‹ Rome et Démétrius d'après des documents nouveaux, avec pièces justificatives et facsimileChapitre 14 sur 73 · INTRODUCTION XIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XIX

plus facilement, dès qu'on adniet chez lui la conviction d^être l'héritier légitime de Monomaque. Toutefois les difficultés ne manquent pas au point de vue de l'histoire aussi bien qu'à celui de la psychologie. Voilà donc un homme, qui s'élève des bas-fonds de la société jusqu'à l'apogée de la puissance, qui prodigue ses faveurs et ses grâces à tous ceux qui l'entourent, et personne de sa famille, aucun de ses compagnons d'infortune ne se présente pour y avoir une part quelconque. Est-il possible à un souverain improvisé de se faire oublier ainsi et d'eflfacersi complètement les traces d'un passé encore tout récent? Et si les témoins importuns ont été écartés tant que Démétrius était sur le trône, qu'est-ce qui a pu les empêcher de parler librement, lorsque le cadavre palpitant du tsar était traîné aux gémonies, lorsque ses assassins passaient pour bien méritants de la patrie, lorsque Schouj ski était prêt à combler de largesses ceux qui auraient stigmatisé son rival ? Cependant des témoins autorisés de ce genre n'ont jamais été produits.

Quant au phénomène d'un aventurier, qui s'engage dans la voie parcourue par Démétrius, et s'imagine de bonne foi être tsar de Moscou, il nous paraît tout à fait inadmissible. Il aurait fallu trouver un garçon de huit ans, c'était l'âge du fils de Jean IV en 1591, qui se laissât persuader, qu'il est fils de roi et non pas enfant du peuple, qu'il avait habité un palais bien différent de sa pauvre chaumière, qu'on avait tenté de l'assassiner pour s'emparer de son trône, qu'il avait partant le droit d'y remonter, dût-il répandre le sang de ses sujets. S'il s'agissait ici d'un enfant de trois ou quatre ans ^a difficulté serait déjà très-sérieuse, elle devient insurmontable dès qu'il faut porter l'âge de l'enfant à huit ans. Il n'est pas d'imagination si puissante, qui puisse aveugler la raison à ce point ou plutôt l'égarer complètement sans que tout l'organisme s'en ressente. Cependant Démétrius n'a jamais donné un ihdice quelconque de perturbation mentale. S'il a usurpé des droits,

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que la naissance ne lui avait f#s donnés, il a été coupable et l'histoire ne saurait l'absoudre.

Est-il donc tout à fait impossible que Démétrius ait été le vrai fils de Jean IV, sauvé à Ouglitch par une providence singulière ? — Interrogeons les contemporains. Le roi de Pologne Sigismond III, mis en demeure de traiter avec le personnage mystérieux, qui était apparu dans ses États, se prononce en sa faveur en dépit de Zamoyski et de Zolkiewski. Le caractère élevé de Sigismond, ses principes d'honnêteté, les recherches qu'il fit faire, donnent à son témoignage un poids exceptionnel. Les Pontifes romains Clément VIII et Paul V, qui furent à la tête de la vie politique en Europe dans ces temps reculés, où l'État n'était pas séparé de l'Église, entrent dans la même voie après avoir demandé à leur nonce en Pologne les plus exacts renseignements. Les fiers Médicis ne croient pas déroger à leur dignité en recherchant l'intervention du palatin Mniszech auprès de Démétrius pour conclure avec celui-ci des traités de commerce. Henri IV, roi de France, fait écrire à Margeret, défenseur de Démétrius, l'histoire du souverain, auquel il avait prêté l'appui de son bras. Aux suffrages de l'Occident il faut ajouter ceux de la Moscovie. Démétrius franchit la frontière russe avec une armée, composée en partie de Polonais et de Cosaques, on ne lui oppose qu'une faible résistance et bientôt sa campagne n'est plus qu'une marche triomphale. Le peuple le reçoit partout avec enthousiasme, à Moscou le clergé, les boyars, les citoyens lui prêtent serment de fidélité, des courriers sont expédiés dans toutes les directions jusqu'au fond de la Sibérie, et personne ne songe à renier le nouveau tsar. L'extrême facilité avec laquelle cet accord universel dissipe les rumeurs, contraires à Démétrius, ne donnerait-elle pas le droit de poser ce dilemme : ou l'Europe entière s'est trompée, ou Démétrius était le vrai fils de Jean IV?

Loin de nous l'intention de dissimuler la difficulté, qui se

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présente ici à riiistorien. Déftiétrius n'diirait-il pas dû produire ses titres, prouver ses droits d'uno manière authentique, raconter en détail toutes les phases de sa vie antérieure, payer enfin un juste tribut de reconnaissance à ceux qui l'avaient sauvé? Cette réflexion s'impose d'elle-même et le silence des documents ne permet pas d'y donner une réponse satisfaisante. Il ne faut pas cependant en exagérer la portée. Dans les troubles, qui ont suivi l'empire éphémère de 1605; bien des pièces ont pu périr. Basile Schoujski, ennemi de Démétrius, qui avait dirigé la révolte contre lui et tramé son assassinat, que l'histoire accuse de parj ure sacrilège, Basile Schoujski a été le successeur de Démétrius sur le trône de Moscou et s'est emparé de tous ses papiers, de toutes ses correspondances. Il n'a guère manqué de divulguer ce qui pouvait rendre exécrable la mémoire de Démétrius, mais n'a-t-il pas supprimé ce qui était en sa faveur ? Le caractère de Schoujski ne donne sous ce rapport aucune garantie sérieuse. En outre, on peut affirmer positivement qu'il y a quelques lacunes regrettables; ainsi il ne reste plus de traces du discours, prononcé par Démétrius avant son couronnement,où d'après le témoignage du P. Czyrzowski, il rendait compte de ses origines; les plus minutieuses recherches n'ont pu amener la découverte de la dépêche détaillée de Rangoni, dont il sera question plus tard. Enfin parmi les historiens russes, il y en a un, dont l'opinion semble s'appuyer sur des pièces, que nous n'avons plus ou qui du moins n'ont pas encore vu le jour. Le conseiller de collège MuUer, qui au défaut de courage ne manquait pas de sincérité dans ses convictions et qui avait eu le rare bonheur de moissonner dans les archives encore vierges de la Russie, était fermement persuadé que Démétrius était le vrai fils de Jean IV, bien qu'il ait affirmé le contraire dans son livre (l). Voici la conversation, qu'il eut à ce sujet avec le

(1) Sammlung Russischer Geschichte dés Herrn Collegienraths Milliers in Moscotc. Offenbac/i am Main^ 1777, 2 Th.

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