‹ Rome et la JudéeChapitre 19 sur 64 · GHAP. VU. — CAMPAGNE DB VESPASIEN · texte numérisé non relu

GHAP. VU. — CAMPAGNE DB VESPASIEN

vires romains avec les pierres qui servaient de lest à leiii's bateaux. Bientôt il ne resta plus d'eux que quelques débris de barques flottantes sur le lac, des cadavres enflés par la submersion et des taches de sang sur les eaux.

11 demeurait cependant à Tarichée, outre les habitants de la ville que Rome devait épargner, une multitude d'étiangers, insurgés ou fugitifs, qu'une sorte, je ne dirai pas de pitié, mais de respect humain, empêchait Yespasien d'égorger. Après niùre délibération, il leur accorda « une liberté équivoque, » et leur ût ouvrir une des portes de la ville en ne leur laissant de passage que vers Tibériade. Arrivés là, au milieu d'une population dont on se croyait plus sûr, on les enlcrma dans T hippodrome et on les tria. Douze cents, vieux et infirmes, furent massacrés sans pitié; six mille, les plus robustes, furent envoyés, comme d'utiles ouvriers, à Néron, qui s'amusait alors à couper l'isthme de Corinthe; le reste (trente-six mille quatre cents, dit Joséphe), fut vendu comme esdaves^ Tout cela se passait sur les bords de ce beau lac de Génésareth, dont l'aspect ravit encore nos voyageurs. Quarante ans auparavant, sur ces mêmes bords et sur ces mêmes eaux, Jésus, fils de Marie, avait précédé Jésus, fils de Saphiat, portant, lui, la bonne nouvelle et l'évangile de la paix. C'était sur ce lac, ensanglanté aujourd'hui, qu'il avait tendu la main à I*ierre et que ses disciples l'avaient éveillé au fond de la barque pour lui dire : « Seigneur, nous périssons! j» U avait commandé aux vents et aux flots, et il s'était fait une grande tranquillité.

U restait encore une dernière bande d'insurgés galiléens ;

* Josèphe, III, 31-36 (9, 10). Tarichée fut prise le 8 gorpiœos (15 septembre). Tibcriado, comme on sait, s'appelle aujourd'hui Tabarieh; Tariclice, Kcdcs. L'une et l'autre présentent des yestiges remarquables d'aoti* quités romauo-judaiques. De Saulcy, i. il, p. 463 et niir., 470 et tnÎY.

m ROME ET LA JUDÉE.

oelle-là était comuiandéc par Jean, fils de Lévi, et il Tavait

établie dans sa ville natale de Giscala.Mais, là aussi, l'approche des troupes romaines et les clameurs de la ville lui rendirent bientôt cette retraite inaoutenable. Jean se contenta de demander à Titus qui s'approchait un jour de trêve pour célébrer le sabbat et signer ensuite la capitulation. Après l'avoir obtenu, sachant trop bien que la capitulation ne s étendrai t pas jusqu a lui, il profita de cette nuit d'armistice pour s'échapper avec ses soldats. Leurs femmes et leui's enfants lessuivirciil. Mais au bout de vingt stades (une lieue), ce lent et douloureux cortège sembla trop ralentir la marche des hommes armés. Ils entendaient déjà lo «lalop delà cavalerie romaine qui les poursuivait. Jean exigea de ses hommes qu'Us abandonnassent leurs familles, et le fanatisme juif lui accorda ce sacrifice. Trois mille êtres humains furent aînsî délaissés, malgré leurs supplications et leurs pleiu's, hurlant de douleur, tremblant d'effroi, se perdant dans des chemins inconnus, se foulant et s'ècrasant dans leur fuite. Jean fut atteint cependant et perdit une partie de ses hommes ; mais il se sauva avec le r este, et, après une mardie d'au moins quatre jours, il porta à Jérusalem, rendez-vous de tous les débris de linsurrection galiléenne, un fanatisme eialté par la défaite, un courage indompté, une volonté supérieure, une àme prèle à tout oser*.

Ainsi, de toutes parts en Galilée, les soldats de insurrection étaient ou détruits ou balayés. La cruauté même du vainqueur, il est triste de le dire, assurait la soumission des peuples. Là où la soumission était prompte, Vespasicu se montrait clément; il se contentait d'abattre un pan de mur, de transformer la ville forte en ville captive ; du i-este, la population demeurait libre ; des chefs lui étaient choisis par

* lî, 8 (9, 2).

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son propre sénat et parmi les notables du parti de la paix; nn centurion seulement demeurait dans chaque \ille, un dé*

curion dans chaque bourg ; Rome no leur refusait pas celte autonomie, souvent fort large, dont elle était libérale envers ses sujets. Mais, quand la population n'avait pas immédiatement séparé sa cause de celle des insurgés, Tépéc de Rome était terrible ; les hommes presque toujours, parfois môme les femmes et les enfants, étaient mis à mort. C'est l'honneur de Titus et c'est l'annonce de ce règne qu*on appela les délices du genre humain que de le voir modérer les massacres. Il eût, sans son père, ménagé le sang de Gamala ; il accorda à Giscala le répit dont j'ai parlé, afin de ne pas être ohVv^è (le la prendre d'assaut et de la livrer à l'épée de ses légionnaires. Mais le vieux routier Yespasien ne connaissait pas ces ménagements ; il trouvait avec son conseil que tout , était permis envers des Juifs, et que , lorsque « l'utile et Thonnète ne peuvent se mettre d'accord, c'est l'utile qu'il faut préférer. » Nous Tenons de voir comment, à Tarichée, il éluda la promesse que Titus avait &ite de laisser la vie aux prisonniers.

Ces épouvantables reprèiailles effrayaient plu3 qu'elles n'irritaient. On aimerait à croire que la terreur est toujours et absolument de la mauvaise politique, comme elle est de la détestable morale. Pour le châtiment des peuples. Dieu ne i'a pas ordonné ainsi, et il faut que les tyrans fassent grand abus des supplices, pour qu'à la fin cette politique leur soit funeste. Dieu nous garde de la terreur modérée et intelligente , car celle-là dure ! Dans l'antiquité surtout, de telles représailles étaient ^i bien passées en loi, que les victimes elles-mêmes s'en prenaient, non à ceux qui les exerçaient, mais à ceux qui les avaient provoquées. Josèphe, qui raconte ces massacres, n'accuse ni .Titus ni même Yespasien;

courlisan de ces princes, il croit en racoiUanl tout cela ne leur faire aucun tort; et, au food,.ni Titus ni Yespasien lui-môme» leur vie en dépose, n'étaient plus sanguinaires que d'autres. En faisant périr tant d'hommes désarmôs, ils crovinenl, non pas assassiner, mais combattre. 31ais les grands coupables, aux yeux de Josèphe, ce sont les auteurs de la révolte, ceux qui ont rendu le peuple j uif criminel avec eux, ceux qui ont nécessité et h'^^âlimé les vengeances romaines. Josèphe n'est pas insensible à tant de sang versé; mais c'est sur ces hommes que par sa bouche la nation juive le rejette, comme un malheureux })oussé au crime par de pcrlidcs conseils, s'en prend de son supplice, non pas à son juge, mais à son instigateur.

Seulement, ces exécutions qui épouvantaient la masse du peuple achevaient d'exalter la parlie exaltée du judaïsme. Les soldats de T insurrection, qui avaient disputé leur vie derrière les murailles croulantes de Jotapat et de Gamala, 8a\'aient qu'il n'y avait pas d'amnistie pour eux. La victoire loin ( tait dinicile, mais la soumission impossible. Les liens du saug ne les arrêtaient guère; on a vu comment, au sortir de Giscala, ils avaient abandonné leurs enfants et leurs femmes ; conunent à (janiala ils. les avaient jclcs avec eux du haut de la citadelle, lis ne recuiaicut pas non plus devant le suicide. Depuis longtemps, soit par suite des relations avec les païens, soil par le seul progrès d'un fanatisme désespéré, l'orthodoxie judaïque s'était familiarisée, avec l'idée de la mort volontaire. Les exemples en sont dans Josèphe nombreux et admirés ^

* Voir entre autres la récit des. insurrections de Tibéria le (Jos., in liia sua, '28); la scbne de la caverne do Jdlajtat, où Josèphe combat les idées de suicide qu'.iilleiirs en général il semble accepter. DeD., i i, 25 (8); les suicides de Massada, vu, 54, 56 9); un passage de la lettre d' Agrippa à Caûis. Pbilo, in Légat,

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Cïîtaient de tels hommes qui, échappes comme par miracle au massacre de la population armée, affluaient de tous ks points de la Galilée vers la ville sainte. Bandits de Juda, sicaires de Manàhem, soldats de Charès on de Jean de Giscala, fugitifs de Gainala ou du Tliabor, fanatiques de religion, de patriotisme ou de pillage, tous, tournant le dos à ces cités pusillanimes qui accueillaient avec joie l'aigle romaine, à ces laboureurs galiléens empressés de faire leur paix pour retourner ù leurs moissons, à ce Josèphe qui d'ennemi des Romains était devenu leur gracié et leur courtisan, tous arrivaient, disaient-ils, pour verser leur dernière goutte de sang sur les parvis du temple; plus exaltés dans le désespoir de la défaite qu'ils ne l'avaient été dans leurs espé^ ranees de victoire; criant d'ailleurs "qu'ils n'étaient pas vaincus; qu'ils avaient seulement abandonné une situation plus difficile pour une situation plus forte, la défense des bourgades galiléennes pour la défense de Sion. L'élite de touh's les bandes d'aventuriers, le résidu de toutes les^ insurrections , les plus obstinés de tous les fanatiques, se pressaieiit ainsi dans. Jérusalem pour la défendre et plus encore pour la déchirer.

Jérusalem pouvait donc se croire forte; mais elle devriit se sentir isolée. Elle n'avait rien fait pour venir en aide à la Galilée, cette avant-garde perdue de rinsun*ection. Avertie par Josèphe, elle n'avait su trouver aucune force pour faire diversion aux coups que lui portait Vespasien sur les bords du lac de Hbériade. Était-ce jalousie? Cela est possible. Êlait-c« impuissance causée par la discorde? Cola est probable. Les révolutionnaires sont égoïstes, et la révolution juive surtout eut ce caractère qu'au milieu des plus extrêmes périls elle ne cessa de s'entre-déchirer.

Maintenant Jérusuleiu goûtait les fruits de sou inaction. La

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Galilée était détachée d'elle, l'iiisuiTection delà Samarie était domptée, et la domination romaine, inébranlable dans ces deuxprovinccs, toudiait Jérusalem par le nord. A roccident, Joppi', un instant occupée par des j)iralcs juifs, avait été reprise : les pirates avaient été contraints à se réfugier sur leurs nairires; et l inclémenoe habituelle des éléments envers les Juifs les avait bientôt rejetès sur la côte où le glaive des iioaiains les attendait. Azot, Januiia, étaient rentrées sous le joug; et, plus forte que jamais, une chaîne de cités idolâtres, depuis Gaza jus([u*à Sidon, barrait aux Juifs les approches de la nier. A l'orient ^ Scythopolis, toujours fidèle ; Tibériadc et Tarichée, facilement soumises ; le mont Thabor occupé; Gamala enfin vaincue, ouvraient à Vespasien le lac de Tibériade, les bords du Jourdain et cotte grande plaine (Miyflt)io?ni5îov) qui, sur la rive droite de ce llcuve, s'étend du mont Tliabor jusqu'à la mer Morte. Au midi, Jém* salem avait derrière elle Tldumée, encore inattaquée ; maïs sur tous les aulies points l'insurrection hicrosolyinitainc était circonvenue. Les aigles romaines, à Scytiiopolis, n avaient plus que vingt lieues entre elles et Jérusalem ; à Jam* nia, onze lieues ; à Sicheni, douze. C'étaient les toparchios voisines de Jéricho, de Thanuia, de Gophna, d'Acrahata, qui, le printemps prochain , allaient avoir h défendre leur capitale.

31ais ce récit doit être ici interrompu. L'u momenl est venu, qui amène des perturbations tout autres ; un honmie est apparu sur la scène, auquel la Providence destine un tout

autre rôle, non-scnlement dnus la Judce, mais dans le monde romain. La guerre de Judée ne sera plus qu'un coin de la guerre universelle. Les révolutions de Jérusalem se perdront pour quelque temps dans le bi uit des révolutions de l'empire. Ce sont ces révolutions de 1 Empire qu'il uuus faut

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ici racoiiler. C'est celle époque où devaient « retenlir les bruits de guerre et de sédition, » où « le peuple devait se soulever contre le peuple et le royaume contre le royaume »

• .Mallli., xsiv, 6-7. — Luc, \\\, O-IO.

TROlSlËiMl:; l'AlUlli;

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