INTRODUCTION XI
plus beau du jeu, se précipitant sur le prince, ils lui coupèrent la gorge; Pétréjus et Schaum disent qu'il M tué la nuit en descendant au perron pour voir un incendie, qui venait d'éclater. Mais d'autres contemporains constituent un groupe à part, vu l'extrême gravité d'une circonstance qu'ils mentionnent. D'après eux, ce n'est pas le iflls de Jean IV, qui tomba sous le poignard des sicaires, mais un enfant quelconque, mis à sa place paf la prévoyance des boyars et la sollicitude maternelle. Cette version circulait à la cour de Pologne en 1604, lorsque Démétrius y fit sa première apparition, d'où elle se propagea jusqu'en France et jusqu'à Rome. Maskiewicz y fait allusion dans son journal, en disant que Démétrius échappa aux mains tyranniques de Boris. Barezzo Barezzi, dont la brochure fit naguère le tour de l'Europe, est plus explicite. Il ajoute que l'obscurité de la nuit, choisie pour l'attentat, empêcha les sicaires de s'apercevoir de leur erreur. Le capitaine Margeret rapporte les mêmes circonstances. Payerle va jusqu'à donner le nom du sauveur de Démétrius, c'était Siméon, gouverneur du prince.
Le lecteur a maintenant sous les yeux le triple récit, légué à la postérité, sur un fait des plus importants de l'histoire russe. Quelques mots sur le sort ultérieur des principaux auteurs de ce drame compléteront le tableau. A la suite de l'enquête d'Ouglitch, la tsarine Marie se vit obligée de prendre le voile à Saint-Nicolas surVyks près Tchérépovetz, pour expier sa prétendue négligence. Ses frères furent exilés loin de la capitale et jetés dans des cachots. Des peines plus rigoureuses atteignirent les habitants d'Ouglitch, accusés de révolte à main armée contre l'autorité légitime. Deux cents d'entre eux furent exécutés, d'autres eurent la langue coupée, le plus grand nombre fut dirigé vers les déserts de la Sibérie, oùPélym leur dut son existence. A en croire une ancienne tradition, la cloche >iui sonna pour convoquer le peuple n'é-
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chappa point au châtiment général : elle fut transportée A Tobolsk. Sévir contre les uns, c'était reconnaître l'innocence des autres; une réparation devenait dès lors nécessaire. Aussi s'empressa-t-on de faire inhumer avec pompe les victimes de la fureur populaire et d'assurer des récompenses à la veuve et à la fille de Bitiagovski ainsi qu'à la gouvernante Volohov.
En présence de narrations discordantes sur des événements si extraordinaires, s'il n'est pas facile de dégager la vérité de l'erreur, il est cependant opportun de tenter quelque rapprochement. Sans rechercher pour le moment, si c'est le fils de Jean IV ou un autre enfant, qui a succombé à Ouglitch, arrêtons-nous d'abord aux deux hypothèses de l'accès épileptique et de l'assassinat, pour juger de leur probabilité.
En faveur de la première il n'y a qu'un seul témoignage, celui de l'enquête officielle, dressée par Schoujski sur l'ordre de Godounov. Il importe de l'examiner sous toutes ses faces. Le fait lui-même, tel qu'il est rapporté par Vassilissa ne s'impose pas par sa vraisemblance intrinsèque. Ne faudrait-il pas en effet, supposer dans la mère du tsarévitch et dans son entourage une imprudence phénoménale, pour qu'on laissât un enfant, sujet au mal caduc, s'amuser avec un couteau? L'eûton exposé à ce danger que le suicide serait encore une exception hors ligne. La science médicale nous apprend, que l'instinct de la conservation et le caractère du haut mal garantissent suffisamment ceux, qui en soufl'rent, d'un attentat contre leur propre vie. Et comme l'accès de Démétrius s'est prolongé assez longtemps en présence de plusieurs personnes, on ne comprend pas ce qui a pu les empêcher de lui porter secours. Mais si le fait en lui-même n'exclut pas le doute, peut-être l'autorité de ceux, qui le rapportent, est-elle irrécusable ? Les témoins oculaires de l'accès sont des inconnus ; leurs dépositions n'acquièrent une valeur historique que par l'autorité de Schoujski, chargé de diriger l'enquête, et celle
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(lu patriarche Job, responsable de la sentence judiciaire. Or, Tun et l'autre ont nié dans la suite, à plusieurs reprises, de la manière la plus solennelle, l'accès de haut mal, qui avait servi de base aux châtiments rigoureux mentionnés plus haut. Dans quatre chartes, adressées à ses fidèles sujets (1), Basile Schoujski, déjà tsar de Moscou, affirme catégoriquement que Démétrius a été assassiné par ordre de Boris pendant qu'il jouait avec des noix. Ace titre de victime innocente, glorifiée par des miracles, il fit transporter ses restes dans la capitale, où on les exposa à la vénération du peuple. Quant au patriarche Job, prenant congé de ses ouailles sur le déclin de sa vie, il avoue sans détour que « l'innocent Démétrius a été assassiné par la main de ses traîtres » (2). Après les formels démentis des deux plus compétents personnages, s'obstiner à défendre la véracité de l'enquête, ne serait-ce pas trop présumer de la complaisance des lecteurs ? Que Schoujski et Job aient eu un intérêt évident à soutenir la thèse de l'assassinat, après la catastrophe du 27 mai 1606, c'est ce qu'on ne saurait révoquer en doute; mais s'ils n'ont pas reculé à cette époque devantdes parjures sacrilèges, leur témoignage n'a plus de valeur dans aucune circonstance. Aussi les efforts de M. Bélov(3) pour concilier les contradictions, dont fourmille l'enquête d'Ouglitch, nous semblent-ils avoir une supposition arbitraire pour point de départ, car on ne saurait admettre sans discussion ni la véracité de Schoujski, ni l'impartialité de Job.
Rejeter l'hypothèse de l'accès épileptique, est-ce accepter sans réserve celle de l'assassinat? Deux questions doivent être ici soigneusement distinguées : celle du fait et celle de la personne.
(1) Collection des chartes de Roumianzov, II, 147, 150, 151, 154.
(2) Karamzin : Histoire de Vempire de Russie^ t. XII, notes 106, 108.
(3) Journal du ministère de l'instruction publique. Juillet, août