CHAPITRE III
DE JUSTINIEN A CHARLEMAGXE
Rome avait été ouverte aux influences orientales longtemps avant d'être prise et reprise par les armées byzantines Après le départ définitif des Goths, chassés par Narsès, elle n'était pour l'Empereur lointain qu'une ville de province ; après la création de l'exarchat, vers 575, elle ne fut que la résidence d'un duc, placé sous les ordres de l'exarque, qui succédait aux rois Goths dans le palais de Ravenne. A côté des officiers impériaux, la Papauté, relevée par Grégoire le Grand, devenait indépendante : son patrimoine fut agrandi et transformé en État par les donations successives des rois francs. Dès la fin du vmp siècle, le pape était un souverain qui possédait une partie de l'Italie byzantine. Léon III acheva de secouer la tutelle nominale de l'empire d'Orient, le jour où il créa un empire d'Occident, en couronnant Charlemagne. Cependant l'hellénisme chrétien, qui avait déjà pénétré à Rome et y avait laissé sa marque dans les fresques et les mosaïques, acheva vers la fin du VIe siècle d'envahir la ville déchue, où s'était éteint le souvenir de l'hellénisme antique, civilisateur de la Rome républicaine. Rome resta à demi byzantine après avoir secoué le joug de Byzance. Pendant cent cinquante ans, à partir de l'an 6oo, treize papes d'origine grecque ou syrienne siégèrent au Latran. Au IX siècle, une colonie grecque permanente était groupée dans le quartier populeux et marchand qui s'étendait le long du Tibre, au pied de l'Aventin et du Palatin. L'église principale de ce grand quartier grec était Santa Mafia in Cosmedin, près de laquelle une rue s'appelle encore via délia Greca. Tout autour du Palatin les monastères grecs fiaient nombreux, Certains d'entre eux étaient savants : ce n'est pas a Naples, restée la résidence d'un due byzantin, mais à Rome que saint Xil. à la lin du Xe siècle, va chercher des livres grecs pour son monastère de Calabre
La colonisation grecque ne pouvait rester sans effet sur le développement de l'art romain, dont les traditions s'étaient appauvries au milieu
des calamités du vie siècle. Au pied du Palatin, où, après Narsès, les ducs byzantins habitèrent sous les voûtes délabrées du palais des Césars, furent élevées au VIe et au VIIe siècle deux églises en forme de rotondes, qui toutes deux ont été rebâties après le moyen âge. L'une était dédiée à saint Théodore ; l'autre conserve, sous le nom de Sainte-Anastasie, son nom grec âHAnastasis, église de la Résurrection : elle imitait sans doute le plan circulaire d'une église de Jérusalem. Narsès lui-même fonda une basilique en l'honneur des Apôtres, dont l'emplacement se trouvait près du Ouirinal : l'église, tout entourée de portiques, reproduisait la forme de l'église des Apôtres, à Constantinople ; elle dessinait, comme la chapelle funéraire de Galla Placidia à Ravenne, une croix grecque à quatre branches égales ; au centre s'élevait sans doute une coupole.
Quelques basiliques élevées en Grèce et en Orient présentaient dès le Ve siècle une élévation nouvelle : une galerie était disposée au-dessus des bas côtés et s'ouvrait sur la nef par une série d'arcades. Telle est encore, à Salonique, l'église de Saint-Démétrios, transformée en mosquée. Les basiliques à deux étages, dont Ravenne ne conserve pas d'exemple, furent imitées à Rome au temps de l'exarchat. En 578, le pape Pélao-e II établit une Q-alerie à arcades dans réalise de Saint-Laurent hors les 3Iurs, au-dessus de l'entablement droit que portent encore les colonnes de l'édifice constantinien ; un demi-siècle plus tard, l'église de Sainte-Agnès hors les 3iurs fut rebâtie avec des tribunes sur les bas côtés. Ces basiliques orientales restèrent dans l'architecture romaine des exceptions.
La persécution dirigée par Léon l'Isaurien à la fois contre les images et contre les moines jeta en Italie un flot abondant de population grecque. Les papes accueillirent les émigrés qui arrivèrent jusqu'à Rome : ils excommunièrent les iconoclastes et protestèrent contre l'hérésie en installant dans les basiliques des statues d'argent et d'or aussi pesantes que celles du Ve siècle, sinon aussi nobles. L'art des orfèvres se perpétuait, alimenté par les richesses de la Papauté; l'art des marbriers n'essayait plus de représenter la figure humaine.
Dans les premières années du VIe siècle, le prêtre Mercure fit décorer d'après un modèle oriental les quatre colonnes qui soutenaient le dais u tabernacle d'autel, dans l'église de Saint-Clément. Deux de ces colonnes sont conservées à l'entrée de l'église basse; les deux autres se dressent ^. l'église haute, à droite et à gauche du tombeau d'un cardinal du x\ siècle. Les fûts sont couverts d'un lacis de lierre ; les chapiteaux, dont l'un porte le nom du donateur, ont la forme de corbeilles ajourées, comme
les chapiteaux en marbre de Proconnèse que les vaisseaux byzantins exportaient alors dans toute la Méditerranée, et qui ont trouvé place sur les colonnes de la mosquée de Kairouan, comme sur celles de Saint-Marc de Venise. Le prêtre Mercure devint pape en 523 et prit le nom de Jean II. Après son élection il fit continuer la décoration du sanctuaire de Saint-Clément. Les plaques de la clôture du chœur, qui ont été réemployées dans l'église du XIIe siècle, sont encadrées d'une moulure vigoureuse ; les unes imitent un travail de vannerie très serré ; les autres sont simplement ornés d'une croix ou du monogramme de Jean II, tracé à la mode grecque, comme ceux des évèques de Ravenne. Les incrustations de porphvre et de menue mosaïque n'ont été ajoutées qu'au XIIIe siècle. Cette décoration du chœur de Saint-Clément, si purement byzantine qu'elle peut être attribuée à des marbriers grecs, a été commencée et achevée du vivant de Théodoric.
Après l'occupation b}'zantine et l'invasion des moines basiliens, les marbriers romains copièrent des modèles orientaux plus compliqués que ceux du VIe siècle et analogues aux marbres du VIIe et du VIIIe siècle qui ont été retrouvés à Athènes ou dans les couvents du mont Athos. Le décor est géométrique ; il se compose essentiellement d'entrelacs, de méandres enroulés et entre-croisés, de rosaces et de croix. Les motifs d'origine végétale et animale sont simplifiés au point de devenir méconnaissables; les palmiers deviennent des palmettes : les paons sont des bêtes informes. Le relief est plat, comme si l'ouvrier découpait dans une planche; le tracé est gauche et le dessin enfantin. Les marbriers romains étaient devenus aussi maladroits que les artisans lombards qui dans l'Italie du nord et dans le Frioul, imitaient les mêmes décorations orientales. C'est à peine si quelques-uns de ces ouvrages misérables étaient restés exposés jusqu'à nos jours dans les monuments de Rome. Le puits du cloître de Saint- Jean-de-Latran, décoré d'entrelacs, de croix, de palmettes et de paons qui ont l'air dégrossis par quelque sauvage, n'avait été sauvé que grâce à la légende qui voyait dans cette margelle du VIIIe siècle le puits de la Samaritaine. La plupart des plaques qui avaient formé des clôtures de chœur du VIIe au IXe siècle furent employées dès le rnoj'en âge comme dalle de pavement : leur face sculptée fut ignominieusement tournée contre le sol. Les restaurations entreprises depuis quelques années ont fait découvrir un certain nombre de ces sculptures foulées aux pieds par vingts générations de fidèles. I )eux séries curieuses de marbres du IXe siècle, plaques de clôture de chœur et fragments de tabernacle d'autel sont exposées aujourd'hui dans le chœur de l'église de
Sainte-Sabine, sur FAventin, et sous le portique de Sainte-Marie du Trastevere. Comparés aux reliefs des sarcophages du Ve siècle, ces entrelacs, ces rosaces, ces silhouettes d'oiseaux montreront à quel degré de barbarie était tombée au bout de trois cents ans la sculpture romaine.
Fig. 20. — Le Crucifiement. Fresque du vin" siècle (Santa Maria Antiqua au Forum).
La peinture eut au contraire un véritable éclat au temps des papes grecs et dans le siècle de Charlemagne, grâce à l'influence des moines basiliens et à la survivance des ateliers de mosaïstes. Quelques-uns de manuscrits grecs qui furent enluminés à Rome, du VIIe au x le, ont
été retrouvés à la bibliothèque du Vatican ; leurs miniatures sont analogues à celles des manuscrits syriaques. Les dernières fouilles du Forum, en démolissant l'église baroque de Santa Maria Libératrice, ont mis au jour.
entre le couvent des Vestales et le Temple des Dioscures, l'église enterrée de Santa Maria Antiqua, dont les murs, élevés parmi les substructions du Palatin antique, étaient couverts de peintures de dates différentes et toutes fort anciennes. Cette découverte mémorable a jeté encore plus de lumière sur l'histoire de l'art romain, depuis le VIe siècle jusqu'au xi", que l'exhumation de la nécropole préhistorique du Forum sur les origines de la ville. L'étude de ces fresques à demi dégradées et qui forment parfois trois et quatre couches de stuc superposées sur un même pan de muraille, est difficile même pour les archéologues de profession. Une visite rapide montrera cependant une série de figures bien conservées et fort intéressantes. Trois absides, à la mode grecque, ont été ménagées au fond de l'édifice. L'abside à gauche de l'entrée a été décorée au milieu du VIIIe siècle par un certain Théodote, « défenseur et dispensateur de Santa Maria Antiqua ». Près du portrait de ce personnage et à côté de scènes des légendes de saint Ouiricus et de sainte Julitta, apparaît un Crucifiement presque intact. Les inscriptions sont latines; mais le Christ en croix, avec sa longue tunique violette, et la Vierge avec son voile syrien, rappellent la Crucifixion peinte au VIe siècle dans l'Fvangéliaire syriaque du moine Rabula, conservé à la bibliothèque Laurentienne de Florence ; les types des figures et le modelé annoncent, dans le siècle des iconoclastes, les œuvres les plus savantes de l'art byzantin fig. 20). Près de l'entrée de l'église, sainte Cécile et sainte Agnès sont représentées couvertes de joyaux et vêtues en princesses d'Orient; leurs noms sont écrits en grec. Dans la vénérable église du Forum, l'art oriental porté en Italie par les fidèles des saintes images et l'art romain qui survivait aux désastres du VIe siècle, unirent leurs traditions. Ils célébrèrent d'un commun accord les saints qui faisaient la gloire des deux églises d'Orient et d'Occident. Des deux côtés de l'abside, deux files de médaillons du style oriental le plus noble représentent l'une les pères de l'Église grecque, avec des inscriptions grecques, l'autre les Pères de l'Église latine, avec des inscriptions latines. A gauche de la nef est rangée une solennelle assemblée de saints, dont les noms sont uniformément écrits en grec. Le Christ trône au milieu d'eux; à sa droite sont debout neuf saints de l'Église grecque; à sa gauche onze saints de l'Église latine.
A côté de ces fresques romano-byzantines, contemporaines de la lutte des papes contre les empereurs iconoclastes, une série de peintures de Santa Maria Antiqua proclament le triomphe des saintes images. Ce sont des peintures du Xe et du XIe siècle, œuvres des moines basiliens qui habitaient encore au pied du Palatin. Dans la figure de sainte Salo-
mone, mère des Machabées, debout au milieu de ses fils, sous son voile syrien de poupre, dans les scènes de l'Adoration des Mages et de la Marche au Calvaire, peintes sur la paroi de l'abside, on admirera la science, la noblesse et l'élégance de cet art byzantin qui, du IXe au XIe siècle, eut sa Renaissance. Ces peintures, aussi délicatement modelées que les miniatures des plus beaux manuscrits impériaux, sont des œuvres précieuses pour l'histoire. Xi la Grèce ni l'Orient n'ont conservé de fresques comparables aux fresques byzantines de l'église du Palatin.
Une série de peintures italo-byzantines du IXe siècle, analogues à celles de Santa Maria Antiqua, est encore visible à la lumière des cierges sur les murs de l'église ancienne de Saint-Clément, devenue la crypte de l'église du XIIe siècle; la plus remarquable de ces peintures est une Ascension peinte vers l'an 850, au temps du pape Léon IV, qui s'est fait représenter lui-même, dans un coin de la fresque, avec le nimbe rectangulaire, signe distinctif des vivants.
Les peintures moitié romaines, moitié orientales, dont quelques exemples sont aujourd'hui connus, ont été étudiées par les moines latins du Mont- Cassin qui, un demi-siècle après la mort de Saint-Benoît, avaient été chassés de leur montagne par l'invasion lombarde et s'étaient réfugiés, à la fin du VIe siècle, dans un monastère voisin du Lc.tran où ils séjournèrent pendant plus de cent ans. Les plus anciennes peintures bénédictines d'Italie, récemment retrouvées non loin du mont Cassin, dans une chapelle voisine des sources du Volturne, et parmi lesquelles figure le portrait d'un abbé qui siégea de 826 à 843, sont étroitement apparentées aux fresques de Santa Maria Antiqua. C'est Rome aussi, la ville papale pleine de moines grecs, qui a été la première inspiratrice de l'art carolingien, dont les miniatures et les ivoires sont riches de traditions romaines et orientales. Mais les artistes du nord dépassèrent rapidement leurs premiers maîtres. Rome n'eut jamais d'école de miniaturistes comparable à celles de Tours, de Reims, de Metz ou d'Aix-la-Chapelle. En achevant d'enluminer la Bible que Charles le Gros, le dernier empereur de la descendance légitime de Charlemagne, donna, vers 885, à l'abbaye bénédictine de Saint-Paul hors les Murs, et qui est conservée dans une dépendance de la basilique, le miniaturiste Ingobert a pu défier, dans un distique, tous les scribes italiens.
L'art où Rome triompha, jusqu'au milieu du IXe siècle, est la mosaïque : c'est de Rome sans doute que Charlemagne appela des mosaïstes pour décorer la coupole de la rotonde d'Aix-la-Chapelle, qui devait être son mausolée. La série des mosaïques romaines, interrompue pendant plus de
cinquante ans après l'achèvement de la mosaïque absidale de l'église des Saints-Cosme-et-Damien, est reprise dès la fin du VIe siècle. Le pape Pelage II, le prédécesseur de Grégoire le Grand, fait décorer de mosaïques l'arc triomphal de la basilique de Saint-Laurent hors les Murs. Comme pour témoigner de la persistance des traditions romaines, la mosaïque de Pelage II copie le groupement et les attitudes des saints rangés dans l'abside de l'église des Saints-Cosme-et-Damien. Au milieu des calamités qui ont accablé la ville, l'art a pourtant subi un abaissement dont il ne se relèvera plus. La composition qui se déployait dans la conque d'une abside s'est gauchement adaptée à la courbe de l'arcade. Le Christ s'est assis sur le globe du monde, à la hauteur des apôtres ; le fond bleu sombre a perdu la splendeur des nuages cuivrés, les couleurs se sont ternies, les corps amaigris, les draperies raidies, les visages desséchés, les regards hébétés. La mosaïque de Saint-Laurent hors les Murs, qui imitait celle de l'église du Forum, fut copiée à son tour, vers la fin du VIIe siècle, dans l'abside de San Teodoro, près du Palatin.
Cependant des motifs nouveaux sont introduits dans la mosaïque, comme dans la peinture, par les artistes orientaux qui se multiplient à Rome au temps des papes grecs. Au VIIe siècle, le Christ disparaît de la plupart des absides. A Sainte-Agnès hors les Murs, la place d'honneur, au milieu de l'abside, est donnée à la martyre, qui porte sur ses épaules la stola d'impératrice byzantine, véritable mantelet d'or et de pierreries. Le culte de la Mère de Dieu, célébré pour la première fois sur l'arc triomphal de Sainte-Marie-Majeure avec une magnificence orientale, se développe dans l'art romain au VIIe siècle, toujours sous l'influence de l'Orient. C'est Marie qui est debout dans l'attitude de l'orante, la tête et le buste drapés dans le voile syrien, au milieu des deux grands apôtres et des martyrs dalmates, à qui le pape Jean VI, leur compatriote, a dédié vers 640 un oratoire élevé à côté du baptistère de Latran, près des anciens oratoires décorés de rinceaux et d'animaux svmboliques. Audessus des saints alignés dans l'abside, le Christ n'apparaît qu'en buste, au milieu des nuées, pour bénir sa Mère. Un autre oratoire, élevé dans la basilique même de Saint-Pierre, fut dédié vers 705 par Jean VII, un pape syrien, à la Vierge reine. Tout un cycle de mosaïques couvrait les parois de cette chapelle; l'histoire de saint Pierre y était représentée en face d'une suite d'épisodes de l'Évangile ; dans l'abside, la Vierge était debout, la tête parée d'une énorme couronne à pendeloques; le pape Jean se tenait à ses pieds. Après la destruction de l'oratoire, au XVIe siècle, la figure entière de la Vierge fut transportée à Florence et
DE JUSTIXIEN A CHARLEMAGNE
encastrée à l'intérieur de l'église de San Marco; le portrait du pape a été déposé, avec quelques autres fragments de la même décoration, dans les Grottes vaticanes. Les morceaux encore visibles à Rome, une Adoration des Mages transportée à Santa Maria in Cosmedin, le Bain de l'Enfant après la Nativité et l'Entrée du Christ à Jérusalem, conservés au musée de Latran, font penser, par la simplification du dessin et la magnificence du coloris, aux lambeaux d'un tissu d'or à larges broderies.
Fig. 21. — Mosaïque absidale de l'église de Santa Maria délia Navîcella (ixe siècle'
Les donations territoriales des princes francs et de Charlemagne, en ajoutant aux richesses du patrimoine de saint Pierre les ressources d'un véritable royaume, offrirent à des papes amis du luxe et des arts le moyen de multiplier des décorations magnifiques et coûteuses. De la fin du vme siècle au milieu du IXe, les ateliers des mosaïstes reprirent dans la capitale du nouvel État pontifical l'activité qu'ils avaient eue quatre siècles plus tôt. Malheureusement les traditions des formes sculpturales et des types majestueux ne pouvaient être réveillées.
L'une des premières décorations entreprises par le pape Léon III fut tout entière un hommage rendu à Charles, roi des Francs. Quelques années à peine avant de couronner à Saint-Pierre le nouvel empereur
d'Occident, le pape fit construire dans le palais de Latran une salle de réception (/ riclitiiu ni) « d'une grandeur admirable », pour y donner ses audiences solennelles. La salle eut une abside et des niches latérales toutes décorées de mosaïques, qui devaient célébrer devant les regards des ambassadeurs et des souverains reçus par le pape la gloire du roi protecteur du Saint-Siège. Sur l'arc triomphal de l'abside étaient représentés, en deux groupes symétriques, d'un côté, le Christ assis entre le pape saint Sylvestre et l'empereur Constantin, de l'autre, saint Pierre entre Léon III et le roi Charles. Dans la conque de l'abside, le Christ était debout sur un rocherd'oùjaillissaient les quatre fleuves paradisiaques, au milieu des apôtres ; le groupe rappelait les absides romaines du Ve siècle ; mais l'inscription de mosaïque disposée sous les pieds de la sainte assemblée était exceptionnelle ; c'était le verset de l'Evangile relatif à la vocation des apôtres : « Enseignez toutes les nations et baptisezles au nom du Père, du Fils et de l'Esprit saint. » Les mosaïques des niches latérales accusaient le sens de la mosaïque absidale ; plusieurs d'entre elles représentaient la prédication des apôtres aux peuples lointains. Or la trouvaille de ce texte et le développement inusité de ces sujets ne composaient-ils pas les plus ingénieuses et les plus nobles flatteries que le successeur des apôtres pût adresser au souverain qui avait étendu l'empire du christianisme en agrandissant ses propres royaumes et qui achevait la soumission et la conversion du peuple saxon ?
Sixte V fit démolir le triclinium de Léon III, lorsqu'il entreprit la reconstruction du palais du Latran. L'abside de la grande salle fut seule conservée et resta en dehors des nouveaux édifices. Au commencement du xvme siècle, Clément XII ordonna la démolition de l'abside, mais il eut soin de faire enlever les mosaïques et de les faire reconstituer à quelque distance du palais pontifical, dans une abside nouvelle, bâtie sur le modèle de l'ancienne. L'abside reconstruite s'élève encore près du bâtiment de la Scala Santa, où se trouvaient d'autres restes précieux de la Rome du moyen âge, et sur les mosaïques qui revêtent ce monument bizarre et unique, pareil, dans son isolement, à un arc de triomphe, on distingue la silhouette du roi Charles (Carolus Rex) agenouille devant saint Pierre et tenant l'étendard de la ville de Rome, que Léon III lui avait envoyé en 795. Le héros porte le costume franc : courte tunique, braies serrées aux jambes par des lanières. Sur son visage, défiguré par la restauration du XVIIIe siècle, un seul détail est caractéristique : les longues moustaches.
Léon III (795-816) et Pascal Ier '817-824), dont les deux règnes glorieux
DE JUSTIXIEN A CHARLEMAGNE
ne sont séparés que par le court passage d'Etienne V sur le trône pontifical, ont été représentés comme donateurs sur toute une série de mosaïques. Quelques-unes de ces mosaïques développent des thèmes orientaux et en particulier ceux qui célèbrent la gloire de la Mère de Dieu. Sur l'arc triomphal de l'église des Saints-Nérée-et- Achillée, décoré par Léon III, la Vierge est représentée deux fois, accompagnée d'un ange ; d'abord dans la scène de l'Annonciation, puis après la naissance de l'Enfant : debout, elle le présente au monde. Le motif central est la
Fig. 22. — Mosaïque absidale de l'église de San Marco (ixc siècle).
Transfiguration, disposée conformément à l'iconographie qui deviendra traditionnelle dans l'art byzantin. La scène ne faisait point partie du cycle d'images glorieuses qui se développait à Rome depuis le IV siècle : mais, au temps de Justinien, elle avait été représentée dans l'abside de la basilique du mont Sinaï. A Santa Maria délia Navicella. la Vierge est assise au milieu de l'abside, avec l'Enfant sur ses genoux : le pape Pascal Ier. figure minuscule, est prosterné à ses pieds. Toute une cohorte d'anges vêtus de blanc a cette fois envahi l'abside pour former la cour de la Mère de Dieu. Au sommet de l'arc triomphal, le Christ est assis dans un nimbe; vers son trône une double file de martyrs imite, d'après quelque modèle oriental, la procession solennelle qui s'avance sur les parois de la nef de Saint-Apollinaire, à Ravenne (fig. 21). L'oratoire que le pape Pascal I"
6o ROMK
ouvrit dans une nef latérale de la basilique de Sainte-Praxède, pour servir de. tombeau à sa mère, la pieuse Théodora, et qu'il dédia au martyr saint Zenon, rappelle par sa forme et par sa décoration un autre monument de Ravenne, la chapelle archiépiscopale. L'oratoire de Saint-Zénon est le seul édifice romain du moyen âge qui soit couvert d'une coupole élevée, non sur une rotonde, mais sur un plan carré, comme les coupoles des églises byzantines. Depuis son pavement et ses lambris incrustés de marbre multicolore jusqu'à sa coupole d'or où le médaillon du Christ est porté par quatre anges vêtus de blanc, la chapelle consacrée par le pape Pascal est un joyau d'art oriental. Les images qui dans l'édicule funéraire font allusion à la résurrection et à la gloire ne sont plus d'anciens symboles chrétiens, mais des scènes et des motifs empruntés à l'iconographie byzantine : la Transfiguration, la Descente du Christ aux Limbes, le Trône de Dieu. Au milieu de ces mosaïques copiées d'après des modèles grecs, dans l'éclat de l'or assourdi, mais non éteint par l'obscurité du lieu, la mère du pape, à qui était destiné ce mausolée digne d'une impératrice de Constantinople, apparaît, désignée par un titre intraduisible, qui la fait participer à la dignité pontificale de son fils : Théodora episcopa.
En même temps qu'il élevait la chapelle de Saint-Zénon, Pascal faisait décorer de mosaïques l'arc triomphal et l'abside de l'église de Sainte- Praxède, reconstruite par son prédécesseur. Il venait de transporter dans cette abside, en 817, tout un chargement de reliques enlevées des catacombes. En mémoire de ces confesseurs et de ces martyrs dont les noms n'étaient connus que de Dieu, le pape fit représenter sur l'arc triomphal une foule de saints anonymes admis par les anges à franchir la muraille d'or d'une cité qui est la Jérusalem céleste. Pour la décoration de l'abside et de l'arcade qui l'encadrait, les mosaïstes ne cherchèrent point de thème nouveau : ils copièrent servilement et gauchement la composition de l'abside des Saints-Cosme-et-Damien, en se contentant de remplacer l'image du pape Félix IV par le portrait de Pascal Ier, et les deux frères martyrs par les deux sœurs Praxède et Pudentienne, qui, d'après la tradition, avaient été baptisées par saint Pierre chez leur père, le sénateur Pudens. Une seconde fois, sous Pascal I "'', la même composition triomphale fut reproduite au fond de la basilique de Sainte-Cécile au Trastevere. Ainsi les motifs de l'art romain du VIe siècle, qui n'avaient jamais été complètement oubliées, reprennent une nouvelle vie dans la première moitié du IXe siècle ; ils s'unissent aux motifs orientaux dans la suite imposante de ces mosaïques dont l'éclat illumine encore aujourd'hui à Rome les souvenirs du siècle de Charlemaufne.
Si les couleurs restaient splendides, les formes ne cessaient de se dégrader et de s'avilir. Les incorrections les plus puériles ne choquaient pas les artistes : à Sainte-Praxède, ils n'ont rien trouvé de mieux, pour adapter le groupe des vieillards de l'Apocalypse à la courbe de l'arcade qui précède l'abside, que d'étirer démesurément les bras qui présentent les couronnes. La décadence se précipite aussitôt après la mort de Pascal Ier. Vingt ans à peine séparent les deux mosaïques absidales de Sainte- Praxède et de Sainte-Cécile d'une troisième adaptation de la mosaïque des Saints-Cosme-et-Damien, que le pape Grégoire IV fit exécuter dans l'église de San Marco. Cette fois le coloris même s'est éteint : les personnages raides et stupides ne se tiennent plus debout sur le sol du Paradis : chacun d'eux est planté sur un véritable socle carré, comme un jouet de bois taillé au couteau (fig. 22 .
Cette mosaïque, la plus barbare de Rome, est la dernière du IXe siècle ; la technique même que les ateliers romains avaient conservée de génération en génération, depuis le IVe siècle, va être oubliée au milieu des calamités nouvelles qui fondent sur la ville et sur la Papauté. Les pirates musulmans, après avoir dévasté l'Italie du Sud, se montrent pour la première fois devant les murs de Rome en S46 et pillent de fond en comble les deux basiliques de Saint-Pierre et de Saint-Paul, qui étaient sans défense; ils reviennent toujours plus nombreux et plus terribles jusqu'en 894. Deux papes énergiques leur résistent. Le temps n'est plus aux œuvres de paix : Léon IV et Jean \TIII ne songent qu'à élever, en dehors des murs d'Aurélien, deux nouvelles enceintes destinées à défendre les tombeaux des deux apôtres. Les murs élevés autour de Saint-Paul et qui entourèrent un quartier nouveau. Johannipolis, ont disparu. Les murs de Léon IV ont été restaurés et rebâtis jusqu'au XVIe siècle, et la « cité Léonine » du Vatican a formé, au delà du Tibre, une nouvelle Rome.