PREMIÈRES PHASES DE LA CAMPAGNE DE DÉMÉTRIUS
Entrée en campagne de Démétnus. — Passage du Dnieper près Kiev. -— Premiers succès àMoravsk et TcUernigov.— Échec devant Novgorod de Sévérie. — Esquisses des événements militaires ultérieurs : Dobrynitchy et Kromy, — Séjour à Poutivl. — Grichka Otrépiev dans le camp de Démétrius. — Lettres interceptées d'un capitaine de Boris. — Tentative d'assassinat contre Démétrius. — Son ardeur littéraire. — Détails sur les jésuites.
Les préparatifs militaires entrepris à Sambor se poursuivaient à Léopol, où Démétrius avait transporté son quartier général. Le caractère même de son entreprise devait attirer vers lui tous ceux qui dans la patrie de la zlata wolnosc (liberté dorée) demandaient la fortune à leur sabre et ne cherchaient que l'occasion de satisfaire leur humeur belliqueuse. Aussi rien d'étonnant si les plaintes des habitants de Léopol provoquèrent une enquête de la part du roi (1). Le départ imminent des troupes de Démétrius était le meilleur remède à ces désordres, et la terreur croissante de Boris semblait les engager à ne plus tarder. De cruelles incertitudes devaient tourmenter cette âme ambitieuse et méfiante ; parvenu à l'apogée de la puissance, Godounov ne se sentait pas solidement assis sur le trône de Moscou : il n'avait pas été témoin oculaire des événements d'Ouglitch, Basile. Schoujski avait dirigé l'enquête qui constatait le meurtre du dernier Rurik;
(1) Pièces just,, ïl^ 17.
Tavait-on bien renseigné ? Une trame secrète n'avait-elle pas été ourdie par les boyars? Autant de mystères que Godounov ne parvenait pas à pénétrer, et pour ne pas s'exposer au péril, il multipliait les précautions. Sous prétexte d'une contagion, qui ne sévissait nulle part, il faisait garder sévèrement la frontière et concentrait ses troupes pour les opposer aux Tartares, dont personne ne craignait l'approche (1). Les esprits perspicaces ne se laissaient pas séduire par les apparences et la cause de Boris y perdait singulièrement.
Le 28 août par une lettre datée de Sokolniki le palatin de Sendomir annonçait à Zamoyski l'entrée en campagne de Démétrius (2). Dès le 11 septembre et avant de pénétrer en Russie, ce dernier était en demeure de donner des nouvelles satisfaisantes au nonce de Cracovie (3). Il lui écrivait de Gliniany que les habitant s des frontières semblaient animés des meilleures dispositions, que les Cosaques du Don étaient venus lui offrir leurs services et, comme preuve de sincérité, lui avaient livré l'agent de Boris, envoyé tout exprès pour les maintenir dans la fidélité au tsar. Un document contemporain nous donne son nom, c'était le gentilhomme Pierre Chrouchtchev (4). A peine fut-il en présence de Démétrius, que secouant les chaînes, dont il était chargé, il se jeta à ses genoux et le reconnut pour le vrai fils de Jean IV. Gracié aussitôt et interrogé sur Tétat des esprits et des choses en Moscovie, il découvrit sans peine tout ce qu'il avait pu apprendre en route ainsi que dans la capitale pendant les cinq jours qu'il y avait passés avant de se rendre sur les bords du Don. Sa sincérité ne saurait être révoquée en doute.
Les lettres du palatin Mniszech à Rangoni confirmaient ces renseignements et annonçaient en outre l'arrivée prochaine de 10,000 Cosaques du Don et l'enrôlement d'un cer-
(1) Dépêche inédite de Claude Rangoni du 9 octobre 1604.
(2) Listy Zolkiewskiego^ p. 138.
(3) Pièces just, j I, 4.
(4) Collection Roumianzov, II, 173.
tain nombre de Moscovites (1). Il se réjouissait aussi qu'on eût éventé la tentative d'assassiner Démétrius; le sicaire, envoyé par Boris, avait payé son audace de sa tête, il avait été exécuté à Sambor. On espérait que les forteresses voisines se rendraient sans coup férir et comme preuve des sympathies populaires, Mniszech racontait ce qui s'était passé entre Chrouchtchev et Chérémétev. Celui-ci avait été envoyé à la tête d'une grosse armée pour défendre la Sévérie contre l'incursion des Tartares et il ne parvint à s'expliquer ce mouvement stratégique que lorsque Chrouchtchev lui eût découvert le but de sa mission parmi les Cosaques. Il comprit alors qu'il n'aurait pas les Tartares, mais Démétrius à combattre et sous l'impression du moment : «S'il est l'héritier légitime du trône, » s*écria-t-il, «jamais je ne lèverai la main contre lui. » La crainte succédant à l'enthousiasme les deux interlocuteurs s'engagèrent par serment devant l'image de la sainte Vierge à ne pas trahir le secret des paroles qu'ils avaient échangées. La disposition des troupes de Démétrius divisées en trois corps et prêtes à entrer en campagne est ainsi décrite : au centre se tenait Démétrius avec le gros de l'infanterie et de la cavalerie ; l'aile droite était composée de Cosaques et de cavalerie légère, tandis que les lanciers, plus pesamment armés, formaient l'aile gauche ; à l'avant et à l'arrière-garde des Cosaques servaient d'éclaireurs et de guides.
Le 4 décembre, Rangoni annonçait à sa cour que le passage delà frontière russe par Démétrius était désormais un fait accompli (2) et le 18, il envoyait à Rome trois copies de lettres écrites par des témoins oculaires, où nous puisons de précieux détails sur les premières phases de la campagne (3)*
(1) Pièces jusL, m, 1,2.
(2) Pièces just., II, 19.
(3X Les trois lettres ajoutées à la dépêche du 18 décembre sont.t V lettre d'un jésuite, sans signature, datée de Tchernigov, 15 novembre 1604; 2« lettre particulière sans signature, datée de Tchernigov, 15 novembre 1604 ; lettre du P. Nicolas Czyrzowski au P. Provincial
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Démétrius s'était rendu, le 17 octobre 1604, à Kiev, mère des cités russes^ alors entre les mains des Polonais, à laquelle se rattachent les traditions légendaires de saint André et les données plus certainéNies premières gloires nationales. Trois jours entiers y furent consacrés aux derniers préparatifs; puis les troupes entreprirent le passage du Dnieper, opération pénible qui dura six ou sept jours. Les deux jésuites de l'armée de Démétrius profitèrent de ces loisirs pour travailler à leur but principal, celui du salut éternel des âmes. Leur tente, dressée sur les bords pittoresques de l'ancien Borysthène, devint aussitôt une chapelle. Officiers et soldats s'y réunissaient de grand matin pour entendre la sainte messe.
Une fois rassetnblée sur la rive gauche du Dnieper, l'armée se mit en marche à travers les plaines et les forêts de la riche et fertile Ukraine ; le 31 octobre, elle était devant Moravsk, autrement dit Monastyrevo, première ville russe qui se trouvait sur son passage. C'était une petite forteresse, armée de sept gros canons et bien défendue selon les usages de l'époque par des fossés, des ravins, des tours et des murs en bois remplis de terre. Une garnison de 700 soldats, aussi habiles à lancer les flèches qu'à manier l'arquebuse, pouvait y opposer aux assaillants une résistance sérieuse. Buczynski, porteur d'un
message de Démétrius, y fut envoyé avec un piquet de Cosaques pour engager les habitants à se rendre sans combat. Dès que cette nouvelle se fut répandue dans la ville, le peuple se jeta sur les voïévodes, les livra liés et garottés à Buczynski et s'empressa d'aller à la rencontre de Démétrius, implorant son pardon et le proclamant tsar de Russie. La fortune souriait à Démétrius à sa première étape; il devait en être de même à la seconde.
Après avoir passé la nuit à Moravsk pour y prendre quelque repos, l'armée se remit en marche vers Tchernigov, une des
de Pologne, datée du camp de Novgorod en Sévérie, 4 décembre 1604.
villes les plus importantes dans la principauté de Sévérie. Les vingt-sept canons disposés sur les murs la rendaient formidable à l'ennemi; l'abondance des vivres et du matériel de guerre permettait une défense prolongée. Mais le peuple était déjà en grande partie gagné à la cause de Démétrius, et à la première apparition de ses deux émissaires Buczynski et Veresinski, il se prononça ouvertement pour lui. Une lutte s'engage alors entre les voïévodes, soutenus par ceux des soldats qui veulent rester fidèles à Boris et la grande majorité des habitants, favorables à Démétrius. Profitant de leur position, les voïévodes se retirent dans la forteresse ; les habitants appellent les Cosaques à leur secours ; une scène sanglante s'ensuit. Les objets précieux, l'or et l'argent disparaissent de toutes les maisons; les places publiques et les rues se couvrent de cadavres. Il fallut bien des efforts pour arrêter la soldatesque, avide de butin et enivrée par la fumée du sang. Ces excès d'ailleurs étaient inutiles; la forteresse s'était rendue; les voïévodes étaient entre les mains du peuple, qui acclamait Démétrius du nom de prince Dimitri Ivanovitch^ notre beau soleil (1), tandis que d'autres ajoutaient, pleins d'émotion : « Dieu nous rend notre souverain; que son saint nom soit béni ! »
C'est ainsi que le 5 novembre Tchernigov tombait entre les mains de Démétrius. Quelques jours après de nouveaux renforts vinrent grossir son armée. Une première épreuve l'attendait devant Novgorod de Sévérie, où Pierre Basmanov(2), fils d'un des plus tristes héros de Topritchina, exerçait le suprême commandement.
(1) Krasno'è solmjchko (beau soleil) est une expression consacrée par les chants populaires, qui s'applique le plus souvent à saint Vladimir.
(2) Basmanov appartenait à une branche de Tantique et illustre famille des Plechtcheïevs. Alexis, métropolite de Moscou, que l'Eglise russe a canonisé et pour lequel elle professe une profonde vénération, était aussi un Plechtcheïev. C'est à une autre branche de la même famille qu'appartient le général Ignatiev, dernier ambassadeur de Russie auprès de la Porte avant la guerre de 1877.
Il jouissait d'une réputation de courage et de bon sens qu'il sut justifier brillamment sur les remparts de la ville assiégée. Au premier bruit de rapproche de Démétrius, il fit brûler sans pitié tous les faubourgs et se retira avec les soldats et les habitants dans la forteresse, bien résolu de s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité. Rien ne put ébranler sa constance, ni les assauts réitérés de Démétrius, ni les provocations pressantes de ses soldats, ni les propositions de trêve, ni les promesses d'une paix honorable. On se vit finalement obligé le 28 décembre, de lever le siège et de se retirer dans la partie méridionale de la province de Sévérie. Cet échec fut en partie compensé par la reddition spontanée de quelques villes, qui envoyèrent pendant le siège des députés à Démétrius et le reconnurent pour leur souverain. De ce nombre furent Poutivl, Rylsk, le district de Komarnitsk, Koursk, Kromy, Bielgorod et d'autres encore.
Cependant l'armée s'était arrêtée assez longtemps devant Novgorod pour permettre aux jésuites de reprendre leurs travaux apostoliques avec une nouvelle ardeur. En dépit du froid qui se faisait déjà sentir, ils organisèrent dans leur tente un service religieux en règle. La sainte messe était chaque jour de rigueur et procurait aux deux aumôniers la plus douce consolation, le dimanche il y avait sermon le matin, et dans l'après-midi instruction familière, pendant l'avent on y syouta encore deux autres sermons le mercredi et le vendredi. Le reste du temps était consacré à instruire les ignorants, à réconcilier les ennemis, à régler les contrats illicites, à procurer des restitutions, à extirper les vices, parfois même à recevoir des Moscovites, qui venaient se chauffer dans la tente hospitalière. Ces humbles ministres du sanctuaire, livrés aux travaux de leur vocation, ne prévoyaient certainement pas combien de plumes les accableraient un jour de reproches immérités.
Nos sources présentent ici une regrettable lacune sur
les événements militaires des derniers jours de 1604 et des premiers mois de 1605; elles sont d'autant plus explicites sur certains détails inconnus jusqu'ici et pleins d'intérêt. Nous les reproduirons fidèlement, après avoir donné une esquisse rapide des péripéties de la campagne.
Ce qu'il y eut de plus remarquable dans cette période, c'est la bataille de Dobrynitchy, livrée le 21 janvier. 1605, dont l'issue désastreuse mit Démétrius à deux doigts de sa perte au point que les Polonais menaçaient déjà de l'abandonner . Le capitaine Margeret nous en a laissé une description véridique (1). Après avoir fait jouer le canon au début de l'engagement, Démétrius lança le gros de sa cavalerie dans un vallon pour couper l'armée du tsar, dont une partie occupait le village et l'autre se trouvait en rase campagne. Le prince Mstislavski voulut prévenir l'ennemi et fit avancer son aile droite, soutenue par deux légions étrangères. Mais l'attaque des Polonais fut si vigoureuse que l'aile droite se vit bientôt en pleine déroute, si bien que les Polonais triomphants purent se tourner contre l'infanterie russe, immobile dans le village et « comme en extase, » dit Margeret. Celle-ci eut pour le coup les honneurs de la journée et décida du sort de la bataille. La terrible décharge de dix ou douze mille arquebuses, avec laquelle elle reçut les cavaliers ennemis, porta dans leurs rangs la frayeur et la mort. Découragés à leur tour, ils s'enfuient en désordre abandonnant le terrain aux vainqueurs ; le reste de l'armée polonaise, qui se précipitait déjà vers le village, est saisi d'eflfroi à cette vue et se joint en toute hâte aux fuyards. Cinq ou six mille cavaliers russes les poursuivent sur un espace de 7 à 8 verstes. Les pertes de Démétrius sont évaluées par Margeret à 15 drapeaux et guidons, 13 canons, 5 ou 6,000 tués sans compter les prisonniers. Un triste sort était réservé à ces derniers. Les traîtres furent pendus, les autres promenés en triomphe dans les rues de
(1; Estât de l'empire de Russie, p. 115.
Moscou avec leurs bannières, leurs trompettes et leurs tambours.
La fortune fut plus favorable aux armes de Démétrius à Kromy, où l'ataman Koréla fit des prodiges de valeur pour défendre la forteresse, qui s'était rendue à Démétrius. Les deux armées de Boris, dont l'une était commandée par le prince Mstislavski, l'autre par Basile Schoujski demeurèrent devant Kromy jusqu'à la mort du tsar (23 avril 1605)^ « sans exécuter chose digne que de se faire moquer d'elles (1).» Malgré les assauts réitérés contre une forteresse presque détruite par les projectiles, qui y avaient causé de fréquents incendies, elles ne réussirent pas à s'en emparer. C'est que la défense était dirigée par Koréla, héros populaire des bords du Don qui passait parmi les siens pour une espèce de sorcier, tant il y avait de sagacité et d'audace dans cet homme de chétive apparence. Le système de fortification, qui devait acquérir plus tard une si juste célébrité était déjà le sien, la terre lui fournissait des refuges et des remparts. Il fit creuser des galeries souterraines, où les cosaques menaient joyeuse vie sans craindre les Moscovites, qui n'osaient s'aventurer dans ces catacombes sans issues ; en même temps ils ne se lassaient pas de faire des sorties et de harceler l'ennemi, s'abritant derrière les montagnes de terre qu'ils avaient disposées tout autour. C'est ainsi qu'ils tinrent bon jusqu'à la fin. A part ces deux incidents, l'hiver de Tannée 1604-1605, se passa en grande partie à Poutivl dans l'expectative. Fixons nos regards sur cette ville, où les récits des contemporains feront revivre les souvenirs intimes de Démétrius.
Le petit nombre de ses partisans qui s'y rendirent après la journée fatale de Dobrynitchy se trouvait en face d'une position incertaine et passait souvent de l'espoir à la crainte. Tantôt les forteresses russes se rendaient sans coup férir et
(1) Estât de l'empire de flwwtV, p. 118.
de nouveaux renforts étaient annoncés de la Pologne, tantôt des nouvelles alarmantes se répandaient sur le succès des armes de Boris. Démétrius ne perdit jamais courage et sut rester à la hauteur de sa position, profitant de chaque circonstance pour maintenir son crédit et préparer le terrain pour l'avenir.
C'est ainsi que, d'après le témoignage d'un témoin oculaire, il fitamener dans son camp GrichkaOtrépiev, personnage tristement célèbre dans toute la Moscovie, que Boris identifiait avec lui (1). Russes et Polonais purent alors se convaincre que celui qui passait pour le fils de Jean IV était différent du moine apostat, frappé des plus épouvantables anathèmes par un patriarche complaisant (2). Après avoir rassuré ainsi ses partisans sur le point le plus important, Démétrius le fut luimême sur le succès probable de ses armes.
Les habitants de Bielgorod, gagnés à sa cause, interceptèrent les lettres d'un des principaux boyars de l'armée de Boris, dans lesquelles il rapportait au tsar que sa position n'était plus tenable. Les forteresses, qui avaient reconnu Démétrius, rendaient le ravitaillement très-pénible ; les soldats, fatigués ou séduits, se dispersaient peu à peu; à moins de nouveaux renforts, ne pouvant se flatter d'obtenir la victoire, il était décidé à licencier ce qui lui restait de troupes et à revenir à Moscou. Vers la même époque, c'est-à-dire dans la première moitié de mars, eut lieu la seconde tentative d'assassinat contre Démétrius, rapportée par Payerle avec des circonstances légendaires (3) et présentée par nos sources bien plus simplement (4). Envoyés secrètement par Godounov, trois moines s'en vinrent à Poutivl avec des lettres du tsar,
(1) Pièces Just,, III, 3.
(2) Margeret, qui servait alors sous les drapeaux de Boris, affirme aussi que Grichka Otrépiev et Démétrius étaient deux personnages différents. Estât de l'empire, etc., p. 156.
(3) Oustrialov, Récils des contemporains, etc., t. I", p. 167.
(4) Pièces just., III, 4.
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qui promettait la plus complète amnistie aux habitants de la ville, pourvu qu'on lui amenât mort ou vif le prétendu tsarévitch et qu'on] jetât en prison les Polonais de son entourage ou les passât au fil de l'épée. La lettre du patriarche, dont ils étaient aussi porteurs, contenait les peines ecclésiastiques décernées contre les partisans de Démétrius. Arrêtés comme suspects, avant d'avoir fait circuler leurs missives, les moines furent soumis à la torture. L'un d'eux avoua tous les secrets dont il était dépositaire. D'après 'ses indications, on tira de ses souliers des lettres destinées à Boris et au patriarche, dans lesquelles il avouait que Démétrius était le vrai tsarévitch et que rien ne pourrait ébranler la justice de sa cause. L'espérance semblait en effet renaître dans le camp. Le 15 avril, le P. Lawicki écrivait à Rome que tout le territoire de la Sévérie, avec Poutivl et dix-huit autres forteresses, était au pouvoir de Démétrius ; que le souvenir de la défaite de Dobrynitchy s'effaçait peu à peu devant la promptitude des Moscovites à venir se ranger sous les drapeaux de celui qu'ils proclamaient vrai fils de Jean le Terrible et par l'attente des secours qu'on espérait obtenir de la Pologne.
L'inaction forcée de cette époque, qui se répéta à plusieurs reprises, explique comment Démétrius put trouver des loisirs pour caresser ses projets civilisateurs, voire même se permettre des essais scientifiques à Poutivl. L'espoir de régner était inséparable chez lui du désir d'instruire. Il ne cessait de répéter à ses confidents les plus intimes, qu'à peine arrivé à Moscou son premier soin serait d'organiser des écoles, des Collèges et des académies. Les professeurs se recruteraient (piparmi les jésuites, quant aux élèves, pour en avoir immédia- * tement de toutes les classes, on en ferait venir de l'étranger. Ces discours du prince, rapportés au P. Czyrzowski lui inspirèrent la crainte légitime d'être pris au dépourvu, sans pouvoir ni rejeter des offres bienveillantes, ni poser les condi-
tìons nécessaires; il demanda en conséquence une instruction à ses supérieurs, pour régler sur elle sa conduite. En attendant, le sens pratique de Démétrius lui fit comprendre l'avantage qu'il y aurait pour lui et pour les siens à satisfaire son goût prononcé pour les sciences; il résolut de faire quelques tentatives dans ce genre. Une fois entre autres — c'était le 20 avril — il lit appeler les deux jésuites qui l'ac-. compagnaient, et en présence de trois seigneurs russes des plus distingués, il leur manifesta sans détours son ardent désir de se livrer à l'étude. Le plus bel ornement d'un souverain consistait d'après lui surtout en deux choses : dans la connaissance de l'art de la guerre et dans l'étude approfondie des sciences, source de vraie sagesse pour ceux qui les cultivent. Séduit par ces avantages, il était parfaitement résolu à entrer avec courage dans la voie laborieuse des études, et il mettait les jésuites en demeure de lui prêter l'appui des lumières qu'ils avaient mission de répandre toujours et partout. Saisis d'une proposition si inattendue, les jésuites hésitèrent avant de répondre. Les préoccupations de la guerre^ les graves obligations qui pesaient sur Démétrius et, d'un autre côté, la nécessité de commencer les études par les premiers rudiments des langues savantes étaient autant de motifs qui les pressaient de ne pas s'engager dans une voie trop pénible pour ne pas leur inspirer de la crainte sur la persévérance du • royal élève. Ils exposèrent leurs doutes avec la plus entière sincérité, mais tout ce qu'ils obtinrent à force d'instances fut de pouvoir remettre au lendemain la réponse définitive. Lorsque les deux Pères revinrent à l'heure convenue pour exprimer leur consentement et conseiller de sages précautions, Démétrius leur répondit en les priant de commencer immédiatement la première leçon, et s'apercevant que le P. Lawicki avait un volume de Quintilien sous le bras, il le prit entre ses mains, demanda ce qu'il contenait et si tous les préceptes de la rhétorique y étaient exposés. Enfin, ne pou-
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vani maîtriser son ardeur littéraire, il fit signe aux Pères de s'asseoir et présentant le livre au P. Lawicki : «Veuillez lire cet auteur », lui dit-il,« et m'en expliquer quelque chose; je vous écouterai avec plaisir. » Une leçon improvisée sur Quintilien à un élève novice dans les lettres n'avait rien d'attrayant; il y eut donc de nouvelles tergiversations auxquelles on mit un terme en décidant de commun accord que Démétrius suivrait un cours de rhétorique et de philosophie. Toute la besogne devait être partagée entre les deux Pères; le P. Czyrzowski donnerait chaque matin une heure de philosophie; dans la soirée le P. Lawicki consacrerait le même temps à la littérature. Pour rendre impossible l'ombre même d'un soupçon, Démétrius voulut que des seigneurs russes et polonais assistassent à ces exercices scientifiques, et pendant trois jours consécutifs il s'y livra avec ardeur, faisant admirer par ses maîtres la promptitude de son intelligence et la solidité de sa mémoire. Des rumeurs malveillantes le forcèrent bientôt à interrompre ces occupations studieuses, qui passaient aux yeux de plusieurs pour des affaires d'État. L'intention de les reprendre plus tard ne fut jamais exécutée (1).
Les jésuites eurent encore une autre occasion de rendre service à Démétrius. Tourmenté par la fièvre dans les premiers jours de mai, il ne savait trop quel parti prendre dans le manque absolu d'habiles médecins. Les deux religieux, n'écoutant que les inspirations de la charité, lui font parler de la pierre bézoard. Jamais aucune offre ne fut acceptée avec tant de promptitude. Aussitôt une parcelle de bézoard est jetée dans un verre d'eau; entouré des siens à genoux, Démétrius fait le signe de la croix, récite Toraison dominicale et prend sa médecine. Comme il ne tarda pas à être guéri, son premier soin fut de remercier ses docteurs improvisés et son plus grand plaisir d'expliquer aux Moscovites l'efficacité du
(1) Pièces jmt , III, 5.
bézoard. C'est peut-être dans un des entretiens, qui suivirent sa guérison, que Démétrius, revenant toujours sur ses idées favorites, fit observer aux jésuites les avantages qu'ils pourraient retirer de leurs relations avec la Moscovie. La carte à la main, il leur montra qu'ils pourraient désormais faire en un an et par terre le voyage des Indes, qui à cette époque durait par mer bien plus longtemps. D'après un témoignage du P. Cryrzowski, nous savons aussi que Démétrius s'est servi du P. Lawicki au mois de mai pour la rédaction de ses lettres latines au nonce Rangoni et à l'évêque de Cracovie. Ces pièces ne nous sont pas parvenues. On ne connaît que deux lettres de Démétrius, datées de Poutivl. Elles sont du 24 mai; l'une est adressée à Stanislas Mniszech, l'autre à sa femme Sophie; le prince y raconte l'heureux événement de Kromy, dont il sera question dans le chapitre suivant (1).
Les rapports avec Démétrius, les soins prodigués aux soldats polonais, ne faisaient pas oublier aux jésuites que les Moscovites étaient également dignes de leur attention. Ils ne font pas mystère de leurs sympathies pour ce peuple, et laissant parfois libre cours à leurs cœurs d'apôtres, ils souhaitent des ouvriers en grand nombre pour la moisson mûrissante. Les habitants de Poutivl, oò. leur séjour fut plus prolongé, se montrèrent très-accessibles. Dès le principe, ils vinrent souvent visiter les Pères et admirer ce qu'ils trouvaient chez eux de nouveau. La barrette sacerdotale piqua surtout leur curiosité, ils la considéraient en tous sens, la prenaient en main et puis se la mettaient sur la tête. Bientôt les deux jésuites furent connus de toute la ville. Les enfants les montraient du doigt quand ils sortaient et les plus hardis couraient à leur rencontre. Quelques hommes d'un âge mûr pensèrent à tirer des avantages plus solides de ces nouveaux rapports; plusieurs vinrent prier qu'on leur apprît à lire et à écrire, il s'en trouva même un qui, dans son ardeur pour
(1) Collection Roumianzov, II, 87, 88.
rétude, s'offrit de les accompagner jusqu'à Moscou. Parmi les visiteurs, on vit aussi un pope, qui pour être moins assidu par mesure de prudence peut-être, n'en était pas moins ardent dans le désir de s'instruire. Du reste, les jésuites eurent souvent à entendre des plaintes contre les popes, et ils gémissaient en silence de voir un si bon peuple manquer de dignes pasteurs (1).
(1) Ces détails intimes sur la vie de Poutivl sont empruntés aux lettres en panie inédites des Pères Czjrzowski et Lawicki.