‹ Rome et la JudéeChapitre 13 sur 64 · CUAP. IV. — IB PEUPLE JUIF AVANT LE RÈGNE DE NÉRON · texte numérisé non relu

CUAP. IV. — IB PEUPLE JUIF AVANT LE RÈGNE DE NÉRON

leur nombre, leur accord, leur influence dans les asseinblées^» Et, enfin, pour ajouter à cette double autorité paîennne ci juive une autorité chrétienne et inspirée, les Actes des apôtres nous peignent les Juifs, cette population à part dans les villes grecques, poursuivant saint l'aul partout et sachant partout soulever contre lui des orages. Les paiens. eussent entendu l'Apôtre sans trop de colère ; leurs prêtres, • leurs temples, leurs idoles, ne se fussent pas émus, sans les Juifs, qui, avec une suhlilitê singulière, trouvent moyen d'exciter contre saint Paul les prêtres qu'ils détestent autant que le fait saint Paul, et le peuple dont ik sont détestés plus que lui. On hait ces Juifs, on se raille d'eux, on les méprise, on les maltraite et ou se laisse mener par eux. Le peuple est femme et donne souvent au monde de ces exemples.

Ne nous figurons donc pas la population juive de Tempir^ romain, avant le règne de ^'éron, comme une popululion obscure, pauvre, peu nombreuse, timide, végétant dans- Fombre. Ëlle était bien plutôt, malgré la haine et les railleries de quelques- uns, insolente et fiére, en même temps que rusée. Ni le nombre, ui l'argent, ni l'accord, ni 1* habile té, ni le verbe haut et la main prompte, ne lui faisaient défaut.

Une certaine dignité ne lui manquait même pas. Plusieurs écrivains païens de ce temps, frappés de la grandeur de ses destinées et surtout de la grandeur de ses dogmes^ sont loin d'avoir les railleries et les calomnies de l'âge suivant. Strabon et Trogue Pompée racontent tous deux l'origine du peuple Israélite* avec mille erreurs; mais celui ci du

* Scis quanta sit manus, quant i concordia, qu;uitùm valcat in concionibus. Siiminissà voce agam, tantùin nt judices audiant... Mulliliuliiu m Juda?onim, flagrantes nonnnnquàm in concionibus, pro republicà conlemnere gravilatis sumnise fuit. Pro Flncco, 58.

• Straiion, xvi. — Justin, xwvi, 2.

m HOME ET U JUDÉE.

moins sans injure, celui-là a\ec une certaine sympathie pour ce culte simple et digne, ennemi des idoles^ adorateur de rÉtre divin {xh eitov). Le savant Yarron oppose aux turpitudes de Tidolâtrie la religion pure du peuple juif^ Sénèque, tle son cùlô, tout en s'effrayaiiL des progrès de la nation juive, recoimait du moins qu'à la diilérence des païens leur piété est raisonnable et se rend- compte des pratiques qu'elle observe*.

Je n'ai done pas eu tort d'assimiler la situation du peuple juif en ce siècle à ce qu'elle est dans le nôtre. Aujourd'hui, comme alors, sans avoir d'eidstence politique nulle part, sans un pouce de terre où il soit souverain, le peuple juif est partout, il a pris racine partout, il parle toutes les langues au détriment de sa langue, disons mieux, de ses langues héréditaires. Aujourd'hui, comme ^ors, presque partout il a acquis droit (le cité; la civilisation libérale du dix-neuvième siècle lui a généreusement ouvert la vie politique, et il s'y est jeté avec une entente et une ardeur très-eilicaces pour son importance à lui, sinon pour le repos de la cité ; elle lui a ouvert même les honneurs nationaux, et, de même qu'il y avait alors des Juils chevaliei's romains, il y a aujouiti'hui des Juifs barons en Allemagne et baronnets en Angleterre. Aujourd'hui, comme alors, tout en s'identifiant à la vie du peuple indigène, le peuple juii l esle cependant partout luimême ; il garde jalousement le lieu qui unit sa race, il s'entend et correspond d'un bout du monde à l'autre, et, zélé sans doute pour sa nationalité locale, il ne l'est pas moins pour la nationalité cosmopolite d'Israël. Son caractère et sa

* Ciijus senlcnliiii tcsloni inlei- ca;tora adliiLcl etiam gentera Judaîaui. August., de Civil. Dei, iv, 51.

* A]m(l Augustin, de Ciu. Dei, vi, 11 : llli tamcn causas ritus sui liovcrunl, et majorpats ppuli fucit «juod cur facit ignorât.

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m à part lui demeurent donc, bien que ses droits soient les

droits de tous. 11 est banquier comme il Tétait alors; commerçant comme il l'était, bien que les siècles de proscription qui ont pesé sur lui aient rapetissé ses habitudes et le portent au brocantagc plus qu'au trafic; industriel, moins probablement qu'il ne l'était alors où chaque métier avait sa place marquée dans la synagogue et où l'influence talraudique n'avait pas encore renfermé le Juif dans des habitudes aussi étroites. Libre aujourd'hui, comme alors, de posséder la terre, comme alors, la propriété lui sourit peu : il aime mieux dans un coin d*une ville son ghetto obscur et infect, mais où il vit céte à c6te avec ses frères, que la solitude, Tair pur, le grand jour-, le labour, la liberté isolée de la campagne ; ni les ordonnances des princes qui, en certains lieux, ont voulu le contraindre à être laboureur, ni celles qui le lui ont récemment permis, ni les écrivains de sa nation qui le poussent à la charrue, n'ont encore fait de ce peuple citadin et marchand un peuple campagnard et agricole. Aujourd'hui, comme alors, et bien plus qu'alors, les sectes sont multipliées dansi le judaïsme, les dissidences religieuses sont profondes : le centre intellectuel, la loi est noyée sous les commentaires ; le centi'c rituel, le temple, n'existe plus; le centre hiérarchique, le pontificat, a disparu. L'unité subsiste pourtant, unité de race, mais non unité de foi, unité politique et non religieuse. Cohérente malgré sa dispersion, une malgré ses dissidences, puissante malgré sa dépendance, indestructible malgré son anéantissement politique, la nation juive du premier sîèdc n'était ni la moins riche, ni la moins libre, ni la moins influente de l'empire romain , de môme qu'aujourd'hui elle n'est ni la moins riche, ni la moins puissante, ni la moins libre, au milieu des royaumes de la chrétienté.

Seulement la nation juive d'alors avait de plus que celle

d'aujourd'hui le zèle rdigieux et l'ardeur du pros^ytisme.

C'est qu'elle avait encore l'espérance religieuse : elle croyait au rétablissement futur, prochain môme, de sa \ie politique qui était éteinte et surtout de sa vie religieuse» imparfaite et expectante jusque-là. Elle avait sa gloire dans le passé; elle l'avait encoie plus dans l'avenir, cîc quelque manière qu'elle entendit cet avenir. Ët, dans le présent, elle avait du moins la plénitude de son culte, sa ville sainte, son temple, sa hiérarchie, sa loi. Elle n'était pas encore cette religion décapitée, qui a perdu non-seulement les espérances de l'avenir, mais même les institutions du passé, débris d'une loi qui elle-même attendait un complément. La religion du peuple juif était encore la religion de l'attente, non celle du désespoir et du deuil.

Ce que produisit cette attenté quand elle comm^ça à se voir déçue, nous le dirons bientôt. Un mot seulement sur les sources auxquelles nous allons emprunter notre récit.

Dans cette histmre, le Juif Josèphe, fils de Matthias, prêtre et pharisien, sera, faute d'autres, notre principal et souvent

notre seul guide. Les documents païens sur la guerre de Jérusàl^ ne sont venus à nous qu'en petit nombre. r(ous ne connaissons de Dion Cassius que les extraits fort écourtés de Xiphilin et de Théodose. Suétone se borne à quelques circonstances qui confirment le récit de Josèphe. Tacite tiace sommairement l'origine de la guerre, donne la description de Jérusalem et indique le début du siège; mais le reste de son livre nous fait défaut.

Ces renseignements-là du moins sont historiques. Los Juiis modernes n'ont rien de pareil à nous apporter. C'est une chose étrange que ce peuple ait si mal gardé la mémoire de la grande catastrophe où son temple, sa religion et sa liberté

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ont péri. Le fouillis de son Talmud n'offre à cet égard que quatre ou cinq faits que Ton peut tenii' pour historiques, joints à une iringtaine de fables, qui témoignât de l'imagir nation la plus puérile et de Tignorance la plus grossière. Le livre longtemps populaire et iiièiue révéré parmi eux, qui passe sous le nom de Josippon ou de Joseph, iils de Gorion, n'est, dans sa partie admissible, qu'un extrait de Josèpbe, (ils de Matthias. Pour tout le reste, Fauteur, (pii paratt avoir été un juif breton ou manceau du dixième siècle, se livre tout à son aise aux caprices d'une imaghiation que ne gêne pas l'érudition même la plus vulgaire. Selon lui, Alexandre le Grand était un magicien, fds de magicien, qui causait en grec avec l'arbre du soleil et en hébreu avec l'arbre de la lune. Le « cèsaréat, que les Grecs appellent impériosat^ » fut établi à Rome par Impérîosus, fils dePtolémée, et, quand, deux siècles après, Jules prétendit se faire César, ce liardi jeune homme(il n'avait alors que dix-neuf ans) n'en vint à bout qu'en massacrant tout le sénat. Néron périt frappé de la foudre; Yespasien fit mourir le roi juif Agrippa et son Ois Monobaze, parce qu'Agrippa avait combattu son élection à l'empire et r avait même accusé de quelques grands crimes auprès du patron (du Pape). Yespasien fut couronné par le même patron, avec toute la pompe des empereurs germaniques, entre les princes électeurs du saint empire, au milieu du peuple qui répondait amen et des hérauts d'armes qui jetaient des florins d'or. Mais le plus merveilleux du livre, c'est l'auteur lui-même. >'é cinquante ans avant Jules César, il pi it pai't à la guerre de Jérusalem, ce qui lui domie cent quatrevingt-six ans. 11 avait cependant alors son père et sa mère, âgés l'un de cent trois ans et l'autre de quatre-vingt-cinq (de sorte que lui-même avait cent ans de i>lus que sa mère). Tel est cet historien douL les Juifs modernes, ses éditeurs, ont dit

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que « toutes les paroles sont vérité et justice, que la main de rEtemel a reposé sur lui pendant qu'il écrivait, qu il approche des andens prophètes et qu*il n'y a aocaoe fausseté dans ses écrits ^ »

Quant aux écrivains cluvtiens, ils n'ont fait que reproduira avec une entière confiance le récit de Josèphe, fils de Mattlûas. Au quatrième siècle, le savant Eusèbe, dans son histoire eodèsîastique, ne fait autre chose que l'extraire textuellement. Les cinq livres d'Hégrsippc, chrétien du cinquième siècle, sur la chute de Jérusalem, ne sont également qu'un extrait de l'historien juif *. L'autorité de Josèphe se trouve donc confirmée par radhésion des chrétiens qui le copient, par l'autorité des païens qui, dans le peu qu'ils disent, sont en général d'accord avec lui, par le silence même des Juife, on peut le dire (car des renseignements pareils à ceux de Josippon sont équivalents au silence). Son livre, écrit d'abord en hébreu pour les Juifs, traduit par lui-même en grec pour les païens et même pour bien des Juifs, est essentiellement le livre historiquepour les révolutions de Jérusalem.

On l'a cependant diversement jugé. On a eu parfois envers lui une confiance excessive; parfois on Ta décrié avec excès, et, après l'avoir ainsi décrié, on s'est cru en droit de le tenir pour irréfragable sur les points qui s'accordaient avec un parti pris à l'avance, pour suspect sur tous les autres. Nous n'avons pas de raison, il est vrai, pour supposer à Jos^he un

* C*e6i ce que dit le R. Tham, qui publia FouTrage du faux JoAeph ^ Constantiuople, en 1540. Il avait déjà été publié en i490. Munster en donna une Tmioo» mitt abrégée et privée de ses fables les plus ^nssières. Une ôditioa complète avec une version latine a été publiée par Jean Gagnier. Voy Bas* nage, Histoire des Juifs, x, 7. — Josl. vi, note 33.

* Dans b Bibliothèque des Pères, de la Bigne, tome VU. Il no faut pas confondre cet Hégésippr avec celui qui vécut au premier siècle (le TÉglise, et dont parlent Eusèbe et saint Jérôme.

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parfait dégagement de tous préjugés et en faire un héros de véracité historique. Mais quelle a été sa positicm, par suite

ses passions et ses préjugés ? par suite en quel sens a-l-il pu faiblir 7 C'est ce qu'on a peu examiné el ce que cependant il est bien facile de dire.

Joséphe est Juif, pharisien et prêtre^ ; il s'est laissé, de plus ou moins bon cœur, entraîner dans la révolte des Juifs; fait prisonnier par les Romains , il a su gagner la faveur de leurs généraux, et, quand ces généraux sont devenus empereurs, il est demeuré leur courtisan et leur protégé. A la fois Juif et ami de Vespasien, compromis dans la révolte et protégé par le vainqueur, que doit-il faire? Évidemment réconcilier la nation juive avec la dynastie vespasienne, la dynastie vespasienne avec le peuple juif, montrer à la famille impériale que la Judée n'a pas été si coupable, montrer aux Juifs que Vespasien n'a pas été si injuste.

n dira donc d'abord que le peuple juif a été longtemps le sujet fidèle des Romains; que les empereurs, dont on aime à citer les noms, l'ont traité avec équité et une sorte de respect; que, sous le seul Méron, ce prince détesté et détesté en particulier de la famille vespasienne, le pouvoir romain est devenu oppresseur; que les Juifs l'ont supporté longtenijis avec patience; que môme, poussé à bout par la dureté des délégués de Néron, le vrai peuple juif ne se fôt pas révolté, mais qu'une bande de factieux a profité du désordre des

* Josèphc, né en 57 ou 38 (de Vita st/a, xi), écrivit son livrent' la Guerre judaïque^ d'abord en hébreu, puis en grec, plus tard (93), son livre des/4ntiquités, Ant.t xx, 9 (11, 1); et cap. uU,; ensuite son livre Contre Appion {InAp., h 1)i et 5a Fie eu réponse aux attsqoesdalaatBdft TQiëriade. Son grec présente un grand nombred'héfaralames, ce qui n^empéche pas que ses interprélatiooa de lliébfeu ne soient quelquefois erronées. (Jost., vi, 17.) Sa langue mateineUe, comme celle de tons les Juife de Palestine» était le Sjro-Chaldéen.

m fiOME ET LA nrofiB.

choses el des esprits, s'est imposée à la iiniltitiule et l'a compromise malgré elle dans uiie guerre doot elle ne voulait pas ; que Vespasien, chargé d'ètoufiér cette révolte, a bien dû user de rif^ucur, mais que la responsabilité en retombe sur ceux qui par leur ambition ont entraîné Israël dans celte lutte, et Ty ont maintenu par leur entêtement fanatique, coupables contre Rome et contre Jérusalem, contre leur peuple et coutre leur Dieu.

Voilà sur quels points Joséphe peut être uu témoin reprochable. Mais encore dans quelle mesure? A-t-il menti ou a-t-il seulement outré la vérité? Ses assertions sont-elles fausses ou seulement exagérées? En elles-mêmes, ses assertions sont certiiiées par l'ensemble de l'histoire. La soumission des Juife aux Bomains est un fait qui s accorde et avec antécédents du jieuple juif, et avec le témoignage des historiens. Los égards et le respect des chefs romains envers Juda sont attestés également par plusimirs témoignages psôens et s'accordent avec le bon sens de la nation romaine. Les actes arbitraires des procurateurs de ?iéron sont confirmés par Tacite, et très-croyables sous un prince rapace lui-même et qui n'était nullement administrateur. La domination tyrannique d'une minorité révolutionnaire sur la masse de la nation juive n'a pas besoin d'être démontrée pour nous; nous savons que les révolutions ne se font pas autrement. Sans doute sur ces points divers Josôphe a pu excéder la vérité , et les documents nous manquent pour l'y ramener d'une manière tout à lait certaine. 11 a- pu exagérer la tolérance des Romains» la soumission du peuple juif, la dureté des procurateurs de >'éron, la violence et le despotisme des factions révolutionnaires, la longanimité et la mansuétude de V espasien et de Titus ; sur tous ces points il a pu exagérer l'histoire, et il

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