‹ Rome est au papeChapitre 13 sur 33 · L'Architecte invisible · texte numérisé non relu

L'Architecte invisible

Ainsi s'est formé le gouvernement temporel des Papes.Aucun gouvernement n'est sorti si profondément et si légitimement de la nature des choses. Sans aucun emploi de la force matérielle, de toutes parts, au contraire, brutalement conjurée contre lui ; sans nul moyen ni projet d'agrandissement,

(i) M. Bertçaud, évèqnc de Tulle.

il s'est établi, ne sachant pas même qu'il s'établissait.Et ces siècles de tempêtes, qui n'ont rien laissé debout ni en place dans le monde, qui ont emporté les institutions, les empires, les peuples et les dieux; ces jeux et ces débordements de la force sauvage ont aussi fidèlement travaillé à la construction merveilleuse du trône de Rome qu'ils ont fidèlement détruit les plus puissants ouvrag-es du monde ancien. Lent miracle, d'autant plus manifeste et plus éclatant ! Œuvre de Dieu par la main des hommes, non pas de ceux qui la voulaient faire, mais de ceux qui ne la voyaient pas, qui ne la devinaient pas, qui ne la voulaient pas ! Car, pour ceux qui désiraient obéir à Dieu, et que la Providence emplo^^ait aussi, leur but était de maintenir le domaine spirituel de l'Eglise, non pas de lui assurer un domaine temporel. Tour à tour les barbares et les empereurs ont apporté leur pierre, et l'ont posée et cimentée à la place indiquée par l'Architecte invisible, qui seul connaissait le plan, qui seul marquait l'heure, qui seul avait choisi les matériaux. Autant que les barbares, les empereurs, féconds en entreprises sacrilèges, sont devenus les fondateurs assidus de cette royauté sans précédents et dont le monde ne verra pas d'autre exemple. Ainsi , sur certains rivages, les flots, multipliant leurs fureurs, ont eux-mêmes formé la digue qui les borne à jamais.

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Ils l'assailliront sans relâche, et aux jours de grande tourmente ils pourront la couvrir encore d'un peu d'écume; mais, à moins que Dieu ne chang-e les lois du monde, la mer n'aura plus que des colères impuissantes, et s'arrêtera devant les limites que Dieu l'a contrainte à se donner.

(Mél,, 2" s., t. VI, pp. i65 à 171.)

5, — L'œuvre de Gharlemagne.

Quand l'œuvre a été faite, alors les hommes ont vu qu'elle était bonne et ils l'ont régularisée. De ce recoin misérable, de cette bourgade qui se nommait Rome, où de vils empereurs la faisaient tourmenter par des subalternes quand les barbares n'y étaient point, la Papauté, loin de l'Italie, et loin de Bjzance, avaitenfanté des nations catholiques, entre autres celle des Francs. Tel avait été le résultat de ce que Gibbon appelle la « correspondance )) des Papes avec les peuples de l'Occident. L'Orient se perdait dans l'hérésie ; l'Occident avait pour rois des barbares hérétiques. « Alors, « dit Baronius, Dieu suscita du milieu des infi- (( dèles un prince qui fût à lui, et se forma un (( peuple privilégié qui protégerait son Eglise contre « les assauts de l'hérésie et le flot des barbares ;

LE POUVOIR TEMPOREL DES PAPES 6l

(.; il voulait encore que son Eg-lise fût g-lorifiée «par eux. Il paraît en effet certain que la natio- K nalité française est instituée pour ce double « but. »

La nation de Clovis, en « correspondance» avec les Papes, était devenue la nation de Charlemagne.

« Tout ce qui se produit sur la scène terrestre « est pour l'exécution d'un plan éternel. Quand « Dieu y veut employer un homme comme un ins- « trument direct et aimé, il met dans son cœur (( la piété filiale envers l'Eg-lise. Si, pourluirendre « aisée sa tâche illustre, les obstacles doivent « être écartés, ils le seront. Des victoires rapides « sur les choses mauvaises lui seront don- « nées. Au besoin il sortira du nombre et mon- « tera s'asseoir au rang- suprême, afin que son « action se déploie meilleure et plus libre (i). » Tel fut Gharlemag-ne, « cet homme si g-rand que la grandeur a pénétré son nom et que la voix du g-enre humain l'a proclamé grandeur au lieu de grand » (2). Pendant les jours de Charleraagne, à Byzance, la dynastie iconoclaste des Isauriens était continuée par un Copronyme, qui mérita sur le trône l'ignoble surnom qui lui avait été donné enfant, et s'éteignait en la personne d'un Flavius

(1) Mg^r Berteaud,

(2) J. de Maistre.

Constantin, trahi par ses courtisans, battu par ses tributaires, détrôné par sa mère qui lui fit crever les yeux.

Gharlemagne ordonna cinquante-trois expéditions militaires, dont il commanda le plus grand nombre. Partout ses armes victorieuses frayaient le chemin à l'Evangile, et souvent ses campagnes n'eurent pas d'autre but. Les mœurs devinrent plus douces, les sciences et les arts de la paix fleurirent, la véritable liberté civile commença ; la civilisation, que les envoyés des Souverains Pontifes avaient introduite dans les Gaules comme en la tenant par la main, prit racine dans ce sol prospère qu'elle n'a plus quitté. Mais Gharlemagne n'aurait été qu'un météore, moins encore, un conquérant, ou plutôt un envahisseur barbare comme les chefs si vite disparus des Huns et des Goths, s'il n'avait pas aimé l'Eglise. Il lui fut bon fils, elle lui fut bonne mère. Inspiré par son amour, attentif à ses lois, il en reçut les lumières qui l'ont fait si grand et devint le législateur de l'Europe. Jamais le sacerdoce et l'empire ne furent mieux d'accord qu'à cette heure unique, et jamais la politique humaine n'a rien créé d'aussi majestueux et d'aussi puissant. Gharlemagne vint à Rome ; il y vit l'œuvre des siècles et la compléta : le Pape vit Gharlemagne, reconnut l'homme de la Droite de Dieu et le fit empereur. Ghacun était dans son

rôle ; le prince affermissait et reconnaissait le travail du passé ; le Pontife ouvrait l'avenir.

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