CHAPITRE III
POLITIQUE DES PAPES ET DU ROI DE POLOGNE VIS-A-VIS DE DÉMÉTRIUS. — PRÉPARATIFS MILITAIRES.
Sagesse et impartialité des papes dans leurs relations avec la Russie et la Pologne. — Ligne de conduite adoptée par Sigismond III. — - Démarches de Démétrius auprès du nonce Claude Rangoni. — Contrat matrimonial. — Démétrius demande deux jésuites pour ses troupes. — Préparatifs militaires pour la campagne de Moscou.^ — Mission de Smirnol-Otrépiev auprès de Léon Sapieha.
Nous avons examiné plus haut quelle était la ligne de conduite du Saint-Siège à l'égard des Moscovites. Au point de vue national, les Polonais ne pouvaient guère la voir de bon œil. La rivalité entre ces deux grandes nations de commune origine ne date pas d'hier. Placées par leur histoire, leurs traditions et leurs mœurs aux avant-postes de l'Asie et de l'Europe, l'une s'est attachée fortement à Byzance, l'autre est sortie civilisée et croyante du moule de Rome chrétienne; Tuné s'est déclarée constamment ennemie du latinisme, l'autre, malgré ses défaillances, est toujours restée fidèle àia vraie foi. Dans la pensée des papes, elles devaient toutes deux oublier leurs rancunes et se ranger ensemble sous le drapeau de la croix pour humilier le croissant. Mais voir la Russie, transformée d'après l'idéal des pontifes romains, prendre sa place dans le système européen, et glorieuse et puissante, marcher peut-être à la tête des nations, c'était pour la Po-
logne se résigner au triomphe d'une rivale séculaire. Quelles étaient sous ce rapport ses appréhensions et ses craintes, Sigismond-Auguste Ta dévoilé dans sa correspondance avec ses agents diplomatiques (1), aussi importante pour l'histoire qu'elle est peu remarquée par beaucoup d'historiens.
Que firent les papes en présence de ces difficultés? Fidèles à leur divine mission, qui embrasse le monde entier, ils ont toujours ménagé la Pologne, mais, en même temps, ils n'ont jamais renoncé à leurs desseins sur la Russie. Ainsi, du vivant même de Sigismond- Auguste et malgré ses plus fortes répugnances, les envoyés du pape prenaient le chemin de Moscou. Sous le règne d'Etienne Batori, le même fait se reproduit quoique dans des conditions différentes; le nouvel ordre de choses, amené par Démétrius, n'altère aucunement les anciennes maximes du Saint-Siège. Loin de sacrifier les intérêts des Russes à ceux des Polonais, il ne cherche que le bonheur des deux peuples avec la plus haute impartialité. On en verra les preuves.
Dépourvu de secours et fort uniquement de son droit, Démétrius recherchait Tappui de Sigismond pour remonter sur le trôn? de ses pères. Le roi de Pologne se vit par cette demande placé dans une position difficile. Il avait peu auparavant (1601) conclu une trêve avec Boris Godounov et ne pouvait par conséquent prendre les armes sans faillir à ses promesses. D'un autre côté, il ne se croyait pas autorisé à empêcher l'héritier légitime de Jean IV de faire valoir les droits de sa naissance. Ses incertitudes augmentaient à mesure que les circonstances devenaient plus favorables et que le triomphe de Démétrius semblait plus assuré. Il eut l'idée un moment de demander aux jésuites la solution de ses doutes; mais le nonce, auquel il s'était adressé dans ce but, déclina cette offre aussi dangereuse qu'extraordinaire (2). Les
(1) Scriplores rerum Polonix, I, p. 60-70.
(2) Pièces just. <i II, 11.
avis des conseillers de la couronne étaient partagés : les uns recommandaient la promptitude, les autres voulaient temporiser et attendre au moins jusqu'à la diète. Dans cet embarras, Sigismond résolut de rester passif : il laissa les seigneurs prendre les armes en faveur de Démétrius, mais la couronne, comme on disait alors en Pologne, n'y eut aucune part (1).
Il observa si bien cette ligne de conduite que Zamoyski allait jusqu'à reprocher à Mniszech d'agir contre la volonté du roi (2). Et lorsque le palatin de Cracovie lui demanda des secours pécuniaires afin d'armer 2,000 cavaliers auxquels il en aurait ajouté encore mille à ses propres frais, pour prêter main forte à Démétrius, Sigismond s'y refusa sans détour. Ainsi, tant qu'il ne prenait pas les armes lui-même, il maintenait la trêve conclue avec Boris aux termes de la constitution polonaise, qui laissait aux citoyens pleine et entière liberté de faire la guerre à leurs propres dépens.
Cependant Démétrius n'était guère satisfait de sa position à Cracovie. Il brûlait du désir, sinon de franchir immédiatement la frontière, du moins de s'en rapprocher et de se rendre à Kiev, afin d'y suivre de près la marche des événements et de se rendre compte de la disposition des esprits. Il fallait pour atteindre ce but vaincre l'opposition des seigneurs, contraires à ses plans et obtenir le consentement tacite du roi. Démétrius vit bien que c'était le moment de déployer toute son activité. Mniszech appuyait ses demandes auprès de Zamoyski, lui-même crut à tort ou à raison que l'influence du Pape pourrait lui être utile et il fit à cet effet des démarches auprès du nonce.
Il importe ici de ne pas perdre de vue les détails de la situation. Rendre à la Moscovie celui que l'on croyait être son tsar
(1) Y oir S tanislai Litbienski opera posthuma, Antverpiœ mdcxlui. p. 29, 30.
(2) Lettre de Zamoyski à Mniszech dans la brochure Listy Zolketo-* skiego, p. 136.
légitime, c'était la retirer de l'abîme où Boris l'avait précipitée et lui préparer un avenir meilleur. Lui rendre son tsar initié à la vraie foi, c'était dans la pensée occidentale en faire une puissance plus heureuse et plus forte, c'était remplacer par une monarchie européenne un tsarat semi-asiatique. Il n'entraitpas dans les intérêts de la Pologne, comme royaume, de travailler ainsi au bonheur de sa rivale, qui dissimulait à peine ses sympathies pour la Livonie et la Suède, bien qu'il y eût des particuliers turbulents ou intéressés qui désirassent, comme une bonne fortune, la guerre avec Moscou. Démétrius s'attendait à trouver chez le pape une ^ appréciation plus impartiale et tenait le nonce au courant de ses affaires et de ses difficultés.
D'après les documents que nous avons sous les yeux,raction pontificale dans toute cette affaire a été aussi prudente que sévèrement mesurée.
Jusqu'au mois d'août 1604 c'est-à-dire jusqu'à l'époque où Démétrius entra en campagne, nous ne trouvons que deux dépêches du nonce Rangoni, dans lesquelles il rend compte à sa cour des instances du Moscovite, qu'il a communiquées au roi avec les précautions nécessaires (1). Les lettres de Démétrius adressées de Sambor au nonce et au pape lui-même sont transmises à Rome sans commentaires. Quelles étaient les instructions que le Saint-Siège avait données à son représentant, c'est ce qu'il nous a été impossible jusqu'ici de découvrir, mais à en juger d'après la marche générale de l'affaire, il est probable qu'il autorisait son représentant à appuyer les démarches du prétendant.
Sur ces entrefaites, résolu de se mettre en campagne le plus tôt possible, quoiqu'il n'eût pas encore surmonté tous les obstacles, Démétrius partit le 25 avril pour Sambor, où il passa encore quelques mois. Les conditions de son mariage avec Marine Mniszech furent alors définitivement réglées.
(1) Pièces just.y II, 9, 10.
D'après les deux documents du 25 mai et du 12 juin 1604, publiés dans la collection Roumianzov (II, 76, 79), Démétrius se serait engagé : P à donner un million de florins (zloty) au palatin Mniszech ; 2° à envoyer des ambassadeurs au roi pour demander son consentement au mariage projeté; 3^ à céder entièrement Novgorod et Pskov à Marine, 4*» à lui accorder pleine et entière liberté religieuse tant dans ses domaines qu'à la cour; b"" à donner une partie des principautés de Smolensk et de la Sévérie à Mniszech ; 6° à donner l'autre au roi de Pologne; 7° à ajouter encore d'autres villes des environs de Smolensk pour Mniszech; 8** à introduire la vraie foi en Russie. Si ces conditions ne sontpas remplies, Marine a le droit de plaider en divorce.
Dans le cours du mois de mai, Démétrius s'adressa aux jésuites de Jaroslav pour obtenir deux Pères, qui pussent l'accompagner à Moscou et exercer le saint ministère auprès des soldats polonais. C'était une pénible mission; les jésuites ne crurent pas devoir reculer devant les difficultés qu'il était facile de prévoir. Le choix du P. Provincial s'arrêta sur les Pères Nicolas Czyrzowski et André Lawicki (1), qui se rendirent aussitôt à Sambor, munis d'une instruction de leurs supérieurs (2). Nous n'en savons pas le contenu; mais ce qui est hors de doute, c'est qu'ils devaient rester complètement étrangers aux affaires politiques et aux mesures militaires. Une dépêche du nonce Rangoni du 8 mai exprime sur ce
(1) Mouchanov nomme le P. Lawicki, Zawisza (p. 131). C'est une erreur qui aurait pu être facilement évitée.
(2) Cette instruction a peut-être donné origine à la pièce apocryphe trouvée en 1831 à Varsovie par Michel Obolenskj et intitulée : Instruction des jésuites à Démétrius sur la manière dont il doit régner. Voir Guerres de la Moscovie ,t. II, XX. M. Bartenev a fait une découverte encore plus intéressante. Il trouve quelque analogie entre la condamnation à mort d'un prêtre par Pierre P', pour n'avoir pas révélé le secret de la confession, et les instructions que donnaient les jésuites à Démétrius. afin de faire persécuter le clergé séculier. Le document n'est pas cité, bien entendu. Voir Archives russes, novembre 1877, p. 283, note 2.
point la volonté du Saint-Siège d'une manière très-catégorique.
Tout en songeant au bien spirituel de ses compagnons d'armes, Démétrius s'occupait activement de la question militaire. Sans attendre de réponse à sa lettre du 25 avril, il écrivit de nouveau le 11 mai à Jean Zamoyski pour obtenir le puissant concours de celui, qui était à la tête des troupes polonaises(l). Il avoue que Boris a ramassé de grands trésors et qu'il dispose de forces considérables, mais il insiste sur les dispositions hostiles du peuple envers lui et fait pressentir que son entreprise ne tournerait pas au détriment de la république; enfin il supplie le chancelier de lui donner, si ce n'est une réponse directe, au moins quelque signe de sa haute bienveillance. De son côté Mniszech avait déjà rassemblé un nombre suffisant de soldats; il y avait parmi eux des Polonais, des Cosaques ; les provinces limitrophes russes elles-mêmes avaient fourni plus de volontaires qu'on n'avait osé l'espérer; en même temps des messages secrets de Moscou annonçaient que le peuple n'y attendait que l'apparition de Démétrius pour se déclarer en sa faveur. Se rendre à la frontière russe pour y frapper le grand coup à l'heure propice semblait à Démétrius et à ses partisans une nécessité impérieuse.
Mais un grave obstacle l'empêchait d'exécuter ce dessein. Janus Ostrogski,castellan de Cracovie, n'avait jamais favorisé sa cause, et maintenant qu'il s'agissait de pénétrer en Russie les armes à la main, il s'y opposait ouvertement et refusait le libre passage des troupes. Cette manière d'agir ducastellan donnait d'autant plus à penser qu'elle s'inspirait de plus haut, car on croyait généralement qu'il obéissait à un mot d'ordre du chancelier Zamoyski, soupçonné par le roi de vouloir empêcher de simples particuliers d'entreprendre une campagne qu'il aurait dirigée lui-même, si elle se fût faite au nom et avec l'autorité de la diète. Dans cet embarras, Mni-
(1) Lisly Zolkewskiego^ p. 131-136»
szech porta ses plaintes contre Ostrogski àZamoyski lui-même, qu'il obligeait ainsi à se déclarer ouvertement pour ou contre Démétrius. Celui-ci avait déjà tenté une autre voie; le 12 juin, il avait écrit une lettre au nonce Claude Rangoni, pour lui exposer ses difficultés (1). Cette pièce porte Tempreinte encore chaude d'un homme nourri dans les couvents, mais qui ne manque ni d'énergie ni de savoir-faire en présence du but qu'il poursuit. Après avoir protesté de la sincérité de sa foi, de son zèle pour la religion, de son désir de vivre sous l'obéissance du Pape, dont il attend avec impatience quelque lettre, il attribue aux artifices du démon, ennemi du salut des âmes, les obstacles suscités par le castellan de Cracovie, qui veut à tout prix l'empêcher de passer la frontière. Démétrius en ressent une vive douleur, car cela dérange tout à fait ses plans. Il ne veut pas marcher directement sur Moscou, mais parvenu à la frontière se renseigner sur l'état des choses et selon les circonstances ou bien entamer des négociations pacifiques, ou bien profiter de l'enthousiasme, qui régnait, disait-on, dans ces parages pour y planter une base d'opérations militaires. Les démarches, qu'il voudrait voir faire au nonce, sont en rapport avec l'ardeur de ses désirs. Il le prie d'écrire à Janus Ostrogski afin qu'il ne s'oppose plus aux desseins de la Providence et qu'il favorise sa cause, d'obtenir des lettres du roi dans le même sens, de plaider sa cause auprès du vice-chancelier pour prévenir tout retard dans l'expédition des affaires, enfin et surtout de le recommandera Sa Sainteté et à Sa Majesté à titre de fils obéissant. Rangoni envoya cette lettre à Rome le 26 juin en y joignant celle de Michel Ratomski à Démétrius, oti le capitaine russe l'assure des bonnes dispositions du peuple qui l'attend. La dépêche du nonce est aussi laconique que possible : il renvoie ses lecteurs aux lettres incluses. Nous ignorons si le représentant du Saint-Siège jugea opportun de faire les
(1) Pièces just. ^ I, 2.
démarches désirées, la correspondance romaine n'en offre pas de traces. Le l"" juillet Mniszech se plaignait encore amèrement à Zamoyski des procédés d'Ostrogski, qui nonseulement s'opposait au passage des troupes de Démétrius, mais lui avait même adressé une lettre assez vigoureuse (1). Trois jours après, le nonce informait sa cour que le palatin de Sendomir s'était rendu en personne auprès du castellan de'Cracovie et qu'il avait réussi à le convaincre sinon d'aider positivement Démétrius,au moins de ne pas lui susciter d'obstacles. Pour motiver ses refus, Ostrogski se retranchait derrière Zamoyski (2).
Vers la même époque, c'est-à-dire au mois de juillet, Démétrius obtint aussi du pape ce qu'il désirait si ardemment, une réponse à sa première lettre du 24 avril; les recherches faites pour en retrouver l'original ou une copie authentique n'ont pas été couronnées de succès. Ce document serait d'autant plus précieux qu'il répandrait une vive lumière sur la lettre que Démétrius s'empressa d'envoyer de nouveau à Clément VIII le 30 juillet par l'entremise de Rangoni (3).
Il y remercie avec effusion le Saint-Père pour les bénédictions qu'il répand sur lui, pour la sollicitude paternelle dont il l'honore ; il l'entretient de ses difficultés présentes et de ses futures espérances, déjà les Moscovites ont manifesté à plusieurs reprises le désir de le voir parmi eux, et dans quelques semaines il compte se mettre en marche; mais, au milieu de ces humbles protestations, il glisse comme en passant un mot sur l'appui offert par le Souverain-Pontife, qui veut bien le tenir pour serviteur et flls obéissant. Ce mot àia tournure diplomatique doit être expliqué. Il suffit de comparer les deux lettres de Démétrius entre elles pour se con-
(1) Listy Zolkewskiego, p. 138é
(2) Pièces just,, II, 15.
{3) Pièces just, ^ I, 3. Le contenu de cette lettre n'est pas exactement reproduit par M. Kostomarov, Temps des troubles^ I, p. 122.
vaincre que, de la part de Rome, offrirsoii appui n'était autre chose que se rendre aux plus vives instances de Démétrius.
Tandis que les préparatifs pour la prochaine campagne étaient ainsi énergiquement poussés àSambor, un fait important d'un autre genre se passait en Lithuanie. Depuis quelque temps de vagues rumeurs annonçaient l'arrivée d'un agent russe. Il parut enfin, mais sa présence, loin d'aplanir les difficultés ne fit que multiplier les doutes. D'après les sources russes l'agent n'était autre que Smirnoï-Otrépiev, oncle de celui qu'on voulait faire passer pour l'apostat Grichka; la rumeur populaire disait qu'il allait en Pologne demander au roi une confrontation avec son neveu pour le convaincre d'usurpation; en fait, il n'avait par écrit aucune commission au sujet de Démétrius, sa lettre de créance ne parlait que de certains différends à régler de commun accord. A son retour à Moscou, on répandit le bruit que Sigismond III, gagné à la cause de Démétrius, n'avait pas voulu permettre Fentrevue de l'oncle avec le neveu. Sous le règne de Schoujski, lorsque les boyars reprochèrent cette injustice aux Polonais, ceux-ci se justifièrent en disant, que Smirnoï n'avait pas été autorisé à traiter de cette affaire, que, du reste, à son arrivée, Démétrius était déjà en-hehors des États de la république. Telle est la version du manuscrit Affaires polonaises^ n** 30, déposé aux archives du ministère des affaires étrangères à Moscou, que nous citons d'après M. Kostomarov (1).
Le document polonais, qui se rapporte à cette affaire, est plein d'équivoques (2). On y oppose des questions à des questions et on profite habilement de quelques indications inexactes pour donner des réponses évasives. Les boyars demandent pourquoi Smirnoï n'a pu obtenir d'être confronté avec le prétendant et ils affirment qu'on l'avait envoyé dans
(1) Temps des troubles^ I, p. 157.
(2) Hist, Riissiœ mon,^ Svppl.^ p. 418.
ce but en Pologne, lorsque la nouvelle se répandit que Démétrius marchait vers la Sévérie. Là-dessus les Polonais demandent à leur tour : comment Smirnoï aurait-il pu parler de confrontation puisque ses lettres de créance n'en disaient rien? Comment, disent-ils ensuite aux boyars, aurait-on pu la lui procurer puisque, d'après vos propres indications, Dé^ métrius se dirigeait déjà vers la Sévérie? Certes, si les sei^ gneurs polonais n'ignoraient pas le fond de l'affaire, sans compromettre les droits de la vérité, ils ne l'ont pas révélée tout entière.
Rien n'est plus clair sous ce rapport que la dépêche du nonce Rangoni, datée du 14 août 1604 (1). Le parent du prétendu Grichka (dont le nom n'est pas mentionné), se pré^ senta non comme envoyé de Boris Godounov auprès de Sigismond III, mais comme délégué par quelques boyars pour traiter avec le chancelier de Lithuanie et le palatin de Vilna, dont on ignorait à Moscou la mort récente. La mission était surtout motivée par les appréhensions des Moscovites en présence des préparatifs militaires qui se faisaient depuis quelque temps aux portes mêmes de leur pays. L'envoyé en appelait à la trêve conclue avec Sigismond et concluait en disant que, désireux d'épargner le sang chrétien, les boyars avaient obtenu de tenter cette démarche pacifique avant que le tsar lui-même n'en vînt à d'autres mesures, qu'ils ne seraient pas responsables par conséquent des suites funestes que pourrait entraîner la tolérance ultérieure de ces désordres.
Après avoir exposé le but de sa mission, l'envoyé demanda un entretien secret avec le chancelier de Lithuanie. C'était exiger l'impossible, car Léon Sapieha avait été autorisé à traiter avec les Moscovites de concert avec d'autres commissaires royaux. Exclure ses collègues eût été pour le chancelier se mettre au-dessus de la loi et s'exposer aux plus
(1) Pièces just., II, 16.
graves accusations. Après bien des difficultés, l'envoyé moscovite se rendit à ces raisons et demanda en présence de tous les commissaires une entrevue avec Démétrius; mais il le fit de manière à laisser soupçonner qu'il n'avouait pas son vrai but. En effet, tout en affirmant que le prétendu tsarévitch ne pouvait être que son parent Grichka et qu'il voulait le détourner de la voie fatale, où il s'était engagé, il promettait de se soumettre à lui, de l'aider même dans son entreprise, s'il parvenait à reconnaître en lui le vrai fils de Jean IV. Ce langage incohérent de l'envoyé, le caractère équivoque de sa mission, son initiative officieuse dans l'affaire de Démétrius n'inspirèrent aucune confiance aux commissaires polonais, qui ne virent en tout cela qu'une tentative d'espionnage. On en fit le rapport au roi pour prendre ses ordres et Sapieha profita de l'occasion pour conseiller l'ajournement de l'entreprise afin de pouvoir en traiter d'abord à la diète. Les dépêches de Rangoni ne donnent pas de renseignements ulterieurs sur cette affaire, qui semble n'avoir pas eu d'autres conséquences.
La comparaison raisonnée de ce triple récit du même fait ne laisse pas que d'y apporter une certaine lumière. On ne saurait révoquer en doute ce que Rangoni affirme aussi bien que les Moscovites, à savoir que Smirnoï a demandé une entrevue avec Démétrius et que l'entrevue lui a été refusée. Ce refus ne pouvait être motivé par le départ de Démétrius; Smirnoï se présenta en Lithuanie dans la première moitié du mois d'août et à cette époque Démétrius n'avait pas encore quitté la Pologne (1).
Reste à examiner cet événement au point de vue des conclusions que la critique peut en tirer. • Les défenseurs des Moscovites y verront sans doute un argument en leur faveur.« Les boyars demandent la confrontation, les Polonais la re-
(1) Voir ritinéraire de Démétrius pendant la campagne de Moscou dans la Collection Roumianzov ^ II, 167.
fusent. Craindre la lumière, c'est trahir la faiblesse de sa cause. La vérité et le droit semblent donc se ranger du côté de Moscou, qui veut tout produire au grand jour. Mais pour un esprit impartial, qui considère la mission de Smirnoï sous toutes ses faces, cette déduction ne se présente pas dans des termes catégoriques. Si Godounov avait eu en son pouvoir l'oncle de celui, qui s'annonçait déjà comme un ennemi formidable ; si les Polonais avaient fait mine de craindre la confrontation, il n'aurait pas manqué de s'en prévaloir, cependant on ne donna à Moscou ni importance, ni éclat à la mission d'Otrépiev, qui passa presque inaperçue.
Le patriarche Job (1), n'en fait même pas mention dans sa charte du 14 janvier 1605, oti sont receuillis tous les témoignages qu'il avait à sa portée pour prouver que le prétendu Démétrius était Grichka Otrépiev (2). Pourquoi aurait-il omis un des principaux ? Du reste les circonstances mêmes de la mission de Smirnoï, les incertitudes de son langage, la duplicité de ses démarches indiquent assez qu'il courait une chance plutôt qu'il ne cherchait à confirmer par des preuves une vérité déjà connue. Que les Polonais aient refusé la confrontation et n'aient pas cherché à convaincre les Moscovites d'imposture, si tel était le cas, cela s'explique aisément. Smirnoï-Otrépiev leur apparaissait, sinon comme ennemi, au moins comme un homme appartenant au camp opposé. Lui présenter Démétrius, c'était en quelque sorte le reconnaître pour juge compétent et donner à sa décision, vraie ou fausse qu'elle pouvait être, un prestige sans pareil. Ils ne
(1) Job est le premier patriarche de Russie. Jusqu'alors la métropolie russe avait été sous la dépendance de Constantinople,Boris Godounov voulut la délivrer de ces liens et n*eut pas de peine à obtenir le consentement des Orientaux. Théodore nomma. Job patriarche en 1591, et quoique déjà évêque, celui-ci fut consacré une seconde fois, car il avait besoin, disent les historiens russes, d'une double grâce pour ses nouvelles fonctions. Job resta toujours attaché à Boris, prit une part active à son élection sur le trône et fut exilé par Démétrius.
(2) Actes de V expédition archéographique ^ II, 28.
voulurent pas s'en remettre à lui et laissèrent les événements décider la question. Ainsi donc, la mission de Smirnoï, si l'on s'en tient à ses propres termes, nous découvre seulement qu'il n'y avait pas à Moscou d'opinion arrêtée jusqu'au mois d'août 1604 sur le personnage mystérieux, qui inspirait tant de crainte à Boris. La conduite des Polonais ne prouve rien en faveur de Godounov.
Sur ces entrefaites, Démétrius entrait en campagne et s'engageait plein d'espoir dans la voie rapide, qui allait le porter du triomphe au supplice.