ET LE NONCE RANGONI
Gouvernement de Démétrius. — Propension aux plaisirs. — Athanase Vlasiev à Cracovie. — Mariage de Marine par procuration. — Procédés étranges de Vlasiev aux noces de Marine. — Jean Buczynski auprès du nonce Rangoni. — Négociations au sujet du titre impérial. — Mémoire de la chancellerie moscovite. — Dispenses demandées pour Marine. — Rome les refuse.
Après les fêtes du couronnement vint le tour des affaires d'État. Aussitôt après son arrivée Démétrius s'entoura d'un sénat, composé de prélats et de boyars (1), qui tous lui prêtèrent serment de fidélité. Dans cette auguste assemblée figuraient les noms les plus illustres de l'ancienne Moscovie. Quoi qu'en disent les slavophiles, adopter cette mesure c'était se conformer au génie slave, qui a toujours accordé à la noblesse et au peuple une large part dans la direction des affaires soit politiques soit municipales. L'autocratie dans sa forme actuelle a été inaugurée par Pierre P^; nos pères, moins éclairés, s'en tenaient plus strictement aux principes c'-^-^tM* du self--government depuis la douma des boyars jusqu'à la "^-^v* '^ dernière commune rurale. En-dehors des grands dignitaires, celui qui exerçait le plus d'influence semble avoir été le protestant Jean Buczynski. Les missions les plus délicates
(1) Collection Roumianzov^ II, 93,
lui furent confiées et des documents contemporains prouvent qu'il avait des rapports intimes avec son maître, dont il possédait toute la confiance.
Dans son gouvernement, Démétrius se proposait comme but principal de civiliser son peuple. Aussi ne cessait-il de répéter aux boyars aussi bien qu'aux jésuites que les écoles et les académies étaient le plus pressant besoin des Moscovites. Il voulait aussi introduire plus de modération, d'humanité et de justice dans toutes les branches de l'administration, du moins aimait-il à s'exprimer dans ce sens. Il est d'ailleurs difficile, pour ne pas dire impossible, de donner un tableau exact et complet du gouvernement de Démétrius; les troubles prolongés qui succédèrent à son règne éphémère n'ont épargné qu'un petit nombre de pièces officielles. Encore la plupart de celles, que l'on trouve dans les grandes collections russes, se rapportent-elles à des affaires particulières. On sait cependant qu'il frappa d'invalidité les actes par lesquels les serfs s'engageaient dans Tesclavage avec toute leur postérité. Dorénavant l'individu ne pouvait disposer de cette manière que de sa propre liberté. Il donna aussi aux Ostiaks et peut-être à d'autres peuplades encore le droit de payer leur tribut directement à l'État, ce qui les mettait à l'abri des concussions, abus général et déplorable, inoculé aux Moscovites sous la domination des Tartares. En général, il faut avouer qu'on trouve dans les actes émanés de Démétrius des indices d'une bonne volonté et des germes de réformes salutaires.
Malheureusement pour le tsar, son aptitude aux affaires était dominée par un penchant prononcé pour des plaisirs trop souvent indignes de sa haute position. Tous ceux, qui l'ont connu à Moscou, sont unanimes là-dessus. Il aimait non-seulement les exercices militaires, la chasse et la course — choses que les anciens tsars ne se permettaient que rarement — mais il rassemblait encore de nombreux convives à sa table et ses festins, accompagnés de musique, ne ressem-
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blaient que trop à des orgies. Sa conduite privée autorisait des soupçons et ses désordres devinrent plus tard un scandale pour tous. Sous ce rapport Démétrius doit être blâmé d'autant plus sévèrement qu'il était au fond un cryptocatholique, ou du moins se faisait-il passer pour tel. Sans l'avoir jamais déclaré publiquement, il avait abjuré le schisme à Cracovie, il ne cessait de donner les plus belles assurances aux papes et exprimait parfois l'intention de s'approcher des sacrements. En présence de ces faits il faut convenir qu'il y avait faiblesse de sa part, lorsqu'il se montrait indifférent en matière religieuse ou qu'il se permettait des actes indignes d'un catholique, à moins qu'on ne préfère expliquer ses oscillations par une hypocrisie calculée. L'une ou l'autre de ces deux hypothèses ou peut-êtra toutes les deux à un certain degré doivent être admises, comme on le verra plus tard.
A l'époque, qui nous occupe, les pensées de Démétrius, en dépit des plaisirs et des affaires se reportaient constamment vers la Pologne, où de tendres et fidèles souvenirs les rappelaient. Dès le début de sa carrière, séduit par les charmes de Marine, il avait demandé au palatin de Sendomir la main de sa fille, et parvenu à l'apogée de la gloire il voulut remplir les engagements contractés avant le triomphe. Épouser une Polonaise catholique, qui passait aux yeux des Russes orthodoxes pour une païenne, la placer sur le trône de Monomaque sans exiger l'absurde condition d'un second baptême, c'était blesser au vif les sentiments religieux des Moscovites. Démétrius avait trop de pénétration pour ne pas s'en rendre compte. S'il ne recula pas devant cette démarche, c'est que la passion s'allia sans doute dans ce cas au sentiment de la justice pour le rendre inébranlable dans sa résolution. Il n'hésita même pas à se soumettre aux conditions imposées par le roi de Pologne et à envoyer une ambassade solennelle à Cracovie pour demander le consentement de Sigismond et des grands
du royaume à l'union projetée (1). Athanase Vlasiev, ancien serviteur de Boris et diplomate en renom, fut chargé de cette mission. Il devait, dans une audience solennelle, solliciter Tautorisation du roi pour Marine de quitter sa patrie, ensuite célébrer le mariage par procuration et se charger des préparatifs du voyage qu'elle aurait à faire pour rejoindre son époux. Dans la lettre, que l'ambassadeur devait remettre à Mniszech, Démétrius annonce son couronnement par le patriarche, demande l'intervention de son futur beau-père auprès du roi pour accélérer le mariage et ajoute que sa mère écrit dans le même sens (2). Malheureusement les pièces mentionnées par le tsar ne sont pas parvenues jusqu'à nous. Accompagné de trois cents cavaliers, Vlasiev fit son entrée à Cracovie, le 9 novembre. ^605. Dès le 14 du même mois, il fut admis devant le roi et les sénateurs pour exposer l'objet de sa mission. D'après un document contemporain (3), il rendit compte d'abord du couronnement de Démétrius et manifesta le désir du tsar d'avoir avec le roi de Pologne des rapports plus intimes qu'avec tout autre souverain; puis il exposa d'une manière assez bizarre les progrès alarmants des Turcs, pour connaître les intentions de Sigismond touchant une alliance générale contre l'ennemi commun. La demande au sujet du mariage venait en dernier lieu avec l'invitation à Sa Majesté d'assister aux noces du tsar (4). Sur ces entre-
(1) Wielewicki, éd. Mouchanov, p. 133.
(2) Collection Roumianzov, II, 95.
(3) Le document inédit que nous avons sous les yeux a pour titre : Sommario di quello che ha esposto in Senato l'ambasciatore del Moscovita, Il résume fidèlement en trois points la pièce officielle publiée par Ciampi, Esame critico^ p. 65, n° VI.
(4) Le document italien cité dans la note précédente s'exprime ainsi : « Dimanda da sua Maestà che dia licenza al Palatino di Sondomiria, (]i dargli la sua figlia per moglie, e mandarla in Moscovia ; invitando Sua Maestà alle nozze. » Dans la pièce latine publiée par Ciampi on lit : « Ut itaque Regia Majestas Palatino sandomiriensi, et filise sua) ad Majestatem nostram Tzaream transire permittat petimus vestramque Majestatem pronuptiis invitamus. » {Esame critico^ p;68.)
faites, Marine avec sa mère était arrivée à Cracovie pour la cérémonie nuptiale fixée au 22 novembre. On choisit pour la célébrer le pompeux palais des Wilczagorski (1), situé sur la plus belle place de la ville et mis en communication ce jour-là avec les maisons voisines. L'élite de la société vint au jour marqué relever par sa présence l'éclat de la fête. Le roi, le prince royal Ladislas, le nonce apostolique y assistèrent. Le cardinal Maciejowski, oncle de Marine, donna lui-même, sur la demande expresse de Démétrius, la bénédiction nuptiale avec toutes les cérémonies d'usage (2). Mais ce qui frappa surtout les invités fut la richesse des présents vraiment royaux que Démétrius avait envoyés à sa fiancée. Les étofies précieuses et les plus belles fourrures rivalisaient avec les chefsd'œuvre d'orfèvrerie, qui éblouissaient les yeux. On y voyait des velours rauges de Venise, des satins brochés de Perse, des tissus et des draps de Turquie aux couleurs variées et d'un travail exquis. L'étonnement des spectateurs grandissait encore lorsqu'ils fixaient leurs regards sur un paon doré, dont la queue magnifique étincelait de bijoux, ou sur un pélican tout couvert de pierreries, ou bien sur un cerf d'argent doré, qui semblait fuir rapidement vers le désert. Enfin on ne pouvait se lasser d'admirer un éléphant doré, placé sur un piédestal et portant sur'le dos une magnifique horloge. Lorsque Marine s'en approchait, une délicieuse musique retentissait aussitôt, exécutée par d'élégants personnages qui
(1) Wielewicki, éd. Mouchanov, p. 134. Les Wilczagorski étaient d'origine italienne et avaient porté naguère le nom de Montelupi. Nous ne savons pas sur quelle autorité s'appuie M. Kostomarov, en disant que le mariage de Marine a été célébré dans la maison du prélat Firley. {Temps des troubles, t. I" p. 270.)
{2) Pièces just., m y 9,10. — Cilli {Hist. di Moscovia, p. 61-68), qu'on aime tant à faire passer pour témoin oculaire, n'en attribue pas moins la bénédiction nuptiale à Pierre Tylicki. Il y aperçoit aussi Tarchiduchesse Constance d'Autriche, fiancée de Sigismond III, qui n'est arrivée à Cracovie que le 4 décembre. (Lubibnski, Opera pos* thuma, p. 38.)
sortaient tout à coup du sein de l'horloge mystérieuse (1). Les sources inédites, qui nous guident dans ce travail, sont très-sobres de détails sur la personne et les procédés d'Athar* nase Vlasiev, D'autres contemporains lui ont consacré plus d'attention, et M. Kostoînarov a réuni dans un seul tableau, qui ne manque pas d'intérêt, tous les détails qui s'y rapportent (2), Il paraît que le diplomate moscovite contribua singulièrement à l'hilarité générale, lorsque, interrogé selon l'usage par le cardinal si son maître n'avait pas contracté d'autres engagements, il répondit avec une naïveté imperturbable: « Comment puis-j 6 le savoir? il ne me Ta pas dit. » Il fallut des efforts très-sérieux pour lui faire comprendre da quoi il s'agissait et pour lui arracher de vive force une réponse hypothétique : « Si mon maître, » dit-il enfin, « eût fait d'autres promesses, il ne m'aurait pas envoyé ici« » Les tergiversations de Ylasiev avaient leur raison d'être. Diplomate de l'ancienne école, il savait que les envoyés des tsars répondaient sur leur tête de la fidélité à remplir les instructions, dont une partie intégrante était toujours la défense absolue de toute espèce d'initiative. Or, il se voyait pris à l'improviste par les questions qu'on lui adressait et s'épuisait en efforts pour donner des réponses, qui ne pussent en aucun cas le compromettre. Lorsqu'on en vint à l'échange des bagues, Vlasiev se fit de nouveau remarquer par sa singularité. Sa main n'était pas digne de toucher, ne fût-ce que légèrement, celle de la tsarine ; il l'enveloppa donc soigneusement dans un mouchoir et présenta ainsi l'anneau magnifique que Démétrius envoyait à sa fiancée. Au festin nuptial,
(1) Histoire du temps des troubUs^ par Boutourlio, t. P', pièces jast*^ n* XIV.
(2) Temps des troubles^ t. I*' p. 272. Vlasiev visita en route Téglise et le collège des jésuites à Lublin. Il se montra très-satisfait de tout ce qu'il vit et entretint les Pères des désirs de Démétrius par rapport à. l'éducation. Ce détail est consigné dans les Annuœ HtterœS.J.j 1605, p. 913.
placé à côté^ de la tsarine, c'est à peine s'il consentit à s^asseoir; mais aucune instance ne put le déterminer à goûter les mets qu'on servait à la table de sa souveraine. Il se disait trop heureux d'être simple témoin du banquet et consentit seulement à vider la coupe traditionnelle à la santé du tsar, de Marine et de Sigismond . A travers la fumée des vins exquis, qui ne faisaient jamais défaut dans de pareilles occasions, ces marques de respect presque servile parurent plus étranges que jamais aux enfants de la libre Pologne.
Un détail historique plus important est celui qui se rapporte à l'envoyé du grand-duc de Toscane. Le marquis Rodrigo Alidosio di Mendozza avait été chargé par Ferdinand !•" de le représenter aux noces de Sigismond III avec l'archiduchesse Constance d'Autriche, qui eurent lieu quelques semaines après le mariage de Démétrius. Profitant de la coïncidence, le cabinet florentin lui donna une lettre pour Mniszech dans le but d'obtenir du nouveau tsar des privilèges pour les négociants toscans, appelés par le commerce à Moscou. La réponse du palatin de Sendomir n'offre rien de remarquable, car elle se borne à des promesses d'intervention, mais le fait même de la correspondance entre Ferdinand P' et Mniszech mérite d'être remarqué (1). Il donne quelque lumière sur l'opinion desMédicis, qu'on ne saurait accuser de crédule simplicité en politique.
A peine la cérémonie nuptiale fut-elle accomplie, que le cardinal Bernard Maciejowski s'empressa d'en rendre compte au Saint-Père, en implorant ses meilleures bénédictions sur une union qui semblait promettre les plus grands avantages à toute la chrétienté (2). De son côté Démétrius songeait déjà aux moyens de prévenir les difficultés, que son mariage avec une catholique pouvait susciter à Moscou, et se préoccu-
(1) La lettre de Mniszech encore inédite se trouve aux archives centrales de Florence. Nous devons ces renseignemenls à la parfaite obligeance de M. Alberi.
(2) Pièces just.^ III, 9.
pait constamment des titres prétentieux qu'il s'était arrog-és. Pour régler ces affaires Jean Buczynski fut dépêché àCracovie. Son arrivée avait été annoncée dès le 12 octobre dans une lettre où Démétrius se plaignait au palatin que Sigismond ne lui accord ait pas les titres auxquels il avait droit et qu'il le traitait avec moins d'égards que Boris Godounov (1). Au mois de novembre, l'envoyé se mit en route. Il portait à Mniszech 200,000 florins et devait s'entendre avec lui sur plusieurs points relatifs à Marine (2). L'instruction, dont il était muni, nous en révèle la substance (3). Le palatin était prié de ftiire des démarches auprès du nonce afin que Marine reçût la permission de communier de la main du patriarche sans quoi le couronnement serait impossible, de fréquenter les églises grecques, de faire gras le samedi et maigre le mercredi d'après l'usage russe. Ces trois points touchaient à des questions délicates, Démétrius y ajoute des détails d'étiquette, comme pour prouver qu'il était pointilleux à l'excès sous ce rapport. Ainsi il recommande au palatin de lui envoyer l'anneau nuptial de sa fiancée non par un simple courrier mais par quelque courtisan de distinction, il exige que Marine soit traitée en souveraine après le mariage, qu'elle renonce à la parure des cheveux pour ne pas blesser les Moscovites, qu'elle ne sorte qu'en compagnie de ses parents, qu'elle n'admette personne à sa table excepté son père, sa mère et une de ses tantes, enfin qu'elle soit servie avec les égards dûs à son rang. Cette instruction de Démétrius à Buczynski, pour l'observer ici en passant, est la fameuse pièce où se trouve sa signature autographe Inpci^ator (sic), qui a donné lieu à tant de conjectures sur ses connaissances en fait de latin. Nous ne croyons pas qu'elle puisse fournir un argument solide. On a
(1) Collection Roamianzov, II, 224.
(2) Ibld., II, 227.
(3) Ibid,, II, 228.
VU à roccasion de sa première lettre à Clément Vili, qu'il ne savait pas assez de latin pour hasarder une épître dans cette langue, d'autre part il écrivait correctement intirmis flKm, sincerus amicusj etc. Une légère faute d'orthographe peu s'expliquer par une distraction momentanée.
Démétrius avait la conscience de la gravité des affaires dont il s'agissait. Non content de les recommander à Mniszech, il s'adresse directement au nonce de Pologne, et loin de dissimuler son embarras, il n'en insiste que plus efficacement pour obtenir une solution favorable. Un appel à l'amitié termine sa lettre, datée du 15 novembre 1605, qu'il signe de sa propre main : Deinetrius sincerus amicus (1). Le secrétaire du tsar Buczynski avait en effet une rude tâche à remplir auprès de Rangoni. Son instruction contenait trois points (2). C'est Marine qui figure en premier lieu. Démétrius demande pour elle les trois permissions mentionnées plus haut relatives à la communion, à la visite des églises grecques et à l'abstinence, tout en promettant qu'elle aurait pleine et entière liberté d'exercer sa religion. Il désire seulement éviter le scandalej comme il s'exprime, et rendre le couronnement possible. Au fond c'étaili bien vouloir, qu'en restant catholique. Marine passât pour orthodoxe aux yeux des Moscovites. En second lieu il se plaint amèrement que le Saint-Père le nomme Gubei^atof^ Hospodar sans jamais lui donner le titre de tsar, tandis que ses antécesseurs avaient été honorés du titre de césars par les papes et les empereurs romains. Il prie le nonce en conséquence de lui obtenir la même grâce. Enfin, il demande l'appui pontifical auprès de l'empereur romain pour les affaires qu'il traitait avec ce dernier; il s'agissait de la guerre contre les Turcs (3).
L'issue des négociations de Buczynski ne nous est pas exac-
(1) Pièces just, y I, 7.
(2) Pièces just, y I, 9.
(3) Pièces just, ^ I, 8.
tement connue; on peut toutefois se faire une idée de la marche qu'elles ont suivie d'après quelques données éparses dans les documents.
D'abord il y a lieu d' présumer sans lui faire tort, que Mniszech n'épargna rien pour obtenir l'intervention favo^ rable du nonce, puisqu'il se crut autorisé à s'adresser au Souverain Pontife lui-même. Dans une lettre datée de Cracovie, 14 janvier 1606, le palatin annonce à Paul V son prochain départ pour Moscou et puis s'exprime ainsi : « En attendant, on a apporté de la part du Prince quelques points, au sujet desquels il désire que son épouse soit dispensée par Votre Sainteté pour la satisfaction des Moscovites (illius gentis). Et puisque le très-révérend Seigneur Nonce apostolique communiquera tous les détails à Votre Sainteté, je me contente de La prier humblement d'envoyer ici par un courrier exprès toutes les concessions que Votre Sainteté jugera à propos de nous faire dans son indulgence apostolique, et de vouloir bien me donner les instructions convenables avant que je franchisse les frontières de la Moscovie (1). » Cette lettre est du reste le seul document uni nous donne la mesure de la part prise par le palatin dans cette affaire.
Pour se rendre compte de la conduite du Saint-Siège, il faut distinguer la question politique de la question religieuse. La première se résumait dans le désir de Démétrius d'être reconnu empereur ou au moins tsar, ce qui était l'équivalent de la dignité royale. La seconde était autrement épineuse, car elle s'opposait à des principes sur lesquels on ne saurait transiger. Rome régla toutes les deux avec une prudence égale à sa fermeté et voici comment.
Parmi les papiers de Rangoni se trouve une pièce curieuse sans date et sans signature, mais qui émane évidemment de la chancellerie moscovite. C'est un mémoire rédigé au
{l)PUcesjust., m, 11.
nom de Démétrius dans un style assez original, qui porte l'empreinte de son caractère (1). Les principes, les exemples et Tautorité y sont exploités tour à tour pour prouver que le souverain de Moscou a le droit de s'intituler empereur. Démétrius commence par établir que ne reconnaissant personne au-dessus de lui, excepté le Dieu immortel, il est le suprême législateur et dans un certain sens la loi dans son vaste empire. Or, cette dignité implique toutes les autres. D'ailleurs les princes ont pleine et entière liberté de choisir le titre qui leur convient, de se nommer dictateurs ou consuls, tribuns ou augures, de prendre ou de laisser le titre impérial. L'exemple des Romains est là pour confirmer tout ce qu'il avance, il y a parité parfaite entre lui et ceux des princes dé ce peuple célèbre, qui les premiers s'appelèrent empereurs. Peut-on lui objecter qu'il n'est pas assez puissant? Sa puissance égale celle des rois des Mèdes, des Assyriens et des Perses. Ou bien faut-il lui refuser ce qu'on accorde au khan des Tartares, que les historiens appellent ordinairement empereur? ce que les soldats romains ont conféré par acclamation à des capitaines victorieux? Les suffrages de l'antiquité sont en sa faveur : aux archives de Moscou, il y a des pièces où sont énumérés les titres augustes que les papes et les empereurs romains ont donnés à ses prédécesseurs. Si ceux-ci ne s'en sont pas prévalu, c'est la simplicité des mœurs qui en a été la seule cause et en pareille matière la prescription ne saurait avoir place. Démétrius conclut ainsi son exposé : « Puisque? nous avons reçu de Dieu même ce bienfait et cette dignité, il semble que nous n'agissons pas témérairement en nous appropriant ce qui nous appartient de plein droit. »
Le mémoire de Démétrius n'a pu sans doute exercer qu'une médiocre influence sur les esprits initiés aux affaires. La notion d'un empereur, qui impliquait en ces temps le protectorat de l'Église et l'arbitrage international, y est étrangement
{!) Pièces just., m, 12.
méconnue et la faiblesse des arguments égale la pompe recherchée du langage. Aussi n'a-t-il jamais été question à Rome de reconnaître Démétrius empereur; l'opportunité de lui conférer le titre royal a seule été prise en considération. Le Saint-Siège ne pouvait à son point de vue y voir d'obstacles sérieux. Il avait plus d'une fois fait briller la couronne et le sceptre aux yeux des grands ducs de Moscou, car il entrait dans ses plans d'ériger en face de Byzance un royaume compacte et fort, pourvu qu'il fût dévoué à la vraie foi. Or, cette condition se réalisait sous Démétrius et toute difficulté tombait ainsi d'elle-même. Une velléité d'opposition n'était à craindre que d'un seul côté. Sigismond-Auguste avait naguère donné ordre d'intercepter violemment la couronne royale, qu'il soupçonnait pouvoir être envoyée par Grégoire XIII à Jean IV; peut-être Sigismond III était-il dans les mêmes sentiments et ne verrait-il pas avec plaisir les succès trop faciles de celui, qui pouvait un jour devenir son rival.
Pour sortir d'embarras, les ministres du pape semblent avoir consulté les diplomates impériaux, qui leur transmirent la formule d'étiquette en usage dans le Saint-Empire, où les souverains de la Moscovie sont nommés tsars. Elle était ainsi conçue : Serenisshno et Potentissimo Domino Czar iV, Dominatori totitis Riissice^ Magno Duci Valodimhi^e^ Moscovice^ Novogardiœ^ Domnino Plesçovice^ Smolentiœ ac Trertiœ^ Czar Casanij Astracani et Samoderzez Sibiriœ^ Amico et Frat ri nostro diarissimo. La dépêche du cardinal Borghése, du 4 mars 1606 (1), qui sera mentionnée plus tard, révèle entièrement la ligne de conduite que le Saint-Siège voulait adopter, mais dès à présent des allusions assez claires font deviner que, malgré l'attachement de la chancellerie pontificale aux formules traditionnelles, Rome était disposée à faire des concessions pourvu que le roi de Pologne n'en fût pas blessé. Démétrius se doutait bien que ses désirs ne pouvaient ren-
(1) HisL Russlœ mon,, II, lxxiii.
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contrer d'obstacles sérieux que du côté de Sigismond III; aussi ne néglige-t-il pas de demander à Rangoni son intervention auprès du roi. La réponse du nonce est evasive, elle constate que le roi est bien disposé, mais qu'il ne peut rien hasarder sans l'assentiment des seigneurs (1).
Quant à la question religieuse, Rome se montra sévère jusqu'au refus nettement formulé des dispenses demandées pour Marine. C'est du moins la conclusion que le rapprochement des dépêches autorise à inférer, bien qu'il soit difficile de saisir exactement le fil des négociations. Il faut d'abord observer qu'il y avait un malentendu des deux côtés : Démétrius voulait que Marine se conformât extérieurement au onte grec schismatique^ le Saint-Siège répondait comme s'il s'agissait du rite grechimi. Comment expliquer cet étrange phénomène? Les termes de Démétrius, que nous avons cités plus haut, étant équivoques, peut-être Buczynski les aura-t-il expliqués dans un sens plus favorable à la solution, qu'on désirait à Moscou, car les Grecs-unis ne diffèrent des Latins que par les cérémonies du culte, tandis que les Grecs schismatiques s'en séparent sur les points doctrinaux. Quoi qu'il en soit, puisque Rome n'a pas accordé le changement de rite, on peut s'imaginer avec quelle indignation elle aurait repoussé un changement de religion. Ceci supposé, les paroles de Rangoni et celles du cardinal Borghése s'entendent aisément.
Le nonce de Pologne fit pressentir à Démétrius quelle serait la décision romaine. Le 3 février 1606 il répondit à Ja lettre du tsar du 15 novembre 1605 (2), qui lui avait été remise par Buczynski, chargé de négocier l'affaire de Marine. Après avoir déclaré qu'il n'a pas les fiicultés néces-
(1) Collection Roumlanzov, II, 124.
(2) Ibid.y II, 124. La traduction russe à Tendroit, dont il s'agit, ne correspond ni au sens, ni àia lettre du texte latin, qui évidemment n'a pas été compris par le traducteur.
saires pour décider une question d'une si haute importance, il exprime Fespoir que le tsar saura par son autorité aplanir tous les obstacles, et entrant en matière, il constate que dans les mariages mixtes entre Latins et Grecs-unis, chacun des conjoints observe d'ordinaire son propre rite. Quanta la difficulté, opposée par Démétrius, que le couronnement est impossible sans la communion, Rangoni tâche de l'éluder, en disant que l'usage de communier de la main du patriarche ne saurait être obligatoire lorsque la souveraine ne suit pas le rite de son époux. Il cite même à Tappui de sa thèse l'exemple d'un des ancêtres de Démétrius, qui avait demandé une princesse polonaise en mariage avec l'assurance qu'elle pourrait observer le rite latin avec pleine et entière liberté. Des lettres de Rome vinrent bientôt confirmer la solution de Rangoni en l'exprimant d'une manière plus catégorique. Une congrégation de cardinaux et de théologiens avait été saisie de cette affaire avec injonction de donner promptement son avis. Dès le 25 février le cardinal Borghése approuvait le nonce d'avoir exhorté Marine à rester fidèle au rite latin (1), enfin le 4 mars 1606 il lui annonçait qu'on avait examiné les points proposés par Démétrius, mais que la réponse n'était pas conforme à ses désirs parce que le Saint-Siège ne dispense pas dans les cas semblables, qu'il n'y a pas d'antécédents de ce genre, et qu'on avait refusé des demande^ presque identiques faites par le roi dé Pologne, lorsqu'il se disposait à prendre possession du royaume de Suède. En conséquence le nonce de Cracovie reçut Tordre d'atténuer la sévérité du fond par la courtoisie de la forme dans la réponse à donner (2).
(1) Le cardinal Borghése s'exprime ainsi : « Intanto ha fatto bene V. S. ad esortar la gran duchessa a conservarsi nel rito latino, perche se non si potrà compiacere Demetrio, lei encora, mentre si mostrerà renitente, giustificherà tanto più la causa. » (Dépêche du 25 février 1606, Hist. Rmsiœmon.^ II, lxx.)
(2) Hist. Rimiœ rnon.^ II, lxxiv.
■ ÎSOUS avons mentionné ici ces dépêches quoiqu'elles se rapportent aux mois de février et de mars 1606 pour ne plus revenir sur des négociations dont il n'y a pas de traces ultérieures. L'enchaînement chronologique des faits nous ramène au mois de novembre de l'année précédente, lorsque Démétrius, après avoir envoyé Buczynski auprès du nonce Rangoni, annonçait au Saint-Père l'arrivée prochaine du jésuite Lawicki (1), que nous allons voir bientôt s'arrêter quelques j ours à Cracovîe, puis reprendre immédiatement son chemin vers Rome.
(1) Collection Roumianzov, II, 107.