Eugène III et Pie IX
Et du milieu des clameurs et des ténèbres du m.oment, la même voix épiscopale, aussi inspirée que savante et éloquente, ne craig^nait pas d'annoncer comment le Pontife exilé reviendrait bientôt dans sa ville assainie. Sa prophétie n'était qu'un tableau du passé ; il le prenait dans les annales de l'Eg-lise, à l'époque où Arnauld de Bresce avait régné sur Rome, comme y régnait en ce moment le héros des illuminés de notre âge, l'homme du poignard :
«On dirait qu'il y a de vraies résurrections des fureurs et des folies humaines. Eugène III était un prince très noble et très généreux ; il n'avait pas voulu être dur envers les coupables habitants de Tivoli. Notre bien-aimé Pie IX, en montant
sur le trône, refusa de laisser durer des sévérités décrétées contre des perturbateurs criminels. Les bandes d'Arnauld égorg^èrent les fidèles Romains; les hommes fidèles de Pie IX oat été tués.Eug-ène s€ retira à Viterbe ; Pie IX est dans le royaume de Naples. Arnauld, diseur dangereux, répandait des déclamations astucieuses, prétendant que le Pape devait être confiné dans sa région spirituelle ; que disent-ils autre chose, ces semeurs de vaines paroles ? Saint Bernard, catholique et Français, appelait Rome une colombe séduite. sans cœur; il la montrait décapitée, ville aux yeux arra-' chés, à la face ténébreuse. Mille reproches de ce; genre pleuvent sur la Rome d'aujourd'hui ; la France, dans sa religieuse indignation, ne les lui mesure pas. Eugène III, à Viterbe, reçoit du Nord et de l'Orient, et des terres occidentales, des légations pieuses qui consolent son âme de l'ingratitude des Romains. Puissent les tendres hommages de la catholicité tout entière et les respects du reste du monde dédommager le grand cœur de Pie IX. Eugène, dans l'exil, n'en était pas moins occupé des intérêts généraux de rEglise;Pie IX est tout entier à cette œuvre nonobstant ses douleurs. Nous voudrions bien pouvoir mener ce parallèle jusqu'au bout. Puisqu'une légitime indignation nous a dicté des paroles sévères contre les violateurs d'une majesté si grande, nous se-
LE pouvoirs TEMPOREL DES PAPES 70
rions heureux d'avoir pu raconter à l'avance leur repentance prochaine. « Il advint donc, dit l'historien,que, par la miséricorde de Dieu, une g-rande joie éclata dans toute la ville à la nouvelle de la rentrée inattendue du Pontife. Une multitude innombrable courut au devant de lui avec des branches vertes. On se prosternait sur ses pas, on en baisait les vestiges, on le couvrait d'embrassements lui-même. Les bannières flottaient; les officiers, les jug-es s'avançaient en foule. Les Juifs n'étaient pas absents de cette gTande joie, portant sur leurs épaules la loi de Moïse. Les Romains, semblables à un chœur d'harmonie, chantaient ces paroles : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur! C'est ainsi qu'à travers les effusions de tout un peuple le Pontife monta au palais de Latran. C'était aux environs de Noël. Eugène y put célébrer cette fête. ».
Ce fut ainsi, après une année d'exil, que Pie IX, escorté par l'armée française, rentra dans Rome aux applaudissements du monde.
[Mèl., 2<^ s., t. VI, p. 175.)
Politique diviue.