Le travail des ennemis de J.-C
Julien l'Apostat guerroyait chez les Perses, afin de paraître aussi grand guerrier qu'il s'estimait grand philosophe, et de restaurer la gloire militaire de l'empire en môme temps qu'il relevait les autels des faux dieux. Les païens étaient pleins d'espérance, ceux du moins qui ne trouvaient pas Julien trop ridicule. L'un de ces derniers voulut s'amuser d'un chrétien qui lui parut triste. Il lui demanda ce que faisait en ce moment le Fils du Charpentier? Le chrétien répondit : il fait un cercueil.
Avant Julien, le Fils du Charpentier avait déjà fait beaucoup de cercueils; depuis Julien, il en a fait beaucoup. Le Siècle paraît croire qu'il n'en fait plus, qu'il n'en sait plus faire. Nous croyons que le Siècle S3 trompe. Mais il y a une besogne à laquelle, de leur côté, les adversaires du Fils du
Charpentier n'ont pas cessé de se livrer, et qu'il leur laisse parfois poursuivre, comme pour se donner à lui-même le loisir de prendre leur mesure. Ce continuel travail des ennemis de Jésus-Christ, c'est la démonstration de la divinité de l'œuvre par excellence de Jésus-Christ. Néron^ le premier, y a mis la main : il a arrosé, le premier, l'arbre transplanté du Calvaire. Ses successeurs l'ont imité. Julien est venu à son tour, perfectionnant toutes les anciennes méthodes. Jusqu'alors on n'avait su qu'égorger ; Julien était baptisé, il sut trahir. Ce fut un maître. Dieu lui laissa deux ans. D'autres ont eu dix ans, d'autres davantage ; d'autres, se perpétuant par leurs disciples, ont eu des siècles. Le cercueil a été taillé à la mesure des écoles et des nations comme à la mesure des individus. Quelle apologie de l'Eglise, quelle démonstration de sa divinité que le seul fait de son existence après dix-neuf siècles d'un pareil combat! Dans cette démonstration, dans ce combat, l'épisode de l'époque présente restera célèbre. Sans rien offrir de nouveau, il porte des caractères particulièrement redoutables. Les esprits ne manquent pas, qui s'en réjouissent ou qui s'en épouvantent. Le nombre des ennemis, leur confiance qui n'est plus même de l'audace, tant ils rencontrent d'appui sur la terre et de patience au ciel, la défaillance apparente des peuples, la faci-
go ROME EST AU PAPE
lité évidente d'étouffer jusqu'au murmure, l'abondance et la perfection des eng-ins de combat, redoutables dans les plus débiles mains, tous ces traits sont capables non pas d'éteindre, mais d'effrajer la foi. On croit voir approcher cette heure suprême où la Mère du monde chrétien, reniée par la folie, abandonnée par l'ing-ratitude, nourrie d'humiliations, baignée de larmes, trempée de sang\ vaincue jusque dans son amour, ne verra quasi plus de fronts où ses bénédictions puissent descendre, et devra elle-même dénoncer à son Epoux irrité les parricides qui veulent lui ôter l'honneur et la vie.
Il y aura en effet un jour dans lequel l'orgueil de' l'homme et la puissance de Dieu échangeront leur dernier mot. Ce jour terrible, elles illa, sera venu, sans doute, quand le péché actuel de l'Europe deviendra le péché général du monde, qui, s'étant vu rangé tout entier sous la loi du Christ, l'abandonnera tout entier. Alors l'Eglise subira sa suprême défaite, ou plutôt sa seule défaite véritable, car jusqu'à cemoment elle aura triomphé et cette défaite sera encore un triomphe, puisque le Fils de l'Homme paraîtra dans les nues et d'un souffle de sa bouche anéantira le prince de la terre, et la terre elle-même, désormais stérile pour le ciel. Mais que ce jour-là soit proche ou soit éloigné, nous croyons, pour notre part, qu'aucun
homme aujourd'hui vivant ne le verra, et que les châtiments qui s'annoncent seront des châtiments de miséricorde.
2. — En vain, ils se conjurent contre Pierre : Non prsevalebunt.
Nous reg'ardons ce qui se fait, nous entendons ce qui se dit. La société, de jour en jour, avec une ardeur plus effrénée, chasse Dieu de ses lois, de ses sciences^ de ses arts, de ses mœurs ; elle le chasse du cœur des peuples ; le blasphème public et perpétuel est organisé comme autrefois la prière ; il y a une tendance des nations à ne pas laisser sur la terre une ombre visible du gouvernement divin, à reléguer la religion dans le rang abaissé des services publics, à ne pas lui permettre môme une crainte ; et, pour tout dire, la pensée dominante en Europe trouve peut-être son expression la plus parfaite dans le Siècle. Nous avons donc affaire à plus forte partie que la passion ; nous avons affaire à la cécité, à la surdité, à l'orgueil inexorable et content de l'ignorance. Nous savons cela. Mais quoi ! Les trois quarts du genre humain attendent encore la bonne nouvelle du salut, sont encore assis dans les ténèbres de la mort. Du sein de ces ténèbres jaillit pour les yeux de la
foi une lumière qui éclaire môme les ombres dont nous sommes enveloppés, et nous avons malgré tout le pressentiment d'une victoire immense. L'humanité ne formera qu'un seul troupeau, ce troupeau n'aura qu'un seul pasteur. Qui donc amènera les brebis errantes dans l'unique bercail, si ce n'est l'Eglise ? qui donc sera pasteur, si ce n'est Pierre! Et comment l'Eglise ferait-elle ce grand ouvrage si elle était asservie, et comment Pierre tiendrait-il le sceptre dans une prison ? Depuis qu'il a pris possession de Rome, Pierre est roi pour la durée des siècles. Les hommes, les passions, les empires se conjureront en vain contre lui, non prœvalebunt. Il est roi, il sera roi, et l'humanité, rangée sous différents chefs, n'a plus eu et n'aura plus de roi universel que lui. Jésus-Christ a brisé ces grands empires qui mettaient le monde sous la loi d'un seul homme, et ce n'est pas la moindre grâce qu'il ait apportée au genre humain. Sur les ruines de l'empire, les nations sont nées du Christianisme, pour qu'il y eût toujours quelque part une terre fidèle à Dieu, un bras armé pour les combats de Dieu, une arche où l'Evangile et la liberté puissent trouver un refuge. Là, Pierre régnera ; de là, il reprendra ce qu'on lui avaitôté et fera des conquêtes nouvelles. Telle fut laFrance aux jours de Clovis, aux jours de Pépin et de Charlemagne, et elle n'a pas
LA PAPAUTÉ. INSTRUMENT DE DIEU qS
encore épuisé cette bénédiction de son berceau ; renouvelée dans sa jeunesse. Quand un homme reconstituera l'empire universel, quand Pierre ne sera plus roi et n'aura plus de peuple qui combatte pour lui, alors Dieu et la liberté auront quitté la terre, et rien ne tombera plus du ciel que la foudre; mais ce sera le châtiment de la défection et non de l'ignorance. Auparavant les peuples et les rois auront été courbés, pleins de reconnaissance et d'amour, devant le pasteur de tous les peuples, roi de tous les rois.