CHAPITRE XI
GOMNENGEMENT DE VESPASIE^.
Rome était-elle perdue? était-elle sauvée? Cette révolution étaii-eile enfin la dernière? On se le demandait avec inquiétude, et il était permis d'en douter.
Saus-tloutc, le parti de Vespasien avait quelque chose de plus respectable que n'avait eu celui de Vitellius. Les armées qui l'avaient proclamé étaient plus disciplinées et plus romaines; les provinces qui le soutenaient étaient des pix)vinces plus riches, plus civilisées, plus vivantes de la vie de Tempire. Vespasien était l'élu de la Grèce et de l'Orient, tandis que Vitellius avait été Téln du Nord et de la Germanie. L'houmie lui-même, plus expérimenté, plus inlelligeut, plus tempérant, inspirait plus de confiance. Ses anciennes liaisons avec Thraséa et les sages du sénat relevaient le parti des honnêtes gens ; dès les premiers jours même il y eut parmi les pères conscrits d'intempestives réactions contre les déla-
CHÂP. XL — CaMMBNGBHBNT BB YESPASIEN. m
leurs et les favoris des régimes passés ^ Enfin pour le peuple, après ces trois princes néfastes, Galba, Othon et Yitdlius, qui avaient su mettre contre eux tous les augures, Vespasien
était un empereur aimé du ciel, en règle avec tous les présages, tous les rites, tous les dieux, et, on T espérait, toutes les armées.
Car là surtout était la principale espérance. On se disait que la guerre civile avait fait entin le tour du monde. Elle avait commencé dans les Gaules et en Espagne; puis les légions de Germanie s'en étaient mêlées ; puis celles d'Egypte, de Judée, de Syrie, et, avec elles, celles du Dauui)e ; toutes les provinces et toutes les armées en avaient eu leur part; le monde avftit payé sa dette à la colère des dieux*. En moins de dix-neuf mois Rome avait eu quatre révolnliuns et cinti Césars, sans compter les prétendants avortés dans les provinces. L'Italie, deux fois envahie, avait eu à supporter ou à satisfaire tour à tour quatre cent mille vainqueurs. Elle espérait avoir épuisé enfin la liste des empereurs possibles et lappétit de toutes les légions.
Mais tout cela était bon pour l'avenir ; pour le présent, il n'y avait guère lieu de se consoler. La guerre avait été si prompte, que l' avant-garde seule du parti llavien avait combattu. La masse de l'armée était encore dans l'Asie et dans la Grèce ; Vespasien lui-môme était à Alexandrie , retenu par les orages, par les vents d'hiver, par sa prudente lenteur.
Or cette avant-garde du respectable parti flavien était la parfaite image du parti désordonné de Vitellius. C'était une année ni plus ni moins romaine que celle de Vitellius ; mêlée de Suèves et de Sarmates comme celle-ci de Gaulois et de
' Tac, liisl., IV, 7, 8, 10.
* Vdtti eipialo terrarum orbe. Tac., iv, 3*
m BOUE ET LA JUOÉB.
Germains; sortie comme celle-ci d'une province barbare, du Danube au lieu du llhin; ayant obéi comme l'armée de Vilellius à un mouvement d'entraînement soldatesque, non à une résolution prise entre généraux ; par suite disciplinée et obéissante, juste comme elle ; comme elle menant ses chefs à la remorc[ue, les chassant, les emprisonnant, les massacrant; enfin commandée par des aventuriers militaires plutôt que par des capitaines éprouvés. L'état révolutionnaire devait donc se prolonger. Le régime de Vitellius avait fini sans que celui de Yespasien eût commencé. Une orgie militaire terminée, une autre recommençait. Ce n'était plus la guerre, dit Tacite, ce n'était pas encore la paix; c'étaient d'autres hommes, non d'autres mœurs ^. C'était pour l'italift un nouveau flot d'envahisseurs survenant avant même que le premier se fût retiré; c'étaient 60,000 soldats et 60,000 esclaves, 120,000 hommes de plus, après les 300,000 hommes de Galba, d'Othon et de Vitellius % qui venaient pi-endrepart au banquet de la guerre civile, et exigeaient que la table où Tarmée viteliienne était encore assise fût de nouveau servie pour eux. Pires, par cela seul qu'ils étaient les derniers venus, ils feisaient regretter, dit Tacite, les soldats d'Othon et de . Vitellius.
De plus, pour iiûre jusqu'à l'arrivée de Vespasien ïinUrm de Fempire, qui avait-on? Des lieutenants pareils aux lieute-
* Bellum magis desierat quàm pax cœpcrat. iv, 1. — Magis alii hoiiiiiies quàm mores, ii, 95.
* Galba amena en Italie une légion d'Espagne. . . 0,000 hommes. V'itellius et ses lieutenants amenèrent environ. . 410,000
Olhon leur opposa environ 50,000
L'invasion flavicmic amena environ 60,000
Avec les esdares. 413,000 hommes.
ClIAP. XL — COMMEriCEMENT DE VESPASIEN. m
nants de Vitellius. Bans une telle situation, un chef d'avant-
posle était le vrai César. Antoniiis, arrivé le premier, se saisit de l'empire ; mais, dès le lendemain, Mucien, accouru à Rome en toute hâte, vient supplanter Antonius ; entre eux se place le jeune César Domitien, tout tremblai it encore de son échauHourée du Capitole. Ces hommes, à eux trois, sont Tempereur. Antonius s'empare de l'argent, des esclaves, des palais ; il cajole l'armée, la gagne par les largesses et l'indiscipline, préparant au besoin une nouvelle guerre. Mucien, qui depuis son départ de Syrie n'a cessé de lever de l'argent, écoute des dénonciateurs, confisque des biens, habile les villas impériales avec toute la pompe d'un Auf;nsle; Domitien, âgé seulement de dix-huit ans, met machinalement son nom à tous les actes que Mucien lui présente; lui, ne prend du pouvoir que les voluptés, et se dédommage de sa frayeur de la veille par la liberté impériale de radullère^
Ces trois hommes, sans responsabilité et sans aveu, administrant l'empire comme le bien d'autrui, étaient pires que le pii'o empereur. Otlion et Vitellius, au moins, avaient compris le danger des proscriptions, lis avaient respecté» OUion la famille de Vitellius, Vitellius celle d'Othon, tous deux celle de Vespasicn. Les lieutenants de Vespasien n'eurent pas de tels ménagements. Ni le irère de Vitellius, qui s'était rendu prisonnier; ni son fils, âgé de six ou sept ans et presque muet, mais qui avait eu le malheur de porter pendant huit mois le titre de Germanicus ; ni un jeune homme inoffensif et obscur, mais qui s'appelait Pison, et qui par conséquent était iQls de quelque piH)scrit ; ni un autre Pison, pro-
« Sur Antonius, Tue, Hisl., m, Ai), 50, — Sur Mucien, Tac, ii, 85, 84. — Jos., de fi. , IV, 42 (1 1,4). — Sur Domitien, Tac, iv, 2, 59. — Jo.s., VII, 11 (i, 2). — Suet., m Dom., i.
m ROME ET Ik JUDÉE.
consul d'Afrique, auquel on avait offert Ta pourpre et qui l'avait refusée, n'échappèrent au fer des bourreaux, ou» ce qui, à cette époque, était à peu près la même chose, des assassins ^ Les lieutenants de Vespasien étaient d'un scrupule
insatiable en fait de précau lions pour la sûreté de son pouvoir.
Ainsi donc le dernier acte de la guerre dvile était, comme
il est dans l'ordre d'une tragédie, le plus terrible de tous. Rome subissait à la fois la guerre, l'incendie, la disette, l'indigence, la proscription. Elle était couverte de ruines qu'elle ne prenait pas soin de relever ; plus tard Vespasîen en vint à livrer au premier occupant les emplacements des maisons détruites que les prqiriétaires abandonnaient. Elle voyait fumer les cendres encore chaudes de son Capitole, et avec son Capitole c'étaient ses dieux, ses lois, ses plus glorieux souvenirs qui avaient péri ; quand Vespasien voulut tout rétablir, il eut à refaire trois mille tables de bronze contenant des actes officiels abrogés par le feu. Le trésor était à sec; il fut question dans le sénat de recourir à l'expédient inouï d'un emprunt. Un hiver orageux arrêtait les envois de blé ; lorsque Vespasien, à tout risque, en expédia un d'Alexandrie , Rome n'était approvisioiuiêe que pour dix jours. La terreur était dans les rues; les soldats, mêlés à la populace et aux esclaves, fouillaioit les maisons pour y trouver des vitelliens cachés. Le désordre moral, comme il est ordinaire dans les guerres civiles, marchait avec les souflj^nces matérielles.
* Voyez 8ur L. Vitellius, Tac, iv, 2. — Suel., in Vil., 18. — Xiphil., Lxvi, 20. — Sur le jeune Gernianicus, Tac, ii, 59, 67 ; m, 60 ; iv. 80. — Suei.y in Vit., 6, 8. — Xiphil., ibid. — Sur Calpurnius Galérianus, fil^ d'un Pison qui avait conspiré et prri sous Néitm, Tac, iv, 11. — Sur L. Piso, proconsul d'Afrique, Tac, iv, 58, 48^0.
CUAP. XI. — COMAlErsCEMENT DE VESPASIEN. 27i
La licence des moeurs était effrayante, même pour des Romains ; le sénat était peuplé dUndignes recrues ^
L'ItaUe n'était pas plus heureuse que Kome; vainqueurs et vaincus pillaient de concert, et l'amas de cendresqui avait été Crémone était un monument de leur bon accord. Des milliers d'hommes, de citoyens romains, captifs sans avoir combattu, étaient mis en vente par les soldats, et , comme ces es» daves citoyens ne trouvaient pas d'acheteurs, les vendeurs les abandonnaient mourant de faim ou même les tuaient. Dans les guerres de peuple à peuple Fesclavage sauvait du moins quelques têtes ; la guerre civile ne connaissait pas ce triste remède*.
Dans les provinces eiiiio, l inquiétude et l'agitation étaien^ partout. Un Fison, proconsul d'Afrique, sollicité de se &ire empereur, refusait et périssait à cause de ce refus. Un esclave, se faisant passer pour Néron, avait rallié bon nombre d'esclaves, et avait été quelque temps maître de File de Gythnus, dans le Pont-Euxin. Il y avait eu et il y eut plus tard d'autres faux Nérons. Un aventurier, se faisant passer pour un Grassus, échappé à la prosci iption de sa famille, avait eu autour de lui bei^ucoup de soldats et d'hconmes du peuple*. Le monde était ainsi et souffrant et égaré. 11 ny avait plus ni paix ni fortune. Richesse publique et privée, les trésors et les récoltes, les denrées et les hommes, la guerre civile avait tout consumé. Vespasien calcula plus tard qu'un l)uc]get extraordinaire de dix milliards de francs eût été nécessaire pour réparer toutes les plaies de l'empire \ .
« Suet., in VU,, 12; m Vesp., 8, 9, 11, 15. — Tac, UisL, iv, 7, 0, 12,14, 40, 52.
• NtKjue cnim bellis civilibus capti in prœtlam verluntur... Nec venumdari aliudve belli cominercium. Tac, ii, 52, 55, 44.
» Tac, II, 8, 9, 72.
* Quadringenties millies. Suet., in Vesp,
*2n ROME ET LA JUDÉE.
Et des symptômes plus effrayants encore semblaient annoncer que la ruine du Capilole allait entraîner la ruine de l'empire romain. La Gaule, appuyée de la Germanie, était en révolte; l'insurrection gagnait sur les deux rives du Rhin, depuis les Alpes jusqu'à la mer, depuis TElbc jusqu'aux plaines de la Champagne. Partout on se soulevait contre Rome ; il lui fallait guerroyer sur le Danube contre les Daces, en Afrique contre les noirs Garamantes. Et enfin, pour qu'à cotte heure le meurtre et la désolation fussent partout, dans Jérusalem assiégée et alTamée, on s'enlr'égorgeait comme à Rome. Le temple de Salomon n'était pas ipkus respecté que le Capitole. Dans la capitale du peuple de Moïse comme dans <M3lle du monde païen, dans les provinces comme à Rome, chei les barbares comme dans l'empire, la guerre et la dévastation étaient universelles. N'étaient-ce pas là ces jours 4le tribulation tels qu il n'y eu avait jamais eu de pareils depuis la création du monde, et qu'il ne devait jamais y en avoir de pareils^?
Kl, nvor cola, Vospasien, si impatiemment attendu comme le régulateur de la dernière victoire, Vespasien tardait à venir. Le sénat lui conférait solennellement tous les pouvoirs qui avaient appartenu à Auguste,, à Tibère et à Claude (ne parlant ni de (laligula ni de Néron, dont la mémoire avait été officiellement condamnée) ; le sénat le nommait mperaUnr et Auguste * ; le sénat appelait ses fils Césars et princes de
' Marc, xiii, 19.
* Tac, III, 5, 7, et l'inscriplioii célèbre de imperio VetipasianU trouvée à Saini*Jean de Latran, et qui servit» je ne Bais trop comment, de texte à la harangue patriotique de Rienii. Vespasien reçut dès l'an 69 tous les titres impériaux, Auguste, grand- pontife, etc. Son empire date du 1" juillet 69. H n'accepta que plus tard les titres He tribun et de fère de la patrie, — Ses deux fils étaient nés, Titus le 50 décembre 41» J>omitien le 24 octobne 51.
CBAP. XI. COmiBIIGBIlIlIT BB VESPA8IBN. S75
la jeunesse; il lui envoyait des députes pour le presser de venir. Plus haut que les vœux du aéaat, ranarcfaie de » Rome et le gaspillage de l'elnpire àpp^iest Vespasieii. Mais vieux, lent, circonspect, il ne se liAlait point, et se contentait d'écrite ironiquement à Ikmiitien, qui avait dis* posé de vingt cbârges eii « seul jour : « Je te remercie de m*avoir eonsemé ma place ^. « 11 n^était pas fêiriié que Rome Jouit encore un peu du gouvernement de Mucien, aûn que son propre gouvernement iùt ][>lus désiré.
Ifnfin il arriva (printemps de 70) ; il arriva, prophétiser, inauguré, presque déifié. Après ces deux (Césars postiches, Hucien et Domitien, c'était enfin un empereur en titre. Grâce • à ce prestige sacré, grâce à la sagesse de Vespasien, grâce à l'épuisement des rivalités et à la lassitude des ambitions, son arrivée marqua la iin de la guerre intestine et de la tyrannie militaire *.
La crise îai alors finie. Les hommes qui avaient joué un i-ùle, ou avaient péri, ou allaient pour la plupart retomber dans l'obscurité, au profit de Theureuse iiunille des Flavii. L*havnnie qui avait donné le signal de la guerre, et qui lui avait imprimé un caractère patrioli(iue et désintéressé, Vindex, était tombé dès les premiers coups. Les restes mtitilés de Galba et du jeune Pisen, retrouvés à grand'peine, reposaient dans la sépulture' de leur famille, (Mhmi avait à Brixellum une tombe modeste, mais que l'on respecta. Vitellius pourrissait dans le Tibre, Fabius Yalens avait été tué
' ^ Snet., m OomtX. — Xiphil., uvii, 1 . * Honnaies qui portent : Tms bt DoMiTiAirTscAi8Ai.E8. prin. ivtert., ou
GAB8ABES VBSP. AVG. 0. ABnMITAS P. R.—GOMSE.N (.S»,s) EUnCIT (UÛm)
(deux soldats M domant la main)**— statue trourée à Spolète, avec cette inflcription : Sacbim pio rdiiv mp. — Nxp (tmvi) rbd (tio;). — Rona as-
STRCn.
iS
S74 ROME £T U JUDËE.
en prison par ordre des généraChc flaviens, ayant racheté par la constance de ses derniers jours l'égoïsme de sa révolte et la Inrutalité de son triomphe ^
Quant à ceux qui survivaient, Antonius, promptement disgracié, ne tarde pas à être oublié par l'histoire. Cécina, infidèle à Galba, traître envers Vitellius, finit par conspirer contre Yespasien, et c'est lé clément Titus qui, du vivant de son père, se hâtera de le faire mourir, de peur que la clémence de son père ne l'épargne. Mucien, plus heureux, sera, malgré l'intempérance de son libertinage et de son orgueil, le fiivori de la dynastie naissante. Yespasien rappellera son • frère, lui donnera un second el un troisième consulat, et souffrira patiemment ses insolences *.
Mais le héros de cette guerre dont Yespasien est le vainqueur, ce fut pour les contemporains Vcrginius lUifus. Héros bourgeois comme Yespasien; héros pi udent et sage dont la gloire a été de s'efiGicer, et qui s'est si bien efifocé, que nous l'avons à peine nommé deux ou trois fois. Par respect pour les lois, un peu aussi par obéissance pour les soldats, il a marché au-devant de Vindex; il lui a donné bataille sans le savoir, et il l'a vaincu malgré lui. Les soldats ont voulu le faire empereur ; mais, dans sa prudence ou son patriotisme, il a refusé. Après la chute d*Othon,la pourpre lui a encore été offerte, et si instamment, qu'assiégé dans sa maison et menacé d'ôtre assommé, il s'est enfui par une porte de derrière pour esquiver les coups et l'empire. 3!ais, pendant que les soldats d'Othon le poursuivaient pour le faire César, les soldats de YitelUus le poursuivaient comme ennemi de leur
: » Tac, m, 62.
* Voir Suet , in Vesp,, 13; in Tito, 6. — Mucien fut consul dans les années 65, 70 et 75. On suppose qu'il mourut en 76. U «fait éccitsur les an* tiquitéft romaines et sur POrient.
GBAP. Xl; — GOMMËlKGEMm D£ VËSPASI£N. m
prince, et demandaient sa tête comme il élail assis à la table même de Vitellius. Jamais homme, dit Tacite, ne fut si en butte soit à l'admiration, soit à l'émeute. Aussi à cette vertu si abstinente et à cette ambition si peu agressive ne manqua pas la gloire liomiête et paisible qui est la boime gloire, s*il y a une bonne gloire en ce monde. Verginius traversa trente années et quatre règnes d'empereurs, sans que sa renommée fût jamais ni inquiétante ni inquiétée, et il eut le bonbeur de vivre assez pour voir Trajan sous la pourpre. Honoré, paisible, sage, Inen portant, trois fois consul; lisant son nom diez les historiens et chez les poètes, « assistant, comme dit Pline, à sa postérité ; » ayant le soin de sa gloire sans en avoir la sollicitude» et Msant à un historien qui lui demandait pardon de sa sincérité cette réponse heureuse et noble : « Ignorestu donc, Cluvius, que ce que j'ai fait je l'ai fait afm que tu eusses le droit d'écrire en pleine liberté? » 11 mourut à quatre-vingt-trois ans, par suite d'un accident, au moment où il partait pour aller haranguer l'empereur. 11 eut l'iionneur d'être loué solennellement par Tacite, alors consul, et «1 put mettre sur sa tombe l'épitaphe qu'il s'était laite : € Ci-gît Rufus, qui, victorieux de Vindex, assura l'empire, non à lui-même, mais à la patrie. » La patrie, est-ce ici Galba, Vespasien ou tout autre? Je ne saurais le dire ^
Pour la postérité au contraire, le seul jiom qui ait surnagé est celui de Vespasien. Il est demeuré le héros de cette lutte comme il en a été le vainqueur. 11 a rétabli la paix, il a régné,
' Bio aiUis est Rufus, pulso qui Vindice, qaondàiD »
Imperiuni adsertiil, non sibi, scd palriac.
Fline. Nec quciiiquain sacpius oinnis sedilio inlcslavit, dit Tacite, ii, C8. — Voir du reste Tac, i, 8, H, 49, 08. — Xipliil., lmii, \k 725, 726; Lxiv, 4. — Plut., m Galba, p. i-492; in Olh., 4509. — Suet., m ISerone, 47; in Galb., il. — Pline, Ep., u, 1; vi. 10; ix, 19. (C'est là qu'il dit; &tus poslerUali inUrfuii). Verginius lut consul -eu 63, 6i^ et..»
m ROME ET U JUDÉE.
il est mort sous la pourpre. 11 a laissé la pourpre à sa famille, et sa dynastie (chose rare dans l'empire romain) a compté trois princes consèculifs et vingt-six ans de domination. Il lui est resté quelque chose de celte popularité attachée dans l'esprit des nations aux noms d'Auguste, de Henri lY, des princes qui après des années de lutte ont apporté la paix.
Cette popularité en vaut bien une autre. Je sais qu'un des paradoxes de notre temps a été de l'amoindrir. On s'est plu à diminuer le renom d'Auguste et à opposer aux bienfaits de son régne les taches et les perfidies de sa première fortune. . On s'est plu bien autrement à abaisser Henri IV et à opposer au roi catholique et populaire les hésitations et les détours du chefe de parti protestant. Je ne parle pas de Mazarin, à legard de qui ses instincts cupides, son mépris des hommes, son peu de dignité personnelle, a tout à l'ait effacé l'honneur d'avoir terminé la Fronde et de lui avoir pardonné. On n'est même pas bien loin d'une théorie générale qui érigerait la guerre civile en un bienfait, sous le nom de libei té, et ferait de la paix une honte, sous le nom de servitude. Maia les peuples ne pensent pas ainsi. Le nom d'Auguste est devenu populaire à Rome comme en France le nom d'Henri lY. A l'un et à l'autre, les peuples ont pardonné et leur ambition de la veille et leur absolutisme du lendemain. Ne Msons pas aux peuples un trop amer reproche d'avoir beaucoup pardonné à ceux qui leur apportaient la paix; ils adorent en <^^énéral assez de guerriers et de conquérants, permettons-leur d'honorer quelques mémoires pacifiques.
Mais, maintenant, quel a été le fruit de cette guerre? Gomment l'empire romain est-il sorti de celte crise? plus prospère ou plus appauvri, plus afiaibli ou plu^ puissant, moralement élevé ou abaissé?
En général, les grandes guerres civiles sont des époques
CUAP. XI. — COmifiMEIIfiNT DE VESPASIËIS'. m
de renouvellement pour les peuples. Après avoir amené avee elles des dioses bien honteuses et bien tristes, souvent elles en amènent de grandes après elles. Quand une fois les nations ébranlées ont retrouTé leur équilibre, elles sont à la fois plus prospères et plus glorieuses, ])ar la jouissance de leui repos et par l'émotion de leurs périls. Les guerres civiles de la république romaine ont fait le siècle d'Auguste; les guerres de la Ligue ont laissé la France pleine de vie et de progrès sous Henri IV; la Fronde a fait le siècle de Louis XIV; la révolution de 1789 a feit le r^e de Napoléon.
De plus, avec cette gloire ou sans cette gloire, les guerres civiles ont au moins apporté aux peuples un renouvellement dç^puissance publique : quand elles n'ont pas rajeuni la nation, elles ont du moiiis rajeuni le pouvoir. Les princes qui en sont sortis, princes légitimes rétablis par l'épée, usurpateurs légitimés par leurs bienfaits, ont rafraîchi le prestige de la royauté. Les grands rois succèdent aux grandes crises : Auguste, Henri IV, Louis XIV, Napoléon, ont tous renouvelé les bases du pouvoir. En Angleterre, de la longue guerre des éeux Roses est sortie la royauté des Tudors, puissante, et puissante jusqu'à la tyrannie. De la crise de 1688, préparée par celle de 1049, est sorti le merveilleux édifice de la puissance civile et de la puissance extérieure de l'Angleterre, sous la main d'une dynastie allemande.
Il y a plus, et le caractère moral des nations est parfois sorti de ces luttes purifié et rehaussé. CSe n'est pas que les guerres dviles aient en général coïncidé avec les siècles dont la moralité a élé la plus pure, et que, par elle-même, la guerre civile ne soit, au moins momentanément, corruptrice . on sait quelles ont été les mœurs aux temps de la Ligue et de la Fronde. Mais alors, du moins, si les nations étaient caf pables du mai, elles étaient capables du bien; cette fougue do
jeunesse, qui leur inspirait les emportements du combat et les emportements de la volupté, se retrouvait aussi chez quel- (pies âmes pures et les emportait vers le bien. ïïe la fin de la Ligue à la fin de la Fronde, de 1508 î'i 1(560, si vous regardez un autre côté de l'histoire, vous verrez une eillorescence de piété et de vertu, de saintes et de saints, d'œavres admirables et incroyablement multipliées, comparable aux plus beaux temps du christianisme. Saint François de Sales et M. de EéruUe furent les protégés de Henri lY; saint Vincent de Paul fut le contemporain de toutes les folies et de # toutes les ambitions de la Fronde. La Révolution française elle-même, après tant de iui*pitudes et tant d'horreurs, n'at-elle pas amené une époque d'admirable retour, et les années du Consulat ne rappellent-elles pas les années les plus reposées, les plus paisibles, les plus fécondes pour le bien, du règne d'Henri lY? La convalescence des peuples est alors comme celle des jeunes gens : prompte, pleine de charme, d'espérance et de joie.
Ei|L fut-ii de même pour Tempire rt>mam? A la suite de la crise qui fit Vespasien empereur, se retrouva-J-il renouvelé, et dans quelle mesure le fut-il?
D'abord la forme du pouvoir ne changea pas et ne pouvait changer. Je ne saurais trop le redire, Auguste, quels que fussent ses lacunes et ses torts, avait merveilleusement compris de quelles institutions était capable le monde civilisé et vieilli, devenu un sous le sceptre romain. 11 l'avait compris incapable de la république : une nation peut être appelée à se gouverner elle-même; mais un assemblage de nations I.... 11 l'avait compris incapable de la monarchie telle que l'antiquité païenne Vavait vue pratiquée, avec cette immolation des peuples et cette déincalion de la personne du prince: cette monarchie avait joué un triste rôle dans l'histoire, etRome, qui,
CHAP. XI. - COMlIBRGBtfENT DB VBSPÂSIEN. m
en ses plus grands abaissements, ne voulu l jamais entendis prononcer le nom de roé, Rome n*ékaii pas disposée à une telle humiliation. Auguste amt donc imposé à l'empire la constitution la plus appropriée à son étendue géographique et à sa faiblesse morale ; il lui avait donné la mesure de despotisme qui lui était indiqtensable, le progrés souhaitable vers l'égalité, la part de liberté, ou, pour mieux dire, la possibilité de liberté qui pouvait lui être laissée. 11 avait institué une sorte de dictature permanente, militaire et bourgeoise, sans prétention de diiînité ni de royauté; il l'avait faite modeste dans sa forme, pour ne pas blesser une nation ' jadis républicaine; absolue dans son pouvoir, alin de lut rendre possible le gouvernement du monde. Il avait tracé à ses successeurs la voie dans laquelle ils marchèrent toutes les fois qu'ils eurent quelque bon sens; il avait marqué la route aux bons princes : il ne pouvait empêcher les mauvais. On ne s'écarta de sa politique que pour faire sa propre honte; on ne brisa ses institutions que pour se perdre.
Aussi (et ce n'est pas un reproche à leur faire) et Vespanen, et la maison Flavia, conservèrent-ils religieusement cette tradition. Ce Laiicaslre ne s'avisa point d'être plus conquérant que la maison d'York ne l'avait été avant lui, ni ce Tudor d'être plus absolu que la maison de Lancastre. L'acte du sénat qui lui remet le pouvoir mentionne à chaque ligne les noms d'Auguste, de Tibère et de Claude. Comme toujoui^ fl y aura deux voies tracées, celle d'Auguste d'un c6té, celle de Tibère et de Néron de l'autre. Vespasien et Titus suivront la première; ils seront empereurs à la façon (rAiiguste. Domitien suivra la seconde ; il calquera assez exactement Micron et Galigula. Ni dans les institutions politiques^ ni dans l»^s moyens de gouvernements, la dynastie nouvelle ne renou» vellera rien, ^'ée dans un camp , elle ne sera pas plus
m fiOM£ ET LA JUBES.
militaire ; ' sortie de la bourgeoisie, elle ne sera pas plus démocratique ; élevée par la guerre civile, elle ne sera pas plus absolue : seulement, née de parents publicains , elle sera plus économe, mais aussi plus fiscale.
Mais, si la loi me du pouvoir ne changea pas, en un certain sens les conditions en furent (diangées. IL devint plus précaîie. D'Auguste à Néron il y avait eu une sorte de transmission héréditaire, peu régulière, il est vrai, et qui n'avait empêché ni les coups de poignard, ni le poison, ni les soldats d'intervenir, et chaque avènement d'être une crise ; mais Galba, Othon, Yitellius, Vespasien, arrivèrent à la pourpre sans ombre d'un droit d'hérédité. Jusque-là les cmperems s'étaient faits à Rome, sous l'influence du peuple, du sénat, et, bien plus encore, des soldats de Rome, des prétOTÎens : on les vit désormais se faire par les soldats de provinces et par les provinces, et chaque légion, diaque contrée de l'empire, put garder la prétention de donner un jour à Rcmie un César de son choix, sinon de sa race. Cette révélation du secret de l'empire, comme l'appelle Tacite, mettait la souveraineté au concours entre tous les peuples, et surtout entre toutes les années ; die faisait de la soldatesque Tarrogante et tumultueuse électrice des empereurs, et elle amena pendant les trois siècles que l'empire devait durer^ vingt crises pareilles à celle que nous \ienons de raconter.
Était-ce un mal? était-ce un bien? La question peut paraître singulière, et cependant j'hésite à la résoudre. Sans doute, cette souveraineté d'une arméeindisciplinée, cette mise de la pourpre à l'encan par les légions, était un désordre et un grand désordre. Mais quel principe de succession pouvait être cdui de rem]Nure romain? L'hérédité n'était pas possible ; proclamée en droit, die eût révolté les habitudes et les idées romaines ; établie en fait, ellè eût produit une tyrannie
CUAP. XI. ~ COMMëNGëMëJNT ii£ VËSPASIEN. m
plus atroce, parce qu'elle se serait crue plus assurée. L'hérédité du pouvoir, dans les royaumes païens, proclamée eiv droit, mal observée en fait, féconde en luttes et eu crimes de tout gem*e, favorable au despotisme sans l'être au repos et à la durée des Étals, n'avait donné que de tristes fruits; dans toute 1 antiquité, ou du moins dans toute cette antiquité qui se trouva en contact avec la Grèce, Thonneur, la civilisation^ la stabilité, la paix elle-même, ht du côté des républiques plutôt que des monarcliies.
C'est le christianisme qui a rendu l'hérédité du pouvoir possible et salutaire. Seul, il a introduit cette notion du droite par suite de laquelle on respecle le prince, même quand ou pourrait mépriser 1 homme ; cette vénération du pouvoir^ sans idolâtrie et sans servihté, par suite de laquelle on lui obéit et on s'incline devant lui, quelles que soient les mains qui le détiennent. Le chef-d'œuvre de son cfQcacité en ce genre a été de pouvoir laisser à la téte des nations, sans détriment pour elles, la faiblesse et l'incapacité même ; une fennne, un enfant, un insensé, plus aimés, plus respectifs parfois d'autant qu'ils étaient plus faillies. Même en notii' siècle, où la royauté a tant perdu, n*avons-nous pas vu trois jeunes filles occuper en même temps, par droit héréditaire,, trois des trônes eui'opéens, 1 une qui gouvernait de sa main d'enfant la plus grande et la plus libre monarchie du monde; les deux autres, jetées au milieu des orages, et à travers des crises répétées, gardant néanmoins leur pouvoir?
Mais l'antiquité idolâtre ne pouvait connaître rien de pareil. Elle n'eût pas admis le pouvoir là où elle ne rencontrait pas la force. Les dynasties ne purent s'y établir et s'y maintenir tant bien que mal, à travers mille querelles et uiiilc assassinats domestiques, que sur le fondement sacrilège d'une * quasi divinité qui donnait au prince toute Fomnipotence
m mm et la jubée.
d'un dieu, commandait tous les avilissements et autorisait toutes les tyrannies. Dans 1 empire romain, si une pareille dynastie eût pu s'établir, on ne saurait dire jusqu'où le des^ potisme serait allé. On avait pu juger, par les premiers Césars qu'avait élevôs au pouvoir une sorte de droit de succession, des fruits que l'hérédité politique pouvait produire. On put en juger plus tard par Domitien, par Commode, par Ciuacalla, par Klaf(abale ; tous arrivés à l'empire avec un droit ou une prôlentiou héréditaire, et dont les noms» sans contredit, sont de tous les plus détestés dans les annales romaines. Si une dynastie eût pu s'établir, le type néronien en * serait devenu le type obligé, el bientôt on eut dépassé >'éron. Avec une dynastie vieille seulement d'un siècle, Constantin eût été impossible.
Au contraire, l'instabililé du pouvoir, quels cpie fussent ses inconvénients, eut du moins un avantage. Le pouvoir se sentit plus précaire; par suite il fut plus humain. Il se sentit à la merci des prétoriens, des léfîions, rnôme un peu du peupie et du sénat. 11 comprit, quelquefois au moins, que, contre cette instabilité de la puissance militaire, l'estime des honnêtes gens, l'adhésion du sénat, la confiante sécurité de tous, pouvait être un appui. 11 fut plus niénager du sang de ses sujets depuis qu'il se vit aussi dépendant du caprice de ses soldats. N'avons-nous pas vu deux hommes aussi indignes qu'Othou et Vitellius entrer les premiers dans un système de modération et de miséricorde politique où personne n'avait marché depuis Auguste?
A partir de cette crise, le pouvoir demeura donc plus instable, ce qui est un mal; mais en même temps plus averti, ce qui est un bien. L'ère des Césars fut finie; les ]>omitien furent toujours possibles, mais les Yespasien purent être plus fréquents. 11 se passa môme tout un siècle pendant lequel, * •
CHAP. XI. ^ GOXHENGBIiBNT DE VBSPASIBN. m
si l'on excepte les quinze années de Domilien, la sécurité intérieure de Tempire ne fut poiiit troublée. Ce fut le siècle de Yespasien, de Titus, de Nerva, de Trajan, d'Antonin, de Marc-Aurclc ; Hadrien lui-iuème, le plus mauvais de cette série, n'est pas comparable aux (>aligula et aux >'éron. Ces princes surent prendre contre l'instabilité de l'empire la seule précaution possible, celle de gouverner sagement, de ne pas employer le bourreau ni la loi de majesté, et de se préparer, par une adoption sérieuse et réfléchie, un successeur, homme mûr, éprouvé, respecté, qui se trouvât d'avance imposé au choix du sénat, à l'approbation du peuple, à l'arrogance des soldats. Il se forma ainsi une sorte de dynastie adoptive qui donna à l'empire romain son ère la plus glorieuse et la plus prospère, et qui dura aussi longtemps que par bonheur les Césars n'eurent point de fils. Le type néronien pouvait paraître perdu ; malheureusement, au bout d'un siècle, Maro- Aurèle s'entêta à faire passer la pourpre à un détestable enfant, parce que cet enfant était le fils de sa femme, et l'empire romain retomba ce jour-là sous la loi désastreuse de l'hérédité.
' Tels furent donc au point de vue politique les fi uits de cette crise provinciale et militaire qui aboutit au régne de Vespasien. Mais elle n'amena ni ce rajeunissement intellectuel, ni <*e réveil moral que nous remarquons après d'autres guerres civiles. Auguste, apportant la paix au monde, lui avait aussi •apporté les gloires de la paix : à cette époque les luttes de la république avaient aiguisé les esprits; dès que le repos leur fut rendu, ce repos fut fécond, et toute une génération d'é- •crivains et de poètes bénit le demi-dieu qui leur avait donné •ces loisirs {Devs nobis haeeotia fedt). Au temps de Vespasîen, il u'on fut pas de même. Son é})oque et celle de ses fils fut une époque lettrée, comme l'avait été auparavant celle
m ilOME £T LA JUDÉE. «
de Néron, moins (| ne ne le fut depuis celle de Trajan ; Tempire de Kome élail esseiilielleinent une société lettrée. Mais ce ne fut le siècle d'aucun grand génie : comme penseur et même comme écrivain, Pline l'Ancien est au-dessous de Sénéquc; Siaco cl Silius Ilalicus se traînent sur l'ornière de Virgile; Martial est bien loin d'Uorace.
En effet, le sentiment de superstition, qui avait poursuivi les esprits pendant toute la crise, les laissa, la crise passée, à un niveau inférieur. On avait eu de telles terreurs, on avait écouté tant de présages, on avait cru à tant de sortilèges, on avait accepté tant de manifestations prétendues surhumaines, que, pour toute grande pensée, la place manquait dans les âmes. 11 n'y avait guère plus de pliiiosoplûe possible pom* ceux qui avaient tant vécu avec les prestiges; ni de religion pour ceux que les manifestations démoniaques avaient tant occupé; ni de poésie poui- ce siècle qui avait été réduit à diviniser Yespasien; ni d'éloquence pour ceux qui, en dix-neuf mois, avaient eu à flatter et à maudire cinq Césars, sans compter une douzaine de généraux et une trentaine d'aflrancliis.
A plus forte raison, nul renouvellement moral ne devait-il se faire sentir. 11 n'était pas donné à la vertu païenne de tirer le bien du mal, et do l\\ire sortir, des souffrances môme des peuples, une efilorescence de vertus nouvelles et de bienfaits inattendus. Ce qu'il y avait de philosophie morale et sérieuse sous Néron avait dispaini ou à peu près au milieu du firacas des guerres civiles, au moment où son plus illusti'e représentant, lUusonius, était bafoué aux portes de Rome pai* les soldats flaviens. La dynastie vespasienne, amie des lettres comme le furent tous les Césai's, n'était pas amie de la pensée; elle expulsa deux fois les philosophes. Ce redoublement de pagamsme et de superstition que la guerre civile avait suivi ou qu'elle avait amené abaissait la philosopliie et ne servait pas à la vertu.
CUAP. XL — GOHMfiNCRMEI^T DE VKSPASiEN. m Comment en eût-il été autrement? La corruption était trop invétérée, pour que la secousse donnée par quelques mois d'inquiétude et de souffrance pût en guérir le monde. Pour moi, ce temps de misère et d'abaissement qui s*éeoule de Tibère à Vespasien n'est explicable que par la profonde dégradation des mœurs; le caractère d'égoîsme presque cynique qui domine dans les luttes que nous venons de décrire n'est compréhensible que parla. (î'est dans cette vie inqualifiable des maisons romaines hellénisées que se formaient les âmes d'un Vinius, d'un Cécina, d'un Vttellius, pour qui assassiner Tun, faire un autre César, vendre à un troisième celui qu'ils avaient proclamé, était affaire de spéculation et de calcul: ces bandils des camps avaient reçu l'éducation des boudoirs. C'est par là queVitellius avait commencé sa fortune sous Tibère; que Tigellin et Othon avaient fait la leur sous Néron. C est par là que s'explique en grande partie le crédit des affranchis, d'un Sporus et d'un Épaphrodite sous Néron, d'un Célus sons Galba, d'un Asiaticus sous Vitellius. C'est la corruption des mœurs, qui, plus que toute autre chose, rendait leur triomphe abominable ; elle fit détester le passage de Valens à travers la Gaule; elle soulevait contre Rome ses sujets barbares*; elle e\pli(iue les trois quarts des révoltes, des assassinats, des trahisons. Quand Rome vil Otlion continuer les douches de Néron, eUe désespéra. On remarque et on déplore dans l'histoire moderne les traces de l'influence qu'ont exercée sur lesaffaires des peuples les favorites des souverains: qu'était-ce donc quand une pareille influence, parfois tout aussi avouée, appartenait à des êtres auprès desquels madame Dubarry eût paru chaste? Et ne comprend-on pas, quelle que soit à cet égard la réserve de 1 histoire, que de
^ Tac, UisL, i, 66; iv, 14. — Dion.» liiv, 8.
m ROM£ ET LÂ JUDÉE.
désastres et de calamités devaient sortir pour les peuples de semblables conseils cl de semblables influences, et combien la vie politique était atteinte par cette dégradation de la vie morale?
Ce siècle était corroni|m dans ses mœurs, et, par suite, il Tétait dans ses pensées. Par la perversion des mœurs, il arrivait à cette abdication de tous les sentiments désintéressés qui est aujourd'hui, aux yeux de certains hommes, le nec plus ultra de la perfectibilité humaine. En paroles, il est vrai, il ne se complaisait pas autant qu'on le £iit aujourd'hui dans l'égoïsme ; il ne se raillait pas autant que nous des mots de vertu, de gloire, de patriotisme, d'esprit de famille, mais cela seulement parce qu'il était rhéteur, et que ces mots avaient pom* lui une valeur de rhétorique qui n'existe plus poumons : mais^ dans la pratique de cet égoïsinc et de cette ironie, il allait, j'aime à le dire, plus loin que nous. 11 raillait moins, mais il croyait moins, tandis que nous, bien souvent, tout en raillant, nous croyons. Il était roué autant que parfois nous cherchons à le paraître. De là, et de là seulement, pouvaient sortir ces deux années de saturnales militaires dans lesqu^s les passions politiques ou nationales n'ont qu'un rôle si accessoire ; ces meurtres si gratuits et ces lialiisous si effrontées; cette guerre civile soulevée par des aventuriers, soutenue par des jMllards, et terminée par le plus bourgeois des triomphateurs.
Aussi ne nous étonnons pas de ne point voir à l'issue de celle lutte une renaissance puissante et joyeuse comme avait été encore celle de Rome sous Auguste, comme fut celle de la France sous Henri IV, celle de nos aïeux après la Fronde, celle de nos pères sous le Consulat. Certes la corruption avait été grande et au seirième, et au dix-septième, et au dix-huitième siècles. Mais alors du moins la fibre n'était point gâtée, les consciences n'étaientpas épaissies à ce point où, quelque chose qui
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les heurte, elles ne rendent plus aucun sou. Aussi, après les turpiludes et les désastres de ces trois ^ques, les âmes se sont ^es trouYé^ capables de grandes choses, les intelligences de nobles pensées, les cœurs de hautes vertus, et sous Ileni i IV et sous Louis XIV et sous TEmpire, et même aujourd'hui. Mais au temps de Vespasien il n'en fut pas de même. La lutte fut terminée, mais ne laissa nulle grandeur après elle ; il n'y eut que du repos, non de la gloire ; le siècle ne soi lit de sa crise ni jeune ni rsgeuni ; il en sortit triste, affaissé, inquiet» mystique, efiforé, inférieur en intelligence à ce qu'avait été le siècle d'Auguste, à ce que devait être celui de Trajaii; pacilié, mais sans grandeur; convalescent, mais sans joie; guéri, mais non d'une de ces maladies de jeunesse qui laissent une vie nouvelle au corps purifié comme par le feu; il en sortit pansant ses plaies et comblant le déficit de sou budget sous le maltétier Vespasien. ^
11 faut dire, il est vrai, que, si cette crise avait clé plus stérile que d*autres, par compensation elle avait uioius duré. Les guerres de religion ont duré trente ans ; la guerre de la Fronde, cinq; les luttes de la révolution, jusqu'au 18 brumaire, en ont duré dix. Les guerres civiles durent plus longtemps à proportion que la cause en est plus profonde. Celles qui ont les convictions pour mobiles ne s'achèvent pas de sitôt; les convictions sontvivaces et acharnées ; elles passionnent les peuples, elles ti ansforment le bouigeois eu soldat, les nations en années. Celles qui n'ont pour mobiles que les appétits durent peu ; les appétits se lassent, les égoïsmes se satisfont ou se fatiguent; il n'y a sous les drapeaux que le petit nombre d'hommes qui sont payés ou qui espèrent l'être. EUesontl'haleineplus courte. C'est là du moins leur avantage.
Du reste, au moment où nous nous souiines arrêtés (printemps de 70), tout n'était pas fini. L'aiTivée de Vespasien
m ROME ET LA JUDfiB.
avait pacifié Uome ; mais leinpire demeurait profondément ébranlé. La Gaule demeurait toujours soulevée; les barbares partout en armes, Jéwisalem en révolte, les esprits iroublés, la raisou publique ù'prée par tant de secousses; La puissance romaine, tout ébranlée encore des luttes intérieures, semblait maintenant prête à pièrir par les attaques du dehors. Le délai! et la fin de ces guerres, la soumission *fle la Gaule, la chute de Jérusalem, et cette radicale perturbation des esprits qui demeura même après que tout le Irouljlc matériel eut cessé ; voilà ce qui nous reste à l'aire connaître.
OUATttlÈME PARTIE