le quartier neuf créé par lui et dans le reste de la ville, vingt-sept fontaines jaillissantes. La plus gracieuse est celle des Tortues, voisine du Tibre. Taddeo Landini, qui a fondu les groupes de bronze, a donné aux beaux adolescents qui jouent sur le dos des animaux marins l'élégance classique de ce Jonas de Santa Maria del Popolo, dont le modèle est de Raphaël.
Une œuvre aussi délicate reste une exception au temps de Sixte V. Déjà la pureté et l'ingéniosité du détail sont sacrifiées à des effets de masse. Dans l'orgueil des vastes entreprises, la Renaissance de l'antiquité continue, en dépit de la Contre-Réforme. Mais l'art gréco-romain n'est point imité dans le même esprit qu'un demi-siècle auparavant. Les artistes ne recherchent plus guère, parmi les souvenirs de l'antiquité, la beauté, qui était grecque ; ils veulent la grandeur imposante et énorme, qui est romaine et impériale. L'influence de Michel-Ange et les entreprises de Sixte-Quint préparent la victoire d'un art qui sera plus « romain » que l'art de Raphaël, de même que l'art des Antonins, avec ses palais et ses thermes, avait été plus romain que l'art classique et attique du temps d'Auguste.
* Pour la date et l'histoire de ces obélisques, voir : Rome, V Antiquité, p. 146-147.