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CHAPITRE II

Dès le règne de Constantin, le christianisme victorieux éleva autour de Rome de grands et magnifiques monuments. Le mausolée d'Hélène, mère de l'empereur, fut bâti sur la via Labicana, près d'un cimetière vénéré, celui des Saints-Pierre-et-Marcellin, où ont été retrouvées quelques fresques, entre autres celle du repas céleste ; le mausolée des filles de Constantin, qui a gardé le nom de l'une d'elles, Constance, s'éleva sur le terrain d'un autre cimetière, où reposait sainte Agnès, vierge et martyre. Deux églises furent fondées à côté de ces tombeaux. D'autres églises, dont la fondation remonte authentiquement à Constantin, furent construites, comme les mausolées impériaux, le plus près possible des martvrs qui reposaient dans les cryptes de la Campagne. Les basiliques de Saint-Pierre et de Saint-Paul s'élevèrent sur les tombeaux mêmes do. deux apôtres, séparées par la ville entière et par le Tibre : l'une au milieu du cimetière qui bordait la route d'Ostie ; l'autre sur la via Cornelia, au pied de la colline du Vatican. Ces tombeaux du 1er siècle se trouvaient presque à fleur de sol : l'autel put être directement établi sur la crypte où dormait le martyr et que les fidèles appelaient la « confession ». Une autre basilique constantinienne fut élevée hors des murs, sur le tombeau d'un martyr fameux du 1 1 Ie siècle, le diacre saint Laurent, enseveli dans le cimetière de Vager ^\•/'c^lUS ; celte fois il s'agissait d'une crypte cachée dans les profondeurs du sol. Il fallut, pour atteindre cette crypte, creuser profondément la colline dans les flancs de laquelle s'ouvrait la catacombe. L'église bâtie sur le tombeau de saint Laurent se trouva comme encaissée dans une sorte d'immense fosse : elle n'a été dégagée qu'au xixe siècle par les travaux qui ont achevé de démolir un pan de la colline pour faire place au nouveau cimetière du Cainpo 1 rerano (fig. 10). Les basiliques mêmes que Constantin fonda dans l'enceinte se

trouvèrent éloignées du centre delà ville. Il donna à l'Église deux palais dont il avait hérité. Tous deux étaient situés à l'Est de Rome, contre la muraille d'Aurélien. Celui des Laterani, qui garda le nom de ses premiers possesseurs (c'est le Latran), devint le palais des Papes ; auprès de lui, Constantin éleva la basilique qui devint la mère et la reine de toutes les églises. Déjà la vie se retirait du quartier qui, sous les Anto-

Fig. 10. — Église de Saint-Laurent hors les Murs, avant les derniers agrandissements

du cimetière.

nins, avait formé la plus majestueuse assemblée de monuments qui fût au monde. Le christianisme se détourne du Capitule où trône encore Jupiter, du Palatin, dont, pendant le IVe et le Ve siècle, les empereurs de Byzance ne seront les hôtes qu'à de longs intervalles, du Forum et de la voie Sacrée, où Constantin a bâti encore ses deux grands monuments profanes, la basilique voisine du couvent des Vestales et l'arc de triomphe voisin du Colisée. Rome aura désormais deux centres, dont l'un est rejeté sur la rive droite du Tibre : le Latran et Saint-Pierre.

L'architecture chrétienne, dont les tombeaux et les églises fondés par Constantin sont les premiers monuments, plonge par ses fondations dans

les cimetières où a été élaborée l'iconographie primitive du christianisme ; mais ce n'est pas des cryptes funéraires que cette architecture est sortie. Les cimetières n'ont pu donner ni un type de mausolée, ni un type d'église. S'ils ont servi parfois de lieux de refuge pendant les persécutions, ils ne deviennent des lieux de culte qu'après la paix de l'Église. Les seuls caveaux qui aient été aménagés dès Le temps des persécutions pour servir de salle de réunion aux fidèles se trouvent dans le cimetière de Priscrlle et dans le « cimetière ostrien », sur la voie Nomentane ; l'entrée de ce dernier oratoire a la forme d'une arcade : devant la niche de Yarcosoliùm, des bancs et un siège de prêtre ou d'évêque ont été creusés dans le tuf. .Mais cette chambre souterraine ne possède pas même un autel comme celui que le pape Damase installa dans la crypte des papes, au cimetière de Calixte. Au IVe et au \'f siècle, lorsque des cimetières à ciel ouvert furent établis au-dessus de quelques cimetières souterrains, des chapelles s'élevèrent au milieudes tombes. C'est ainsi qu'un petit oratoire fut dédié au pape martyr saint Sixte, à l'entrée du cimetière de Calixte. Les chapelles de ce genre sont pour la plupart de modestes constructions en briques, flanquées de trois niches ou absides dispos en trèfle. Imitées sans doute des salles de réunion et d'agapes dont elles ont pris la place, elles forment un groupe à part. Ces oratoires, dont les ruines ont été retrouvées sur l'emplacement de quelques cimetières, n'ont point servi de modèles aux gigantesques basiliques qui s'élevaient dès le même siècle sur d'autres cimetières.

C'est à l'antiquité que la société chrétienne devait nécessairement emprunter les éléments de son architecture religieuse, aussi bien que les formes plastiques qu'elle avait animées d'une pensée nouvelle. L'art qui a donné à la Rome impériale sa grandeur monumentale est l'architecture voûtée. Au IIe et au mc siècle, la voûte moulée en brique et en blocage s'était adaptée à la construction des édifices les plus divers, depuis les thermes et les fontaines, jusqu'aux palais et aux temples. L'influence de l'Orient avait certainement contribué au développement de ce système d'architecture et particulièrement au triomphe de la coupole, attesté par la rotonde du Panthéon.

L'art chrétien n'employa la voûte, dans les premiers siècles, que pour couvrir des monuments de plan circulaire. Les mausolées de la mère et des filles de Constantin rappellent de loin les rotondes massives des mausolées d'Auguste et d'Hadrien ; cependant ils ne sont point directement imités des tombeaux dont l'énorme masse enfermait, à la manière d'une pyramide d'Egypte, une étroite chambre funéraire. La tour ruinée qui

conserve dans la Campagne romaine la mémoire de sainte Hélène est, avec les niches ménagées dans sa masse, un véritable « nvmphée », pareil à la fontaine monumentale du jardin des Licinii, faussement appelé temple de Minerva Medica '. Mais la coupole n'est plus construite

Fig. 11. — Mausolée des filles de Constantin : aujourd'hui église de Sainte-Constance.

sur cintre d'après le système romain : elle est faite de matériaux légers, en particulier d'amphores creuses, que le peuple api pignatte et qui ont valu à la ruine son nom de ïorre Pignattara.

Le mausolée des filles de Constantin, placé au moyen âge s< >us de sainte Constance, est de plan plus compliqué que le mausolée de sainte

1 Voir Rome. l'Antiquité, p. 123, fig. 90.

Hélène. Cet édifice a été construit pour servir à la fois de tombeau et de baptistère : les niches ménagées à l'intérieur dans les parois latérales devaient recevoir de grands sarcophages, analogues à celui qui a été transporté au musée du Vatican; l'autel -qui occupe le milieu du pavement a remplacé un bassin préparé pour le baptême par immersion. La coupole ne repose plus sur une muraille massive ; elle est supportée par les arcades d'un portique intérieur dont les colonnes sont groupées deux par deux. Le pourtour est couvert d'une voûte annulaire en berceau (fig. 1 1). Dans les monuments antérieurs à Constantin, aucun exemple ne s'est conservé d'une rotonde ainsi disposée. Les seuls édifices du IVe siècle dont Sainte-Constance puisse être rapprochée sont des églises de Jérusalem couvertes en bois, qui entouraient de leurs portiques circulaires le Saint-Sépulcre et le rocher de l'Ascension. La grande église ronde de Saint-Étienne, consacrée sur le Célius vers la fin du Ve siècle par le pape Simplicius, ressemble d'une manière frappante aux anciens édifices palestiniens ; cette église, avec son double portique circulaire et la toiture de bois qui couvre sa rotonde centrale, est, selon toute vraisemblance, une imitation directe de l'église élevée peu d'années auparavant, près de Jérusalem, sur le tombeau du premier martyr. L'église de Santo Stefano rotondo resta d'ailleurs à Rome un monument unique en son genre. Le plan circulaire ou polygonal ne fut employé à partir du Ve siècle que pour la construction des baptistères ; le plus ancien, après la rotonde de Sainte-Constance, est le baptistère de Latran. élevé ou rebâti par Sixte III vers 440 et déjà remanié un demi-siècle plus tard. Aujourd'hui l'octogone de colonnes à trois étages qui entoure la vasque baptismale ne porte qu'une fausse coupole en bois.

C'est en Orient seulement que la coupole allait devenir, dès les premiers siècles, l'élément essentiel et générateur de l'architecture des églises. Le type de l'église chrétienne d'Occident, fixé à Rome dès le règne de Constantin, comportait un plan rectangulaire, et non circulaire.

Des églises fondées par le premier empereur chrétien il ne subsiste que deux files de colonnes, avec leur entablement, à Saint-Laurent hors les murs. L'église de Latran, déjà reconstruite au IXe siècle, est aujourd'hui l'un des plus majestueux monuments de l'architecture baroque. L'église élevée par Constantin sur la « Confession » de Saint-Pierre a été lentement démolie pendant le XVIe siècle pour faire place à l'édifice que surmonte la coupole de Michel-Ange. Mais l'architecture de l'ancienne église de Saint-Pierre est connue jusque dans le détail, grâce aux plans et aux dessins exécutés avant sa disparition. Le

monument comprenait deux parties bien distinctes : d'abord une grande cour de plan carré, entourée de portiques, au milieu desquels jaillissait une fontaine où chacun se trempait les mains et les pieds avant les cérémonies. Les catéchumènes et les pénitents, dont quelques-uns restaient exclus de l'Église pendant vingt ans, n'avaient accès que dans ce péristyle. Les fidèles admis aux sacrements pénétraient dans l'église, salle immense séparée en cinq nefs par quatre files de colonnes. La nef centrale était beaucoup plus élevée que les nefs latérales : elle était, comme elles, couverte d'un plafond de bois à caissons, établi sous les combles du toit. Au bout de la nef principale, une haute et majestueuse arcade, appelée plus tard l'arc triomphal, s'ouvrait sur le transept, sorte de nef transversale qui séparait les cinq nefs du mur élevé au fond de l'édifice. Dans ce mur était percée, en face de la nef principale, une abside, énorme niche voûtée en cul-de-four. Aujourd'hui, l'église Saint-Clément, rebâtie au XIIe siècle, est la seule qui ait conservé toutes ces dispositions des églises primitives de Rome : son vaisseau à trois nefs est précédé d'une cour entourée de portiques et baignée de soleil.

Dès le iv° siècle, les églises chrétiennes portaient, entre autres noms, celui de basiliques. Cependant, la basilique constantinienne de Saint- Pierre, toute couverte en charpente, différait aussi complètement que possible de la basilique constantinienne du Forum, couverte d'énormes voûtes. Avec leurs nefs séparées par des portiques intérieurs, les premières églises chrétiennes ressemblaient plutôt à d'anciennes basiliques civiles, comme la basilique ^Emilia et la basilique Julia, reconstruites à Rome par Auguste. On a cru longtemps que des basiliques de ce genre avaient été les premiers édifices affectés au nouveau culte ; en réalité, presque toutes les basiliques civiles restèrent ouvertes longtemps après Constantin aux plaideurs et aux commerçants. Quelques édifices bâtis sous les empereurs païens ont bien été transformés en églises du iv° au VIe siècle : c'est ainsi qu'au Forum l'église des Saint-Cosme-et-Damien fut logée dans une salle du bâtiment où étaient conservées jadis les archives du cadastre, et que les églises de San Martino et de Sant'Adriano occupèrent les bureaux du Sénat rebâti par Domitien et l'ancienne salle des séances. Mais aucun de ces locaux désaffectés n'était divisé en plusieurs nefs. L'une des rares basiliques civiles qui aient été transformées en église, celle qui avait été bâtie sur l'Esquilin par le consul Junius Bassus, père du préfet chrétien du même nom, et qui fut consacrée au Ve siècle sous le vocable de Saint-André, n'était, elle aussi, qu'une salle rectangulaire. Ce monument a complètement disparu. Quant aux basiliques à plusieurs

nefs, elles n'ont point servi d'églises et n'ont pas été les premiers modèles des églises. Leurs portiques intérieurs taisaient le tour de l'édifice et ne se dirigeaient pas vers un sanctuaire unique ; l'abside manquait ou bien deux absides égales s'opposaient d'une extrémité à l'autre de la basilique; le transept était inconnu.

Les origines de l'architecture des églises ne doivent pas être cherchées seulement dans les édifices publics de l'Empire romain. Les premi<-rlieux d'assemblée pour les fidèles, les premières « églises », au sens étymologique du mot grec ecclesia, avaient été des maisons particulières. Quelques-unes de ces maisons furent par la suite transformées en églises véritables: elles gardèrent alors le nom de leur propriétaire, comme les plus anciens cimetières dont le terrain avait été donné par quelques riches. C'est ainsi que la maison de Pudens, où, d'après la tradition, saint Pierre aurait célébré les mystères, devint l'église de Pudens, l'église Pudentienne, dont le moyen âge a fait Sainte-Pudentienne. Certaines de ces maisons sanctifiées par le culte et quelquefois par le martyre ont été vénérées comme des tombeaux. Telle fut la riche maison du Célius, où deux employés supérieurs de la cour, deux « palatins » appelés Jean et Paul, furent mis à mort au temps de Julien. Cette maison, où un oratoire avait été fondé dès la fin du IVe siècle, servit de crypte à une église du XIIe siècle dont l'abside domine le Colisée. De nos jours, la demeure des deux officiers de Julien a été retrouvée sous l'édifice du moyen âge, avec sa cave au vin, garnie d'amphores scellées, et ses chambres peintes. Sur les murs, maintenant souterrains comme les parois des catacombes, sont disposées des décorations légères, pareilles à celles qui décorent les plus anciens cimetières chrétiens, mais peintes à l'encaustique, comme les meilleures peintures pompéiennes ; génies tenant des guirlandes, amours vendangeant au milieu des pampres de la voûte, oiseaux de toute espèce, parmi lesquels on distingue une autruche (fig. 12). A côté de la salle qui a conservé ces peintures profanes, une autre, décorée sans doute après la mort desdeux martyrs, montre quelques images du cycle chrétien, entre autres une Orante vêtue de la pœnula. Plus tard, une fresque grossière a été ajoutée sur le mur d'un corridor où. d'après la tradition, les deux palatins avaient été décapités : c'est une scène de martyre.

Dans les premières maisons où fut célébré le culte chrétien, les assistants se réunirent avec le prêtre dans le tabliniim, le salon de réception ouvert au fond de X atrium : le trépied eucharistique remplaça l'autel des dieux lares. Quand la communauté qui se rassemblait dans une même maison devint trop nombreuse, l'officiant resta dans le tablinum : les fidèle- -

répandirent dans l'atrium, qui était une sorte de cour d'honneur, entourée de portiques sur trois côtés et séparée du tablinum par un espace à ciel ouvert qui s'étendait à droite et à gauche devant les portiques et formait ce que l'on appelait les « ailes » de Y atrium.

Ces dispositions de la maison romaine ont une ressemblance frappante avec celle des basiliques chrétiennes : le tablinum. souvent voûté, était une abside véritable: le plan de l'atrium, avec les portiques latéraux

Fig. 12. — Peinture profane du tv ' siècle, dans la maison des saints Jean et Paul.

et les « ailes », est le plan du vaisseau de l'église, avec les colonnades et le transept. D'autre part, la grande cour entourée de portiques qui s'étendait devant l'entrée de la basilique a exactement le rôle du premier péristyle qui, dans les grandes maisons de Rome ou de Pompéi, précédait V atrium. Pour comprendre l'architecture des basiliques, qui sont les premières églises historiques, il faut recourir à l'architecture des mais qui ont été les églises préhistoriques.

Un rapprochement du même genre a éclairé les origines du temple grec. Le Parthénon, où l'ordre dorique, dans la parfaite sérénité de ses proportions, rappelle encore, par tant de détails singuliers, les traditions d'une architecture de bois et de pisé, reproduit les formes d'une construc-

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tion primitive, qui n'est autre que la salle d'apparat, le mègaron des palais homériques. De même la basilique chrétienne sera le développement magnifique de Vatrium et du tablinum, qui formaient comme la partie publique de la maison romaine. Les deux types d'architecture religieuse qui l'uu après l'autre ont régné sur le monde méditerranéen semblent être issus l'un après l'autre de l'architecture domestique.

Cependant la maison romaine ne contient pas en germe tous les éléments d'une basilique. Elle en donne le plan, mais non l'élévation. Y? atrium d'une maison, avec ses « ailes », était à ciel ouvert : la nef centrale et le transept d'une église forment une haute construction en croix, dont les murs percés de fenêtres s'élèvent au-dessus des nefs latérales. Parmi les édifices antiques, les seuls qui eussent une nef ainsi surélevée étaient les basiliques civiles. Il est probable que ces basiliques ont donné aux architectes chrétiens l'idée d'une semblable disposition. La basilique Julia et la basilique Ulpia ont pu leur donner aussi l'idée de diviser un vaisseau en cinq nefs, au moyen de quatre files de colonnes : M atrium d'une maison n'avait jamais qu'un portique sur chacune de ses faces latérales. En résumé, les basiliques chrétiennes, bâties sur le plan d'un maison romaine, ont imité, pour leurs nefs, l'élévation d'une basilique civile.

Une telle combinaison était une véritable création. Aussitôt après l'édit de Milan, peut-être même avant la persécution de Dioclétien, qui ferma plusieurs églises, la religion nouvelle a ses temples qui diffèrent des temples païens aussi profondément que la foi de saint Ambroise différait des traditions défendues par Symmaque. Les temples d'autrefois étaient la demeure du dieu représenté par sa statue : l'autel était placé devant la porte et le peuple n'entrait pas dans la cella. Maintenant l'église est ouverte à tous les fidèles qui ne sont pas des pénitents.

Le type de la basilique s'est-il constitué à Rome ? Il est certain que des édifices presque identiques aux basiliques romaines apparaissent en Orient, dès le temps de Constantin. L'Orient possédait, sous l'Empire romain, des basiliques civiles et les habitations d'Alexandrie et d'Antioche devaient peu différer de la maison romaine. Ces questions d'origine, sont controversées : il est encore impossible de décider entre Rome et l'Orient.

Dans les plus anciennes basiliques, dans celle de Bethléem, comme dans celle de Sainte-Marie Majeure, les colonnes de la nef principale supportent un entablement droit sur lequel reposent directement les murs. Cette disposition était conforme aux principes de l'art grécoromain, suivant lequel la colonne, isolée ou adossée au pied-droit, ne

portait jamais qu'un entablement : le pied-droit recevait la retombée des arcs. Déjà, vers la fin du IVe siècle, l'entablement est remplacé par une série d'arcades. Dans la basilique de Saint-Paul hors les murs, que Valentinien II et Théodose bâtirent sur l'emplacement d'une plus petite église dédiée par Constantin, les colonnades des cinq nefs portent des arcades. Cette innovation, qui paraît avoir été réalisée d'abord en Orient,

Fis. 1;

Basilique de Saint-Paul hors les Murs.

fut adoptée à Rome et contribua à former le type de la basilique romaine. Ce type fut répété jusqu'au xive siècle presque sans variante. Une seule fois, au IXe siècle, un constructeur éleva au travers de la nef de Sainte-Praxède trois arcs massifs destinés à soutenir en l'air les fermes de la charpente. Etait-ce audace de novateur ou prudence de maladroit? En tout cas, une semblable tentative ressemblait à celles qui préparèrent dans les pays du Nord la construction d'un type d'édifice nouveau : la basilique voûtée, dont le développement rapide et logique devait produire des merveilles que ni le siècle de Constantin, ni l'antiquité n'avaient pu imaginer. Mais, à Rome, les arcs de Sainte-Praxède ne furent imités dans aucun autre édifice et jusqu'à la Renaissance

toutes les églises romaines, — sauf une. qui est un monument d'architecture française, — seront couvertes en charpente, comme les premièrebasiliques chrétiennes.

L'architecture des basiliques est simple autant que celle d'un temple grec. A l'extérieur, la simplicité des églises romaines était pauvreté. Les parois latérales ont toujours été nues : de longs murs en briques percés de fenêtres sans ornement. Les mosaïques qui décorent la façade antérieure de quelques basiliques romaines, au-dessus du portique, ne remontent qu'au XIIe et au xine siècle.

A l'intérieur, la simplicité des basiliques est majesté. L'église de Saint-Paul hors les murs, rebâtie après l'incendie de 1823 et trop neuve pour saisir l'imagination par le prestige du passé, est l'un des monuments les plus imposants du monde : son armée de colonnes dépasse l'attente par la longueur de ses files ainsi qu'une cathédrale gothique par la hauteur de ses colonnettes (fig. 13).

Cette simplicité était limitée aux lignes de l'architecture : les grandes surfaces nues offraient un vaste champ où se répandit la décoration. L'intérieur d'une grande basilique romaine du IV" ou du Ve' siècle était un éblouissement de couleurs et de richesses : des mosaïques revêtaient les murs de la nef et miroitaient en suivant les courbes de l'abside ; des tentures de soie brodée lambrissaient les murs latéraux, ou bien, pendues entre les colonnes, leur tissu alourdi par l'or et les pierreries continuait jusqu'au pavé de marbre luisant la paroi couverte d'émail : dans le sanctuaire, enclos de marbre ou de bronze doré, les tabernacles élevés audessus des autels étaient des monuments d'orfèvrerie, composés de bas-reliefs ou de statues d'argent et d'or. Dans la ville qui avait perdu ses patriciens et ses empereurs, aucun palais ne pouvait rivaliser avec ces monuments du culte, élevés et décorés par une Eglise dont les propriété-, composant le patrimoine de Saint-Pierre, s'étendaient sur toute l'Italie. Les richesses des basiliques étaient l'étalage de la richesse de la Papauté. Beaucoup de ces décorations étincelanles ne sont plus connues que par des descriptions. Les tentures de soie qui furent pendues dans les basiliques de Rome ont disparu jusqu'au dernier lambeau. La plupart de ces étoffes précieuses venaient d'Orient. Les unes étaient couvertes de monstres ailés, comme les soies persanes dont les fragments sont encore conservés dans les trésors de quelques églises et dans (.les collections spéciales, telles que le musée des Tissus de Lyon. D'autres étaient toutes brodées de figurines qui représentaient des images et des scènes de l'histoire sacrée. On peut se faire une idée de la richesse de ces « peintures

à l'aiguille », dont parlent les anciens inventaires, en regardant les tableaux de soie, d'argent et d'or qui couvrent la soie bleue d'une dalma tique conservée au trésor de Saint-Pierre. L'une des faces représente la Transfiguration ; l'autre le Jugement dernier. Ce vêtement magnifique

Fig. 14. — Statue en bronze de saint Pierre; V siècle? (basilique de Saint-Pierre)

passe pour avoir été porté par Charlemagne ; c'est en réalité une dalmatique de diacre de l'église grecque, qui n'est pas antérieure au xiv° siècle. Les sanctuaires des églises de Saint-Paul hors les Murs et de Sainte- Marie Majeure ont perdu depuis longtemps leur clôture de marbre et leur parure d'orfèvrerie. L'église de Saint-Clément est la seule doe hœur,

réservé au milieu de la nef pour les chantres, auxquels il doit son nom, ait gardé ses barrières de marbre, avec les deux ambons ^>ur lesquels le h. .}

diacre montait successivement pour lire au peuple L'Épître et L'Évangile. Tous ces marbres ont fait partie d'une église du VIe siècle; ils ont été replacés au XIIe dans la nouvelle église élevée sur les ruines de l'ancienne.

Le chœur de Saint-Clément ne saurait donner une idée des décorations monumentales qui précédaient la « Confession » de Saint-Pierre. Constantin avait envoyé de Byzance douze colonnes torses en marbre, destinées à former devant le sanctuaire un portique solennel, sur l'entablement duquel étaient rangées des statues de métaux précieux. Le portique a été démoli avant la basilique ; mais les colonnes de Constantin ont trouvé asile dans l'église actuelle, à l'exception d'une seule. La plus accessible est située dans la chapelle de la Pietà de Michel-Ange, où elle est entourée d'une grille de ter et vénérée sous le nom de Colonna su nia. comme une colonne provenant du temple de Jérusalem et à laquelle le Christ aurait été lié pour la flagellation. Les colonnes de Saint-Pierre sont ornées de strigiles creusés en hélice et de pampres au milieu desquels se jouent des amours et des oiseaux. Des fragments de colonnes semblables ont été retrouvés à Constantinople.

Parmi les amas d'or et d'argent qui, du IVe au ix" siècle, furent entassés dans les basiliques et les baptistères de Rome, une seule pièce d'orfèvrerie a échappé au creuset : c'est la croix votive donnée par l'empereur Justin II, vers 570, pour être suspendue devant la confession de Saint-Pierre ; elle est conservée dans le trésor de la basilique. Quant aux grands bas-reliefs et aux statues de métaux précieux, ils avaient été tous volés ou réduits en lingots avant le xi" siècle. C'est à peine si quelques bronzes du V siècle ont été sauvés. Deux paons de bronze sont placés aujourd'hui au Vatican dans le jardin du Belvédère, à côté de la Pigna, une énorme pomme de pin de marbre, qui a couronné un édifice antique, peut-être une salle ronde dépendant des Thermes d 'Agrippa. Ces paons ont fait partie, avec la Pigna, et avec des dauphins de bronze qui ont disparu, d'une riche fontaine érigée dans la cour antérieure de Saint-Pierre par le pape Symmaque, vers l'an 500. Les oiseaux ont une allure vivante; ils peuvent donner une idée de ce qu'étaient des décorations composées d'autres animaux en ronde-bosse, comme les cerfs d'argent, du poids de quatre-vingts livres chacun, qui, au nombre de sept, jetaient de l'eau par leur bouche dans La piscine du baptistère de Latran. Des statues du Sauveur et de saint Jean-Baptisl . hautes de cinq pieds, étaient debout sur la margelle de cette piscine : elles pesaient en argent le poids d'un homme : cent soixante livres. D'autres statues, de même métal et de même taille, formaient à Saint-Pierre, sur

le baldaquin du maître-autel, l'assemblée des apôtres, rangés aux côtés du Christ. Une œuvre unique permet encore d'imaginer les attitudes solennelles de ces statues d'argent doré, sous les plis de leur draperie à l'antique : c'est la fameuse statue de saint Pierre, dernier chef-d'œuvre de la première sculpture chrétienne. Cette statue de bronze noir, assise dans la basilique, où les baisers des millions de fidèles et de pèlerins ont usé son pied droit, a été restaurée au moyen âge. Les clefs ont sans doute remplacé un simple rouleau. Mais le pallium des philosophes est encore drapé sur le corps de l'apôtre comme sur la statue de saint Hippolyte, conservée au musée de Latran. La tète élevée sur le cou long et noueux a une expression d'énergie presque sauvage. L'art se dessèche et se durcit : la draperie n a pas perdu la souplesse antique, mais la tête a déjà l'austérité du moyen âge (fig\ 14). Cependant il paraît difficile d'attribuer, comme on l'a fait, une telle œuvre au XIIIe siècle. De même que les paons du pape Symmaque, dont elle est sans doute contemporaine, la statue de saint Pierre témoigne d'une habileté qui devait être commune dans les ateliers de fondeurs romains, au temps où ils fournissaient aux églises, par séries, des statues d'or et d'argent. C'est à la fin du V siècle qu'il convient de placer cette effigie de l'apôtre vainqueur de tous les dieux du monde romain, qui, d'après une légende admirable, aurait été fondue avec le bronze de la statue de Jupiter Capitolin.

Tandis que les statues et les grands bas-reliefs exécutés par les orfèvres et les fondeurs s'assemblaient symétriquement dans les sanctuaires, à l'exemple des figures sculptées sur les derniers sarcophages romains, les sculpteurs d'ivoire et de bois multipliaient sur des tablettes ou des boîtes d'usage liturgique des figurines qui représentaient les histoires sacrées. Cette sculpture en miniature a produit au Ve siècle un véritable monument : les portes de l'église de Sainte-Sabine, sur l'Aventin. Aucun sarcophage n'avait offert dans ses reliefs un exposé historique et dogmatique aussi complet et aussi savant. Le sculpeur hésite encore devant le récit douloureux de la Passion, comme les marbriers ; le premier, parmi les artistes chrétiens dont les œuvres nous sont parvenues, il représente le Crucifié entre les deux larrons ; mais il dissimule les croix : les trois figurines aux mains clouées, debout devant trois édicules, font encore le geste des orantes. Si l'art ne donne des spectacles tragiques qu'une sorte île traduction dans le langage symbolique d'autrefois, il développe largement le thème théologique de la concordance des deux Tes La m ;nts : c est ainsi que l'ascension d'Llie est rapprochée de l'ascension du Christ. Certaines images sont de véritables allégories, conçues, non plus pour

annoncer la résurrection aux persécutés, mais pour célébrer le triomphe de la Foi. L'une d'elles, sur laquelle les historiens discutent encore, paraît représenter l'empereur très chrétien, debout devant une basilique et assisté par un ange ; les dignitaires lui rendent hommage comme au représentant de Dieu. Le relief qui clôt le cycle a une signification solennelle et claire : il montre le Christ et son Église unis dans la gloire. En haut le Rédempteur apparaît, entre l'A et l'û, qui le désignent comme le principe et la fin de toutes choses, au milieu des quatre symboles des Évangélistes qui représentent la vérité suprême. Plus bas, sous la voûte arrondie du ciel, où sont fixés les étoiles, le soleil et la lune, une femme voilée lève les yeux vers le Christ. C'est la Vierge personnifiantl'Lglise,ouc'estl'Égliseelle-même, au-dessus de laquelle saint Pierre et saint Paul soutiennent une couronne décorée de la croix fig. 15 . Parmi les arts qui ont concouru à la décoration des basiliques, la mosaïque est le seul qui soit représenté encore par des suites d'images presque complètes et par de grandes compositions. L'idée d'appliquer une décoration polychrome aux parois des nefs et à la conque des absides a été donnée aux artistes chrétiens, comme le plan même des basiliques, par la maison romaine. Mais dans les plus riches habitations de Rome, aussi bien que dans les hôtels de Pompéi, la voûte du tablinum et les murs de V atrium n'étaient décorés que de peintures : les tableaux de mosaïque, composés de petits cubes d'émail aux mille couleurs, et souvent aussi fins que des tableaux de chevalet, étaient étendus sur le pavement. C est à peine si quelques émaux de couleur gaie revêtaient une petite niche dans une fontaine ou dans une chapelle domestique. En dehors de la peinture à l'encaustique ou à fresque, le seul procédé employé pour représenter sur les murs des figures d'animaux, des scènes, des portraits, était une marqueterie de marbre, analogue à celle qui est usitée aujourd'hui en Italie et surtout à Florence pour composer des tableautins de marbre poli imitant une aquarelle soigneusement dégradée. Ce procédé était appelé parles Romains opus sectile, par opposition à la mosaïque proprement dite, qui est M opus vermiculatum. Le consul Junius Bassus, après avoir construit sur l'Esquilin la salle de tribunal qui fut plus tard transformée en église, fit lambrisser tout l'intérieur d'une marqueteriede marbres et de verres decouleur, dont les découpures savantes représentaient, avec les nuances les plus vives, des scènes de chasses, des médaillons d'empereurs, des histoires de la mythologie grecque, cérémonies des cultes égyptiens, un cortège romain. Quatre tableaux seulement ont été sauvés ; deux se trouvent dans le palais Albani del

Drago et deux au musée du Capitole. Lorsque cette salle fut convertie en éo-lise, au Ve siècle, le décor profane du IVe siècle fut respecté : mais

Fig. 15. — Fragment de la porte de l'église de Sainte-Sabine, sur l'Aventin

v' siècle.

une abside fut pratiquée dans l'une des parois et la conque de ci tte abside fut décorée d'une mosaïque en cubes d'émaux, qui a disparu. Les deux techniques autrefois rapprochées dans un même édifice montrent claire ment comment la mosaïque antique se transforma pour décorer les édifie

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