GALBA
Amliitiri enim etii$ pralM et opioionei pnoliimmi. Car vous entendrez des amifatts et dtê braiU de
combals. iMattii., xmv. Ci
Cùm audierilis prxlia et scdiiioncs, noliic Icrreri ; opertet primAiD hmt fleri.
Quand vous onlcndrc? des cotnhuls cl ths ^■é^^ilion^. ne vous elTrayoz pas; il faul que ces choses aient lieu iTabord. (Lac, »i, 9.)
Le môme vent qui soufflait en Judée soufflait à Rome. 11 y
avait là missi des prophètes, des pressentiments snpeislilieux^ des ambitions démesurées, des craintes profondes, dv. folles espérances.
Pour le comprendre, il faut penser d'abord par quelles épreuves avaient passé les hommes de cette époque, ceux, par exemple, qui avaient quarante ans, surtout s'ils possédaient le rang ou la richesse. Ils avaient vu finir la sombre royauté de Tibère; ils avaient subi, pendant trois ans, le régne d'un épiieptique et d'un maniaque, mais d'uu maniaque sanguinaire, Caligula. Ils avaient été témoins ou complices de la tentative de résuircclion républicaine qui,
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après la mort de ce prince, avait, pendant une journée et demie, troublé les têtes du sénat. Ils avaient accepte, toléré, adoré tour à tour, en les maudissant, Claude, ses affranchis, ses deux femmes, Messalineet Agrippine.Ils avaient, parmi les autres péripéties de ce règne, vu la prostituée Messaline, femme de l'empereur, épousant publiquement un autre homme ; puis le lendemain mise à mort sans le consentement et presque à l'insu de l'empereur qui l'aimait toujours. Ce gouvernement des femmes, plus désordonné, aussi sanguinaire que celui des h(Mnmes, leur avait donné Néron ; et ils avaient eu treize années entières pour contempler et redouter ce phénomène d'un maître du monde, danseur, cocher, pantomime, incendiaire, meurtrier de son frère, de sa femme, de sa mère, meurtrier, s'il l'eût pu, du genre humain tout entier. Ils avaient vu le crime arrivant à des proportions artistiques et grandioses, comme ces colosses monstrueux de rinde, hideux et difformes, si on les regarde de près, mais auxquels leurs proportions gigantesques impriment un certain prestige et une certaine majesté.
Ce long cauchemar n'avait pas rendu leur jugement plus sain, tant s'en fauti mais bien leur imagination plus ardente, leurs peurs et môme leurs ambitions plus exaltées. Leurs craintes et leurs clùmères prenaient ces proportions supérieures qui, de tout temps, dans le bien et dans le mal, dans son élévation et sa décadence, ont été propres au génie romain. Même le Romain d'aujourd hui ne conçoit rien qui n'ait une certaine grandeur. L'immensité de cet empire qui englobait, disait -on, le genre humain tout entier, élevait singulièremeut les proportions de la politique et le diapason de toutes les espérances ^ Le jour où cet empire se-
* Velus ac jampridem insita mortulibus poteutis cupido cum iiuperii magniUidioe adolevit. Tac, Uist., u, 58.
180 BOME ET L\ JUOfiB.
rail mis en question, où ce colosse branlerait, où eette masse immense semblerait vouloir se déplacer, il n'y aurait rien de si surhumain que l'on ne dût espérer et que Ton ne dût craindre.
A cette reiloulable grandeur des événcmcnls, la siipcrslition ajoutait des proportions plus vastes encore. Rome, elle aussi, avait ses faux christs et ses faux prophètes. Elle avait vu Simon le inagicicn s'élcvant dans les airs; elle lui dressait des autels, elle devait en déifier bien d'autres. Le monde était semé de merveilles et de présages comme de crimes et de calamités. Il se dédommageait des souffirances par des chimci'es. Le courant d'idées ou plutôt de pratiques superstitieuses qui, un instant arrêté, avait repris son cours sous Auguste, à rissue des guerres civiles de la République, avait aajuis uno nouvelle force sous le régime de terreur des premiers Césars; il devait en acquérir une nouvelle après Néron et sous l'influence des guerres civiles de Tempire.
Celle superstition n était pas seulement celle du peuple. Les plus élevés en dignité, plus exposés, étaient souvent plus superstitieux. Néron, c plein d*une passion étourdie de gloire et d'immortalité S » se livrait à la magie, immolait des honmies à cet art, adorait une statuette de jeune fille qui lui avait, disait-il, révélé un complot. Les grands de ce siède-là peuvait être dévots comme Auguste, épicuriens comme César, déistes comme Sénèque, tatalistcs comme Tacite, blasphémateurs comme Tline, athées comme Tibère. Mais toujours par un coin ou par un autre, le surnaturel s'empare d'eux et les domine. César a son talisman, Tacite croit aux présages, Pline aux enchantements, Tibère aux astrologues,
* Erat illi a^ternitatis ])er^ctutcque iamae cupido. sed incoiisulla. Suétone, in y.trone, 55.
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(]ar l'astrologie, la moins religieuse des superstitions, était celle qui dominait le plus. (Joniine le fatalisme était leur dogme, Fastrologie était leur culte. Néron avait étudié cette science comme toutes les autres sciences occultes. Poppéc, son intrigante épouse, moitié juive, moitié superstitieuse, se partageait entre les rabbins et les astrologues; elle avait fait à eeux-d un sanctuaire dans sa maison, où elle les gardait précieusement. Otlion, premier mari de Poppée, avait hérité de ses astrologues; et ce seraFun d'eux, Séleucus, quile poussera à se feire empereur. Plus tard, Vespasien, héritera des astrologues d'Othon, elle m(}mc Séleuciis sera son conseiller. Les astrologues, à Rome, sont étemels; le pouvoir les chasse, mais le pouvoir les consulte. Vitellius les expulse de Rome, mais il en garde quelques-uns dans son palais. Bientôt revenus, Vespasien les chassera encore, mais il n'en aura pas moins foi en eux S Les astrologues sont les grands politiques de ce siéde. Ils commandent les guerres, les trahisons, les complots. Le monde est gouverné par le sceptre et par l'épée, moins que par Tastrolabe.
Encore une fois, il en était de Rome comme de Jérusalem. La nuée dos faux propliètes s'était abattue sur l'une comme sur l'aulre. Dans l'une comme dans l'autre, la superstition s*alliait à la politique, prête à enfanter les ambitions et les tentatives révolutionnaires. Ici, c'était Fespérance trompée du Messie; là, c'était une recrudescence de toutes les superstitions prennes. De part et d'auti-e les rêves étaient grandioses; fl s'agissait, non d*un coin de la terre, mais du monde. Les zélateurs de Jérusalem préméditaient la domination du globe, riiommage rendu par tous les peuples au
» VoirTac.,tftfl.,u,63»78. — Suél., i« VitelL, ^^, in 0lh., 4, 6.— Xiphilin, lxt, f . — LXTi, 9. — Plutsirq., m Oth., in Galbap p. 1065 (éd. XTlander).
i%i ROME ET U JUDfiB.
temple de Salomon, et toutes les magnificences qu'avaient annoncées les prophètes. A Rome, il n'était si petit génie qui ne rèvAt la pourpre. En bien et en mal, rien ne semblait impossible. Othon, disgracié et exilé, rêvait d'ôtre César. Néron, César, rêvait sn propre chute, et, pour son retour, la domination de rOrient et la royauté de Jérusalem K Tant Jérusalem tenait une grande place dans ces aspirations de l'avenir ! Tant il est vrai que le môme souffle de révolution soulevait l'Orient et rOcddent, Jérusalem et Rome 1
Cette exaltation de toutes les âmes que le christianisme n'éclairait point, cet aflolement de l'astrologie et des superstitions païennes, cette exaltation de l'esprit juif, ces désespoirs du rabbinisme, expliquent bien les révolutions multiples dont nous allons raconter l'histoire. Elles expliquent en même temps le caractère superstitieux dont ces révolutions sont particulièrement empreintes. Pendant les dix-huit mois qui vont suivre, pas un événement qui n'ait son avantcoureur, pas une révolution qui ne soit prédite ou présagée, que n'annonce quelque signe, équivoque peut-être au moment où il parait, mais que l'avenir rendra indubitable. Rome croit tout, interprète tout, cherche un sens aux accidents les plus frivoles*. De l'histoire, cette foi passe aux historiens ; ces faits sont rappelés avec aplomb et sans ironie - par des écrivains graves comme Tacite, Suétone et Plutarque, contemporains et appuyés sur des autorités contemporaines *. « Rechercher des fables, dit Tacite , amuser le leo-
» Suet., m Ser., 40.
* Apud ciTitatem ciincta inlorprelantcm. Tac, ii, 91 . Inclinatis ad credenduni animis loco ominum etiam fortuita, ii, \... Occulta fati lege et ostentis ac rcsponus desUoatum Yespasiaoo imperium posfc fortunam credidimus, I, 11.
' Divcrsis auctoribus vulgata. Tac, Uist,, i, S6«
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leur par de vaincs iiclioiis serait peu digne de la gi'avilé de mon œuvre; mais je n*ose pas non plus mettre en doute des ùàis connus et qui ont été transmis par d'autres à la postérité*. Tels sont les instincts superstitieux qui dominent cette époque, pendant laquelle les magiciens de Kéron, la prophéfesse de Galba, le tireur d*horoscope d*Othon , la captive germaine que consulte Vitellius , les vingt et quelques prophètes interrogés et exploités par Vespasien, seront plus que Mèron, plus qu'Othon, plus que Galba, plus que Vitellius, et autant que Vespasien, les vrais Césars.
Après ce caractère superstitieux, un autre caractère de cette période de révolution mérite d'être remarqué. Dans cette guerre qu'il faut bien appeler une guerre dvile, la puissance militaire apparaîtra seule sur la scène. 11 semble qu'elle soit seule au monde. Tout se passera de légion à légion. Le premier cri de la lutte sera : Arrière les haurgem {faeessiie, pagani), et les bourgeois en effet ne compleront pour rien. iSou s verrons le sénat et les riches, toujours occupés ù flatter l'enqiereur d'au* jourd'hui, tout en ménageant Tempereur de demain, sq cadiant aux jours de crise chez quelque dient pauvre, ou hors de Rome, dans quelque ferme retirée, ^ous verrons le peuple, moins exposé, mais non plus puissant, réduit à une stérile commisération pour le pouvoir qui tombe. Le peuple moins compromis sera davaiilage pour l'empereur (rhiei' ; le sénat, plus menacé, penchera davantage pour Tempei^eur du lendemain. Mais la pitié des uns sera stérile autant que la peiflr des autres; Tépée seule des légions pèsera dans la balance.
Sont-ce donc ici de pures (luerelles de casernes*.' Dans ces luttes qui, pendant prés de deux ans, vont agiter le monde, n j
* Tadte remai^ eneote que l^touîëté publique augmentait la supentîtioD. • Plura alia, rudîlNis sœculû etiam în paee obeenala, mmc taiHùm in metu audiantnr. i, 86.
m BOàl£ LT LA JUDÉE.
a-t-il rien de plus sérieux et de plus profond que des ambitions, des 1 ivaliléb, dc^ ciipidilés soldatesques? ^
Non; mais ici il i'aut bien comprendre ce qu'était 1 année romaine, afin de pénétrer le sens d'une lutte où elle joue seule Ions les rôles.
Les foiccs de l'empire se coiupobaieul à peu près par moitié de légions romaines et de troupes auxiliaires; les unes fonnées de citoyens romains, les autres, comme on disait, de pi'oviuciaux, de tributaires, de sujets de 1 empire. Mais les unes et les autres appartenaient par des liens étroits à la province de Tempire occupée par elles. Les caropementsdela légion élaienl pennauents. Ses garnisons ne cliangeaienl pas. Avec le temps son camp devenait une ville, cl ses vétérans formaient une colonie. Elle se recrutait dans la province, do citoyens romains, il est vrai, mais de citoyens romains originaires et liabiluutâ de la province ^ ; elle se l attachail ù la province par des mariages; elle se liait aux cités provinciales par des signes officiels d'amitié *; elle avait les mœurs, la religion, la langue, l'esprit de la province.
A plus forte raison en était-il de même des auxiliaires, sujets de Rome, mais non Romains, étrangers, alliés, barbares
* Et oncoro, à celte époque du moins, grand nombre de non-citoyen.^ entrèrent d ms les légions. — Voir les trois inscriptioos d'un oonteite seiu* blable dans lesquelles Galba, Vespasien et Doniitien accordent un congé bonoral)le {lionesta ^nissio) et le droit de cité à des vétérans de la légion aU^ jutrice, de bi flotte de Ravenne et de Li cohorte des Tolontaires romains. Gniter, 575, 574. — Orelli, 757.
* Députiition de la cité des Lingoiis 9nx légions de la basse Gernianie, leur apportant, selon un ancien usage, des mains droites {dexteras), en signe d'anûtié. Tac, i, 54. Eiercitus lingnis moribusque dissoni, dit Tacite, ii. 58; m» 555. — Quippe et provinciales sueto inilitum contubenn'o gaudubsnt, plerique neoessitiidinibiis et propinquitatibus mixti; et militibus vduslate slipendiorum nota et&niliaria castra in modum pcnatium di'.igebantur. Il, 80. — Superstitions orientales dans les Icgiom de Syrie, etc. — Voir Tac, inJS,S5,50;iv,17,74.
CUAP. VIII. - GALfiA. m même. Ceux-là conservaient officiellement et leurs langues cl leurs costumes et leurs emblèmes et leur caractère national. Rome redoutait si peu la nationalité des peuples vaincus, elle avait une telle confiance dans Faseendant de son nom et de son drapeau, qu'elle gardait chaque province eu grande partie avec des soldats nés de cette province. L*empire romain, il ne faut pas l'oublier, n'était autre chose qu'une fédération de peuples sous un maître absolu.
11 résulte de là qu en une certaine mesure cliacune des armées de Rome représ^tait un peuple. Les prétoriens, qui occupaient Rome et- qui étaient les privilégiés de l'armée, c'était l'Italie ; les légions, c'étaient les provinces; l'armée du Rhin, c'était la Gaule; l'armée de TEuphrate, c'était la Syrie. Ces querelles de caserne étaient donc au fond des querelles de nations, et en ceci encore devait se vérifier la prophétie de l'Évangile : « La nation s'élèvera contre la nation, et le royaume contre le royaume. »
Ne nous imaginons pourtant pas que, pour aucune de cesnations armées, il s'agit de briser le lien de Tempire et de reprendre son indépendance. Non, le lien était trop puissant, et, nous pouvons le dire, trop respecté. 11 y eut sansdoute des velléités d'émancipation ; nous dirons ce qu el les^ fuirent. Mais il n'y eut rien comme ce mouvement général de dislocation qui devait se produire au troisième siècle, puisau cinquième, alors que, le lien de l'empire se relàcliaut, il devenait nécessaire aux peuples de s'en passer; que, Rome désertant les nations, les nations devaient déserter Home. Au siècle que nous i acontons, il n'y eut rien de pareil; ce que lesnations se disputèrent, en tant que les nations parurent en armes sur la scène, ce fut une certaine liberté intérieure, une cerlaine égalité vis-à-vis de la cité maîtresse, la joie de la diminuer, l'orgueil de lui donner et de se donner des mai-
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1res, le plaisir d'avoir des empereurs de ieur choix, je ne dis pas encore des empereurs de leur sang. Le prestige, du nom romain était assez grand alors pour que les pensées d'ambition locale n'allassent point au delà de ce cercle.
Tel était donc le double sentiment national et superstitieux qui allait agiter les peuples et les armées, ce double instinct s*évcillait d:ms tout l'empire, absolument comme nous Tavons vu s'éveiller en Juda.
U éclate du reste dés le début de la crise. C'est un Gaulois qui donne le signal. C. Julius Vindex, propréteur de la Gaule ceilique et descendant des rois d'Aquitaine, propose, dans une assemblée des cités gauloises, la révolte, non contre Rome , mais contre Néron; il la propose avec la franchise d*un Gaulois, avec le patriulisine d'un Romain. Il ne veut pas briser le joug de renipire; mais il s'indigne, au nom et pour la dignité de l'empire, contre cet empereur parricide et comédien. Tout le centre et le midi de la Gaule, ces provinces pleines de l'esprit romain, Kdues (Autun), Arveraes, Séquanes (Franche-Comté), Viennois, se soulèvent. Le mouvement est provincial et militaire à la fois; les milices gauloises irintérienr de la (iaule ne possédait pas de légions) liiarchent sans peine avec leurs frères, les gouverneurs romains avec leur collègue; et Vindcx a bientôt cent mille hommes sous ses ordres (mars 08).
La commotion passe bientôt les Pyrénées. La légion qui gardait T Espagne Tarraconaise, et avec cette légion le peuple de rEspajL^ne, donne à son proconsul, ServiusSulpitius Galba, vieillard de soixante-dix ans, le titre de lieutenant du sénat et du peuple, un peu plus tard celui de César (avril 68). Un sénat espagnol se forme autour de lui . Gomment Galba hésiterait-îl ? les dieux s'en mêlent. Une vierge prophétesse lui annonce comment un homme venu d'Espagne doit posséder « Fempire