CBAP. VII. — CAMPAGNE DE VESPASIEN
nanls, qui couimandaieut cliacuii une légion, étaient Q. Petitius Gérésdis, célèbre depuis dans d'autres guerres; Titus, (ils deVespasien, et après lui empereur; UlpiusTrajanus, qui fut lui-même père d'un empereur. Si l'on ajoute à Titus son frère Domitien, la guerre de Judée fit quatre Césars. Parmi les auxiliaires de rarmée rcmnaine, quatre monarques vassaui, Antiochus, roi de Comagène, Sohéme d'Émèse, Agrippa de Trachonitc, Malcli, émir des Arabes, lui avaient fourni des secours. Cent soixante machines de guerre suivaient cette armée. C'étaient ces balistes et ces catapultes qui lançaient an loin d'énormes pierres, brisaient les créneaux des remparts, entamaient l'angle des tours, et jetaient à trois stades de distance (555 mètres) la téte d'un homme.
Contre cette puissance, les bandes irrégulières des insurgés galiléens, gens de tout pays, de toute origine, mêlées de vagabonds, de malfaiteurs, d'étrangers, de païens même, n'avaient ni la discipline, ni les armes, ni l'expérience du soldat romain. Sans casques et sans cuirasses, ils ne ressemblaient pas à cette infanterie romaine, inébranlable par sa masse, invulnérable sous son armure. Ils n'avaient rien de pareil à la redoutable artillerie de Vespasien. Leschevaux du désert que Malch et Sohôme avaient ame.ïésaucamp romain ne leur prêtaient pas leurs ailes. Us n'avaient que les murailles deleurs cités relevées à la hâte, leur pauvre épée et leur foi à leurs prophètes. Mais il y avait parmi eux des hommes qui, dans une nation appelée à la liberté, et pour une religion iipj)olée à régénérer le monde, eussent été des héros. Dans le ju-
claves. — D'après Suéloric {in Vesp'as. 4), iNtron ajouta aux troupes employées [tar Ctstius ileux légioiii^, 8 alx, 10 cohortes. — A 1 époque de II mort (le Nércn, Vespasien avait trois légions. Tac, His/., i, 10. — C'étaient^ comme on le verra p1ti5< tant, k 5% la 10* et la 15*. La 10* venait de TEuphratc, et reniplava obablemcnt la 12% battue sousCesthis. — Titus com* mandait la 15" légion, Trajan la 10". — Voir Jos., m, b (4, 2).
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(laïsme, ils n'étaient que des désespérés, fanatiques d'un Messie qui ne venait point, sectaires d'une religion évanouie, épuisés par Fangoisse de leurs espérances déçues et de leurs prophéties en vain méditées; pour y échapper, ils étaient prêts à tout, au combat, quelque inégal qu i! put èive; à la torture, quelque affreuse qu'on la pût faire ; au suicide, quelle que soit 1* impiété du suicide.
Aussi, lorsque dans les riclies vallons de la Galilée apparurent les trois aigles des légions romaines; lorsque retentit le pas mesuré des cohortes, marchant sur un front de six hommes avec leur immense cortège d'auxiliaires, de mercenaires, de bêles de somme, de machines de guerre; cet at- * tirai! de la puissance des Césars chemina avec toute la sécurité de la force, sinon de la paix. Sepphoris, Romaine de co'ur, alla au-devant de Vcspasien pour le prier d'entrer dans ses murs j Gadara (ou plutôt Gabara) qui voulut résister, vit toute sa population virile passée au fil de Tépée. Joséphe, qui avait marché en avant pour offrir la bataille, vit ses milices pacifiques se dispei'ser, et s'enfuit lui-même jusqu'à Tibériade. La campagne tout cntiéie se soumit au vainqueur; les plus compromis ou les plus obstinés se réfogiérent dans les places fortes*.
Dans ce pays ondulé qui s'étend depuis les rives du Jourdain jusqu'au littoral de la mer, la nature, presque à rentrée de chaque vallée, a placé un mamelon, dernier promontoire (pii termine une chaîne de moiilagnes, à })cu prés à pic du colé de la plaine, accessible seulement du côté des hauteurs, et qui semble fait pour être le piédestal d'une forteresse. Les
> ui» 7-10 (6, 7}. Gadan ^ de l'autre odté da lac de Tibériade, et il ne |>eut en être id question. Gabara serait le site actuel d'Ambeli (Lettra du docteur Sciiultie au docteur Williams» publiée far celui-ci. Holjf cUa, 1. 1, p. 470.)
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guerres des temps passés avaient fait apprécier ces postes élevés; des bourgs et des citadelles s'y étaient bàlis, presque imprenables, tant que les citernes ne tarissaient pas. Cinq ou six de ces bourgs furent, au bout de peu de semaines, les seuls points libres dans toute la Galilée. Encombrés de fu«,âtiis et de combattants, de tremblants et de désespérés, ils étaient le dernier refuge pour s'abriter, le dernier poste pour combattre, le dernier asile et du courage et de la peur.
Aussi deux sièges, à vrai dire, remplirent-ils toute cette campagne, mais deux sièges laborieux et sanglants. Joséphe s'était renfermé dans Jotapat, unede ces citadelles galiléennes oà la hauteur et l'escarpement étaient tels, que du sommet de la ville on ne pouvait apercevoir le fond de la vallée. La plus grande force de rinsun-ection, une population virile de quarante mille hommes, s'y était entassée. La stratégie ro< niaine s'y épuisa. Vespasicn y fut blessé ^ A œs circonvallations qui s'élevaient plus liantes que les nuu'ailles pour dominer le côté attaquable de la ville, les Juiis opposaient de nouveaux remparts bAtis au-dessus de leur rempart ; en quelques jours leur mur s'éleva de vingt coudées. Au bélier dont les redoutables oscillations venaient ébranler les plus fortes murailles, ils opposaient des sacs remplis de paille qui amortissaient ses coups. A la tortue, cette puissante écaille formée par les boucliers réunis et sous l'abri de laquelle la légion marchait à l'assaut, couverte et invulnérable, ils opposaient des flots d'huile bouillante que les boucliers n'arrêtaient pas et qui consumaient la chair des hommes sous leurs
* Suet.,z«Kespfl5.,4. — Josèplie, m, i6(7, 22). LeJocleurSclnillze a leconnu la situation de Jotapat, aujourd'hui Jeràl. La description dos lieux, fuite par Josèphe, s'accorde avec leur siluation actuelle. De plus, on voit des ruines de tours el de mun» des citernes, des grottes» etc. — Voir la lettre citée cfdessus.
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armures. A ces balistes qui lançaient à deux stades de distance (o70"') des pierres du poids d'un talent 107), ils oj)posaient le feu; et les balistes, les béliei^, les claies qui protégeaient les travailleurs, les tours de bois hautes de cior quante pieds qui s'élevaient au^essus même des remparts, les rameaux et les troncs d'urbi es qui soutenaient les terrassements romains, tout le travail de trois légions pendant de longues journées était dévoré en un instant. Jotapat, quoique investie, trouvait le moyen de coininnniquer avec le dehors. 11 y avait un sentier ardu, rociieux, descendant l'escarpement de la montagne, par lequel allaient et venaient des messagei^ nocturnes, vêtus de pèaux de bêtes et que les sentinelles romaines prenaient pour des chiens. Loi^ même que la brèche fut ouverte, Jotapat soutint admirablement Tassant; et après une effroyable nuit où le sang coulait à £k>ts du haut des remparts, où les cadavres s'élevaient à la hauteur des murs, où le sifllemenl des balistes, le fracas des projectiles, le cri [des combattants sur les remparts, éveillaient à l'intérieur les épouvantables hurlements de plusieurs milliers d'en> fantsetde femmes, il fallut cependanl que les cohortes romaines se retirassent. Mais Jotapat succombaeniin àla fatigue et h la soif; le sel lui manquait, l'eau était rare, les combattants épuisés ; les sentinelles qu'on ne pouvait relever finissaient dans les dernières heures de la nuit par s'endormir à leur poste. Yespasien le sut, et quelques soldats romains arrivèrent sans bruit, protégés par la nuit et le brouiUard, tuèrent les sentinelles, pénétrèrent dans la ville et jusque dans la citadelle. Quand Jotapat s'éveilla, l'armée romaine, sans avoir perdu un seul homme, était tout entière dans ses murs. Le siège avait duré quarante-sept jours (du 23 arténiisios au V i)anemos, 2o mai — 29 juin). Ce fut alors une effroyable tuerie faisant concurrence
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au suicide. Les Romains n'épargnèrent que les femmes et les petits enfants (vTvdwç) au nombre de douze cents. Tout le reste pérît; pendant plusieurs jours on fouilla les puits, les cavernes, les passages souterrains pour en extraire des Juifs et les tuer. Mais la plupart n'avaient pas attendu celle recherche. Ce qui était resté de combattants s*était réuni à une des extrémités de la ville, et s*était donné la joie de s'entr*égorger. Josèphe, retiré avec quarante autres dans une caverne, y demeura caché pendant trois jours, sortant chaque, nuit pour examiner les dehors et rentrant avec la conviction que la fuite était impossible. Une femme le trahit, et Vespasien lui fit offrir une grûce, qu'inspiré de Dieu, dit-il, il était prêt à accepter. Cependant ses compagnons, moins éclairés ou plus énergiques, ne voulurent ni imiter ni souffrir sa soumission; et, Tépéc sur la gorge, il fallut qu'il acceptAt, (raccord avec eux, le remède suprême du suicide. On tira au sort ; le premier qui tomba fut tué par le second, le second parle troisième, et ainsi de suite. Josèphe, gardé par la Providence, demeura seul avec un compagnon auquel il dovail donner la mort et auquel il persuada de vivre. Quel rùle il devait jouer dans le camp romain, nous le dirons plus tard ^
La prise de Jotapat anéantissait l'iusun ection dans la Galilée et sur la rive droite du lac de Génésaretii ; la prise de Gamala, un peu plus tard, dut étouffer tous les germes de révolte sur l'autre rive du lac et dans le royaume d'Agi ippa. La position de Gamala était pareille à celle de Jotapat. Au midi, un précipice, où le regard ne plongeait pas sans vertige, et au-dessus duquel la ville semblait comme suspendue et toujours prèle à s'écrouler; au nord, une hgne de rem-
< Jos., 111,16-21(7-8).
m KOm ET LA JLDkË.
parts destinée h couvrir le coté où la ville était accessible par les hauteurs; au c(3ntre, une éniinence pareille ù la bosse d*un diameau ^ et sur laquelle s'élevait une citadelle à la hauteur de laquelle les flèches ne pouvaient atteindre. Gamàla, patrie de Judas le Ganlonito, révoltée depuis longtemps contre son roi Agrippa, était un des grands foyers de l'insurrection. La pensée de la résistance y était unanime; personne ne songeait à se rendre.
Ici, ce fut dans la ville même que le combat fut terrible. Les béliers avaient forcé le rempart sur trois- points diffé*rents; les Romains avaient pénétré dans la ville, rejeté les combaltanls juifs jusque vers les abords de la citadelle; mais, à mesure que ceux-ci reculaient par des ruelles étroites et montantes, ils retrouvaient l'avantage du terrain. Les liomains, sur qui les coups tombaient de haut, voulurent s'élever à leur tour et montèrent sur les toi Is des maisons alors comme aujourd'hui étaient peu élevées et les toits en plate-forme) : mais ces constructions légères cédèrentsous le poids des combattants armés ; les maisons s^ècroulèrent sous les occupants; les Romains renvei"sés, perdus dans un nuage de poussière, cmbari'assés dans des passages étroits et inconnus, ne se reconnaissant plus sous la poudre dont ils étaient couveris, périssaient sous les coups et sous les décombres : il fallut sortir de celte ville un instant prise.
Biais à cette ville assiégée les vivres manquaient : on n'en donnait qu'aux seuls combattants; le reste, ou tâchait de s'enfuir par les passages souterrains qui servaient aux égouts, ou demeurait épuisé par la Mm et résigné à la mort. Une nuit, trois soldats de la quiniième légion parvinrent ù déranger quelques assises d'une des tours ; elle s'écroula, l'ur-
* Dnmclf cluimcaii, Camel, Gamala» Jos., it, 2..
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mi'Q romaine entra par cette brèche, et, comnne les rues de la ville avaient une pente rapide, le bas de la ville fut à la lettre une mare de sang. IHeu, dit Jos^he, combattait contre les Juifs ; ils ne purent tenir longtemps même dans cette citadelle si élevée Un vent violent s'éleva, qui portait aux Juifs les flèches des assiégeants et leur rejetait leurs propres flèches; ils ne pouvaient même se tenir debout sur les remparts. Quand toute la masse du peuple accumulée dans ce dernier asile se vit sans ressource, ils embrassèrent une dernière fois leurs enfants et leurs femmes, les précipitèrent et se prédpitèrent avec eux dans Tabtme. 11 ne se sauva, dit Josùplie, que deux femmes, pas un enfant. Les Uomains jetaient les enfants du haut du mur. L'atrocité du meurtre luttait avec l'atrocité du suicide. (24 gorpiœos au ^ hyperberetœos, 19 septembre au 48 octobre
Sur ces deux points seulement, Jotapat et Gamala, l'insurrection avait résisté quelque temps; partout ailleui*s, quelle que fût son obstination, elle avait promptement cédé, ou devant la supériorité des forces ennemies, ou même devant sa pi opie impopularité. Dans la ville de Japha*, que la résistance de Jotapat avait encouragée au soulèvement, les plus ardents, sortis à la rencontre des Romains et repoussés par eux, s'étaient vu renfermés dans une première enceinte de la ville; par peur ou par trahison, on refusait de leur ouvrir l'enceinte intérieure. Us furent tués là comme dans un piégc, et moururent en maudissant l^rs compatriotes.
* Suélonc mentionne les deux siégps de Tarîcbce et de Gamala comme dirigés par Tîliis. DjUB un de ces combats, il eut son cheval tué sons lui, et monta imn-édiatemenl le durai d*un ennemi qu*n venait de tuer. {In TU, 'A»)
• M. de Saulcy (t. I, p. 78, 90 décerobre) reconnaît cette ville ilans le vil* lage actuel de Jafa ouTaTèb, % S kilomètres sud de Nasarcth. Ce serait aussi la Japhiade la Bible. (Josué, xix, IS.) V. aussi U lettre déjà citée du docteor Scfaoltie.
Les Samaritains du mont Garizim, vahicos par la soif , avaient été niassaci és au nombre de onze mille six cents. Des révoltés juifs s'étaient établis sur le Thabor, montagne isolée, facile à défendre de toutes parts. Une fausse attaque les attira dans
la plaine et la cavalerie romaine les tailla facilciiieiit eu pièces *.
Une bande plus nombreuse, celle de Jésus, fils de Saphiat, avait occupé })lus longtemps les Romains. Retirée à Tibé*
riadc, clic y tenait sous lejougraristocralie, amie de la paix. Un parlementaire romain, arrivant aux portes, fut, selon k <»n8tante habitude de ces insurgés, reçu à coup de flèches. Le parti de la paix sVffirava ; le sénat de Tibériade députa à Titus pour solliciter l'approche des forces romaines, et à leur approche expulsa les insurgés. De Tibériade, ceux-ci allèrent quelques lieues plus loin, sur les rives du lac, prendre position à Tarichée ; mais, là aussi, les inquiétudes de la ville, l'hostilité de l'aristocratie les accueillit : il y eut sur la place, «nlre le parti de la guerre et le parti de la paix, de tels débats, que du dehors les Romains entendirent les clameurs populaires v[ ingèrent (juc cette ville divisée serait bientôt prise. Titus hâta le succès par un coup de main hardi ; lau- 4^nt son cheval dans les eaux, il tourna les murailles de la ville et pénétra de plain-pied par le port dans la cité. Les malheureux soldats de l'insurrection n'eurent ])his d'autre refuge que le lac lui-même. Ils se Jetèrent sur des barques réunies à l'avance ; mais les Romains eurent bientét équipé une flottille, et sur ce lac, dont toutes les rives leur étaient hostiles, les Juifs furent réduits à se défendre contie les na-
* Sur le combat de Japba, Josèphc, m, 21 (7, 51). Le 25 doesios (24juiu). — Sur celui de Garizim. m, 22 , (7, 32). Le 27 dœsios (26 juin). Voir aussi M. de Saulcy, t. Il, p. 400 et 8. — Sur odui du Biabor, Jos., iv, « (i. 8).