VI INTRODUCTION
Trois sources différentes donnent des détails sur la catastrophe d'Ouglitch : l'enquête officielle, dressée sur les lieux, les chroniqueurs indigènes, les contemporains étrangers^ Chacun de ces récits mérite de fixer Tattention.
Voici la substance du fait dont il s'agit. Sous le règne de Théodore, lorsque Boris était déjà tout-puissant à la cour, les yeux des Moscovites se tournaient maintes fois vers la cité naguère populeuse d'Ouglitch. Une espèce d'exil retenait dans ses murs la veuve de Jean IV avec ses trois frères et son fils Démétrius, dernier rejeton du tsar Tei^rible. Celui-ci excitait un intérêt d'autant plus général que la crainte était plus fondée de voir le chétif Théodore descendre bientôt dans la tombe et laisser le trône à un enfant en bas âge. Quelle profonde stupeur dut par conséquent s'emparer des Moscovites, lorsqu'ils apprirent d'une manière assez vague que le tocsin avait jeté l'alarme parmi les habitants d'Ouglitch, que plusieurs victimes étaient tombées . et que Démétrius, le prince bienaimé, n'était plus. Cette sinistre nouvelle ne tarda pas à mettre Boris dans une position délicate. Il était si près du trône que les soupçons d'un régicide, répandus dans le peuple, ne pouvaient atteindre que lui; la prudence exigeait qu'on les dissipât par des mesures opportunes. Oodounovsut se maintenir à la hauteur des circonstances.
Une commission spéciale, pour parler le langage de la bureaucratie moderne, fut chargée de se rendre sur les lieux pour y dresser une enquête. Le prince Basile Schoujski, André Klechnin et Élisaire Vylouzghin en faisaient partie. Le métropolitain Gélase y représentait le clergé. Le procès-verbal
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de cette commission, à quelques lacunes près, existe encore en original aux archives de Moscou (!)•
Rien n'est plus curieux que ce monument juridique de nos ancêtres. Le plus vulgaire bon sens y découvre aussitôt trois parties distinctes, dont la. disposition et les détails trahissent une autre cause que le cours ordinaire de la procédure. Ainsi, à peine un témoin a-t-il hasardé le mot d'assassinat qu'il est accusé d'avoir en vue sa propre justification et non pas la vérité. Au contraire, lorsqu'on dépose que Démétrius s'est tué lui-même dans un accès d'épilepsie, des suffrages nombreux viennent confirmer cette assertion. Les juges adoptent la seconde version pour en faire la base d'un sanglant arrêt. La marche des idées est donc facile à saisir : l'hypothèse de l'assassinat est rejetée, le fait du suicide involontaire confirmé, la sanction accordée au plus grand nombre de témoignages» Voyons cela de plus près.
Michel Naghi, frère de la tsarine, appelé le premier pardevant les commissaires, tient un langage catégorique. En dépit des questions captieuses, insinuant le contraire, il déclare que Joseph Volohov, Nicétas Katchaiov et Daniel Bitiagovski ont assassiné Démétrius et qu'ils ont succombé à leur tour, victimes de la vengeance populaire. Quant aux soupçons, élevés contre lui, d'avoir ameuté la populace, ordonné des massacres, exigé des serments, posé des armes sur les victimes pour en faire des agresseurs, il les repousse comme d'indignes calomnies. Qu'on ne le perde pas ici de vue : les témoins, qui se succèdent jusqu'à Vassilissa, semblent n'avoir d'autre but que d'accuser Michel Naghi. Il aurait fait recueillir un couteau, une masse de fer et d'autres armes, les aurait fait ensanglanter dans le sang d'une poule et placer le mai*di auprès des morts pour donner à croire qu'ils avaient
(1) îl a été publié in-extenso dans la Collection des chartes àe ïloumianïov. Moscou, IT, 60.
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assassiné le prince le samedi précédent. Parmi les témoins il y a un prêtre, un bailli, un domestique de Michel et son propre frère Grégoire. Unanimes quant au fait de la déposition des armes sur les morts, ils attribuent à diflférents auteurs l'assassinat de Bitiagovski et de ses compagnons : Grégoire atteste qu'ils ont été mis à mort par la populace, le bailli en rend responsable Michel Naghi. Chose étrange! personne ne parle de Démétrius, excepté Grégoire, et encore est-ce pour dire en peu de mots que le tsarévitch s'est tué lui-même. Toutes les dépositions sont dirigées contre celui, qui soutient que Démétrius a été assassiné.
La seconde partie de l'enquête s'ouvre par la déposition de Vassilissa Volohov. La gouvernante du prince déclare que, sujet à l'épilepsie, Démétrius en avait ressenti une légère atteinte le 12 et une autre plus sérieuse le 15 mai suivant. Jeté à terre par la violence du mal, il s'enfonce dans la gorge le couteau avec lequel il s'amusait, se débat longtemps et succombe enfin. Le désordre et les meurtres, qui suivirent cette scène, sont mis à la charge de la tsarine et de Michel Naghi. Après les aveux de Vassilissa, il n'y a plus de désaccord parmi les témoins, c'est au contraire une formule identique, qui passe de bouche en bouche sauf de légères modifications. Les enfants, qui jouaient avec le prince, la nourrice Irène Toutchkov, la femme de chambre Marie Samoïlov, André Naghi, un archimandrite, un igoumène, des officiers de bouche, des employés, des enfants de boyars, des paysans, tous enfin abondent dans le même sens. Si quelques témoins se rappellent, que le mot de régicide a été prononcé, on se hâte de passer par dessus. D'ailleurs la plupart d'entre eux ne sont pas des témoins oculaires, il est même difficile de constater quels sont ceux qui ont droit à ce titre. Au dire des camarades du tsarévitch il n'y avait avec eux que la nourrice et la femme de chambre. La gouvernante Vassilissa n'en af-