‹ Rome et Démétrius d'après des documents nouveaux, avec pièces justificatives et facsimileChapitre 28 sur 73 · ROMS ET DÉMÉTRIUS · texte numérisé non relu

ROMS ET DÉMÉTRIUS

Il peut se faire qu'il ait trouvé le moyen d'échapper à cette cérémonie ou bien de la modifier. La même difficulté reviendra pour le couronnement de Marine et nous verrons alors la réponse de Rome.

Lorsqu'on fut de retour au palais, il y eut réception solennelle. Démétrius avait exprimé le désir que les soldats polonais se présentassent avec leurs aumôniers. Les deux jésuites s'avancèrent donc avec les autres pour baiser la main du tsar nouvellement couronné, comme l'exigeait l'étiquette de l'époque; puis, au milieu du plus profond silence, le P. Nicolas Czyrzowski prononça un discours polonais (1) qui excita Tintérêt général. Démétrius était visiblement satisfait et expliquait lui-même aux Moscovites le sens de chaque phrase. Les boyars de leur côté paraissaient surpris, mais non indignés, comme le voudrait Karamzin. Des sources apocryphes le font tomber ici dans une double erreur (2) : le discours a été prononcé en polonais et non pas en latin, les auditeurs Tont accueilli sans aucun signe de dépit.

Au festin royal, qui suivit la réception, et auquel les jésuites furent invités, une personne de confiance vint les trouver de la part de Démétrius pour les assurer de la bienveillance du souverain dans les termes les plus obligeants. Rien ne lui était plus à cœur que la fondation *de collèges, d'académies, voire même d'églises. Il lui en coûtait de remettre à un autre temps l'exécution de ses desseins, mais les ménagements à observer vis-à-vis des Moscovites lui faisaient d'une sage lenteur un devoir suprême. C'est ainsi que les projets grandioses qu'il formait pour l'avenir, l'entretenaient dans une douce insouciance sur les nécessités du présent. Loin de le presser d'agir, les jésuites résolurent de s'en remettre à la Providence et d'attendre patiemment l'occasion favorable pour travailler à la gloire de Dieu parmi les Russes. Pour le moment, du reste,

(1) Voir Wielewicki, édit. Mouchanov, p. 133.

(2) Histoire de l'empire russe ^ t. XI, p. 222.

les Polonais ne leur laissaient que fort peu de loisirs. Outre les soldats amenés par Démétrius, il y avait encore un grand nombre de leurs compatriotes à Moscou. C'étaient des prisonniers faits par les Russes dans les guerres avec Etienne Batori ou bien des victimes de l'expédition de Livonle. Plusieurs d'entre eux n'avaient pas vu de prêtre depuis vingt et trente ans, d'autres avaient eu la faiblesse d'abjurer la vraie foi et de se laisser rebaptiser d'après le rite grec. La moisson apostolique ne laissait donc pas d'être abondante, d'autant plus que les Polonais étaient en général dans les meilleures dispositions et faisaient déjà des démarches pour que les jésuites restassent toujours auprès d'eux.

La nouvelle du couronnement fut annoncée au pays par une charte du patriarche Ignace, qui enjoignait en même temps au clergé l'ordre d'exiger partout le serment de fidélité (1).

C'est à cette époque de prospérité pour Démétrius que se rapportent les lettres de Paul V au nouveau tsar, publiées par Tourgueniev dans sa collection. Après avoir demandé, en juin, au nonce Rangoni d'exacts renseignements, le Souverain Pontife écrit lui-même à Démétrius, le 12 juillet, une lettre conçue dans des termes aussi nobles que dignes; il y rappelle au tsar les vérités éternelles dont dépend le salut de l'àme (2). Vers la fin du même mois il lui recommande dans une autre lettre les quatre religieux carmes, qui se rendent en Perse par la Moscovie (3). Une chance providentielle a mis entre nos mains la réponse authentique de Démétrius datée du 17 février 1606 à cette seconde lettre pontificale (4). Elle

(1) Collection Houmianzoi\ II, 204.

(2) Hist. Russixmon.^ II, xxxvii.

(3) Ihid,^ II, X XXVI II.

(4) Voir le fac-similé n® 10 à Ja fin du volume. Nous saisissons avec bonheur cette occasion pour exprimer notre reconnaissance envers M. Passerini, qui a bien voulu nous prêter le concours de ses connaissances paléographiques.

est écrite sur une enorme feuille de papier de la main d'un secrétaire et signée par Démétrius en ces termes : Ejusdem Sanct. Vrœ obsecquentissimiis (sic) filius Bemetrius. Le secrétaire y ajoute : Joannis Dei gratia Imperator, et Magnus Dux Totius Russiae atque universorum Tartariae Regnorum, aliorumque plurimorum Dominioruiji Monarchiae Moschoviticae subjectorum Dominus et Rex. Le grand sceau de l'État avec lequel on avait cacheté la lettre représente l'aigle moscovite entourée des armoiries des provinces. Au-dessus de l'aigle est une croix à cinq pointes barrée à la base avec la légende : Drevo darouète drernéïé dostoianié (la croix donne l'ancien héritage). V empereur par la grâce de Dieu y remercie avec eifusion le Souverain Pontife pour les marques de sa paternelle bonté et exprime son dévouement envers lui d'une marnière délicate, en réunissant l'idée de la prééminence du père à celle du bonheur de ses enfants : « . . . Scientes^ » est-il dit dans la lettre, «/^a/zc esse apostolicœ Sedis prœeminentiam^ ut ab ea aniari sit non postrema félicitas (1). » Quant aux carmes, nonseulement il leur accorde l'hospitalité dans ses États et un libre passage, mais il promet encore de leur donner des lettres pour son frère le serenìssime roi de Perse. Puis il termine ainsi : « Neque commite^mis ut Sanctitas Vestila alium Nos in se suosque eooperiatur^ quam qualem Nosprioribus litteris no^ stris ad Sanctitatem Vestram professi summ, qualêmque pietas ipsa, et tam prœclarics erga Nos Saiictitatis Vestrœ animus essejubet : Cui omne obsequium et amorem Nostrum ea qua par est devotione commendamus (2). »

Au mois d'août 1605 le Saint-Père écrit de nouveau en fa-

(1) « Sachant, que telle est la prééminence du siège apostolique, que mériter son amour n'est pas le dernier degré du bonheur. »

(2) « Et nous ne souflFrirons pas que Votre Sainteté nous trouve envers elle et envers les siens dans d'autres sentiments que ceux, dont nos Jettres précédentes à Votre Sainteté contiennent l'assurance et dont la piété elle-même nous fait un devoir ainsi que Tinsigne bienveillance envers nous de Votre Sainteté; à laquelle nous offrons nos services et notre amour avec le dévouement convenable. »

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