‹ Rome et la JudéeChapitre 24 sur 64 · VITELLIUS · texte numérisé non relu

VITELLIUS

Quand Vitellius règne, il semble que Thistoire doWe changer de ton. Le drame est toujours sanglant, mais il s'y môle quelque chose de hideusement grotesque. La terrihle tragédie des guerres civiles devient pour nous une comédie grossière et a\inée.

L'Italie cependant pensait peu à rire, et trouvait le spectacle passablement sérieux. Yitellius était loin, mais qu'eût* on gagné à sa présence? Yitellius présent ou éloigné, l'Italie se sentait appartenir par le droit de la victoire, non pas à lui, mais à son armée. Et cette armée, je l'ai dit, était aux trois quarts étrangère à Rome, à l'Italie, à l'Empire, à la civilisation. Elle était pleine de tributaires révoltés et insolents, qui insultaient même les Romains marchant avec eux sous le méme^drapeau. Cette armée, de plus, comme toutes les armées qui font des empereurs, prétendait ne pas obéir à son empereur. Si Vitellius eût été un général sérieux, elle ne l'eût pas clioisi ; elle l'avait pris pour son peu de dignité.

pour son mépris de la discipline, pour ses embrassements au premier soldat venu. Elle estimait ses autres che£s à la même mesure. La guerre, faite par le soldat, était dirigée par le soldat. Les chefs obéissaient, heureux s'ils pouvaient garder les apparences du connnandenient. « Dans la guerre civile^ dit Tacite, il y a moins de liberté pour le chef que pour le soldat ^ »

Et, à celte armée victorieuse, à moitié étrangère, indiscipMnée, il faut compter que se joignait encore pour ravager le pays Tarmée vaincue. Les othoniens n'étaient pas battus au point qu'ils ne pussent saccager; ils prolestaient en ])illant contre le régime que les vitelliens inauguraient en pil* " lant. Entre les forces de Gécina et de Valons, Tarriére-garde qui arrivait avec Vitellius, les soldats dispersés on licenciés d^Othon, les esclaves qui doublaient le nombre des soldais,, il y avait bien trois cent mille hommes, sans ordre et sans discipline, (pic le nord de Tltalie, accoutumé à n'entretenir pas même une légion, devait héberger, festoyer, satisiaire. Pour ces hommes, Targent, le vin, les spectacles, les congés longs et gratuits, c'était la patrie et la liberté. Ils se prenaient quchpiefois, il est vrai, à déplorer les malheurs dos guerresciviles; ollionicns et viteilieus s'eiiibrassaieiil alors en pieu* rant. Mais, à travers leurs larmes et leurs repentirs, othoniens et vitelliens, soldats de la ligne on soldats du prétoire, légionnaires ou auxiliaires, ne s'accordaient que trop bien pour envahir les villes, dévaster les moissons, déshonorer les femmes, tuer les hommes. Si le soldat était d'origine barbare, on craignait sa férocité; s'il était sujet romain, sa rancune contre Rome; s'il était Italien, sa connaissance de la langue et des lieux.

* In civilibus bellis plus luiliiibus quam duiibus liccif.

GHAP. X. — VITELLIOS. S5!

En face de cette anarchie militaire, quel pouvoir politique avait encore de la force? 11 iaut lire dans Tacite, qui^ cette fois, est presque plaisant, comment le sénat, à Modène, avait été balbué par les soldats vaincus d'Ollion ; ses angoisses, sa crainte qu'Othon ne fût \ivanl, sa crainte qu'Otliou ne fut mort ; sa fuite à Bologne et sa peur d'avoir fui, et sa délibération et sa peur d'avoir délibéré*. On se fât accommodé d'avoir pour maitre ou Galba, ou Olliou, ou Vitellius; mais, les deux premiers morts et le troisième encore absent, on avait trois cent mille maîtres à leur place.

Vilellius arrivait pourtant. On allait avoir un empereur ; (pii était cet empereur?

Vitellius* n'avait rien ni de Taustérité de Galba ni de l'élégance d'Otlion; il n'avait la noblesse ni do l'un ni de l'autre. 11 était cependant de ce qu'on appelait sous les empereurs une illustre famille; cela voulait dire une famille très-obscure un demi-siècle auparavant, et à qui le service courtisanesque du palais avait procuré l'illustration oriiciclle d'un certain nombre de consulats ou de sacerdoces. Selon lui, il descendait du dieu Faune et d'une nymphe, qu'il appelait Vitcilia; selon ses ennemis, d'un affranchi savetier; la race tenait beaucoup plus du savetier que du dieu. J/liistoire de cette famille montre comme on parvenait sous les Césars. Le premier Vitellius fait fortune par des dénonciations liscales et des achats de biens coniisquési métier

« Tac, II, 52-54.

• Sectionibus.et cogniluris. Suet, — A. Vilellius, ne le 7 ou le 2i sept€inl)rt nn i5. — Curateur dos travaux publics. — Proconsul d'Afrique, 60.

Envoyé par Galba dans la Gei-manic inférieure, 68. — Proclamé par les

soldats le 3 ou le 4 janvier, 69. — Bccounu par le Sénat le 19 avril. — Grand pontife le 18 juillet. — Suct., in Vilel., 1-7. Tac, ii, 91. H fut du nombre des frères Arvales. Harini, AlU dei frai, Arv., Tab. xv.

m B03IB KT LA JUDÉI.

lucratif même sous Auguste. D'une boulangère, qui était en même tcipps prostituée, il a un fils qui devient chevalier romain et procurateur de César. La trobième génération arrive an consulat. 31ais c'est surtout L. Vilellius, père de l'empereur, qui fit la grandeui' de sa maison, ('omme il s'était acquis un grand renom dans son prooonsulat de Syrie, il sentit qu'il fallait le racheter par une grande courtisaneriei et il fut inventif en ce <^{'nre. 11 eut le premier 1 heureuse idée d'adoi'er Caligula à la façon orientale, en se voiUnt la tète et en faisant un tour sur lui-même avant de f e plier à ses pieds. Pour ^lessalinc, il protéssa un amour platonique, et, ayant eu un jour le bonheur de lui ùler sa pantoufle, il garda cette bienheureuse pantoufle, qu il tirait de temps à autre de sa poche pour la baiser. Pour les affranchis de Claude, P^arcisse ^t Pallas, il adoi^ leurs images parmi ses dieux domestiques : aussi sauva-t-il sa tète et fut-il un des grands personnages de TEmpire*.

Quant à son fils l'empereur, j'ai dit comment il avait suivi les traces paternelles, et gagné par d'aussi nobles moyens Tamitié successive de Tibère, de Caligula, de Claude et de Néron. C'était bien le Romain de l'Empire, gourmand, débauché, histrion, saltimbanque, cocher, palefrenier au besoin; il avait, au service de Caligula, bouchonné lesche-

* L. Vitellii» le père ftit trois fois consul, en 34, 45 et 47. Proconsul de Sjrie de 55 & 58. Consul afec Claude en 47. U voit ses deux fils» Aulus et Lucius, tous deux consuls en 48. Chargé de radministration de Rome, pendant Tabsence de Claude, en 45. Voyes sur lui Surt., th Vil*, S, 5. Tac., Am., v, 7; ti, S7, 53, 56, 57, 41; xi, 55, 54; xn, 5-7, 49. Josepb, Anliq., xviii, 6, 7. Dion, ux, p. 661; u, p. 679. G*est lui qui, étant proconsul de Syrie, déposa Calphe et Piîate. Une médaille, porûoit L. ViTEUivs COS. III, CBRSOB, doit lui être attribuée, et non à son fils Lucius, frère de Tempereur. Nummi Arscbot., xxir, 15. Reimar, in Dim,, ïxr, 16.

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vaux du Cirque ; il eût été gladiateur, saui le courage ; il avait tous les vices, hors ceux qui mettent Tépée à la main.

Quoi qu'il en soit, il était empereur et il arrii^it. Combattant, vainqueur, conquérant en son absence cl malgré lui, il awt laissé aller ses lieutenants et tardait fort à les suivre. La bataille de Bédriac était gagnée (15 avril); Othon s*était tué (16 avril); le Sénat, docile, avait proclamé ^'ilellius à grand renfort d'enthousiasme olficiel et de décrets honorifiques (19 avril), que Vitellius était à peine en ciiemin. Parti de Mayence, il s'était bientôt embarqué sur la Saône, laissant la fatigue de lu marche aux soldats qui l'accompagnaient. 11 avait navigué d'abord avec un assez simple appareil; mais, quand la nouvelle de sa victoire fut certaine, son bateau se pavoisa, se couvrit de fleurs. 11 traîna une flotte après lui. U traversa les villes avec la pompe du triomphe. Ses quatre mois de route furent quatre mois d*orgie.

Le malheiu eux escomptait en l'ostins le peu de jours d'empire qu'il pouvait espérer. C'étaient de toutes parts convois de vivres pour sa table; sur toutes les eaux de la Méditerranée, navires Mtés pour sa cuisine; sur toutes les routes, bouffons et gladiateurs qu'on lui envoyait. Tous les désordres lui faisaient cortège. A Turin, une querelle éclate entre ses soldats, et une légion, qu'il éloigne pour la punir, brûle en s'en allant une partie de la ville. A Pavie, au milieu des banquets, nouvelle dispute entre soldats romains et soldats gaulois; deux cohortes périssent. A Crémone, autre sang versé; mais, cette fois, ce sont des gladiateurs, offerts à Vitellius dans un amphithéâtre que les soldats vaincus d Othon ont été employés à lui bâtir. A Bédriac, Vitellius se donne une autre joie, encore dans le genre lugubre; il quitte sa route (15 mai) pour aller voir le champ de bataille où les morts pourrissent depuis quarante jours; il y sacritie aux dieux; il y boit, il y

fait boire. Le cadavre d'un ennemi, dit-il, sent toujours bon ; celui d un citoyen, meilleur encore ^

Enfin, de cité en cité, de villa en villa, d*orgie en orgie, cette abominable saturnale de soixante mille soldats, sans compter je ne sais combien de parasites et d'esclaves, commence à approcher de Rome. Rome l'attend et lécoute venir avec terreur. De temps à autre, comme pour fléchii* son maître, elle lui envoie des députations d'histrions, de cochers du Cirque, de saltimbanques, qui, dans cet ancien acteur des fêles de Néron, viennent saluer un camarade. Cette année n'est plus qu à sept milles delà ville, et une plaisanterie populaire, innocemment jetée au milieu d un repas soldatesque, amène des coupis d'épée et des meurtres. Bientôt l'avant-^arde commence à pénétrer dans la grande cité. Des soldats tliraces ou germains, avec leurs piques énormes, vêtus de la peau de leurs loups et de leurs ours, barbares de race, de langue, de visage, circulent déjà dans la ville, se pressent sur le Forum, se font montrer la place où Galba a péri, coudoient brutalement la ioule, et, quand leur pied inaccoutumé glisse sur le pavé, s'en prennent aux passanis de leur propre maladresse, les insultent et les frappent'* Rome fait ainsi comiaissaoce avec les barbares qui, dans quatre siècles, seront ses maîtres.

Enfin le triomphateur lui arrive (...juillet). Vilellius semble chercher à rappeler à Rome qu elle est vaincue cl que cette fois elle appartient aux étrangers. L'homme qui n'a pas voulu des titres po))ulaires de César et d'Auguste se garde bien d'imiter la sagesse modeste et l'attitude semirépublicaine de ce dernier prince, qui avait prétendu être

* Tac, lî, 57, 59, 00-64, 66-70. — Suet., in VU,, 10, 39. «Tac, 11,71,87,88.

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