Les calculs de la politique humaine
On plaint le Souverain Pontife. Ah ! sans doute, à ne considérer que sa situation temporelle, nul homme ne porte un pareil poids d'angoisses ; mais il faut s'élever plus haut. Ne regardons pas ce qui disparaîtra dans l'éloignement historique, les Mazzini, les Ledru-Rollin, les Palmerston, et ce groupe de subalternes qui leur servent d'instruments. Pauvres figures, en somme ! Qu'est-ce que tout cela, comparé aux ennemis d'autrefois ? Tout cela donc écarté, il reste un Pape saint, vénéré obéi, plus puissant dans l'Eglise de Dieu qu'aucun de ses prédécesseurs ne le fut jamais, et la Chaire
de Pierre, plus que jamais considérée comme la clef de voûte de l'ordre social. Parcourons l'histoire depuis dix-huit siècles; nous ne trouverons pas un Pape, nous disons pas un, que le monde catholique ait plus docilement, plus unanimement, plus tendrement salué Evêque des évêques. Pasteur des pasteurs, Chef et Père de tout le troupeau du Christ. Nous sommes à un grand moment des annales du monde, nous assistons à un spectacle nouveau, et la postérité nous félicitera d'avoir contemplé l'aurore des merveilles qui l'attendent.
Autrefois le puissant établissement temporel des évêques. en même temps qu'il fut une arme excellente aux mains de l'Eglise, fut une arme dangereuse aux mains des ennemis et des jaloux du pouvoir spirituel de la Papauté. Souvent la politique s'en empara, et les Papes soutinrent peu de grandes luttes sans voir autour des rois dont ils réprimaient les entreprises, un ou plusieurs de ces évêques qui occupaient un rang si élevé dans l'Etat. Plus irrités contre les évêques fidèles que reconnaissants envers les évêques courtisans, les souverains, alléchés d'ailleurs par les biens de l'Eglise, ont résolu d'abattre la puissance temporelle ecclésiastique. Ils pensaient, — leur calcul était juste, et, si Dieu n'avait pas pris soin de le déjouer, il aurait pleinement réussi, — ^
ils pensaient que, les évêques étant abaissés et détruits, les couronnes auraient facilement raison de la tiare.
Ils y ont travaillé sans relâche et presque unanimement durant trois siècles. Ils ont si bien frappé, si bien rég-lementé, si bien persécuté ; la brutalité des populaces, l'ingratitude des savants, la ruse des administrateurs et des politiques leur sont venues en aide si efficacement qu'enfin la destruction qu'ils avaient juré d'accomplir a été consommée. Tous les biens de l'Eglise sont tombés en leurs mains ; tout le pouvoir politique des évêques a passé aux mains de l'Etat. On n'a rien laissé aux évêques que ce qu'il n'était pas possible de leur ravir : l'onction sainte et la mission apostolique.
Voilà, certes, une entreprise habile, persévérante, et couronnée d'un rare succès, g^râce à la complicité ardente du monde entier ! Mais le but suprême de cette politique a été manqué. Le but était d'abattre le Pape, et il se trouve, après trois siècles, que tant d'efforts n'ont servi qu'a grandir le Pape et qu'à le fortifier.
Dans tout l'ordre des évêques, quelle est la tête qui s'élève contre Pierre et la voix qui parle contre lui? Qui résiste, qui pourrait résister^ qui pourrait admettre seulement la pensée d'une résistance comme il y en eut en tous les temps ? Si
quelque part, ce qui semble n'être plus possible, un évêque soutenait une erreur, préconisait la politique antichrétienne d'un pouvoir quelconque, refusait de faire son devoir, le Pape lui écrirait : Mon frère, vous vous trompez. Et le rebelle verrait aussitôt ses partisans s'éloig-ner, ses disciples le condamner, il se verrait seul, il tomberait à genoux. S'il voulait contester, il ne serait pas même effrayant, il serait ridicule, on ne concevrait pas son entêtement. Le Titan soulevé contre Rome ne paraîtrait qu'un faible esprit et ne serait pas autre chose. Telle est aujourd'hui dans l'Eg-lise la puissance papale.
Une autorité si forte et si bien établie dans l'Eg'lise est forte et bien établie partout. On a cru la miner, on Ta seulement entourée de fossés et de palissades. Elle est là, au centre de tous les intérêts humains, dernier rempart de la civilisation, dont elle fut la source première. On ne peut V toucher que tout ne soit menacé ; si elle croulait, tout croulerait, et tout le monde le sait, et l'a vu, et l'a dit. Elle est pauvre, faible, dénuée de toute puissance matérielle ; mais elle a toujours la parole féconde qui crée les peuples, les institutions, les empires.
Malgré cette parole,M.Mazzinipeut bien encore une fois prendre Rome; il peut, si Dieu le permet, prendre même le Pape: Pie IX n'est pas le premier
Pape qu'on ait vu dans l'exil et ne serait pas le premier qu'on eût vu clans les fers ou sur la croix; mais la Papauté, M. Mazzini ne la prendra pas, parce que Dieu ne le permettra pas. Un jour M. Mazzini, si sa destinée comporte tant d'honneur, sera pendu ou jeté dans un cul-debasse-fosse, soit par quelques-uns de ses amis à qui Dieu donnera cette mission, soit par une armée que le Pape fugitif aura levée du seul mouvement de ses lèvres; et le Pontife immortel, traversant les populations agenouillées, reviendra par un chemin de fleurs reprendre la couronne d'épines qui déchire son front, mais qui foudroie les autres fronts. Il présidera, comme c'est sa fonction depuis dix-huit siècles, aux destinées de l'humanité, assis sur cette chaire de la doctrine et du martyre qui, toujours vacillante, verra tout tomber et relèvera tout ce qui ne doit pas périr.