CHAPITRE VI
DÉMÊTRIUS A MOSCOU
Entrée de Dêmétrius à Moscou. — Enthousiasme général. — Rome demande au nonce Rangoni des renseignements ultérieurs sur Dêmétrius. — > Dépêche chiffrée du cardinal Valenti. — Sincérité de la politique romaine. — Changement de conduite de Dêmétrius. — Pieux désirs des jésuites. — > Leurs renseignements sur les Moscovites.
Le 30 juin 1605, Moscou offrait le spectacle d'une activité fébrile. La journée était splendide. Le soleil versait à grands flots ses rayons sur l'antique capitale des tsars ; les murs du Kremlin resplendissaient de blancheur, tandis que les coupoles dorées des églises rivalisaient d'éclat avec les flèches et les clochers d'étain ou d'argent. A de rares intervalles des nuages de sinistre augure présageaient par leurs ombres la catastrophe qui devait un an plus tard revêtir d'un crêpe funèbre la joyeuse capitale. Ces funestes prévisions ne troublaient pas encore les Moscovites, qui parés de leurs habits de fête, s'écoulaient en foule par les portes de la cité à la rencontre de leur beau soleil j du bien-aimé tsar Dmitri Ivanovitch. Mais voilà que toutes les cloches s'ébranlent à coups redoublés, leur voix métallique résonne au loin dans les airs. Un frémissement d'émotion s'empare de la foule : c'est le tsar avec son magniflque cortège, qui s'approche. Sept cents Polonais, revêtus de brillantes armures, ouvrent la marche ; ils sont
suivis par les streltzys à la fière et .martiale tenue, qui défilent deux à deux dans un ordre parfait, escortant les pompeux carrosses attelés de six chevaux et confiés à leur garde. Des écuyers viennent après conduisant à la main des chevaux de race richement caparaçonnés. Précédée de tambours et de trompettes, la nombreuse cavalerie moscovite s'avance ensuite; enfin on voit paraître le clergé russe dans ses beaux ornements de coupe byzantine : il porte deux petites bannières carrées, des images de la sainte Vierge et de saint Nicolas, des livres de l'Évangile et quatre petits bâtons en or, devant Ignace (1), élu par Démétrius pour succéder à Job, créature et partisan de Boris. Mais celui qui attire l'attention générale et provoque des cris répétés d'enthousiasme, c'est Démétrius lui-même, qui s'avance lentement, revêtu d'un habit somptueux, ayant au cou un collier étincelant (2), entouré des principaux boyars et saluant le peuple avec une aimable dignité. Il se dirige tout droit vers l'église de la Sainte-Vierge, d'où il se rend à celle de l'archange Saint-Michel, sépulture traditionnelle des grands-ducs de Moscou. Ayant appris que Boris Godounov repose parmi eux, il cède à une inspiration de la douleur filiale sur la tombe même de Jean IV et ordonne que le cadavre du célèbre parvenu soit éloigné de l'enceinte réservée aux cendres des tsars et enterré hors du Kremlin. Ainsi disparurent les dernières traces de la puissance éphémère de Godounov. Après avoir visité une autre église de la Sainte-Vierge, Démétrius se rend au château,
(1) Ignace était d'origine grecque. Naguère pasteur de Chypre, il vint en Russie avec le patriarche d'Antioche et fut promu à la dignité d'archevêque de Riazan. Démétrius le nomma patriarche à la place de Job, qui fut exilé de Moscou. A Tavénement de Schoujski, Ignace se réfugia dans le camp d'un aventurier, qui se faisait passer pour le vrai Démétrius et entretenait la guerre civile en Russie. Après la défaite de son nouveau maître il passa du côté des Polonais et embrassa plus tard l'union. Loin de le reconnaître pour patriarche de leur Eglise, les Russes le tiennent pour intrus.
(2) Les contemporains évaluaient ce collier à 15,000 écus.
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évitant à dessein de passer devant la maison de Boris qu'il ordonne de démolir sur-le-champ (1).
Cependant le bruit des succès faciles de Démétrius était parvenu à Rome dès les premiers jours de juin. L'enthousiasme universel des Russes, Tempressement des provinces, des villes, des simples hameaux à reconnaître Démétrius étaient pour les étrangers autant de preuves convaincantes que c'était bien l'héritier légitime du trône qui rentrait dans le domaine de ses pères et non pas un aventurier hardi, que l'aveugle fortune imposait à un peuple plus aveugle encore.
Non content de ces vagues rumeurs, le Saint-Siège voulut être renseigné d'une manière plus exacte sur les victoires de Démétrius et sur la manière dont il les avait obtenues. Il était, en effet, souverainement important d'avoir des données tout à fait authentiques pour régler la conduite à tenir envers l'heureux conquérant. La chaire de saint Pierre était en ce moment occupée par Paul V, issu de l'illustre famille des Borghèses, que nous verrons rester toujours fidèle à la prudente politique adoptée par Clément VIII dans les affaires moscovites (2). En conséquence des ordres pontificaux, dès le
(1) Lettre du P. Lawickidu 8 août lôOo, publiée par Ciampi, Bibliografia critica^ p. 227.
(2) Le successeur immédiat de Clément VIII fut Léon XI, qui n'occupa le siège apostolique que vingt-sept jours. Le cardinal Borghése, naguère nonce en Espagne, fut élu après lui en 1605 et prit le nom de Paul V. Il soutint avec courage les droits du Saint-Siège contre les empiétements de la répubUque de Venise; ce grave différend fut terminé en 1607. Sur sa demande, le parlement de Paris retira l'arrêt lancé contre le livre de Suarez et condamna celui de Richer. Il mit fin aux travaux de la congrégation de Auxiliis et dirigea avec prudence raflfaire de Galilée. Ses préoccupations spéciales se portèrent toujours sur la propagation de la foi, sur les missions étrangères et sur les ordres religieux. Rome lui est redevable de VAcqua Paola^ du frontispice de la Basilique Vaticane, du palais de Monte Cavallo. Paul V se distingua par la grandeur de ses vues, par la fermeté de sa conduite aussi bien que par sa piété sincère. Il ne passa aucun jour de son pontificat sans dire la sainte messe malgré ses infirmités et l'embarras des affaires,
4 juin, le nonce Rangoni, qui jusqu'à présent avait surtout insisté sur les dispositions religieuses de Démétrius, est mis en demeure de renseigner sa cour plus amplement sur tout ce qui regarde le pieux néophyte (1). Quelques jours après, le 18 juin, le cardinal Valenti écrivait de sa propre main au nonce de Pologne : « Plus la relation de cette affaire sera exacte et complète, plus elle sera agréable à Sa Sainteté; que Votre Grandeur n'oublie pas non plus de dire quelle est l'opinion de Sa Majesté là-dessus et ce qu'en pensent les autres (2). »
Le 16 juillet Valenti adressait de nouveau une dépêche à Rangoni, mais cette fois chiffrée et conçue en ces termes : « La nouvelle de la mort du grand-duc de Moscovie et les succès de Démétrius donnent occasion d'espérer des choses plus grandes, puisque celui-ci est catholique, comme l'écrit Votre Grandeur; c'est pour cela qu'il tarde toujours à Sa Sainteté de savoir l'issue de cette affaire; et comme elle est persuadée, d'une part, qu'avec votre intelligence habituelle vous nous tiendrez au courant de tout ce qui arrivera, de même elle vous charge de penser à ce qu'il y aurait à faire, dans le cas où Démétrius restât libre souverain de tout ce pays, pour le confirmer dans la foi catholique et pour le conserver bien affectionné au Saint-Siège (3). »
Rangoni ne faillit pas à son devoir. Dès le 23 juin, il avait annoncé qu'on attendait de jour en jour l'ambassadeur de Démétrius, que Sigismond n'avait pas voulu recevoir au commencement de l'année par égard pour Godounov et qu'il était disposé à admettre à sa cour lorsqu'il y serait présenté par le palatin Mniszech. On peut voir dans la collection Roumianzov la patente royale du 24 mai, qui se rapporte à
(1) Dépêche inédite adressée de Rome à Claude Rangoni le 4 juin
(2) Dépêche inédite du 18 juin 1605.
(3) Voirie texte italien aux Pièces just.^ II, 27,
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cette affaire (1). C'était en quelque sorte reconnaître officiellement Démétrius, et poser un antécédent, qui aux yeux [de Rome ne manquait pas d'importance. Plus tard Rangoni envoya à sa cour «la relation complète et exacte, » que Valenti lui avait demandée au nom du Pape. Ce précieux document aurait sans nul doute jeté une vive lumière sur les questions qui nous occupent; malheureusement il a échappé jusqu'ici aux plus opiniâtres recherches. Il est certain toutefois qu'il a été expédié à Rome et mis sous les yeux du Saint-Père, car une dépêche de Valenti du 23 juillet exprime à ce sujet la satisfaction de Paul V ainsi que ses remercîments (2).
Malgré ces lacunes, nous pouvons à bon droit inférer ici une conclusion, qui se dégage de nos prémisses avec la dernière évidence et renverse la thèse favorite que les historiens aux idées préconçues soutiennent souvent avec des insinuations et jamais avec des preuves. Cette conclusion la voici : Rome laissait aux événements leur libre cours et ne dirigeait pas les actions de Démétrius, bien qu'elle suivît d'un œil attentif les phases diverses de ce remarquable incident avec l'intention bien avouée de le faire servir au triomphe de la religion. S'obstiner à lui en faire un reproche, c'est méconnaître la nature même du zèle apostolique pour la diffusion de la vérité. On voit en outre que le plan machiavélique, attribué aux papes, d'avoir soudoyé sciemment un usurpateur n'a jamais existé. Rome n'avait qu'une seule chose en vue : c'était de faire participer la Russie à tous les bienfaits de la vraie religion et de la civilisation chrétienne, dès qu'un souverain catholique serait à la tête de ce vaste empire. La dépêche romaine du 16 juillet 1605 en est une preuve irréfragable. Adressée à celui qui tenait entre les mains tous les fils de
(1) Collection RoumianzoVy II, 195.
(2) HisL Russiœ mon., II, xxxix.
raflfaire et soustraite à la connaissance des profanes par une écriture de convention, elle nous permet de surprendre la pensée intime de Rome. On a vu quel en était le point culminant : confirmer Démétrius dans la foi catholique et le conserver bien affectionné au Saint-Siège.
Telles étaient donc à cette époque les dispositions de la cour de Rome à Tendroit de Démétrius. Celui-ci, de son côté, devait avoir la conscience des avantages que ses rapides et brillants succès ne pouvaient manquer de lui procurer. Impossible de contrôler la marche de ses idées durant cette période d'après ses propres lettres, car après avoir renseigné Rangonî sur la fortune de ses armes au début de la campagne, il semble, jusqu'après son entrée à Moscou, n'avoir écrit que rarement soit au nonce soit au Pape. Du moins Rangoni ne mentionne-t-il qu'une seule fois, le 26 février, avoir reçu des lettres du prince, datées du 15 janvier; le contenu n'en est pas indiqué. Les brefs pontificaux, dont la réception est constatée dans l'itinéraire de Démétrius, nous sont également inconnus.
A en juger cependant d'après les renseignements des deux jésuites, aumôniers de l'armée polonaise, le zèle ardent du néophyte semble se refroidir peu à peu au contact des plans grandioses du futur souverain, jaloux de civiliser son pays sans compromettre son trône par l'aveu de la religion qu'il professe.
En effet, tant que Démétrius fut en Pologne, ses lettres portaient une empreinte exclusivement religieuse, et il semblait y tenir à avoir des rapports directs avec les jésuites. A peine entré en campagne, soit prudence, soit tiédeur, soit enfin préoccupation militaire, il crut devoir modifier sa conduite. La seule lettre de Démétrius à Rangoni, qui date de cette époque et que nous avons citée plus haut, est consacrée tout entière à ses espérances de succès. En même temps, ses entrevues avec les jésuites, toujours pleines de cordialité, deve-
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naieiit de plus en plus rares. Il recourait à une tierce personne pour exprimer ses regrets de n'avoir pas les allures aussi libres qu'il voudrait, de s'astreindre à une réserve imposée par la surveillance soupçonneuse des Moscovites, assurant toutefois que ses dispositions pour la vraie foi ne changeraient jamais. Lors même qu'il admettait les jésuites en sa présence, il leur parlait bien des intérêts de la religion, mais en s'attachant surtout au point de vue de la civilisation du peuple et de la diffusion de la science. Les jésuites n'eurent aucune peine à comprendre leur position et à régler leur conduite d'après les circonstances. Absorbés par les soins du ministère spirituel auprès des soldats polonais, ils se tinrent constamment à l'écart, ne refusant jamais les services qu'on leur demandait. Quant à l'avenir, ils désiraient ardemment et demandaient à Dieu de consacrer leurs travaux et de sacrifier leur vie au salut éternel des Moscovites. Leur amour envers ce peuple s'accroît à mesure qu'ils apprennent à le connaître de plus près et qu'ils s'aperçoivent de l'abandon dans lequel il se trouve. Telle était l'ignorance en matière religieuse parmi les Russes de cette époque que l'oraison dominicale était à peine connue des boyars, tandis que la religion des petites gens se réduisait à des pratiques extérieures. Mais la Providence veillait sur ce peuple, qui avait traversé tant d'épreuves, marchant vers de glorieuses destinées. Il y avait dans bien des cœurs un profond sentiment de piété; tous en général se glorifiaient d'être chrétiens et professaient ouvertement leur amour pour la religion, leur haine pour l'impiété. Telle était même leur bonne foi sous ce rapport qu'ils renonçaient facilement aux préjugés dont ils parvenaient à saisir l'inanité. Ainsi, s'apercevant que les jésuites vénéraient les images et qu'ils tenaient en honneur les cérémonies du culte, ils se persuadaient peu à peu que ces Latins si méprisés étaient de vrais disciples du Christ et ne craignaient pas de les aborder avec confiance. Les jésuites, de leur côté, rendaient justice à leur excellent naturel et re-
grettaient de les voir privés de l'instruction nécessaire pour comprendre et pratiquer dignement la religion (1.)
(1) Tous ces détails sont empruntés aux lettres en partie inédites des PP. Czyrzowski etLawicki.