EVENEMENTS DE MOSCOU. — SUCCES DE DEMETRIUS
Postnik-Ogarev et Léon Sapieha. — Mort de Boris Godounov. — Pierre BasmanoY passe du côté de Démétrius. — Marche vers Moscou. — Pouchkin et Pleclitcheley à Krasnoê Sélo. — Désordres dans la capitale. — Mort de Théodore Borisovitch et de sa mère.
Depuis rentrée en campagne jusqu'au départ de Poutivl (15 mai 1605), les dépêches de Rangoni ne fournissent pas de détails particuliers sur le théâtre de la guerre. Nous avons exposé plus haut ce que le nonce avait appris directement de Démétrius et de Mniszech sur les premiers succès obtenus en
Russie, les détails qu'il avait communiqués à sa cour èur la mission de Smirnoï-Otrépiev et le résumé de quelques lettres, envoyées à Rome. Dans la suite, lorsque Rangoni se vit privé de renseignements directs, il se contenta de rapporter les différents bruits, qui couraient tantôt sur les victoires, tantôt sur les désastres de Démétrius, et tenaient toutes les âmes en suspens. Il y a cependant encore un fait mentionné à cette époque dans la correspondance diplomatique, qui mérite de fixer l'attention (1).
(1) Les dépêches romaines datées chez Tourgueniev des 21 et 28 janvier 1605 [Hist. Ritssiœ mon., II, 35, 36) se rapportent évidemment à une époque postérieure. On y suppose qu'il y a encore un long intervalle jusqu'à la diète, tandis que la diète de 1605 fut convoquée le 20 janvier. En outre, tant que Démétrius n'était pas entré à Moscou, on ne pouvait songer à y envoyer Alexandre Rangoni. Cet anachronisme n'a jamais été remarqué par les historiens russes qui parlent de ces dépêches.
Dès le 22 janvier, Rangoni avait annoncé la prochaine arrivée d'un envoyé de Boris Godounov (1). Au mois de février, on le vit enfin paraître. Il fut présenté avec les solennités d*usage à la diète, qui siégeait depuis le 20 janvier. Elle ftit plus orageuse que jamais, peu s*en fallut que la discussion ne dégénérât en lutte sanglante. Des harangues virulentes furent dirigées contre la personne même du roi et son projet de mariage avec Tarchiduchesse Constance, sœur de sa défunte épouse, fut jugé sévèrement et condamné sans détours. Zamoyski, vieil athlète des libertés nationales, se distingua entre tous par la hardiesse de son langage (2), qui ne pouvait être tolérée qu'en Pologne. La diète s'occupa aussi de l'affaire de Démétrius et ce fut à cette occasion que Zamoyski la compara à une comédie de Plante et de Térence, n'admettant la possibilité de Terreur que lorsqu'il s'agit de tuer des boucs et des moutons (3). M. Kostomarov ajoute que personne n'eût le courage de parler en faveur de Démétrius. Nous ne pouvons contrôler cette assertion, faute d'indication des sources (4).
Dès qu'il fut en présence des représentants de la nation, Postnik-Ogarev — tel était le nom de l'envoyé moscovite — se plaignit d'abord que les différends nés sur les frontières n'eussent pas encore été réglés à cause de l'absence des juges polonais. Puis il demanda des explications sur les préparatifs militaires de Démétrius; c'était d'après lui un homme de la plus basse extraction, un moine apostat, un arien; les armements qu'il faisait en Pologne au vu et au su de tout le monde impliquaient le consentement tacite du roi, qui avait
(1) Pièces just, y II, 22.
(2) Lubienski^ Opera posthuma^ p. 26, 27. Morawski^ Dzieje narodu polskiego, t. III, p. 188 et suiv.
(3) Les Volumina legum ne donnent pas les procès-verbaux de la diète de 1605. Les notes, recueillies pour nous aux archives du prince Czartorjski, s'accordent avec les fragments publiés dans le premier volume de la Bibliothèque historique russe.
(4) Tempsdes troubles, t. P% p. 165. L'auteur s'appuie sur l'autorité de deux manuscrits, que nous n'avons pas pu consulter.
cependant conclu une trêve avec Boris Godounov; il déclara les Polonais responsables du sang chr^étien qui pourrait couler à cette occasion et ajouta que son maître ne manquerait pas d'en avertir le pape romain, l'empereur et en général tous les princes de la chrétienté. On remarquera ici que Postnik-Ogarev ne parle plus de l'identité de Démétrius avec Grichka Otrépiev. Est-il possible d'admettre,dans l'hypothèse que toute la famille d'Otrépiev était à Moscou entre les mains de Boris, que celui-ci n'ait pas insisté sur un point si important? Quoi qu'il en soit, le chancelier de Lithuanie Léon Sapieha répondit au nom du roi qu'on avait bien envoyé des juges aux frontières, mais que ceux de Moscou n'étant pas arrivés à temps, l'affaire était restée indécise. Quant à la trêve, il constata qu'elle n'était pas rompue parce que le roi n'était pas solidaire des mesures prises par de simples particuliers, que du reste Démétrius se servait surtout des Cosaques Zaporogues, dont on ne parvenait pas à modérer les ardeurs belliqueuses. Ces réponses évasives de Sapieha indiquent assez clairement qu'il ne voulait pas entrer en matière. Démétrius avait déjà franchi la frontière, la Pologne tenait à conserver sa liberté d'action (1).
Mais le grand événement des premiers mois de l'année 1605 se passa à Moscou. Un bruit funeste vint tout à coup remplir d'effroi les partisans de Godounov; le 19 avril, pendant une audience d'ambassadeurs étrangers, il fut surpris par une hémorragie, le sang se mit à couler en abondance de la bouche, des narines et des oreilles, il tomba à la renverse de son trône et succomba en peu d'heures aux progrès rapides du mal, qu'aucun remède ne put arrêter; à peine le patriarche eut-il le temps de lui administrer les derniers sacrements et de le revêtir, selon l'usage de Tépoque, de l'habit religieux en lui imposant le nom de Bogolèpe. La mort de Boris fut-elle naturelle ou violente? Cette question restera toujours sans
(1) Pièces just., II, 24.
réponse pour la postérité. Les sources contemporaines rapportent bien que le mot de poison vola de bouche en bouche, mais elles ne fournissent pas d'arguments péremptoires. Rien du reste n'oblige Thistorien de recourir à l'hypothèse du suicide. Les terribles malheurs qui l'un après l'autre accablèrent Godounov, les fortes émotions qu'il dut ressentir à leur suite ont pu facilement ébranler son organisme et le précipiter dans la tombe. Dès qu'il eût fermé les yeux, on se hâta de faire prêter au peuple le serment de fidélité à son fils Théodore et à sa veuve Marie. Le nom de celleci rappelait les orgies de l'opritchina, dont son père Maluta- Skouratov avait été un des héros; Théodore Borisovitch n'avait eu encore ni l'occasion, ni le temps de mériter les symps^thies populaires. Privé d'appuis de ce côté, le nouveau tsar comptait sur un seul homme pour le soutenir; cet homme, qui par ses victoires était devenu le maître de la situation, vint à lui manquer : Pierre Basmanov passa dans le camp de Démétrius.
Voici comment ce fait est rapporté dans nos sources (1). Après la défense aussi vigoureuse' que brillante de Novgorod de Sévérie, Basmanov avait été appelé à Moscou et chargé, à Pavénement du nouveau tsar Théodore, de faire prêter serment au gros de l'armée qui assiégeait Kromy. La mission était délicate. Il s'agissait de maintenir dans le devoir ceux qui formaient le dernier rempart de la royauté et dont la cour avait de bons motifs de. suspecter la fidélité. Une partie de ces soldats était déjà gagnée à Démétrius; de concert avec les habitants de Kromy, ils avaient pris la fuite dans une rencontre sous les murs de la ville et abandonné leurs compagnons d'armes à la merci des assiégés, qui avaient tenté
(1) Lettre inédite de P. Lawicki, datée de Toula, 15 juin 1605. Bare22o Barezzi semble Favoir eue sous les yeux. Voir Discours merveilleux de la conquesti faite par le jeune Démétrius, édition du prince Galitzin, c. xi.
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une sortie. Zaporski eut recours à un stratagème pour ébranler ceux qui restaient encore fidèles. Un courrier, muni de lettres, reçut Tordre de se porter commepar méprise jusqu'aux avant-postes de l'armée ennemie. On l'y arrête, on ouvre ses dépêches et on lit avec effroi que quarante mille lances polonaises s'approchent de Kromy à marches forcées, que la bataille est fixée pour le lendemain et que l'inégalité des forces promet à Démétrius une facile victoire. Soumis à la torture, qu'on savait autrefois appliquer si cruellement, le courrier donne les mêmes renseignements au milieu des plus vives douleurs. Ces bruits alarmants se répandent parmi les soldats, leur courage en est ébranlé, et lorsqu'ils se trouvent le lendemain en face des troupes de Démétrius, rangées de manière à les faire paraître plus nombreuses qu'elles ne l'étaient, leur terreur s'accroît singulièrement. Mais le signal de la défection presque générale fut donné par celui qui avait mission de la prévenir et de l'empêcher. Le combat était à peine engagé, que Basmanov, suivi de quelques milliers de soldata, s'avance vers Démétrius, proclame héritier légitime du trône de Moscou celui qu'il avait traité naguère d'usurpateur, et oubliant les injures dont il l'avait accablé, baise la croix en témoignage de sa fidélité. La plus grande partie de l'armée suivit l'exemple de son chef et trois députés vinrent au nom de tous faire acte de soumission à Démétrius. Comme première preuve de leur sincérité, ils amenèrent quelques jours après Jean Godounov, un de leurs principaux chefs, qui avait tenté d'échapper par la fuite à la cruelle nécessité de se rendre. On le jeta en prison à Poutivl à cause de sa fidélité envers le tsar Théodore Borisovitch.
Dès ce moment Démétrius put se considérer comme maître de la situation. Le gros de l'armée, que Boris avait eu tant de peine à rassembler et dans laquelle Théodore mettait tout son espoir, était de son côté de même que le capitaine le plus habile, le plus vaillant et le plus renommé. L'opinion
populaire se montrait de jour en jour plus sympathique à la suite des proclamations qu'il répandait dans le pays ; des avis secrets et nombreux annonçaient même que Moscou n'attendait que son apparition pour se déclarer ouvertement en sa faveur. Il n'y avait donc pas de temps à perdre. Il fallait se mettre en marche et se diriger vers la capitale pour y briser le simulacre de résistance qu'elle pourrait encore opposer, si Théodore parvenait à en rallier les habitants à sa cause. Ce plan fut exécuté.
Le 15 mai Démétrius quitta Poutivl et passant par Rylsk s'en vint à Kromy, forteresse dont le nom restera à jamais célèbre dans l'histoire de cette époque. Le P. Lawicki ne pouvait se lasser d'admirer le camp fortifié, qui avait été occupé par l'armée de Boris sous les murs mêmes de Kromy (1). Ses soixante-dix canons lui fournissaient des moyens d'attaque formidables et ses tentes vastes et nombreuses offraient aux soldats un refuge assuré et commode. Kromy avec ses récentes fortifications offrait un témoignage éclatant du génie militaire de Koréla et de l'ardeur des habitants à se défendre. Ils avaient épuisé tous les moyens pour rendre la petite forteresse imprenable; deux profonds ravins en défendaient l'accès et permettaient aux assiégés de lancer leurs flèches sans être atteints par l'ennemi. Le second ravin était le dernier retranchement de Kromy; c'est là que les Cosaques et les Kromiens s'abritaient dans leurs galeries souterraines, résolus de disputer pas à pas le terrain à l'ennemi et de mourir plutôt que de se rendre. La défection de Basmanov prévint cette .boucherie.
De Kromy jusqu'à Moscou la marche de Démétrius fut un vrai triomphe. Orel, Toula, Serpouhov furent ses trois principales étapes. Le peuple, voïévodes en tête, venait partout à la rencontre de Démétrius avec le pain et le sel; de joyeuses acclamations le saluaient comme Théritier légitime du trône ;
(1) Lettre inédite du P. Lawicki, datée de Toula, 15 juin 1605.
les Russes semblaient rendus à une vie nouvelle après avoir retrouvé le fils de leurs anciens tsars.
A Orel, les jésuites épuisés de fatigue et surpris par la fièvre furent obligés de s'arrêter. Ils ne rejoignirent Démé* trius qu'à Toula, oïl il leur témoigna sa joie de les voir rendus à leur travaux en pleine santé, et leur adressa les paroles restées célèbres, qui constataient l'accomplissement de leurs prévisions. Les victoires avaient succédé aux désastres, la marche prospère des événements donnait gain de cause à ceux qui n'avaient pas désespéré dans les moments critiques. Mais les deux aumôniers n'eurent pas de loisirs pour se livrer à la contemplation du passé, ils trouvèrent à Toula six cents Polonais, qui avaient été faits prisonniers pen* dant les guerres contre Etienne Batori, et réclamaient leurs soins spirituels.
Démétrius sut profiter à son avantage des circonstances favorables dans lesquelles il se trouvait. Dès le II juin, il envoyait des lettres jusqu'en Sibérie pour annoncer son avènement au trône et assurer de sa bienveillance ceux qui montreraient du zèle pour sa cause. Il existe aussi une formule de serment datée du 11 juin, par laquelle les Russes s'engageaient à servir fidèlement le tsar Démétrius Ivanovitch et sa mère Marie Théodorovna. Les boyars et les employés y ajoutaient encore des promesses spéciales (1).
La renommée de ces faciles triomphes, devançant Démétrius, pénétra bien vite jusque dans la capitale, où de graves événements se passèrent. La défense héroïque de Kromy, la démarche inattendue de Basmanov, l'enthousiasme, qui se manifestait partout pour Démétrius, avaient provoqué l'agitation et l'incertitude parmi les Moscovites. Le peuple demandait à être renseigné sur un point, qui le touchait de si près et l'intéressait si vivement. Les assurances des boyars, celles mêmes de Basile Schoujski, qui prétendait avoir enterré de
(1) Collection RoumianzoVj II, 200, 201, 202.
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ses mains le fils de Jean IV à Ouglitch, ne suffisaient plus pour dissiper les doutes, qui allaient toujours croissant à mesure que la ville se remplissait de fuyards, disposés à reconnaître pour souverain le favori de la victoire. Le nouveau gouvernement resta fidèle à l'ancienne politique de Boris : on prit des mesures de rigueur contre les partisans de Démétrius, il y eut même des exécutions capitales. C'était méconnaître la situation. La voix populaire ne pouvait pas être étou£fée dans le sang par un tsar sans armée, qui n'avait plus la confiance de ses sujets. Une seule voie de salut pouvait être tentée avec quelque espoir de succès : la veuve de Jean IV vivait encore, on pouvait invoquer son écrasant témoignage et lui faire déclarer solennellement que son fils n'existait plus. Est-ce oubli ou erreur? est-ce crainte de représailles de la part d'une femme condamnée par force au couvent? le fait est qu'on n'eut pas recours à ce moyen. Cependant on se vit obligé de mettre la ville en état de siège vers la fin <fu mois de mai, car on ne pouvait plus douter de la marche de Démétrius sur Moscou. liCS préparatifs militaires se firent sans enthousiasme et les étrangers, qui se trouvaient dans la capitale, commencèrent à redouter une émeute.
Sur ces entrefaites, c'est-à-dire dans les premiers jours de juin, deux députés de Démétrius, Pouchkinet Plechtcheïev, vinrent à Krasnoë Sélo haranguer le peuple en faveur du prince. Us furent bien accueillis par la foule, portés comme en triomphe à Moscou, où le tocsin rassembla bientôt de nombreux auditeurs autour du Lobnoë Miesto. Les partisans de Théodore étaient débordés, leur résistance ne comptait plus et maigre leurs efforts la proclamation de Démétrius fut communiquée au peuple séance tenante. Cette pièce est remarquable (1).
Elle est adressée aux princes Théodore Mstislavi^ki, Basile (1) Actes de l*expédUion avchéographique, II, 89;
et Démétrius Schoujski, aux boyars, aux marchands et au peuple. Après avoir rappelé le serment prêté à Jean IV, ainsi qu'à toute sa postérité, le prince y raconte son histoire sans entrer toutefois dans les détails, qui auraient été pour nous un vrai trésor. Exilé à Ouglitch, victime des plus mauvais traitements, il a été soustrait par la Providence aux assassins, qui voulaient le perdre. Tandis qu'il vivait ainsi dans l'obscurité, le bruit de sa mort fut répandu dans tout le pays. Il prometà plusieurs reprises la plus complète amnistie en faveur de ceux qui avaient porté les armes contre lui; tsar chrétien, comme il est, il sait faire la part de la bonne foi égarée et de Tignorance non coupable. Vient ensuite le récit de ses succès militaires. Son armée est si formidable, qu'il a refusé le secours des Tartares Nogaïs, confinés par ses ordres dans les environs de Tsarév. Cette manière d'agir est mise en regard avec la cruauté de ses rivaux sur le trône, qui ont mis la Sévérie à feu et à sang, massacré sans pitié de prétendus rebelles. La proclamation se termine par un dernier appel à la soumission ; la refuser, c'est assumer la plus ter» rible responsabilité devant le tribunal de Dieu et s'exposer à la colère du tsar.
Dans les conditions, où se trouvait Moscou, il n'en fallait pas tant pour amener une explosion. Sous la double impression des promesses et des menaces de Démétrius, la foule s'agite, des bruits confus retentissent de toutes parts, on veut à tout prix savoir ce qui en est. Au dire de quelques écrivains étrangers, Basile Schoujski vint attester publiquement que le fils de Jean IV avait été sauvé à Ouglitch, et que le fils d'un pope avait été tué à sa place (1). Ce fut le signal de l'émeute. On se précipite sur le Kremlin ; Marie Grégorievna, veuve de Boris, son fils Théodore, sa flUe Xénie sont transportés violemment dans Tancienne maison de Godounov et
(1) Voir les citations dans M. Kostomarov : Temps des trimbles^ 1. 1•^ p. 204.
gardés à vue. Les Sabourovs, les Véliamiiiovs, leurs parents, sont aussi emprisonnés. Au milieu de ces désordres, la nature fait valoir ses droits. Le génie slave a eu de tout temps certaines affinités avec Talcool, on savait que les caves des tsars étaient bien fournies d'hydromel et de vins, c'est là qu'on voulait cueillir les premiers fruits de l'émeute en faveur de Démétrius. Le boyar Bogdan Bielski retint la populace, sauvegarda la propriété inviolable des tsars et désigna au pillage le quartier des étrangers. Des -scènes horribles s'y passèrent : on brisait les portes des maisons pour les dévaster, on emmenait les chevaux et les bêtes. Les orgies succédaient aux rapines; de copieuses libations se faisaient autour des tonneaux défoncés, et les verres étaient remplacés par des cuillers, des bonnets, voire même par des bottes. Bientôt Moscou aviné s'endormit d'un sommeil honteux. S'il faut en croire l'agent anglais Smithes, une centaine de personnes ne se l'éveilla plus (1).
L'impulsion était donnée. Les événements continuèrent à marcher dans le même sens. Grand nombre de boyars allèrent Jusqu'à Toula offrir leurs hommages à Démétrius au nom des Moscovites et lui prêter serment de fidélité entre les mains d'Ignace, archevêque de Riazan. Mais ce qui contribua le plus à aplanir la voie du trône au nouveau prince, ce fut la mort de la tsarine Marie Grégorievna et du jeune tsar Théodore. Les historiens postérieurs ont élevé à ce sujet de graves accusations contre Démétrius. La critique impartiale doit reconnaître que l'opinion, qui le rend solidaire d'un double meurtre, s'appuie uniquement sur l'opportunité de la mort de rivaux incommodes et non sur des témoignages sans appel : l'histoire contemporaine ne nous a rien légué de parfaitement décisif sur ce point; nos sources ne mentionnent qu'en passant le bruit, répandu parmi les Polonais, d'après
(1) Thomas Smithes : Voyage and enUriainement in Russia. London, 1606, 36.
lequel Marie Grégorievnase serait empoisonnée elle-même et aurait fait prendre du poison à son fils et à sa flUe, Théodore y succomba, Xénie fut sauvée par les médecins. Les conséquences de ce fait n'en furent pas moins favorables à Démétrius, car to u te idée de résistance fut complètement abandonn ée dès que la nouvelle funèbre se fut répandue dans la ville. Un courant irrésistible s'empare des esprits, on ne songe plus qu'à recevoir dignement le tsar qui s'approche non pas en vainqueur, mais en vrai père du peuple, avec le double prestige du malheur noblement supporté et d'une fortune inouïe dans l'histoire (1).
(1) Les destinées merveilleuses de Démétrius ont tente plus d'une fois la veine des poètes de premier ordre. Qu'il suffise de nommer Pouchkin et Schiller. Le célèbre décabriste Lounin, qui s'est converti plus tard à la foi catholique, a composé sur le même sujet un roman qui du reste n'a jamais vu le jour. Voir Archives russes^ mai 1877, p. 55.