‹ Rome et la JudéeChapitre 23 sur 64 · CHAP. VIII. — GALBA · texte numérisé non relu

CHAP. VIII. — GALBA

usé à sokâale-treke ans. Galba étail goutteux des pieds el des mains, ne faisait pas un pas, n'allait qu en litière, ne portait que des pantoufles, ne pouvait tenir une épée, pas même déployer un papier. Son âme, on peut le croire, portait aussi bien que son corps la trace de ces cinquante et quelques années de précautions et d'angoisses. Jugez si un tel homme étail eu état de tenir tète à ses adversaires el surtout à ses amis.

Car Galba était, comme la plupart des grands de Rome, déplorablement entouré. Les gens importants de cette époque et de bien d'autres époques ont aimé à voir des roués autour d'eux. Les roués de Galba étaient trois aides de camp, on disait à Rome trois pédagogues, qui gouvernaient celui qui gouvernait le monde. L'un était flornclius Laco, son préfet du prétoire, le plus lâcbe, dit Tacite, el le plus arrogant des hommes; Fautre, un loélus, son affranchi, homme de niœui'S détestables, qu'il éleva pourtant à tous les honneurs; le troisième, T. Vinius^, était entaché d'un double crime : d'abord d'adultère commis au camp avec la femme de son général; ensuite, du vol d'une coupe d'or à la table de Claude. La morale antique, fort diiïéreute de la morale moderne, jugeait très-diversement ces deux faits. * Pour TaduRére, Vinius avait été mis aux fers et avait risqué une sentence de mort. Tour le vol, Claude volé n'avait fait que rire, et le lendemain avait de nouveau invité Yinius, en recommandant de ne mettre devant lui que de la vaisselle de terre. C'était ce triumvirat très-roturier qui gouvernait l'aristoci^ate Galba; effaçant par leur cupidité impudente 06 qu'il pouvait y avoir encore chei lui de dignité sévère ;

« Voir sur Vinius : Tac, Hisi,, \, i5, 37, 44, 48. Plut., in GaUfa, 10. SiMt., in Galb,, 14. Sur Icélus : Tac., i, 7, 1^, 13. Suel., ibid. Sur Laco . Tac., 1, 13, 37. Plut., S, 9. Suet., ibid.

m BOME ET LÀ JUDÊB.

pires que lui, d'autant plus qu'ils étaient moins responsables et moins exposés.

On ne tarda pas, même avant Tarrivée de Galba à Rome, à savoir oe qu'était ce gouvernement. Le voyage du prince se faisait aveclenteur. Il avaitparfailementconscicnce des difficultés du pouvoir et ne se bâtait pas d'aller au-devant. Elles venaient assez au-devant de lui sous les formes diverses de courtisans, do solliciteurs, d'espions. C'était un envoyé ou un dénonciateur de ^'ympbidius; c'était un ancien agent de Néron qu'il fallait gagner ou dout il fallait se défaire; c'était Verginius qu'on ne savait trop comment recevoir, le craignant trop pour lui faire injure, le détestant trop pour le bien accueillir ^ La marche de Galba était si lente, que les députés qui lui apportaient le décret du sénat, ne rencontrèrent qu'à ^arbonne la litière qui leur apportait leur empereur.

Chemin faisant cependant, il régnait, c'est-à-dire il disait tuer. La tradition de Tibère, sa propre dureté, les habitudes et les peurs impériales, jointes aux vengeances de ses conseillers, l'empêchaient de comprendre que le successeur de Néron avait besoin à tout prix d'être dément. U imposait des tributs aux villes qui avaient tardé à le prodamer; aux plus récalcitrantes» il faisait ab.illre leurs murailles et confisquer leurs revenus *; il faisait mettre à mort les fonction-* naires indodles, et leurs femiUes, ajoute-t-on. Il pratiquait cette maxime, pratiquée et même professée plus d'une fois par les cours modernes, que le prince a le droit de faire assassiner ceux qu'il serait dangereux de feire juger : il se débarrassait ou se laissait débarasser par un assassin commandé ou obligeant de ses compétiteurs armés. Ainsi Macer,

' Plut., m Galb., 3.

* Les reTcnus (le Ljon acjjugés k Vienne. — Voir du reste Suei., m Galb*t 13. Tac, î, 57.

GUAP.YIII. - GALBA. 197

son concurrent africain, fut lué par son ordre exprès*. Ainsi Fontéius Capilo, en Germanie, suspect plutôt que coupable, fet tué par ses propres lieutenants qui se firent honneur de ce meurtre auprès de Galba*. Ainsi, enfin, périt Nymphidius, de tous le plus redoutable, parce qu il était à Rome. Celui-d, décidé à se faire empereur, devait une certaine nuit aller au camp des prétoriens, les enlever^ comme on dit en style moderne, et se faire proclamer César; il avait dans sa podie une harangue qu'on lui avait composée tout eiprès pour les séduire. Mais, quand il vint à la caserne, en grand cortège et entouré de flambeaux, il trouva la porte fermée. Les prétoriens avaient été prévenus, harangués en laveur de Galba avant de l'être en faveur de Nyrophidius, et sous les armes pour repousser celui-ci. On lut cria : Vive Galba! 11 cria : Vive Galbai 11 n'en fut pas moins tué, et Rome perdit le curieux spectacle dont elle aurait joui si elle eût VU) sous la pourpre d'Auguste, Nymphidius, bâtard d'une prostituée et d'un gladiateur.

Quand Galba se sut délivré par le meurtre de ces trois compétiteurs, il éprouva un grand soulagement. Il cessa pour la première fois de porter l'habit de guerre; il reprit la logeet quitta l'inutile poignard qui pendait sur sa poitrine et que * sa main n'aurait pu tenir. Sa sécurité n'alla pourtant pas jusqu'à se passer de supplices, et, en apprenant la chute de riymphidius, son premier soin fut d'écrire en toute hâte à Rome pour qu'on exécutât, sans forme de procès, tous ceux qui passaient pour ses aflidés.

Cependant son interminable voyage allait linir. Au bout de trois mois de route, ou peu s' en faut, il arriva aux portes

• Tac, 1,7, 73; iv,49.

■ Tac, I, 7, .52, 58; lu, 02. — Xiph., uiv. — Suet., in QaW., ii.

199 RÔMB BT LA OCJlNtB.

de Rome (automne (îS), déjà plus attendu que désiré. On vit apporter par la voie Flaminia une litièi*e €onteiiant un vieillard perdus des pieds et des mains, alourdi encore par une tumeur qui s'était formée au côté et qu'il fallait soutenir par un bandage. C'était bien le plus parfait contraste avec Néron jeune, élégant, danseur, athlète et cocher. De sinistres présages le précédaient. On racontait que sur sa route, un des taureaux que l'on immolait de loin en loin, à son passage, avait échappé aux victimaires, s'était jeté sur la voiture impériale et avait souillé le pirinoe de son sang.

Mais un autre sang allait aulreincni assombrir l'avénement de Galba. A une lieue en avant de Rome, près du pont Milvius, Tattendait une légion de marins transformés en soldats, légion levée récemment et à lai hâte par Néron au moment de son péril. Elle demandait à être maintenue. Ëile le demanda en tumulte, entourant Tempereur et ne permeltant à personne de rapprocher. H fallut que la cavalerie qui escortait Galba tirât l'épée. Les malheureux fantassins furent foulés aux pieds, dispersés; plusieurs périrent; et Galba, le lendemain, eut la maladroite dureté de faire décimer ce qui restait. Ce fut donc au milieu du sani; et des cadavres que le nouveau prince lit dans Rome sa joyeuse entrée. Rome superstitieuse crut entendre le sol trembler et fai terre pousser un mugissement sous les pieds do (lalba*.

Ces présages, ces cruautés, cette impotence de Thoinme, cette tyrannie de ses valets, eurent, dès les premiers jours, complètement décrédité le nouveau pouvoir. Galba pouvait à la rigueur faire quelque bien, mais il n'était capable de plaire à personne. Au peuple des largesses, de Tamphithèàtre et du cirque, il offrait la royauté la plus parcimonieuse qa*on

' Suet., in Galb,, 18. — Tac, i, S7.

CHAP. Yiil. - GAlfi^ m

• eût vue depuis Tibère. Pour les amis de Néron, il institua

une chambre ardente deslinéc à recouvrer les deux milliards et deux cents millions de sesterces (550 millions de francs) que Néron avait distribués en largesses, et dont Galba prétendait ne leur laisser que 10 pour lOO; mais ces braves gens avaient si bien mené leur éphémère fortune, que même ces 10 pour 100 ne se retrouvaient pas entre leurs mains; Galba voulut rechercher ailleurs ces chers écus, il s'en prit à des tiers, chicana des acquéreurs, résilia des contrats, remplit Rome de ventes forcées et d'inquiétudes. Aux ennemis même de Néron, Galba ne donnait guère plus de contentement : il laissait vivre ïigelliu : celui-là était détesté de tous, soit pour avoir servi ?(éron, soit pour lavoir trahi; mais il avait des millions ; il donnait à Vinius des soupers magnifiques ; en portant la santé de la fille de Vinius, il ajoutait à son toast un don de deux cent cinquante mille deniers (250,000 firancs); il détachait du cou dune de ses eoncttbines un collier de'cent cinquante mille deniers qu'il mettait au cou de celte heureuse Yinia ' (c'est ainsi qu'on gagnait les gens alors); et Galba, souillé par Vkiius, protégeait Tigellin contre les clamairs du peuple. Enfin, à tous les hommes de quelque honnêteté et de quelque sens, Galba inspirait le dégoût et la terreur pai* les exécutions arbitraires dont il ne se faisait pas faute : sous prétexte de punir les complices de >'ympliidius, des hommes respectés, des consulaires, avaient été mis à mort, sans procès et sans défense. En vérité, qu'avait-on gagné à détruire Néron, si ce n'est d'avoir un tyran vieux et morose, au lieu d'un tyran jeune et magnifique? « ^ous Unirons, disait un sénatem*, par regretter Néron M »

" Tac, Hist., I, 20. — Suet., in Galb., 15.

» Tac, BUi., I, 72. — Suet., in Galb,, 15.— Plut., m Gaid.^p. lOd

soo ROME ET U JUDÉE.

On peut s'étonner, chez un homme qui aurait dû ôlrc sage et dont le pouvoir était si précaire, de ces allures si impnideiDineni violentes et si inutileinent sanguinaires. U faut répondre qne d'abord Galba avait ses affranchis et ses favoris, comme iN'éron avait eu les siens. 11 faut répondre, de plus, que ces allures, depuis cinquante ans, étaient devenu*^ habitueUes au pouvoir. Tous les dérèglements d*une puissance qui se croit invincible et qui n'est qu'insensée, ce que les Romains désignaient par le mot admii'ableuient juste d'impotentiaj tout cela était devenu l'ess^ce du gouvernement. Pour la démocratie^ [)our le désordre, pour l'avilissement du nom romain, Néron avait employé ces moyens. Galba, à qui une certaine probité, un certain honneur, une certaine volonté du bien, ne manquaient pas, les employait pour Tordre, pour rarislocratic, pour ce qu'il croyait l'honneur de Rome et du sénat. U proscrivait pour faire le bien, parce que proscrire était pour lui Téquivalent de gouverner. Ce ne fut que plus tard, après des révolutions multipliées, qu'une pensée différente commença à germer sous la pourpre» cl que le pouvoir, se sentant si effroyablement éphémère, eut l'idée de devali^ clément. Cette époque de révolution devait être une leçon pour les Césars.

Et cependant, pour le moment, tout eût passé si Galba eût ménagé les soldats. Mais telle était sa malencontreuse forlune, que, tout en prenant à l'égard de la cité les allures de la Rome nouvelle, il prétendait maintenir au camp les habitudes de l'andenne Rome. Galba était un vrai soldat, au point de vouloir traiter en soldats les électeurs de l'empire. Avare et sévère pour la discipline, il punissait beaucoup et payait peu; chargé par Nymphidius d'une promesse gigantesque, il ne voulait ni acquitter ni même reconnaître cette dette : « Les soldats, disait-il avec une fierté malheureuse, je

GHAP. VIII. — GALBA. W

es lève, je ne les achète poinl*. » Ainsi, malheureux par ses vertus comme par ses vices, il heurtait la vieille Rome par les aflures sanguinaires de la Rome nouvelle, et la Rome nouvelle parla rudesse militaire de l'ancienne; le sénat par ses procédés arbitraires, les riches par des enquêtes sur les fortunes, les provinces par les impôts qu'il levait sur elles, tout le monde par ses tnécutions violentes, et, ce qui était pis que tout le monde, l'armée par sa sévérité et son avance. 11 était dair pour tous que cette première étape dans les voies de la rév<^ution ne pouvait être longue et qu'il fallait se prépara* à une seconde.

On s'y préparait si bien, qu'elle se complotait en partie double, et sur le Rhin et sur le Tibre, ici dans le sein d'une armée et d'une province qui avaient déjà combattu le mouvement de Vindex et de Galba, là chez ces prétoriens à qui rélaction de Galba avait ravi leur meilleur privilège, celui de faire les empereurs.

Sur le Rhin, cette armée qui avait déjà presque forcé Verginius à accepter l'empire, qui avait laissé Capiton concevoir de folles espérances, avait cependant prêté serment à Galba; niais elle l'avait prêté à contre-cœur et avec cette addition menaçante ; S'il en est digne! Tuis, quand aux kalendes de janvier ( 1^ janvier 69), il fallut, selon Tusage , renouveler ce serment, l'armée de la Germanie inférieure (Cologne) murmura, jeta des pierres aux images de Galba, jura pourtant. L'armée de Germanie supérieure (Mayence ) alla plus loin. Elle brisa les images du prince et ne voulut prêter fidélité qu'au sénat et au peuple, liais le lendemain, se repentant de ce serment trop patrio-

» Xipîiilin, Lxir, 5. — Tac, liist., i, 5, 7,56,58, — Suel., in GaUf., u» le. — Plut., in Galb., 9, 10, 14, 18.

SOS ROUB ET LA JUDÂS.

tique, elle jugea qu'elle pouvail faire un empereur, un peu mieux, disait-elle, que ne l'avait fait la légion d' Espagne ^ Elle proclama, non son général à elle, mais le général de Tarmée ' voisine, Vitellius. Vitellius soupait à Cologne quand on lui qiporta cette embarrassante nouvelle. Comme Galba, il était beaucoup plus prudent qu'ambitieux. Accepter était dangereux, refuser Tétait peut-^tredarantage. H aurait eu à combattre les révoltés d'abord, ensuite les soupçons et les défiances de Galba. 11 y eut tel proconsul qui, sollicité d'accepter la pourpre, s y refusa et paya son refus de sa vie. Enfin, que ce fût ainliition, prndmce, ou même, comme le prétend l'iutarque, l'aniination d'un bon repas, Vitellius accepta et fut reconnu par les deux armées *.( â et 3 janvier. )

Mais en même temps, et dans un sens opposé, on complotait sur le Tibre, et ce dernier complot, placé plus près du but, Tatteignit plutôt. Galba avait compris qu*à sa royauté sénile il fallait un jeune appui; à sa vieillesse isolée, un fils adoplif. L'ami disgracié de Néron, M. Salvius Otlio, l'un des premiers soutiens de Galba, comptait bien sur cette survivance. 11 courtisait Galba, l'invitant à des festins magnifiques, tels que Galba se fût gardé d'en donner; il courtisait les soldats, donnant ces jours-là cent sesterces (25 francs) à chaque prétorien de garde; il courtisait môme Vinius à qui il promettait, une fois César, d^épouser sa fille. H avait besoin d'être César; il devait deux cents millions de sesterces (cinquante millions de francs) et n avait pas un sou : « Si je ne deviens prince, disait-il, je fais banqueroute »

Son espérance fut pourtant trompée. Quand arriva à

» Plut.,mGfl//?.,p. 1063. *

« Suct , in Galb., ii ; in Fî7., 8.— Tac, HisL, i, 12.— Plut., m Galb., 5, G.

' Non posse se stare nisi prindpem. — Suel , in Olhon*

CHAP. Vm. — GALBA. M

Rome la nouvelle des troubles de Germanie, Galba sentit qu'il fallait hàtei' sou choix; mais il eut cette fois, pour son malheur, une yertueuse inspiration, li n'éoouta ni Othon ni Vinius ; au lieu de l'élégant aventurier, il choisit un honnête homme malheureux, un Licinius Crassus, appartenant par sam^àia race de Pompée^ par adi^tionà celle des Pisons, réunissant ainsi trob noms iilnslres et malheureux. 11 était Jeune, mais attristé par l'exil qu'il avait subi et par la proscription de tous les siens. Son père, sa mère, a\ai^ été tués par ordre de Claude; un de ses frênes avait payé de son sang le nom de Pompée qu'il portait. Un autre frère avait péri sous Néron. Lui-même devait hient4>t enti^aînei^ dans sa chute tout ce qui restait de cette illustre famille. A cette époque les grands noms étaient mortels et le nom de Crassus plus que tout autre ^

A la maladresse de ce choix Galba ajouta une autre maladresse. Il mit les présages et les soldats contre lui. Dès le 4*^ janvier, jour où les légions de Germanie lui refusaient k serment, oonmie il sacrifiait, la bandelette était tombée de sa téte. Sa petite statuette de la Fortune, à qui il avait fait tort d'un collier de perles, était fâchée contre lui et se plaignait dans ses songes. Enfin, le jour même où se fit l'adoption de Pison, tout fut malheureux. Galba crut bien faire d'en accomplir la cérémonie modestement, gravement, avec la simplicité des temps antiques, il n'y eut pas un divertissement pour le peuple, pas un denier, pas une promesse pour le soldat. Et de plus ce fut unjour de pluie et d*orage, jour

' L. Caipurnius Piso Fiugi iJcinianus, fils de A. Licinius Crassus (consul en 780, et tué par Claude), et de Scribonia, pclite-filie du grand Pompée, ausn tuée par Claude. Ses trois frères, Cn. Pompeius Magnus, M. Licin. Grass. et licin. Crassus Scribonianus. Celni-ci, quoique soupçonné, 8iir?éGut aux guerres eiviles. Tac, Hist.t i, 15, 47, 4S ; n, 39.

S04 BOME ËT LA JUDÉE.

néfaste, où les riles défendaient de rien entreprendre ^

Dès lors les drs furent jetés. Cette infraction aux rites alarma les superstitieuXf c'est-à-nlire tout le monde. Ce défaut de libéralité irrita les soldats, c'est-à-dire les maîtres du monde. L'espérance déçue décida Othon à tenter le jeu des révolutions et à s'entendre avec les prétoriens. Désappointés, lui, de son adoption, eux, des profits de l'adoption; lui, pour payer ses créanciers, eux, pour toucher le salaire de la révolution première; ils en vinrent à penser à une révolution nouvelle. 11 y eut dés Iqts, en Germanie et à Rome, ouvertement ou secrètement, en fait ou en espérance, trois empereurs.

L'affaire niarclia vite. Othon était poussé par ses créanciers et par ses asti'ologues. Ce Séleucus, que Poppée lui avait légué, lui avait prédit qu'il survivrait a Néron; il lui prédisait qu'il serait empereur ; il se fût bien gardé de lui dire, quand il l'eût su, qu'il ne serait empereur que trois mois. Du haut de son observatoire domestique, toute sa cour d'astrologues voyait au ciel des constellations merveilleuses et marquait sur ses almanaclis une glorieuse année pour son maître.

Mais ce maître avait pour lui des astres, non des écus. Gommmit conspirer sans un sou? Heureus^ent un esclave (il y avait des esclaves riches), à qui il avait fait obtenir une place chez Galba, lui paya ce bienfait un million de sesterces (250,000 fr.). Ce fut le capital de sa révolution. Avec cet argent, Taffranchi qu'Othon chargea du soin de cette affaire lui gagna deux officiers inférieurs de la garde du prince (ê^eulatora). Ces a deuxsous-ofXiciers, » qui, selon le mot de Tacite, « entreprirent de changer de main l'empire

de Rome et le changèrent, » gagnèrent trois de leurs cama- «

• Suct., in Gnlh., 18. - Plut., in Galh., 7. — Tac, I!ist.,i, 18. L'adoption (le Pisou |iar Giilba est mentionnée dans une inscri|tlion du frère Aivales. lab. xx. Mariai, AUi dei frali Arvali,

CHAP. VIU. — GALAA. m

rades ; chacun de ces cinq amena deux complices, au prix de 10,000 sesterces comptant et 500,000 plus tard. Quand il y en eut 15, la révolutiqp parut assez mûre, et Séleucus, qui jusque-là disait d'attendre, déclara que la conjonction favorable se manifestait *.

L'histoire de oette chute ressemble à celle de tous les pouvœrs qui tombent. Galba, lui, ne se doute de rien; et, quand au milieu de son sacriiice, Taruspice déclare que les entrailles sont menaçantes, que l'ennemi est présent, Galba voit Othon présent, et ne soupçonne pas Othon (15 janvier). Othon, au contraire, se tient pour averti et se hâte d'autaîit plus. Il quitte le palais, fait un détour, arrive au Forum, où le personnel de sa révolution l'attend. Ce personnel n'est que de AÎngt-trois soldats; et ce petit nombre ne laisse pas que de le troubler. I^êanmoins ces vingt-trois le saluent empereur, le prennent sur leurs épaules, mettent l'épée à la main, et le portent au camp. Les prétoriens, à qui on apporte cet empereur, sont surpris, mais se laissent séduire. Le peuple s'étonne, regrette même, mais ne résiste pas, et court aux fenêtres pour voir la révolution passer.

Cette révolution, si maigrement commencée, T indifférence et l'hésitation Fachévent. Galba, à la nouvelle du mouvement, hé^te, consulte ; il a prés de lui des honnêtes gens impopulaires ou de malhonnêtes gens qui le trahissent. Un bruit se répand qu'Othon a été tué, et voilà au palais une irruption de courtisans, de sénateurs, de peuple même, brisant tout pour venii' féhciter Galba. Mais le bruit vient qu'Othon est vivant;

« Tac, flist., \, 22 et 25. — Suet., in Olh., A, 5. — Plut , in Galb., 7, p. 1065. — Suscepcrc duo maoipularcs iiuperium Pop.R. transferendum et trani>tuleruDt. Tac, !2ô.

le tlot se relire ; Galba, avecVinius et Pison, demeure presque seul.

Gèpendani les soldats iiisurgés,|doiit pendant œs heures on a laissé le nombre se grossir, débouchent sur le Forum, descendaul de leur camp du mont Esquilin, et leur cri : Arrière Us bawrgeou! (FaeessHe pagam) fait fuir la foule de tcnià les côtés. Galba, qui, après bien des irrésolutions, s'est décidé à venir au Forum, ne voit plus |k i sonne auprès de sa litière. Ses porteui's môme l'abandonnent ; il reste dans un coin de la place, roulé i terre, incapable de se monvoir, emprisonné dans sa cuirasse rembourrée comme une tortue dans sa carapace. Lu seul centurion, au risque de sa vie, essaya de le défendre ^

Sa iin ne fut pourtant pas sans quelque dignité. Peu d'instants auparavant, quand un soldat était venu se vanter à lui d'avoir tué Othoo : « Par ^el ordre, mon camarade? » avait répondu cet austère champion de la discipline. Quand les Otboniens se jetèrent sur hii, il leur tendit la gorge, en leur disant : « Si c'est pour le bien de la république, tuezmoil »

Pendant qu'il périssait ainsi près du gouffre de Curtius, Vinius était tué dans le temple de César. Pison était arraché, pour être massacré, du tenqple de Vesta où on lui avait domié asile. Tous trois mouraient à peu de distance et, pour

ainsi dire, dans le même coin du 1 orum La soldatesque

* Tac, 1, 27 et suiv. — Plut., in Galb., 7. — Siiet., in Galb., 19, 20.

' Le tiMiiple de Vesta est aujourd'hui l'église de Sainl-Tliéodore, située au pied du nioul Pahitin, et en ari ière dfî Tangle S.-O. du Forum. Le temple de César et le lac de Curtius étaient vers cet angle, sur le Formn même, et dans le voisinage de ces beaux fragments que l'on désigne aiijourd hiii sous le nom de Grécostase. L'emplacement et la forme du Forum sont h peu j)rès certains aujourd'hui, |>ar suite de la découverte de la basilique Julia, qui le

GUAP. VUI GALBA. Wl

insulta leurs dépouilles; leurs tôles coupées furent portées au bout des piques sui^ le front de bataille» à côté du drapeau: le soldat révolté ne vaut pas mieux que le peuple. La piété de leurs affranchis et de leurs familles l aclieta à prix d'or ces misérables restes. Vinia paya dix mille sesterces (2,500 fr.) la téte de son pére. La piété envers les morts était fi*équentc et savait être courageuse.

Telle fut cette première phase de la crise révolutionnaire, commencée par un sentiment national, aboutissant à uni oi^ soldatesque. Rome et les ])rétoriens reprenaient avec Othon le droit d'élection qu'avec Galba les provinces et les légions l^eur avait disputé. 11 en devait être de même pendant toute cette crise; le caractère militaire du mouvement devait effaçer promptemenl son caractère national, cl ce fut le malheur des provinces de ne trouver d autre instrument que les légions et de n'avoir de vie que par l'armée. Cette insurrection de l'armée anéantissait le peuple. Le peuple, lui, sait quelquefois s'armer contre la force militaire; mais, quand la force militaire se fait révolutionnaire à son tour, quand ]es rôles sont renversés, quand le soldat, défenseur de Tordre, joue le personnage d'insurgé, le peuple, à qui on prend son rôle, n'a plus rien à faire; il se tait et il subit. C'est ainsi que tant de révolutions se sont faites de nos

limitait à roucst : chose Irès-fàcheuse pour les anliquain-s, pour qui ces questions topograpliiques étaient roccasion de nombreuses et savantes dissertations, — Voyez du reste Texplii alidii topoi,'rapliique du récit de Tacite dans le travail d(! M. Ampère : VHisloirc romaine à Home (Ikvue des Deux- Mondes, \b janvier 1857), travail plein de la connaissance et du sentiment de l'ancienne Rome,bi(>n que certaines appréci itioiis historiques laissent être contestées. Pour ce qui touche notresujet, ses indications locales l endeut plenis dévie les récits de l'histoire. Je me permets seulement de rappeler a Fauteur la rein;trquable conformation du jardin de Sallusle, qui reod si présent au yeux le combat raconté par Tacite au livre lil, 84*

^08 AOM£ ET U JUDÊK.

jours, en Italie, en Espagne, m Portugal, et chez nous en 1815.

Quoi qu'il en soit, tout avait marché vite. L'insurrection de Vindex avait eu lieu au mois de mars. Galba avait

été proclamé en Espap:ne, le 3 avril; à Rome, vers le 11 juin. U avait pu y arriver en septembre. ViteUius avait été prodamé en Germanie, le 3 janvier; Pison avait été adopté le 10; Galba fut tué et Othon devint empereur le 15. La r^yoluUon romaine se bàtail ainsi de prendre les devants sur la révolution germanique, sauf à compter plus tard ayec elle.

GHAPITAË IX

OTUON

En effet, comme on vient de le voir, le premier acte de ce draine, la première lutte, n'était point iinie que la seconde était commencée; et il y eut quelques heures pendant lesquelles trois hommes portèrent en même temps la pourpre d'empereur : Galba au palais, Ullion au camp du prétoire, Vitellius sur les bords du Rhin.

Entre ces deux derniers, la question allait maintenant se

débatti'C. Pendant que Galba périssait, les soldats de Vitellius

se préparaient à jquitter ou peut-être avaient déjà quitté leurs

campements, et marchaient contre Galba ou contre Othon,

peu leur importait. En face de ce danger, si Othon fut étourdi

par son triomphe, il ne le fut pas même vingt-quatre heures.

Sa première nuit au palais fut une nuit d'effroi. Othon

n'avait pas le goût du sang, et celui qu'il venait de verser lui

troublait Tàme. L'ombre de Galba le poursuivit au chevet

impérial. Le matin, on le trouva tombé de son lit, suppliant que, par tous les sacrifices imaginables, on apaisât les mânes de Galba. Quand il voulut consulter les augures, un orage éclata et le renversa par terre. Ce pouvoir ne datait pas encore de vingt-quatre heures et déjà Ton présageait sa eliule*.

Rome, elle aussi, avait ses angoisses et ses craintes. D'Othon ou de Vitellius, quel prince eût été ensuite plus désirable? 11 était difticile de le dire.

11 y avait eulre eux beaucoup de traits semblables. Othon avait été le courtisan, le compagnon de plaisirs, le camarade de Néron ; il avait gagné ses bonnes grâces par le crédit d'une vieille alTi aiicliie du palais dont il avait fait semblant d'être amoureux; il avait été le complice du meurtre d*Agrippine, amusant la mère par de magnifiques soupers pendant que le fils préparait le parricide; il avait épousé l*oppée pour la livrer à Néron'. Vitellius, plus âgé, avait par suite courtisé plus d'empereurs; enfant, il avait été souillé sous Tibère par les infamies de Gaprée; jeune, il avait fait le cocher avec Caligula; homme fait, il avait séduit Claude eu jouant aux dés avec lui ; il avait gagné Néron en lui demandant, comme ambassadeur du peuple romain, qu'il daignât faire entendre sa belle voix sur le tliéàlrc. Tous deux étaient •criblés de dettes : Othon disait que, meurtre pour meurtre, il •aimait autant.se laisser tuer les armes à la main par ses ennemis que le papier à la main par des créanciers. Vitellius, partant pour aller commander en Germanie, avait été arrêté

• Xiphilin, lxiv, 7.

* Tac, Hist., I, 15, 22. — ir, 50. — Annal., xm, 45, 46. — Suet., in Olh., I, 2, 5, 12. — Plut., in Galb. — Th., in Olh. — L. Salvius Otho, lils d'un consulaire, né le 28 août 32, questeur; — gouTeiue en LusitaDic,

.^8 ; ^ empereur le 15 jwvier 69.

CUÂP. IX. - OTHOiN. 211

en route par un cortège de créanciers; il s'en débarrassa en leur faisant peur; encore laissait-il sa ieuuiieetâes eniaiits dans un grenier, et, pour payer ses frais de route, il avait vendu une boucle d'oreille de sa mère.

Seulement chez le premier la corruplioii était plus élégante, chez l'autre plus brutale. Otlion était un raÛiné, qui ne se laissait pas un poil de barbe, qui, pour s'adoudr la peau, se frottait le \isage de lait et de mie de pain, qui cachait son front chauve sous une perrutpie artistement travaillée. Yitellius était un effroyable glouton, auquel Galba avait confié, à cause de sa gourmandise même, le redoutable commarAdement d'une des armées de Germanie. « 11 n'y a rien à craindre, s'imaginait Galba, d'un homme qui ne pense qu'à manger et à boire ^ » Us étaient donc, Fun comme l'autre, deux courtisans des mauvais princes, deux débauchés, deux endettés, deux vrais types de la Rome nouvelle.

Tels étaient les hommes; mais les hommes même et leur caractère impoi taicnt peu. Les prétoriens avaient pris Ûtiiofi parce qu*Othon était là ; l'armée de Germanie avait proclamé Vitellius, parce que Yitellius était à sa téte et lui plaisait par une vulgaire familiarité; tous deux, parce qu'ils promettaient argent, licence, impunité. Otlion disait aux prétoriens : « Je n'aurai à moi que ce que vous me laisserez. » * Yitellius, traîné à la remorque par son armée, n'avait rien non plus à lui refuser. La guerre n'était pas entre eux; elle était entre les prétoriens et les légionnaires, entre la garde et la troupe de ligne, entre les privilégiés de l'armée et la plèbe de l'armée.

Elle était aussi, jusqu'à un certain point, entre Rome et les

« Su^, m VU., 7.

provinces. Le mouvement des légions pour Galba avait été un mouvement provincial. Celui des légions pourViiellius l'était aussi ; c étaient seulem^t une autre proirînce et d'autres influences. Tout ce qui avait aimé Néron, tout ce qui avait combattu Vindex, tout ce qui avait été châtié par Galba, se soulevaitàson tour comme s étaient soulevés lesennemisée^éron, les soldats de Vindex, les favoris de Galba ; la Gaule du Nord s'insurgeait après la Gaule du l^Iidi. 11 y avait là un sentiment de rivalité entre Gaulois et un sentiment commun de jalousie contre Rome. Les Belges, par haine des Celtes; IVèvcs et les populations semi-germaniques qui l'entouraient par rivalité contre les Gaulois purs; Langres par hostilité coati'C les Édues(Âutun) et les Séquanes (Franche-Comté); Lyon par rancune contre Vienne; tous par un secret désir de rabaisser l'Italie, de dominer Home, d'avoir la prééminence dans l'empire, envoyaient des hommages à Vitcllius, des gages d'amitié à ses soldats, des renforts de volontaires à son armée *.

Seulement, cette insurrection d'une province moins civilisée, moins romaine, plus voisine de la barbarie germanique, ne laissait pas que de ressembler à une insurrection de barbares. Non-seulcmcnl les légions de la Germanie, les légions de Bretagne et de Rhétie qui s étaient jointes à elles, se composaient en bonne partie de Gaulois et de Bretons, Romains de droit plus (pic de fait. Mais les auxiliaires, qu'elles recrutaient en grand nombre, étaient des Thraces, des Bataves, des Germains, des barbares. Ces hommes marchaient à la conquête de l'Italie avec un désir indubitable de satisfaction personnelle, peut-être avec un sentiment de colère et

* Sur ces rivalités des peuples xlc la Gaule, etc., Tac, i, 8, 5, 5t , 53, 54, 57, 62-65, 78. — IV, 17.

CDAP. IX. * OTHON. m

de vengeance nationale. Gaulois el barbares se raillaient des soldats romains marchant sous les mêmes drapeaux; ils entraient souvent en lutte avec eux. Les Bataves de Vitellius se vantaient d'avoir fait tomber Néron et de pouvoii^ faire tomber qui ils voudraient. Une armée si peu romaine n'était guère retenue par les scrupules du patriotisme romain, ils avaient de Rome sa tactique et ses armes; peu leur importaient son salut et sa gloire. On peut le dire avec une certaine vérité, c'était une invasion de barbares qui épouvantait en ce moment Tltalie.

Et, comme dans les invasions des barbares, une confiance hâtive poussait ces hommes avides de combattre et de s'enrichir. Lorsque, dans les camps de Cologne et de Mayence, on parla à ces soldats, qui depuis des années gardjucul obscurément les glaces du Rhin et les marais de la Hollande S de traverser les riches plaines de la Gaule et de descendre en Italie, ils n'attendirent pas le sigual, mais ils le doimérent. Sans attendre ni le secours, ni même l'adhésion des légions de Bretagne, en plein hiver, malgré les remontrances de leur paresseux empereur, soixante-dix mille hommes se mirent en mouvement, laissant à leur arriére-garde Vitellius, occupé à consommer en festins l'empire qu'il n'avait pas encore. A leur départ, un aigle apparut planant au-dessus d'eux, et, sans être elVrayé par leurs acclamations, demeura quelque temps à la tète, montrant à ces âmes émues et superstitieuses le chemin de Rome^

Ce torrent d'hommes armés se partagea en deux courants. Sous les ordres de Fabius Valons, l'armée de la Germanie

* Dîâ iofraclnmaiii et aspenun militiam toleraverant ingeino cœli et sererîtate discipUii» quam in pace ineiorabilein discordi» cîvium resolfont. Tac., 1, 51.

*Tm:.,i, Gletsuir.

tu ROME BT IK JUDÉB.

iiilciieurc suit la Moselle, puis la Saonc, pour entrer en Italie par les Alpes Cottiennes (mont Genis), ralliant les cités de la Gaule qui sont demeurées fidèles à la mémoire de Néron, rançonnanlcellesquisesonlboulcvéesavecViiKlc'x. Muis, dans les jours d*ivresse et de colère, ces soldats sont redoutés même de leurs amis. A Metz, où ils ont été accueillis avec entlKMisiasnio, ime fausse alerte aiiuMic un massacre, et quatre mille iioiiHues périssent, ou ne sait trop pourquoi. Langres, qui les reçoit de même, est témoin de leurs sanglantes querelles; lîataves et légionnaires tirent l'épée les uns contre les autres. Lyon, lidclu à la cause de >'érou, les excite contre Vienne, qui avait pris parti pour Vindex; et il faut que Vienne se rachète en payant leur général, et en le mettant à même de leur distiibuer trois cents sestcK m^s par tète. Luc en l)auphiné (Lueus Vocontiorum)^ qui tarde à acquitter sou tribut, est sur le point d*être incendiée par ordre de leur chef. Fabius Vuleus, avide et dchauché, lait i acliclcr à prix d'argent, ou quelquefois à nn prix jikis honteux, le passage et le cuiupement de ses soldats. La Gaule est frappée de terreur ; on ne pense qu'à apaiser ces hommes à force de s'humilier devant eux. Les magisti ats des villes vont à leur rencontre, les populations font la haie sur leur route; femmes et enfants se prosternent sous les pieds de cette armée indisciplinée que

conuuaude un général corrompu *.

L'autre courant de l'invasion, commandé par Allienus Cécina, suit une route plus courte, mais plus difficile. 11 remonte la vallée du Rhin et traverse rilelvélic. Le peuple hcivétique, puissant autrefois, se rappela et sou ancienne indépendance et sa dignité de Romain; Il voulut résister aux exactions ; mais les montagnards de la Bhétie et de la Thrace

* Tac, Uùt,, i, 63-06.

GBÂP. iX. — ÛTliOIM. 215

se trouvèrent de pair avec les montagnards du Jura. Ils les forcèrent jusque sur les cimes inhabitées et dans les épaisses forêts du Boezberg. Des milliers d'hommes lurent tués, des milliers rendus comme esclaves. La ville d'Avenches, capitale des Uelvétiens, ne fut sauvée que par l'adresse d'un de ses sénateurs, éloquent et habile, qui, à force de jouer la peur, inspira la pitié. Ces barbares se mirent à pleurer et demandèrent à leur général le salut d'une ville dont ils venaient de demander la ruine.

Les forces envahissantes touchèrent enfin l'Italie. Dès le mois de mars, lorsque les passages des Alpes étalent encore couverts de neige, parle iiiout (^cnis d'un coté, par Ir Sainl- Bemard de l'autre, débouchèrent dans les plaines du P6, ces Gaulois, ces Rhètes, ces Bataves, ces Germains ; rappelant les Cimbres et les Teutons d autrefois, mais des Teutons armés et disciplinés comme des Romains; les mains rouges du sang des peuples, riches de leurs dépouilles, couverts d'armes brillantes, ayant de l'argent el de l'or jusque sur la selle de leurs chevaux; opulents, mais non rassasiés. A i' avant-garde de cette armée, diverse de langues, de moeurs, de vêtements, d*annurës, marchaient des Germains, avec leur taille colossale, leur visage effrayant, leur costume sauvage, sans cuirasse et sans casque, 8'ei|>osant aux blessures comme s'ils eussent été invulnérables, foisant entendre leurs chants barbares, et faisant résonner leurs boucliers qu'ils frappaient les uns contre les autres au-dessus de leur tète. Le général même, qui commandait, ou plutêt qui conduisait la seconde division, Cécina, haut de taille, beau de visage, éloquent de parole, digne d'être un vrai capitaine romain, semblait préferer le rôle d'un chef barbare. 11 avait rejeté la simplicité du costume Romain, il portait les braies et l'habit rayé dés Gaulois. Sa femme elle-même marchait à ses côtés, entourée

m UOMfi ET LA JUAÊE.

de cavaliers d'élite, sur un cheval caparaçonné de pourpre et d'or. La loge des magisti^ats municipaux venait s'iacliiier devant cette pompe barbare. Ce soulèvement était si pea romain, que même Vitellius, au lieu de prendre les noms ernisacrés de César et d'Auguste, n'avait voulu accepter que le seul surnom de Germanique ^

A cette insurrection provinciale militaire, barbare, de l'Occident, à cette armée qui renfermait les auxiliaires les moins policés et les légionnaires les plus aguerris de Fempire, que pouvaient opposer Rome, lltalie, lOrient?

Le seul moyen de salut était l'union de tous les intérêts menacés, sénat, chevaliers, peuple de Rome, peuple de l'Italie, peuple des provinces. Mais Othon pouvait-il être le centre de cette union? Si Galba, Fhomme sage, Thomme du sénat, avait gouverné par des supplices, Othon, le coui lisan de Néron, ne devait-il pas suivre la môme voie? Déjà les débris de la cour de Néron, parasites, bouffons, délateurs, se rapprochaient de lui. Déjà les images de Néron étaient relevées; celles mêmes de Poppée l'étaient aussi par un ressouvenir conjugal bien généreux. Déjà, un certain peuple criait sur le passage du prince : Vive Othoft Néron ! Lui-même prit une ou deux fois ce nom redouté, populaire et impopulaire à la fois. Les uns devaient espérer, les autres devaient craindre de lui voir suivre les traces de Néron * ?

Eh bien, non. Les craintes des uns comme les espérances des autres devaient être trompées : Othon , par impossible, eut de rhumanité et du bon sens. Le péril édaire; Otbon comprit que ce n'était pas le temps d'imiter Néron et que, pour avoir le plus de soldats possible, il fallait faire le moins

• « Tac., 1, 62. — II, 22, 38. — Suet., in Vit., 8. » Suel., in Olh,, 7. — Plut., in Olli., 3. — Tac, i, 78.

CUAP. IX. ~ OTHON. 817

possible (le proscrits. L'ami de >'cron fut plus miséricordieux que Galba.

Dès le lendemain de sa victoire» il fiiit sortir de prison un général qui a été fidèle au prince tombé : «t Tout ce que je le de mande, 3Iarius Celsus, lui-dit-il, c'est d'être pour moi ce que tu as été pour Galba. » 11 maintient la liste des magistrats que Galba avait nommés, rend leurs biens aui proscrits de Néron, livre Tigellin à la fureur du peuple. Les délateurs demeurent dans le silence; la loi de lèse-majesté se laisse oublier; Tacite, toujours fâché, se plaint même que le discréilit où elle était rejaillissait sur de bonnes lois Il était donc réservé au mari de Poppée, au camarade de débauches de Néron, de faire le premier divorce avec le bourreau; de quitter le premier la politique de Tibère; de rentrer dans la politique humaine et tempérée, dont Auguste avait donné le modèle et que tous après lui avaient répudiée ; de comprendre le premier que, dans un empire où Ton avait tant proscrit, la clémence était la meilleure sauvegarde.

Grâce à cette politique» Taventurier de la veille devenait sMeusement un Auguste. Le sénat bénissait cet ami de Néron. Rome et l'Italie espéraient en lui contre la barbarie vitellienne. Les provinces lointaines lui étaient rattachées par ladhésiim du sénat, dont le nom était puissant encore plus que son pouvoir n'Mait efficace*. Les légions du Danube s ébranlaient pour venir au secours d'Othon. Vespasien lui faisait prêter serment par son armée. La défense était possi- Me ; ritalie pouvait être sauvée.

Mais ce qui manquait, c'était le temps. Vitellius étail aux portes, tandis que Vespasien était au bout du monde. Les lé-

* Cujus odio c'tiam boii3C leges pcribaiit.

* Grande momentum* Tacile. 1, 76.

918 ROMB ET LA JUDÉB.

îfions (In r)amil)e arrivaient : mais elles étaient loin encore. L'Italie s'armait; mais elle était bien peu habiluée à donner des soldats, et Rome ne fournit qu'un petit nombre de recrues élégantes, occupées démontrer leurs beaux chevaux et leurs belles armes. La seule force debout, c étaient les dix mille prétoriens; et les prétoriens, fidèles, mais terribles amis, détestant les légions*, détestant le sénat, jaloux de Tempereur qu'ils avaient fait et ne voulant pas qu'il lut l'empereur de personne autre qu'eux, étaient désolants par leur indiscipline.

Ainsi,un jour, ils rêvent que le sénat veut assassiner Othon. Ils se révoltent, luttent contre leurs officiers, en tuent quelques-uns, marchent sur le palais. Au palais, Otlionqui uc se doutait de rien, donnait un souper officiel à un certain nombre de grands personnages, sénateurs et sénatrîces. L'alarme se répand dans la salle du festin : Otlion se hâte de congédier ses convives. Chacun de s'enfuir; les magistrats jettent leurs insignes; les riches renvoient leur cortège d'csdaves; sénateurs et sénali ices s'en vont par des rues détournées, à la faveur des ténèbres, chercher quelque client obscur dans le taudis duquel ils puissent s'héberger pour la nuit. Othon, demeuré seul, \oil arriver les prétoriens, leur persuade à grand'peiiie qu'il est sain et sauf, ne les renvoie apaisés que moyennant un cadeau de cinq mille sesterces par téte'; et le lendemain leurs officiers viennent déposer à ses pieds le baudrier, signe dn eonunandement, disant qu'il est impossible de commander de tels soldats.

Et à ces sortes de symptômes venaient s'ajouter, comme de juste, des présages ; comme on pouvait s'y attendre, des souffrances, i) un cèté, on racontait comment la statue de la

* Quina millia nummorum, ou, selon Plutarquc, 1 ,250 drachmes, ce qui est la même chose (1,250 francs). — Voir Tacit., i, 85 -89.

GUAP. IX. — OTHON. 9t0

Victoire, au Capitole, avait laissé tomber les rriies de son char! Comment une figure gigantesque avait été vue sortant du temple de JunonI Comment un bœuf avait parlé ' ! D*un autre cote, des calamités tro|) réelles appuyaient tout ce merveilleux. Le Tibre, déboi dé, avait renversé le pont Sublicius; puis, arrêté par les décomlnres, il avait reikié jusque dans les quartiers d'ordinaire préservés de toute inondation. 11 avait balayé la l'oule dans les rues, noyé des liomiaes dans leurs boutiques, d'autres dans leur lit; et, en se retirant, il avait laissé après lui la disette. Entre les eaux qui détruisaient les approvisionnements et les préparatifs de la f;ucrre qui les absorbaient, les vivres étaient hors de prix. Le travail manquait. Le peuple souffrait les douleurs de la faim et celles de 1^ tendeur avant de souffrir celles de l'invasion.

Cq^ndant Valons, bien que retardé par une diversion des othoniens, arrivait en Italie avec une armée grossie en route par de nombreuses recrues. Cécina y avait déjà fait pénétrer son avant-garde. La défection d'un escadron de cavalerie avait livré à ce chef Ivrée, Yeroell, Novare, Milan. Ce n'était donc plus la ligne des Alpes qu'il s'agissait de défendre, mais celle du Tu; et, derrière les quatre-vingt mille ou cent mille tioromes que commandaient Valens et Cécina, Viiellius, avec une vingtaine de mille peut-êlire, arrivait à travers la Gaule, lentement et paresseusement, mais arrivait*.

Othon avait voulu* arrêter cette marche par des négociations; une correspondance, commencée dans un langage

* Tac, HiU., 1, 86, 89 m, 50. — Plut., in OUi , ii, p. 10Î8. — Suet., in Olh., 8.

• Gédu était parti avec 30,000 hommes, Valens avec 40, 000 (Tac, i, 61); mm en chemin Vweméù de Valens s*était accrue [id., i, 64; ii, 2), et au momeat de la Jonction il avait presque le double de Tannée de Cécina

ROME £T LA JUOÉB.

conciliant entre Vitellius et lui, avait fini par des reproches et des injures. Othon avait essayé d'envoyer à Viteltiusdesèspions, peut-éto des assassins; ils avaient été reconnus, tandis que les émissaires de Vitellius circulaient librement dans Rome. 11 fallait décidément marcher à Tennemi.

Contre ces cent ou cent dix mille hommes de Vitellius combien comptait-on de soldats? Quatre légions arrivaient de Pannonie et de Daimatie : leur avant-garde était déjà enltalie. Deux autres, venant de Mésie, suivaient un peu plus en arrière. Mais ces secours étaient encore éloignés. En ce moment la lép:ion uiarilinie de Néron; les prétoriens et la garnison de Rome, habitués du théâtre plus que des camps; des gladiateurs érigés en soldats; des matelots transformés en fantassins; trente, au plus quarante mille liommes, étaient seuls à la disposition d'Othon \

Néanmoins, malgré cette inégalité de forces, malgré les entrailles des victimes, toujours consultées et dédaignées presque toujours, Othon ne pouvait tarder davantage; il quitta Rome (14 mars). Le moment était malheureux : c'était, pour les dévots aux cultes'de l'Orient, Tépoque de la (été de la mère des dieux, l'été douloureuse, cl que l'on appelait le jour de sang. C'était, pour les dévots au culte romain, le mois pendant lequel se faisait chaque jour la procession des boucliers sacrés (aucilia); les rilcs interdisaient en ce temps les opérations militaires. De plus, le Tibre débordé cou-

(il, 30). Vitellius avait emmené 8,000 hommes venus de Bretagne, et la plus grande partie de ce qui ixîstait des légions de Germanie (ii, 57).

« Légion Adjulrix de Néron {Tac. i, 87; ii, 24, 45} 6,000 h. — 14 cohoilps prétoriennes et urbaines, 14,000 h. — Avant-ganle des armées de Daimatie, 2,000 h. — Gladiateurs, 2,000. —Matelots et soldats de provinces diverses appelés antérieurement par Néron eo Italie. — âpiculatoies, evocati (garde du prince). Tac., i, 6; n, li.

GBAP. IX. - OTfiON. m

vrait encore le Champ de Mars et la voie Flaminia, par où devaient passer les troupes. Ënûn, comme si les dieux se fussent entendus pour lui barrer le chemin, jusqu'à vingt milles (six ou sept lieues) de Rome, l'inondation et les décombres génèrent la marclie des soldats. Othon partait eu dépit des présages, des rites et des dieux K

Il pouvait du moins compter sur Tamour des soldats. Othon était de ces natures que l'on peut réprouver, mais qui séduisent; natures intempérantes, désoi'domiées, condamnables, mais à l'attrait desquelles on ne résiste pas. Dans cet homme, dont les antécédents étaient si déplorables, il y avait quelque chose de César ; débauché comme lui, endetté comme lui, parfois même s'aviiissant comme lui, mais sadiant comme .lui plaire aux hommes et les gagner. Sans la triste éducation de la Rome impériale, sans les avilissements du palais, il eût pu être César au lieu d'être Othon ; il avait ce m^nge de magnificence aristocratique et d'affabilité populaire, de rouerie au fond, de séduction au dehors, d'avidité et de prodigalité, qui a fait Alcibiade à Athènes, Retz ù Paris, Fiesque à Gênes, les tribuns les plus entraînants et les plus dangereiîk. 11 avait même cette absence de haine, cette facilité à pardonner, ce penchant naturel à la pitié, cette sorte de bonliomie élégante qui fait le plus grand mérite de César et la plus grande compensation à ses vices. Othon avait séduit Néron; il avait séduit les soldats, il avail séduit mémo le sénat. Le peuple, réduit à faire des vœux, les manifestait par des acdamations ardentes jusqu'à la servitude. Les pré-

« Tac, !, 74, 75. Sud., in Oth., 8. — Sur les ritos: Tac, i, 89, d Suel., ibid. — Sur les Ancilia, voy. Polyu., in Excerpt. legaL, 23. Ovid., Fast.,ui, 577. Kalcndarii veteres. — Sur la fête de la mère des dieux, Tertull., in Carminé ad sénat., lU. Pollio, in Claud,, 4. Ainmiaa. Marceil , iiiii, 241.

m RONB ET U JUD&B.

toriensqiii ravaiciit fait étaient prêts à le défendre eonime leur œuvre, et uiarchaicnt pour sa cau^ avec uii coui'age enthousiaste et étourdi.

De plus, Otiion donnait l'exemple. Ce voluptueux eut un élan de courage désespéré. Cet homme qui n'avait jamais porté les armes, cet homme à la perruque et au lard , petit de taille et marchant mal, dont les traits rappellent le' visage efféminé de Hacciuis, éveillé connue Sardanapale par riiuuûuence du péril, endossa une cuirasse de fer, mit le casque sur sa tôte, marcha à pied en avant des troupes, brava les intempéries de la saison, les fatignes des marches et des campenicuts. C'était une merveille qu'un César soldat; d^uis Tibère nul prince n'avait fait la guerre an sérieux. Quand le mari de Poppée devenait un guerrier, que ne puuvail-on pas espérer?

Mais (et il y a ici une grande leçon) ces vertus soudaines ne se soutiennent pas sans un immense effort On n'avilit pas impunément sa jeunesse dans les turpitudes de l'adulation et de la débauche, restant toujours maître de se relever el de devenir à jour dit un héros. Pour jouer un grand rdAe à une heure marquée, il feut PédueatioQ pure et la vertu devenue habitude ; il faut au moins le ti avail et les douleui*s du r^ntir. L'histoire doit mettre son honneur à montrer de telles choses et à ne pas réhabiKter en une minute l'homme qui n'a longtemps vécu que pour lui-môme et que le péril élève un instant au-dessus de lui-môme. Elle doit témoigner quelle est en cela l'infiiviité du roué, et par où il est inférieur à l'homme de bien. Sardanapale aussi eut un éclair de courage, mais ce ne fut qu'un éclair; et il se réfugia bientôt dans la ressource des voluptueux désespérés, dans le suidde. Othon devait finir comme Sardanapale.

GliAP. IX. — OTilON. m

Et ce qui était vrai du prince était vrai de ses amis, de ses compagnons, de ses soldais. Toute cette Rome impériale, après des années de servilité et de débauche, avait cru pou- Toir simproviser héroïne. Les prétoriens, soldats désœuvrés et arrogants, gâtés par les empereurs, j)arce qu'ils faisaient les empereurs, avaient cru pouvoir^ dans un accès d cnthou* siasHie» se transformer en vrais soldats romains. Nais trop de Césars étaient sortis de leur caserne pour qu'il en put sortir de bonnes troupes. L'enthousiasme pouvait leur donner du courage : il ne leur donnait pas, ce qui est plus encore, la patience et la discipline. Ib pouvaient faire la guerre avec ardeur, ils ne pouvaient la faire longtemps. Comme les troupes enthousiastes de tous les siècles, ils ne devaient avoir que trois mots : au moment de Fattaque : En avmU ! au premier revers : On nous trahit! au dénoûmcnt : Sauve qui peut!

Jusqu a un certain point du reste, il en était de mémedans les deux partis; et, entre deux armées servant l'une et l'autre comme volontaires plutôt que comme soldats disciplinés, la campagne ne de¥ait pas étire longue. La nature singuUéi'e de ces troupes la sema d'incidents étranges. On vit à Plaisance les soldats otlioniens, à la première approclie des maraudeurs de Cécina, prendre feu, criei* à l'ennemi, s'insurger contre leur général qui voulait attendre, l'obliger à les conduire dans la plaine. Puis, quand ces excellents prétoriens qui n'avaient jamais campé qu'au milieu de Rome, eurent à fimner un camp, à creuser des fossés, à élever des remparts de gaion, comme les légions romaines le faisaient chaque soir, ils commencèrent à trouver ce genre de guerre bien fatigant; ils s'aperçurent que Cécina ne paraissait point encore; et, revenant à l'avis de leur général, ils se laissèrent ramener dans Plaisance. Dans le camp de Vitellius , le sang-

m ROME ET LA JUDÉE.

froid et la discipline n'étaient guère plus grands. Valens ayant voulu détacher de son armée les fialaves, toujours en quereUe avec les Romains, les Romains se mettent aussitôt à regretter et à pleurer les Batayes. Ils s'insurgent, ils jettent des pierres à Valens ; ils courent à sa tente ; ils en fouillent Je sol pour voir s'il n'y a pas caché des trésors. Valens s'était enfui déguisé en esclave. Pour calmer ce tumulte, le préfét du ciunp, devenu chef de l'armée, employa un singulier moyen. 11 fil cesser tout service militaire; point de ronde, point de sentinelle, point de mot d'ordre. Les soldats, refroidis, commencent à rougir de n'être ])lus traités en soldats. Ils questionnent, ils s inquiètent, ils se re|)enlent, ils s'humilient, ils demandent pardon. Valens reparaît, sous son misérable habit, triste, abattu, versant des larmes (dans ce temps-là les généraux pleuraient). On se réjouit de le voii vivant, on le plaint, on 1 admire, on le vénère, on le prend dans les bras, et, au milieu des aigles réunies, on le reporte sur son tribunal. Tels étaient ces hommes, extrêmes en toute chose, comme dit Tacite violents, impétueux, mohiles : singulière fournaise que ces camps qui réunissaient toutes les races, toutes les langues, tous les instincts, toutes les passions!

Mais les Vitelliens avaient du moins pour eux le nombre, Tbabitude de la milice, l'ardeur de l'attaque, la supériorité de celui qui veut conquérir sur celui qui veut conserver. Les Othoniensn'élaienl pas approvisionnés do courage pour pins d'unmois: au lOavril, la lassitude était universelle chez ces héros du mois de mars. L'armée, la cour, le prince, tous demandaient à en finir; et ce fut celle hâte d'en finir qui perdit tout.

11 y aurait eu eu eilel tout profit à attendre. Cècina, qui

* Ul est vulgus ulriiique iuiiiioilituni. Tac, UisL^ ii, 27-29. — Sur co qui précède, ii, 18, iU.

€UAP. IX. — ÛTHON. S25

d'abord s'était inutilement brisé contre les trois places de Plaisance, de Pavie (Ticimm) et de Crémone, têtes de pont de la ligne du P6; Cécina avait étéenlin rejoint par Yalens, et opposait aux troupes d'Othon une masse qui leur était bien supérieure. Mais, d'un autre côté , celles-ci attendaient de prochains renforts ; deux mille hommes, avantgarde des légions danubiennes, venaient de les rejoindre; le reste entrait à cette heure on Italie. Les légions de Mésie étaient à peu de dislance d'Aquilée. La saison s'avançait; les premières chaleurs seraient terribles pour les soldats germains de Vitellius, inaccoutumés au ciel du Midi; la maladie combattrait pour Otlion. C'est ce que lui disaient ses conseillers militaires, soldats sérieux, vieux généraux, entre autres ce Marins Gelsus, qu'il avait épargné et qui restait fidèle à sa cause. Mais, depuis trop longtemps, les prétoriens étaient sevrés des joies de Rome; la cour d'Ûlhon, son frère, ses fovoris, étaient trop peu £iits à la vie militaire; les hommes qui s'étaient compromis par le meurtre de Galba étaient trop préoccupés de leur péril personnel; Othon lui-même, après trente jours de marches et de campements, trouvait la cuirasse bien dure pour sa peau délicate. 11 avait d'ailleui-s peur des présages, et ce dévot païen, qui faisait en robe de lin des sacrifices à Isis, commençait à désespérer de la faveur des dieux. 11 écarta les vieux généraux et leurs conseils; il les accusa, comiric il se fait toujows, d'ambition personnelle; il livra l'armée à son frère età son préfet du prétoire, deux généraux du mont Palatin; et, pour compléter la faute, en même temps que Ton décidait la bataille, on décida qu'Othon, avec ses prétoriens et ses gardes, le nerf de l'armée, demeurerait en arrière, inutile témoin du combat, tardif réparateur de la défaite. Les deux armées se rencontrèrent donc, entre Crémone

m ROM£ ET LÂ JUDÉE.

et le bourg de Bédriac, combattant pour deux empereurs

absenls. Olhon élail à trois ou quatre lieues, à Biixellum; Vitellius dormait et mangeait sur la Saône. Le dénoûment fîit ce qu'il devait être : l'armée othonienne eut tout au plus la gloire d'une vive attaque, non celle d'une longue résistance. Elle fut rejetée eu désordre vers Bédriac, laissant la plaine jonchée de morts (15 avril); et, le lendemain, ces soldats, ces Romains, vaincus et vainqueurs, rapprochés par la singulièic mobilité de leur nature, par i'indilTérence qui était au fond de leurs âmes, réunis sous les mêmes tentes, pleuraient le malheur des guerres civiles, pansaient mutuellemrat leurs blessés et saluaient l'empire de Vitellius ^

Le même jour, Othou se donnait la mort. Sa cause u était pourtant pas désespérée. Des messagers que les lofions de mésie lui envoyaient d'Aquilée lui disaient d'avoir bon courage et de compter sur elles. Ses prétoriens, nombreux autour de lui, le suppliaient à genoux de ne pas les abandonner. Mais le courtisan néronien, plus &it à l'idée du suicide qu'à celle de la lutte, trouva que c'était assez de cette première partie tentée contre la fortune au jeu hasardeux des révolutions* : l'empire ne lui semblait pas valoir une partie nouvelle; il avait joué pour son piopre compte; il était bien maiti^e, quand il lui plaisait, de quitter le jeu. Ce sentiment de paresse égoïste se couvrit aisément de paroles d'humanité et de cette détestation banale des guerres civiles, commode aux gens qui veulent déserter la cause publique. Le soldat qui apporta à Brixellum la nouvelle de la déroute de Bédriac, trouvant des incrédules, ne jugea pouvoir mieux les démentir qu'en se perçant de son épée* Othon, confirmé par cet

* Tac, Hist.y u, 45.

* Expert! iitficeni sumiis, ego et fortoi».

CliAP. IX. - OTHON. 227

«xempledans une 'résolution d'avance arrêtée, déelara (fu^il

ne voulait plus voir couler pour sa cause le sang d'hommes aussi braves.

Du reste, son suicide fut calme, bienséant, tel qu'il convenait à un homme que la cour de Néron avait familiai isé avec le spectacle des morts volontaires. 11 repoussa affectueusement les instances de ses soldats, engagea ceux qu'on appelait ses amis à le quitter pour aller faire an phis tôt leur paix avec Viteliius, protégea leur départ contre l'irritation des prétoriens, brûla les écrits qui pouvaient les compromettre, écrivit à Statilia Messalina, veuve de Néron, qu'il avait dû épouser, en lui rccouimandant ses restes et sa mémoire; écrivit aussi quelques paroles de consolation à sa sœur, essuya les larmes de son neveu en lui disant cette parole : « N oubhe pas que tu as eu un oncle empereur et ne te le rappelle pas trop; » distribua enfin ce qu'il avait d'argent comptant à ses esclaves. Quand vint le soir: «Ajoutons, dit-il, cette nuit encore à noire vie. » Il se retira donc dans sachambre, laissa les portes ouvertes pour que chacun put venir lui parler, prit deux poignards dont il essaya la pointe et qu*il mit sous son chevet, puis il s'endormit. Le lendemain (16 avril), à son réveil, il se frappa au-dessous de la mamelle <,^aii( lie. On accourut à ses gémissemeuts, et il expira dans les bras de ses serviteurs.

Telle fut cette mort que l'antiquité a louée presque à Tégal de celle de Caton. Au fond, l'un pas plus que l'autie ne fil acte de patriotisme. Quel patriotisme peut-il y avoir dans le suicide? Mais Caton, du moins, combattait depuis quinze ans et combattait pour la république. Olliou ne combattait que pour lui-même et ne sut pas combattre plus d'un mois.

Les funérailles d*Othon se firent à la hâte, mais au milieu des larmes des soldats, qui lui baisaient les mains et le vi-

m HOME ET U JUDÉE. - CBAP. IX. — OTUON

sage. Plusieurs se lucreiil sur son bûcher, d'autres à Bcdriac et à Plaisance, par émulation, dit Tacite, d'une si belle mort. • Ce siècle ne savait pas combattre, mais savait se tuer, de même qu*il savait se dégrader et ne savait pas obéir.

Dans cette uouvelle lutte, c'était bien 1 Italie qui venait d'être vaincue; Rome pliait devant ses propres sujets, Paigle devant leurs barbares emblèmes. Rome était vaincue, mais malheureusenient pas au pi olit de la liberté du uioude; elle était vaincue au protit de l'anarchie. Avec Galba, avaient triomphé les provinces civilisées et les légions; avec Othon, Rome et les prétoriens avaient repris le dessus pour un moment; avec Vilellius, triomphaient les auxiliaires, les soldats non romains et une province semi-barbare. Vitellius était l'empereur de Tarmée et de la Gaule, mais d'une armée indisciplinée et d'une Gaule à demi germaine. Nous allons voir si d'une telle victoire quelque chose de stable pouvait sortir.

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