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CHAPITRE V

En l'an 1403 les Romains virent errer à travers les champs de ruines deux hommes attentifs aux colonnes, aux blocs épars, aux statues gisantes, et comme entraînés par une idée fixe.

Le vulgaire montrait du doigt ces explorateurs du passé comme des chercheurs de trésors. C'étaient deux artistes florentins. Avant eux plus d'un sculpteur toscan avait visité Rome :

Nicolas Lamberti, peut-être Ghiberti.

Lorsque Brunelleschi et Donatello eurent été vaincus au concours des Portes du Baptistère de Florence dont Ghiberti remporta le prix, ils vinrent à leur tour en pèlerinage à la Ville, qui, à demi déserte, semblait se peupler d'ombres glorieuses. Un demisiècle plus tôt, Cola di Rienzo, le jeune héros qui, en l'absence des papes, avait rêvé de restaurer l'antique splendeur de Rome, avait le premier composé une description exacte des monuments antiques et avait formé jusqu'à un recueil d'inscriptions. Mais la moisson prématurée était restée stérile. Rome n'avait plus d'artistes capables de s'associer aux ambitions du tribun archéologue et épigraphiste.

Les enseignements donnés aux Florentins parles monuments de Rome et les statues antiques ne portèrent point d'abord leurs fruits sur le sol qui avait offert les modèles. Rome a été la première école de la Renaissance de l'Antiquité ; Florence en a été la première patrie.

Ëcusson du pape Nicolas V.

En 14 15, Brunelleschi est de retour et deux ans après il se met à l'œuvre gigantesque de la coupole de la cathédrale. Les sculpteurs florentins n'avaient pas séjourné assez longtemps à Rome, il n'y avaient pas vu assez de statues respectées par les intempéries pour s'être sentis transformés : les souvenirs de Rome n'ont point de part dans la laideur

Fig. 44. — Sainte Catherine refuse d'adorer les idoles. Fresque attribuée à Masolino. (Basilique de Saint-Clément).

vigoureuse des prophètes de Donatello. Seul Brunelleschi a travaillé plusieurs années au milieu des ruines romaines, dont plusieurs, qui ont achevé de disparaître, étaient alors intactes et debout. 11 rapport» Florence, dans ses albums de croquis et de relevés, les éléments d'une architecture nouvelle, qui ne copie point servilement l'architecture romaine de l'Empire et qui se souvient des premières basiliques chrétiennes aussi bien que des thermes, des tombeaux et des temples.

Donatello, dans la pleine maturité de son génie, revint travailler à Rome. En 1433, il sculpta à Rome, pour Saint-Pierre, un tabernacle de

marbre qui se trouve dans la sacristie de la basilique, non loin du triptyque de Giotto.

Quelques années plus tôt, l'art nouveau, où l'imitation de la nature et de la vie l'emportait sur l'imitation de l'antiquité, avait fait son entrée dans la ville des papes. C'est le retour de la papauté, délivrée du schisme

Fig. 45. — Sainte Catherine discute avec les docteurs Basilique de Saint-Clément) .

en 1418 par le concile de Constance et l'élection de Martin V, qui ouvrit les portes de Rome à la Renaissance.

Martin A' venait de Florence, où il avait passé une année, dans le joyeux essor de la pensée et de l'art. Après avoir rendu à Rome la sécurité et la prospérité, le pape voulut lui rendre un peu de la richesse artistique qu'elle avait possédée avant le siècle d'abandon et de misère. En fixant sa résidence au Vatican, il semblait indiquer à ses successeurs le palais qui devait être agrandi pendant deux siècles et rempli de chefsd'œuvre. Il abandonna le palais de Latran, qui fut délaisse parles papes jusqu'à Sixte Y ; mais il consacra des sommes énormes à la reconstruc-

tion de la basilique voisine, dont la nef avait été deux fois brûlée au XIVe siècle. Pour décorer les parois, il fit appel à deux peintres qui avaient des curiosités pareilles à celles des miniaturistes du Xord, précurseursetcontemporainsdes Van Eyck. EnpeignantauLatran la viedesaint Jean-Baptiste, avec les fêtes d'ITérode, le Véronais Pisanelio et l'Ombrien Gentile de Fabriano déroulèrent sans doute des cortèges aux costumes

Fig. 46. — Crucifixion. Fresque attiibuée à Masolino (Basilique de Saint- Clément

bizarres et splendides devant des paysages clairs, peuplés d'animaux et d'oiseaux. Ce spectacle a disparu. Seules des fresques qui achèvent de s'effacer sur les murs humides et sombres d'une chapelle de Saint- Clément peuvent donner à Rome une image obscurcie de l'art vivant. opulent et gai qui s'épanouissait en Italie dans le premier renouveau du xv° siècle. Un maitre toscan a peint dans cette4 chapelle, vers 1440, pour le cardinal milanais Branda, titulaire de Saint-Clément, la légende de saint Ambroise, qui a presque entièrement disparu, celle de sainte Catherine et une grande Crucifixion, qui a couvert une paroi dans laquelle était encastré un tabernacle décoré par un marbrier romain. C'est un récit simple et calme, très différent des « Mystères » et

des « Miracles » à qui Giotto donnait l'ampleur d'une tragédie classique. Le peintre se divertit aux détails de costume et de décor. L'empereur Maximien, en présence duquel sainte Catherine discute avec les docteurs, a un bonnet de seigneur byzantin fig. 44 ; le temple où la sainte

Fig- 47- — Porte de bronze de la basilique de Saint-Pierre Œuvre du Florentin Antonio Filarete).

refuse d'adorer une idole est un Panthéon avec sa coupole à caissons ; au premier plan un gentilhomme bizarrement accoutré d'un pourpoint à larges manches rappelle les fantaisies de costumier de Pisanello fig. 45 . Le peintre de Vérone avait quitté Rome lorsque furent peintes les fresques de Saint-Clément. Ces fresques, que Vasari attribuait à Masaccio, sont très probablement l'œuvre de Masolino, qui fut le maître de .Masaccio et qui subit à son tour l'influence de son élève, mort à vingt-huit ans,

dans la plénitude d'un génie qui semble annoncer celui de Raphaël. La Crucifixion de Saint-Clément, derrière laquelle s'étend un immense paysage, a l'ampleur et la sérénité des fresques du Carminé de Florence (fig. 46).

Martin V avait introduit la Renaissance dans la basilique de Latran : son successeur Eugène IV lui d >nna accès sous le portique de Saint-

Fig. 48.

Prédication de saint Etienne. Fresque de Fra Angelico dans la chapelle de Nicolas V (Palais du Vatican).

Pierre. Contraint par les troubles qui agitaient Rome à faire un long séjour à Florence, il y avait admiré les portes du Baptistère : il en voulut donner de semblables à la basilique vaticane ; mais il ne put s'attacher Ghiberti.

Le Florentin Antonio Averulino, qui dirigea le travail pendant cinq ans et l'acheva en 1445. était un architecte plutôt qu'un sculpteur. Il avait pris pédantesquement le nom grec de Filarete. Son œuvre, que Paul V fit restaurer pour lui donner place à l'entrée de la nouvelle basilique, a la froideur d'une épure. File mérite pourtant l'attention, car ses reliets

maigres et secs proclament à la fois le triomphe de l'esprit nouveau et celui de l'art antique ressuscité. L'amour de la gloire, qui va inspirer quelques-uns des chefs-d'œuvre italiens du XVe siècle, dicte le programme de ces reliefs qu'il n'a pu animer. Le pape a fait représenter, en regard du martyre de saint Pierre et sur les bandeaux qui séparent les grandes figures, les événements les plus glorieux de son pontificat troublé : le

Fig. 49. — Saint Laurent distribuant les aumônes. Fresque de Fra Angelico dans la chapelle de Nicolas V (Palais du Vatican).

couronnement de l'empereur Sigismond à Rome, le concile de Florence, qui tenta l'union des Eglises d'Orient et d'Occident, le cortège de l'empereur grec Jean Paléologue. Au milieu des volutes d'acanthe qui forment le cadre des vantaux, le sculpteur a introduit une foule de figurines imitées des antiques de Rome ; dans le nombre figurent, à l'entrée de la basilique vénérée, la louve avec les jumeaux et Léda avec le cygne.

Tandis que la Renaissance prenait possession des basiliques fondées par Constantin, la ville se relevait des ruines laissées par l'anarchie du 11. 7

Xivp siècle. Marchands et artistes revenaient à Rome avec les pèlerins. Le Jubilé de 1450 amena au Vatican un flot de peuple pareil à celui qui avait été attiré au Latran par le Jubilé de 1300. Le pape qui bénit ces foules était Nicolas V.

Comme Martin V et Eugène IV, il avait vécu à Florence : les projets qu'il conçut furent dignes de Rome. Il rêva d'employer la Renaissance de

l'antiquité à la résurrection de la ville des ( Ysars. L'inspirateur et le directeur suprême des entreprises pour lesquelles il fit venir les meilleurs architectes de Florence fut Leone Battista Alberti, le grand théoricien, l'artiste universel à l'égard d'un Léonard de Vinci. D'un côté du Tibre, Rome devait être transformée par d'immenses travaux de voirie: de l'autre, la cité Léonine devait faire place à une ville neuve, toute en palais, en avenues droites, en portiques. La reconstruction du palais de Vatican fut commencée ; la pioche fut mise dans l'abside de la basilique de Saint-Pierre. qu'Alberti et Bernardo Rossellino devaient rebâtir sur un plan nouveau, pour élever à la suite des cinq colonnades de la nef constantinienne les piliers destinés à soutenir dans les airs une coupole rivale de celle qui dominait Florence. Devant l'atrium ancien devait s'étendre une place immense: Nicolas V projetait d'y faire transporter l'obélisque du cirque de Néron. Les dons qui affluèrent pendant le Jubilé permirent à Nicolas V de commencer ses grands travaux. Sa mort les arrêta dès 1455. De toutes les constructions dont le pape avait formé les plans avec Alberti. il ne

Fig. 50. — Saint Laurent devant le juge. Fresque de Fra Angelico dans la chapelle de Nicolas V (Palais du Vatican).

laissait achevée qu'une seule : un corps de bâtiment dans le chaos des constructions du Vatican. L'architecture en est sévère et archaïque. Vus de la cour basse du Belvédère ou de la cour intérieure, dite du Perroquet, les murs de brique surmontés de mâchicoulis, dans lesquels Nicolas V a fait encastrer ses écussons aux deux clefs croisées, ont 1 aspect d'une vieille forteresse guelfe. Cette construction massive est la gardienne des plus pré-

Fig. 51. — Ordination de saint Laurent. Fresque de Fra Angelico dans la chapelle de Nicolas V

(Palais du Vatican).

cieux trésors d'art : le Vatican de Nicolas V devait être l'habitation des papes pendant un siècle entier de magnificence et de gloire : le premier étage de l'austère palais a été couvert, au temps d'Alexandre VI, par les fresques de Pinturicchio ; les salles du second étage sont les Staline de Raphaël.

Dès le temps de Nicolas V, de grands peintres ombriens et toscans étaient venus décorer les murs de la demeure à peine achevée. Il est possible que le Triomphe du Saint Sacrement, l'École d'Athènes, les

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fresques de la salle d'Héliodore aient recouvert des œuvres précieuses de Buonfigli, le maître de Pérugin, et de Piero délia Francesca. Une seule chambre de l'appartement de Nicolas V a conservé sa décoration première : derrière la muraille sur laquelle tourbillonne la bataille de Constantin, une chambrette paisible et retirée est encore doucement illuminée par les fresques de Fra Angelico. Le saint homme avait été appelé à Rome par Eugàne IV ; il y fut retenu par Nicolas V, dont il devint Le familier. La chambre du Vatican que le pape fit décorer par le moine de Fiesole était son Cabinet de travail.

Sur la voûte, Fra Angelico peignit les quatre Evangélistes ; sur les murs, les histoires parallèles de saint Etienne, le diacre de Jérusalem, et de saint Laui-ent, le diacre de Rome. Rien de plus grave, de plus doux, de plus simple que ces vies sacerdotales, racontées par un moine pour un pape aussi pieux que savant. Tout est calme et paisible, même les bourreaux : le jugement et le martyre semblent la suite naturelle de l'ordination, de la prédication, de l'aumône. Cependant le peintre des madones et des anges, dans une cour d'humanistes et d'artistes novateurs, a ouvert les yeux à l'art nouveau qu'il semblait ignorer à Florence dans son couvent de San Marco. Il a donné pour fond à ses compositions régulières et harmonieuses des architectures aux pilastres fantaisistes. Il a regardé les grandes basiliques et, dans la petite chambre du Vatican, il a mis en perspective les colonnades de Saint-Pierre 'fig. 49). Dans l'une de ses fresques il a introduit un portrait de contemporain, comme ceux qui remplissaient déjà les scènes sacrées peintes par le moine libertin. Fra Filippo Lippi ; il est vrai que ce portrait est celui du pape. C'est Nicolas V qui, la tiare en tête, remet à saint Laurent, agenouillé pour l'ordination, le calice couvert de la patène (fig. 51).

Fra Angelico avait soixante ans quand il peignit les fresques du Vatican. Il mourut à Rome en 1455, le premier des artistes florentins qui vinrent travailler pour les papes. Le dominicain fut enterré dans l'église de son ordre, Santa Maria sopra Minerva, à côté du Panthéon. La pierre tombale a été relevée contre un mur, à l'entrée du chœur. La face décharnée, sans doute une copie du masque moulé sur le cadavre, est encadrée dans le capuchon du froc fig. 52). Une inscription donne le nom du « vénérable peintre » ; deux distiques célèbrent cet autre Apelle. qui laissa le produit de son talent aux pauvres du Christ : ils évoquent sur la tombe du vieillard, fils de Florence, le parfum de la ville qui est > la fleur de l'Etrurie ».

L'humaniste qui a composé ces vers savants et exquis n'est autre que

LES COMMENCEMENTS DE LA RENAISSANCE A ROME roi

Nicolas V, qui allait suivre Fra Angelico dans la mort. La gloire du pape dont les projets surhumains dépassaient du premier coup les ambitions

Fig. 52. — Pierre tombale de Fra Angelico. Église de Santa Maria sopra Minerva.

des plus grands papes de la Renaissance est restée unie par le lien d'une sainte amitié à la douce mémoire du bienheureux qui fut le dernier disciple de Giotto et le plus pur des artistes chrétiens.

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