COURONNEMENT DE DEMETRIUS
Affaire de Schoujski. — Retour de la tsarine Marie à Moscou. — Sa première entrevue avec Démétrius. ^Couronnement de celui-ci. — Discours polonais du P. Nicolas Czyrzowski. — Banquet du couronnement. — Assurances de Démétrius aux jésuites. — Correspondance avec Rome. — Lettre de Paul V. — Louis Pratissoli, chapelain du nonce, envoyé à Moscou. — Résumé de la lettre de Claude Rangoni.
Aux fatigues de la campagne succédèrent après le triomphe des fêtes brillantes. Un grave incident se place entre ces deux époques : la condamnation de Schoujski. D'après les sources contemporaines le principal chef d'accusation contre ce boyar aurait été le bruit répandu par lui et par ses partisans, que Démétrius n'était pas le vrai fils de Jean IV, mais l'apostat Grichka Otrépiev. On raconte qu'à cette occasion le nouveau tsar convoqua tout exprès un sobor national, auquel il remit l'examen de sa cause. Basile Schoujski fut condamné à la peine capitale par les représentants du peuple et gracié par Démétrius au moment oïl le bourreau allait le frapper de sa hache.
Nos sources ne sont pas aussi explicites sur les rumeurs malveillantes excitées par Schoujski. Dans une lettre datée de Moscou, du 14 juillet 1605, le P. Lawicki se contente d'indiquer qu'il fit courir d^indignes calomnies, celle entre autres que Démétrius avait l'intention de détruire toutes les églises
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de Moscou. Le tsar en fit justice dans une assemblée nombreuse en présence du clergé. Là-dessus suivit la condamnation du coupable et le 10 juillet Schoujski fut arraché aux étreintes de la mort (1). Ces deux versions peuvent être facilement conciliées, car les termes assez vagues du P. Lawicki n'excluent aucun genre de bruits fâcheux. Ce qui ressort avec certitude des deux récits combinés, c'est que dans sa tentative d'opposition Schoujski a été abandonné par les Moscovites et qu'il dut son salut uniquement à Démétrius. Sous les auspices de cet acte de clémence, qui devait paraître un singulier phénomène dans une capitale habituée aux cruautés de Jean IV et aux proscriptions de Boris, Démétrius songea à donner à son règne la double consécration de la piété filiale et de la religion. Il lui tardait de ceindre sa tête, sanctifiée par les onctions royales, de la couronne de Monomaque et de serrer dans ses bras celle qu'il appelait sa mère.
La septième et dernière femme légitime de Jean IV, la tsarine Marie ThéodorovnaNaghi(2), passait les tristes jours de son veuvage loin de Moscou, dans un monastère où on lui faisait expier sa prétendue négligence vis-à-vis de son fils,
(1) Le P. Lawicki s'exprime ainsi : « Unus de Suisciis, qui licet admissus esset in gratiam Ser"**, Ser°»® jam regnanti ot sedenti in solio minime parcit, sed et Princîpem in multis calumniatur. Calumnia inter alias erat, quod ecclesias demoliri omnes Moscoviticàs statuent Prînceps, sed hanc ut falsam in maximo consessu Senatorum etiam spiritualium cumcaoteris aliis refellit Princeps; apud qnos et nos cum milite Polono uti religionis Moscoviticae adversarii accusabamur. Sed Serenìssimo eamDominus auctoritatem et sapientiam donavit ut totum senatum ingenuosa refutatione mendaciorum in sui amorem rapuerit. Itaque Senatus reum capîtis Suiscium inclamat, Princeps ut grandem adversarium approbat plectendum. Postridie igitur videlicet 10 julii e medio toUì debuit, jamque securis cervici apposita fuit; interea clemens Princeps nuntium, qui prohiberet ictum, mittit. »
(2) Voir dans Novikov (Ancienne bibliothèque, t. XIII, p. 112), la description des noces de Jean IV avec Marie Naghi. L'Eglise grecque ne permet pas les quatrièmes noces, mais le tsar avait trouvé des évêques complaisants, qui lui donnaient sous ce rapport plus de Ubei*té.
qui avait péri sous ses yeux d'après la version officielle. La vie des femmes russes était anciennement plus que monotone. Elles subissaient dans sa double rigueur le fameux dilemme du comte Joseph de Maistre : non-seulement on leur donnait les quatre Évangiles, mais on les retenait entre quatre murs, et elles se voyaient condamnées par une réminiscence orientale à mener une vie parfaitement isolée au milieu même de la société. Les usages des couvents renchérissaient encore sur ces réserves, dont la tsarine devait mieux que toute autre sentir l'inconvénient, d'autant plus que le silence de sa retraite n'était troublé que par les tracasseries de Boris. Des scènes violentes se passèrent, au dire de quelques annalistes, entre le parvenu épouvanté par l'apparition de Démétrius et la veuve du tsar. L'histoire n'a pas conservé là-dessus de preuves tout à fait authentiques, mais ce qui frappe à première vue, c'est que Boris, si empressé à recourir au patriarche Job, n'ait jamais invoqué le témoignage de la mère contre celui qui n'était à ses yeux que le moine apostat Grichka Otrépiev. Théodore Borisovitch, comme on l'a vu, observa plus tard les mêmes réserves. L'autorité maternelle était donc encore en-dehors de la question, et Démétrius sut en tirer parti pour sa cause; la voix de la mère était appelée à exercer une influence décisive par la nature même des doutes agités ainsi que par l'extrême vénération dont l'entouraient les Moscovites d'ancienne roche. La première entrevue de Démétrius avec la tsarine Marie, appelée en religion Marthe, a été racontée diversement par les historiens. Nous n'avons pas trouvé de preuves solides en faveur de ceux qui accusent Démétrius d'intrigues secrètes pour engager Marie Théodorovna à le reconnaître pour son vrai fils et qui attribuent à des promesses et à des menaces les bons rapports qui s'établirent entre eux. D'après nos sources rien de semblable n'eut lieu. Dès qu'ils furent en présence l'un de l'autre, le 28 juillet 1605, la mère et le fils fondirent en larmes; ils semblaient
tous les deux rendus à une vie nouvelle, et la sincérité de leur joie, la tendresse de leurs embrassements dissipèrent jusqu'à l'ombre du doute dans Tâme des nombreux spectateurs qui les entouraient (1). L'émotion s'empara de la foule lorsqu'on vit ensuite Démétrius, à pied et tête nue, rftarcher pendant quelque temps à côté du carrosse de la tsarine, et après l'avoir devancée achevai, venir de nouveau à sa rencontre aux portes mêmes de Moscou. Il semblait à tous que la piété filiale pouvait seule inspirer des attentions si délicates. Aussi l'impression qu'en emporta le peuple fut tout à fait favorable à Démétrius, qui songea aussitôt à la maintenir par les égards ostensibles dont il fut toujours prodigue envers sa mère. Des appartements magnifiques lui furent préparés au couvent de Voznesensk, de nombreux serviteurs furent mis sous ses ordres, et chaque jour Démétrius se rendait publiquement auprès d'elle à la grande approbation des Moscovites.
Trois jours après l'arrivée de la tsarine douairière, le 31 juillet 1605, Démétrius fut couronné. On avait accéléré dans ce but la consécration patriarcale dlgnace, successeur élu de Job, afin qu'il pût paraître dans tout l'éclat de ses hautes fonctions à cette cérémonie d'un caractère essentiellement religieux. M. Kostomarov a recueilli là-dessus d'intéressants détails (2), nous nous bornerons à rendre fidèlement le récit assez laconique d'un témoin oculaire (3). L'église de la
(l)Le P. Lawicki raconte ainsi celte entrevue : « Ad hanc tantam lœtitiam desiderabatur serenissimi mater, quae a Borisio in monasterium quoddam compacta seu vertus in exilium ab urbe procul relegata fuit. Extemplo igitur accersitur a filio, ab exilioque revocatur, adest ad urbem die mensis julii 28, introducitur a filio magno cum Iriumpho. quot primo congressu oscula, quot amplexus et aifectus indices lacrjmse ibi tum fuerunt, ambo sibi omnino primo aspectu ex inferis ad vitam visi revocati ! » (Lettre inédite du P. Lawicki au P. Acquaviva, datée de Moscou, 21 septcmbr3 1605).
(2) Temps des troubles, f . I", p. 237.
(3) « Adfuimus coronationi cum nostro milite ; nam illi adesse nos cupiebat Serenissimus ipse. Caereraonias vix propter circumstantes Episcopos et Boiarios, qui omnes aureis, ne dicam gemmeis, ornati
Sainte-Vierge, où le couronnement devait avoir lieu, avait été magnifiquement ornée. Démétrius s'y montra avec tout le prestige de la majesté royale; la couronne de Monomaque ceignit sa tête, le sceptre fut mis entre ses mains de même que le globe d'or surmonté d'une croix. Avant de se revêtir de ces insignes, il exposa aux assistants dans un discours assez long la réalité de ses liens avec la maison de Rurik, et ses paroles profondément senties firent couler bien des larmes. Les évêques et les boyars se pressèrent aussitôt autour de lui en grand nombre pour la cérémonie du sacre, ce qui empêcha le P. Lawicki d'en voir les détails, dont un surtout aurait mérité une attention particulière. Il s'agit de la sainte communion. Pour ne pas déroger à l'usage antique, Démétrius aurait dû avant le sacre, recevoir la sainte Eucharistie de la main du patriarche. M. Kostomarov affirme positivement qu'il se conforma au rite établi (1), mais c'est en vain que nous en cherchons des preuves convaincantes. La gravité de la matière les exige et la seule hypothèse que tout se fit selon l'usage ne suflat pas. Démétrius avait prévu cette difficulté de longue date et l'avait soumise dès le principe de sa conversion au nonce, qui à son tour l'avait réservée au Souverain-Pontife. En même temps Rangoni avait saisi le Saint-Office de ce cas embar-irassant par un billet du 24 avril 1604, comme nous l'avons rapporté plus haut. La décision du sacré tribunal n'est pas sous nos yeux. D'après le vote négatif du cardinal Borghése, il est à présumer qu'elle le fut aussi. Quelle fut la conduite de Démétrius en cette occasion, c'est un mystère pour la postérité.
vestibus fuerunt, spectare potui. Principio tamen scio Serenissimum e theatro rationem suao prosapise omnibus dédisse longasatis oratione, eandemque omnibus audientibus lacrjmas excivisse, subsecutas postmodum preces ad rem, tandem coronationem. Ea finita Serenissimus ad palatium ducitur et in solio paterno coronatus a suis coUocatur. Nos deinde et militem Serenissimus ad se vocat. a (Lettre inédite de P. Lawicki au P. Acquaviva, datée de Moscou,21 septembre 1605) ^l^ Temps des troubles, t. P% p. 238.