CHAP, VIII. — GALBA
et la domination des choses humaines. » Et les versqu*eUelui chante ainsi se retrouvent miraculeusement dans le temple
de Jupiter, écrits deux siècles auparavant de la main d'une autre prophétesse K Touché de ces signes, Galba écoute la proposition de Vîndex; il consent à devenir, comme le disait celui-ci, « le chef ci le libérateur du genre humain. » Cette emphase du langage ne laissait pas que d'être proportiomiée à la grandeur de l'empire, à celle de l'entreprise, au caractère prophétique de toute chose en ce moment.
Bientôt le branle donné se fait sentir plus loin encore. Tout l'Occident est ému. En Lusitanie, le proprèteur Othon se joint à Galba; en Afrique, le proconsul ClodiusMacer proclame ou la liberté de sa province ou sa propre souveraineté; limage de l'Afrique elle mol.de liberté figurent sur ses monnaies; il lève une légion macrienne. On se soulève donc ici pour Galba , là pour soi-même.
On se soulève ailleurs, mèinc pour Néron. S'il y a, en effet, une Gaule celUqueet aquitaine pleine de l'esprit romain, il y a aussi une Gaule belgiquc ou germanique, moins romaine et moins policée; si Autun soutient Vindex, c'est une raison pour que Langres le combatte; si Vienne s'est indignée contre Néron, Lyon, que Néron a secourue de ses largesses, lui garde une reconnaissante popularité. La Gaule du >'ord se soulève contre le soulèvement de la Gaule du Midi. Elle pousse contre Vindex le général romain Verginius Bufîis; elle le fait marcher, peut-être malgré lui, et elle livre bataille malgré lui; Vindex, vaincu à Besançon, se donne la mort. Mais aussitôt (tellement l'empire semblait à la merci de toutes les ambitions! ) les soldats qui viennent d'écraser un compétiteur en suscitent uu autre, déchirent les images de >'éron, et
* Suet., in GûUMif 4, 8, 9, 10. 19. Xipliani, uqt, 1.
188 ROMB ET U JUDÉE.
proclament empereur Vcrginius qui a ^Taïul peine à refuser.
L'ébranlemenl à la tin gagne Uouie. Là, un de ces misérables queie caprice des Césars pouvait mener à tout» un Nymphidius Sabinus, préfet du prétoire, fds, disait-il, de Caligula, disait-ou d un gladiateur, mais certainement d'une prostituée, prend sur lui de tciwiner la révolution d'un seul coup. Il savait ses soldats, les prétoriens, fidèles au nom des Césars et attachés à leur siu vice, à moins qu'une forte somme ' d'argent ne les en détacliât. Sans ordre, sans mandat de personne, sans avoir un sou à donner, il promet, au nom de Galba, une récompense impossible (sept iiiille cinq cents deniers pour chaque prétorien, douze cenl cinquante pour chaque légionnaire) \. Les prétoriens croient à sa promesse, et, la nuit venue, désertent sans bruit le corps de garde du palais, laissent ?îéron seul, abandonné, perdu, et tout est fini.
En effet, pendant que Néron, épouvanté de sa solitude, s'enfuyait clandestinement et en tremblant à travers les faubourgs; pendant qu'avait lieu son suicide, Iiésitant et larmoyant, dans la petite maison d'un de ses domestiques; pendant toute cette tragédie bourgeoise que j'ai racontée ailleurs; le sénat, libre et souvei ain par la grAce do Nymphidius cl des prétoriens, donnait à l'élection faite en Espagne l'empreinte du cachet constitutionnel dont il était dépositaire. Le sénat proclamait légalement et régulièrement Galba empereur (9 juin 08).
Ce fut là un premier triomphe pour les provinces et poiur l'armée. Elles avaient fait un empereur. Ce triomphe provincial est célébré sur les moimaies de Galba; la Gaule et T Espagne y sont figurées se donnant la main. U est constaté également par les édits de Galba : bien qu'avare du droit de cité, il fallut
« Plut., in Galba. Cétoit ii pen prte Sâ8 millions de francs.
GUAP. Vill. - GALBA. 189
qii'iir accordât aux villes de la Gaule ; bien que pauvre cl parcimonieux, il dut remettre aux Gaulois le quart des impôts ^ Mais c'était aussi un triomphe pour le sénat. Galba, homme d'une ancienne famille, âgé, consulaire, étranger à la race détestée des Césars, était bien T homme du sénat et de la \ieilie Rome. Rome se réjouissait de ce choix qu'elle n'avait pas fait; elle se couronnait de fleui^ ; elle courait les mes le bonnet de TaiTranchi sur la téte. Elle écrivait sur ses monnaies : la paix d'aimsuste. — romb RERAissAims. — lb
SALUT DU 6ENRB HUMAIM. — LA LDERTft RÉTABUB L'ère deS Césars était finie, semblait-il, cl une ère nouvelle allait commencer, où le prince ne serait que le lieutenant du sénat, et où de ses libertés perdues Rome retrouTorait du moins la liberté de se donner un maître*.
Mais, hélas! ces applaudissements étaient loin d'être unanimes. S'il y avait un peuple romain qui se réjouissait, il y en avaitun autre qui murmurait. Sous les Césars et même avant eux, il s était formé comme un second peuple romain; pèu-
• Ces favcin-s ne s'étendit eut pas à la Gaule Belgique, à Lyon, Langres et Trêves, qui avaient pris parti pour V'hulcx. Tac, îlisl., 1, 8, 53, 65. — • Les monnaies : Gallu, une femme avec îles épis , deux lances et un bourlier. — TRKS GALLiAE, trois fenunes avec des épis (les Iniis provinces, narbonnaise, aquitaine et lyonnaise). — Hispania, une femme avec des épis et des [ovots. — UisPANiA Clvni.v Svl. {pitia.) s. c. (la ville de Clunia avait pris le nom de Sulpitia, qui était celui de Calha). — Gallia Hisp., deux génies se donnant la main. —Voir Ëckhel., fie Doctrma nummorum.
* Monnaies de Galba :
LiBERTAs. Une femme les mains élevées entre deux épis. — Libertas resniviA. L'empereur relcrant une femme à genoux devant lui. — Paxs av- GvsTi. Une femme brûle des armes. — Rom a rbsasg (ens). — Salvs generis
HVMAKI. — UoNOR ET TIRTVS. — COSCORDIA PROVISCIARVM {!). — SiG.NVJI LiBEl-
TATis RESTiTVTABy dît uœ ioscription en Thonneur de Galba. — Ronise, Gru^ Ur„ p. 238.
' Looo liliertatis eril quod cligi ocepimus, dit Galba. Tac, UUt,, i, i6.
190 mai £T LA JUDÉE.
pie d'étrangci-s, de provinciaux, d'aiTranchis surtout; peuple différent de mœurs, d'allui os, d'origine, cl même de langue. Ce peuple-là, dégagé eides tradilions régulières de Tandenne Rome et de la dientâe de$ grandes fiiaiilles, vivant d'aumùncs [)ubliques et de spectacles, faisant ses pénates de lamphi théâtre» ibrinail la clientèle personnelle du prince. Ce peuple-là, ennuyé d'avance de lempereur vieux et avare qui lui arrivait d'Espagne, regrctlail Néron, jeune, libéral, magnifique, jetait des fleurs sur sa tombe, disait même que Néron n'était pas mort Ce peuple-là était en bonne partie grec d'origine, et Néron, Grec par sesmioeurs et bienfeiteur de la Grè('x3, avait gagné les affections de tout ce qui était de sang hellénique ^ Ce peuple souhaitait le rétablissement de la servitude autant que l'autre se- réjouissait du rétablissemenl de la liberté.
Et, pas plus que le peuple, les légions n'étaient unanimes dansleuradhé8ion.CommedilTaciteavec un sens profond, «le sccretderempirevenait d'être révélé, qu'un empereurpeut être fait ailleurs qu'à Rome, a Rouie et les prétoriens seuls avaient jusque-là fait les princes ; les provinces et les légions se mêlaient maintenant d'en faire. Mais à cette élection, improvisée dans un coin de l'Espagne, n'avaientpu être convoquées ni toutes les légions ni toutes les provinces : pourquoi donc, dmcune à son tour, les populations et surtout les armées de Germanie, d'Illyric, de Syrie, d*Égypte, ne feraient-elles pas leur César ? Aussi toutes les ambitions militaires étaient eu éveil. Dans la Germanie inférieure, Fonteius Capito, venant
* Suel., in Ner,, 57.
* Yoyei le curieux passage de Plotarquc, oû U peint Néron aux enfers, et son supplice commué en un supplice plu« doux : a Quelle bien lui était dû par les dieux pour avMr affr.inclii et exempté d'impôt, parmi les peuples de Tempire, le meilleur et le plus aimé des dieux, le peuple grec, • De sera nummis vindieta, in fine.
UIAl'. VIII. — GALBA. 191
de condamner un soldat, et l'entendant en appeler à César, montait sur nn siège plus haut, et disait sans façon : « Plaide
maintenant devant César ^ » En Afrique, Clodius Macer, appuyé sur je ne sais quelle courtisane vieillie du palais de Néron, continuait à se maintenir indépendant; arrêtait les convois de blé, menaçait d'afianior Rome. Enfin, à Rome même, ce Nymphidîus, qui avait si aisément fait tomber Néron, puissant par Fabsence de Galba, prenait des airs d'empereur; le sénat s'inclinait sur son passage ; les palais, les esclaves, les concubines, les trésors de iNérou, étaient en sa possession : et, quand il sut par ses espions que Galba commençait à se méfier de lui, il se jugea perdu s'il ne se faisait César au plus tôt.
La situation était donc diflicile. Quel était l'homme sur lequel le poids en tombait * ?
* Yoyci sur Capiton, Tac.» Hist., i, 52, 58. Xiphtl., lut, 2. — Sur Naccr, Suet.^ in Galb., ii. Tac, i, 7. n, 27, 75. iv, 49. — Sur Njmphidius, IMut., in GaUf,, 9, 10, M, i8. Suet., in Galb., 4. Tac, Bist ,1, 5. — Il existe des monnaies d« Cl. Macer.; il n'j prend pas de titre impérial ; les emblèmes sont une femme coiffée du bonnet de la liberté ou TAfriquc rcTètae des dépouilles d'un éléphant : les cTtergues Liobiitas* LiBBBA (tri»?) UHS. 1. u». SACBUKA. Eckhel, ibid,, p. 288.
* Tac , Hist., I. 15. ~ (Et tu, Galba, quandoqoe degustabis iinpcriuin). Annal., vi,20. — Voir"Suet.,tn Galb., i, 4, 8. — Plut., in Galb.,\^, 1054. — Sa nais:fance auprès de Terracine, le 0 des kal. de janvier ('24 décembre un 7i uvant J. C). — Adopté par sa belle-mère, il prend d'elle le nom de L. Livius Ocella. (/nsmpfûm dans Grutcr, p. 531.)— Préteur en 20 après J.C. — Préfet d'Aquitaine en 30, parla faveur de Livic. — Consul en 32. — Commande la Germanie supérieure en 36. — Pi e^sé do. se révolter à la mort deCaligula en 4i. — Proconsul d'Afrique de 42 à ii. — Reçoit les omenienl triomphaux et un triple sacerJoce. — Commande l'Espagne Tarraconaise en 60. — Proclamé César en 68. — La plupart des historiens lui donnent soixnnto-treiie ans à l'époque de son avènement ou de sa mort, ro qui ne s'accorde pas avec les dates ci*de8SU8 données, par Suétone. (Voir Tac., Hisl,9i, 49. IHon, lxiv. — £utrop.,Tii, 10. — Suet., 25.)
Scrvius SulpiUus Galba appartenait, non point à l'ancien patricial, mais, ce qui était différent, à Fancienne noblesse. Il dcs(!endait môme, disait il, par son père, de Jupiter, par sa mère, de Pasipliaê, tille du Soleil. Celte céleste descendance devait sans doute attirer sur lui la faveur des dieux. 11 était encore enfant que Tibère, savant astrologue, avait annoncé « qu'à son tour il goûterait de l'empire. » « Cela ne me regarde pas, ajoutait Tibère, je puis le laisser vivre. » De plus, on avait un jour, d'après les entrailles des victimes, révélé à son père (jiic sa la mille aurait l'empire, et le pérc, incrédule, avait répondu : « Oui, sans doute, quand une mule mettra bas. » Or, plus tard, Galba vit une mule enfanter. Un jour qu'il faisait un sacrifice, les cheveux d'un enfant qui y assistait changèrent tout à coup du noir au blanc, ce qui voulait dire sans nul doute qu a la jeunesse de Néron succéderait brusquement la vieillesse de Galba. Enfin, il avait vu jadis en réve la Fortune se plaignant de ce qu elle était à sa poite, fatiguée, sans qu'il s'inquiétât d'elle, et que, s il ne la recueillait au plus tôt, le premier-venu s'emparerait d'elle : en ouviMiit sa porte, il avait trouvé eh effet une staUietlc eu bronze de lu Fortune qu'il avait recueillie, conservée, placée dans un sanctuaire, honorée par des sacrifices. En un mot, sa vie antérieure n'avait manqué d'aucun de ces présages authentiques et infaillibles qui ne manquèrent jamais ù la vie antérieure d'aucun César.
Sa naissance et cette désignation des dieux n^étaient pas le seul niérile de Galba. Il avait la renommée d'un magistrat vigilant, d'un général sévère envers ses soldats. C'était un débris de cette aristocratie rigide de l'ancienne Romè, capable de vouloir le ])icn, mais do le vouloir avec dureté, sévère jusqu'au sang, économe jusqu'à l'avarice. Son buste qui nous est resté a une certaine empreinte de dignité et d'au-