CHAPITRE XII
MOUVËMËiNT COiNTUË ROME (•••••>
Consucigat cnim geoB in gentem el rc(piuiii in rcgnum.
(!ar la iirHion soulAvora ronlrp la nation cl le rayaume contre le royaume. Malth., xxiv, 7.
Dans les luttes dont nous venons d'être témoins, Tintégrité de l'empire n'avait pas du moins été attaquée. On se disputait la monarchie d*Âuguste, on ne prétendait pas la briser. Vindex s'était soulevé au nom de Fhonneur de Rome
outragé. Galba, Othon, Vitelliiis iLii-niômc, Vespasien, étaient des Romains, et, en se proclamant chacun à son toiu* le chel et le libérateur du genre humain, ils entendaient que le genre humain demeurerait sous le sceptre de la ville éternelle. '
Mais il n en pouvait toujours être ainsi. Tout était remis
à la décision de l'armée. A mesure que les guerres civiles en augmentaient le nombre, l'armée, de mœurs et d'origine, était moins romaine. Elle se recrutait à la hftte, moins de ciloyeus que de sujets, souvent d'étrangers et de barbares. Sous l'aigle même des légions, figuraient bien des tributaires, et nous possédons les actes qui, la guerre finie, accordent le droit de cité à des non- romains incorporés dans les cohortes spécialement appelées cohortes romaines ^ C'était donc une proportion toujours croissante de soldats tributaires ou étrangers qui tranchait les destinées de Rome; c'étaient des Aquitains qui avaient marché avec Vindex ; c'étaient des Belges qui les avaient battus sous Verginius*; c'étaient des Bataves qui se vantaient d*avoir fait tomber Néron; c'étaient des Gaulois et des Germains qui avaient amené Vitellius à Rome; c'étaient des Dalmates, et même des Suéves' qui, sous Antonius, avaient fait triompher la cause de Yespasien. Le sort de l'empire se débattait entre des étrangers.
Ët lorsque Vitellius, dans une pensée d'ordre et de paix pour ritalie, s'était débarrassé de ses tumultueux auxiliaires, et avait renvoyé les Gaulois dans la Gaule, les Bataves sur le Rhin *j il avait involontairement semé le germe de révoltes prochaines contre Rome. 11 avait arraché ces hommes à ritalie si désirée et à peine entrevue, pour les rejeter ou dans l'obscurité du foyer domestique, ou dans de rudes et pauvres garnisons, en lace des tribus germaines. 11 avait aiiin semé la Gaule de mécontents armés et orgueilleux, fiers de leur victoire, blessés de leur exil, désabusés de
* Voir etHlettut» p. 181.
* Battvo équité protritos AkuMAnreriMMqae; fuisse inter Verginii auzi^ lia Bdgas... Galliam suismel Tiribusooiiâdisse. Tac, Hi$t,, iv, 17* •
• * IbùL, 69.
CHAP. XII. - MOUVBMBNT OONTBE ROMB. S9I
leur respect envers liome qu'ils avaient vaincue, de leur confiance envers un empereur qui ne voulait plus d eux.
Autour de ces hommes que Rome elle-même avait aguerris, tout ce qui restait de sentiment national, d'aspiration vei-s l'indépendance, de souvenirs et de ressentiments antiromains pouvait se grouper.
Tel était le dangerdaiis l'intérieur de l'empire, et la possiluiité d une révolte. Au dehors de Tempire, il y avait d'autres dangers, et la possibilité d'une invasion. Des auxiliaires barbares avaient franchi la frontière romaine; des envaliisseurs barbares pouvaient franchir après eux cette frontière restée moins forte derrière eux. Ën effet, les légions, diargées de la garder, appelées ailleurs par la guerre civile, avaient déserté leur poste. Elles avaient laissé seulement, ici quelques vétérans, là quelques recrues; ailleurs, c'était une nation barbare qui , moyennant un traité et quelques privilèges, s é tait chargée de défendre la ligne romaine contre les autres ' barbares ^ on s était reposé sur la foi mobile de ces tribus. En face de tous ces peuples, alliés douteux ou ennemis indomptables, les aigles demeuraient abandonnées, les forteresses à peine gardées par quelques sentinelles; les camps destinés à une légion à peine occupés par une cohorte. Des invalides ou des conscrits veillaient presque seuls sur cette ligne danubienne et rhénane, qui allait de la mer du Nord à la mear Noire, et qui, déjà sous I^éron, était trop faiblement gardée.
Cette situation provoquait les attaques. Sur \c Danube, Rome se trouvait en face de Suèves, de Daces, de Sarmales, races plus éloignées encore de la civilisation que ne l'étaient les tribus du Rhin. Les aigles avaient à peine pénétré dans
' Sur le Danube. Cher^ ja/yrres admis m CommilUUtm» Tac... m, 5.
m ROMS ET LA JUDfiB.
leur pays ; leur indépendance sauvage n'avait été matée ni par un Dnisus ni par un Germanicus. Leurs incursions sur le territoire romain étaient annuelles ; presque diaque hiver, les fantassins daces ou les cavaliers sarmates, bardés de fer» passaient le fleuve sur la glace et ravageaient la province de Hèsie (Bulgarie.) La dernière année de Néron (hiver 07-68), deux cohortes avaient péri, vaincues j)ar ces barbares. Sous Othon, enivrés par ce succès, 9,000 cavaliers roiolans, peuple sannate, passèrent le fleuve et valurent au général qui les repoussa les honneurs d*une statue en habit tiiomphal (68-69.) Sous VitelUus, pendant qu'Antonius Primus, envahissant l'Italie au nom de Yespasien, avait dégarni les rives du Danube, les Daces les attaquèrent (69-70.) Mucieii heureusement arrivait d'Orient et put les repousser. Même après la victoire de Yespasien, les Sarmates renouvelèrent leurs incursions, et un gouverneur romain lut tué Mbiver 70-71). •
Ailleui^ même, où la suzeraineté romaine était jusque-là acceptée» on s'enhardissait à la méconnidtre. En Bretagne, une reine des Brigantes (Yorkshire), alliée de Rome, Cartismandua, qui avait répudié son époux el l'avait remplacé par un rival, voyait se soulever contre elle et Tépoux outragé et les sujets mécontents. 11 fiillut que Rome intervint, et encore sans pouvoir maintenir sa fidèle alliée sur le ti*ùne. « La royauté resta à notre ennemi, dit Tacite; à nous la guerre*. »
A l'autre bout de l'empire, Taffranclii d'un roi de Pont, armant, à ce qu'il prétendait, pour Yitellius, surprenait la ville de Trébiionde, taillait en pièces une cohorte romaine,
' Voir Tac, //wl., I, 7»; m, 46;>, &4.-los., de B., m, 12 (4, 5). * Tac, m, 45.
CHAP. XII. — MOUMillEIiT CONTRE ROME. m
brûlait plusieurs vaisseaux, couvrait de légers corsaires (camarx) le Pont-Ëuxin d'où le service de la guerre civile avait éloigné la flotte romaine K Enfin, presque dans ks déserts de 1 Afrique, il fallait combattre; et, avant même que Yespasien fût rentré dans Rome, ses généraux avaient été obligés de remporter une victoire sur les nomades de l'intérieur que Tantiquité appelait du nom de Garamantes (Gherma)*. Ainsi, pendant qu'au centre de l'empire l'élite des légions combattait les unes contre les autres, aux extrémités, les rares soldats qu'avait laissés la guerre civile avaient à se défendre, et sur le Danube, et sur THumber, et sur les rives de la mer Noire, et au delà de l'Atlas.
Mais le péril sur les bords du Rhin fut bien plus grave, et là on put craindre la chute deTempire.
Sur les bords du Rhin, Rome avait affaire à des populations de toute nature et situées à tous les degrés de l'indépendance et de l'asservissement. Sur la rive droite, depuis Mayence jusqu'au Zuyderzée, s'échelonnaient des peuples germaniques tout à fait indépendants et ennemisde Rome'; c'étaient ceux qu avait visités César; que Drusus, Tibère, (îermanicus, Corbulon, avaient combattus; c étaient les frères ou les descendants d'Armin.
Mais k rive gauche était la rive de la servitude. Soumise à Rome, elle l'était cependant h des degrés divers, comme était diverse l'origine des nations qui la peuplaient. Quelques-
« Tac, m, 47, 48. — Slrabon, cxi.
• Tac., If, 50. — Pline, Ilisl., nai.\ v, 5.
* Mattiaujues, en £Mede GoblenU; Tencterii, en face de Cologne ; Bruclères, un peu au-dessous; Frisons, wr le Zuyderzée. Le Zuyderzée (Fle?o Lbcus) n'étîiit alors qu'un lac, beaucoup mon» étendu qu'il ne Test depuis les inondations du treizième siècle, et communiqaait aTec )a mer seuleUMot par le bras oriental du Rhin (l Ywel) ifoi le trarertait.
m ROME ET LA JUDÉE.
unes, germaniques d'origine , avaient envahi la rive gauloise ou y avaient été transplantées par Rome elle-même. Ainsi' les Bata^es si les Canineilites, placés entre les diverses branches dti fleuve, ne payaient à Rome d'autre tribut que celui de leur épéc. Les Sicambres, transplantés par Rome d'une rive à Tautre, gardaient le souvenir de leur indépendance. Les Ubii, au contraire, transplantés également et mêlés (le colons romains, étaient devenus Romains de cœur. Plus on s'éloignait du fleuve et de l'origine germanique, plus les peuples avaient pris goût aux moeurs romaines et subissaient le joug avec patience. Trêves, quoique germaine d'origine, était riche, civilisée, par conséquent bien près d'être romaine. Plus loin, ce n*étai^t plus des Germains, mais des Gaulois ; ceux-ci avaiont tout à fait mordu à l'appAl, et la rive teu Ionique du Rhin se raillait de leur mollesse et de leur servitude ^
Contre les peuples indépendants, Rome se gardait par ses armes; contie les peuples soumis, par sa politique. Sur la rive droite du Rhin, elle avait commencé par faire un désert*. La victoire de Urusus avait dépeuplé ou livré à des colons gaulois cette vaste contrée {deamafes agri) qui s'étend entre le Rhin, le Mein cl le Danube (Bade et Wurtemberg). La liberté germanique s*était ainsi vue rejetée au nord du Mein, sans communication avec les peuples du Danube; elle avait pour limite au midi un désert ; à l'ouest, sur les bords de son fleuve national, elle se heurtait à une ligne de forteresses et de sol-
* Situation de cos jitii|ih's : Batavos, de TYssel rt du Zuyderzée à la Meuse ; Caninef:ites, sur le boni de. l'Océan, vei's les bouches du Rhin; Gugemi (peuple Sicaiiibre), sur la Meus<', en remontant jusqu'à Run monde; Treveri (Trêves); Ubii (Cologne); Ton-iri (Tongres); Vangiones (VVonns); Kemetes (Spire (.1 Lnndaii); Caracates (Mayence); TnboGcbi (Striffiboui^). Tous ces peuples étaient germaniques d origine.
CHAP. XIL — MOUVJiUBNT CONTRE ROME. m
dats. Sous les noms d'armées de haute et de basse Germanie, sept légions, du Mein au Zuyderzée, gardaient les citadelles et les camps de Mayence, de Bonn, de Cologne, (Col(h nia Agiippina)^ de Nuyts (Nmfemm)^ de Gelb {Gefdvba)^ de }Iimégue (Noviomacfus). La flottille romaine, montant etdes> cendant le fleuve, unissait cette ligne de défense et établissait la souveraineté romaine sur les eaux.
Quant aux peuples soumis de la rive gauche. Gaulois ou Germains, Rome les maintenait par sa politique. Cette politique, indiquée par le sénat, développée par Auguste, avait été, avec des formes différentes, à peu près la mùnie partout. Rome n'avait pas prétendu absorber en elle les nations vaincues. ËUe leur avait laissé une bonne part de leur vie propre ; presque partout leurs langues, leurs mœurs, leurs dieux, souvent leurs gouvernements etleui*s lois. Elle leur laissait ainsi une certaine part de liberté; mais cette liberté qu'ils gardaient servait elle-même à les attacher au joug romain. En laissant à une nation son gouvernement, lionie lui laissait ses gouvernants, et c'était par ses gouvernants qu'elle prétendait la tenir. £lle les gagnait, elle se les assimilait, et, s'assimilant ainsi l'élite delà nation, elle était maîtresse de h nation elle-même. Dans l'Orient, c'étaient les rois ; dans beaucoup des partie de 1* Asie-Mineure, c'étaient les prêtres ; dans les villes grecques, les orateurs ; dans TEspagne, la Grande- Bretagne, la Gaule, c'étaient les chefs de clans ou de tribus, commandants héréditaires de la cité, diek féodau x , descendant des races royales ^ Ces chefs, elle les rattadiait à elle-même. En les rapprochant d'elle, en les faisant citoyens romains, en leur donnant des commandements, des diurges, des hon-
* Auguste appela nu droit de cité provinciarum validissimos, (Tac, Atm., XI, 24.) Ce sont ceux qu'on appelle primores, principes cMUUiê» Voyei le nvaot livre de M, de Courson, Bistoite de$ peuples bretons^
m fiOME £T U JUDÉE.
fleurs, en les habituant aux morars, aux costumes, à lalangue, aux dieux de Tcmpire, en leur faisant même porter des noms romains, elle les séduisait, et séduisait par eux la nation tout entière. Elle faisait des agents de son pouvoir
de ceux qui eussent été par hérédité les généraux de révollo.
Mais, à l'heure dont nous parlons, et cette ligne de défense*
au dehors, et celte politique de conservation au dedans, étaient affaiblies. D'un coté les Césars craignaient la puissance militaire. Néron, empereur peu guerrier, avait à dessein découragé les généraux, affaibli les légions, relâdiA la discipline ; il ne savait pas que les légions seraient toujours assez fortes gour le détrôner. La guerre civile avait bien autrement énervé la puissance défensive de l'empire. Des sept légions chargées de garder le Rhin et qui devaient former un ensendjle de 80,000 hommes (avec les auxiliaires), Valens et Cécina d'abord, puis Yitellius, avaient emmené la meilleure*part. Une seule légion restait entière, la trdrième; uni' a 11 ( IV se trouvait réduite a 3,000 hommes (au lieu de G,00û) i deux autres comptaient ensemble 5,000 soldats ^ De plus, ces hommes, c'étaient, les uns dessoldats romains qu'on avait jugés trop faligurs pour la guerre civile, les autres des Gaulois ou des Gei'mains de la rive gauche qu'on avait recrutés hâtivement. Et ces débris de deux années, dont la guerre civile s étail fail donner l'élile, étaient commandés par un seul général, Flaocus Hordeonius, âgé, faible de corps et de caractère, nommé par Galba et par cela seul suspect au soldat, en un temps où d'ailleurs ses diefe lui étaient presque toujours suspects.
D un autre côté, l'ordre politique avait faibli au dedans
' Tac, Uist., IV, 19,22, 2C.
CUAP. Xa. — MOUVEMENT CONTRE ROME. 297
comme la puissance militaire avait fiiibli contre le dehors. De toutes les provinces de l'empire, la Gaule s*était jetée la
première ella i)his ardente dans la guerre civile. Elle y avait montré sa force; mais elle y avait compromis son unité. Vindes, soutenu par une partie de la Gaule, avait été vaincu par uneaulrc.LeMidietle Centre, favorisés par Galba, avaientsoutenu la cause de ce prince ; le Nord, cliatié par Galba, avait aidé au triomphe de Yitellius. Lyon, reconnaissante et pieuse envers la mémoire de Néron , avait pour ennemie Vienne, sa voisine, dévouée an souvenir de Galba. Les Lingons (Langres) délestaient les Ëdues(Aulun) et les Séquanes (Franche- Comté); les Germains de Trêves étaient jaloux des Gaulois de Reims Au milieu de celle Gaule ainsi divisée, au milieu de ces querelles et de ces passions, le souvenir des aïeux et de la Gaule indépendante, lé souvenir de Vercingétorix pour les Celtes, le souvenir de Camulogéne pour les Belges, ne pouvait-il pas se réveiller ? Les uns ou les autres ne pouvaientils pas fortifier et grandir leur cause en faisant d'elle la cause de l'indépendance? après s'être révoltés pour Rome et avoir combattu pour elle, ne pouvaient- ils pas se révolter et combattre contre Rome et pour la Gaule V
Cependant, lorsque la révolte fut purement gauloise et ne fut pas appuyée par l'irruption du dehors, elle fut aisément réprimée. Dans le centre de la Gaule romaine, un paysan boién (Bourbonnais), Marie, profita de la perturbation gênéraie et se proclama dieu (printemps 68). 8,000 hommes suivaient déjà ce libérateur des Gaules. Mais la domination romaine était trop bien assise autour de lui. L'aristocratie de la nation éduenne (Autun), opulente, civilisée, vieille alliée des Romains, qui dans les luttes de lempire avait sou-
« Voir Tac, Hi$t., i, 8, hi, 55, M, 57, 6S4$5» 78; k, 17.
m ROME BT LA JUDfiB.
tenu la cause pulricienne de Galba, se soucia peu de s'aiTraiicbir 80U8 les ordres de ce paysan fanaliquei Les Ëduens manshèrent avec les oohorles romaines. !^ révoltés furent défaits; Marie l'ut pris et exposé aux bêles de l'amphilhéâtre en présence de Vilellius alors en marche pour Rome. Comme les bétes ne se hâtaient pas de le dévorer et que le peuple eomuiençail à a icr plus que jamais qu'il était liieu, Vilellius le fit acliever *.
Mais le moment a^prochaît où rinsorrection du dedans, plus germaine que gauloise, serait appuyée par l'invasion du dehors; où, d une rive à l'autre du Rhin, les Germains indépendants tendraient k main aux Germains et aux Gaulois tributaires; où enfin le mouvement n'aurait plus à sa tête un paysan comme Marie, mais un do ces chefs héréditaires, fils des rois, qui faisaient la force de Home au sein des cités soumises, mais qui pouvaient aussi ûiire son danger.
Le signal de cette révolte commune entre les deux rives du Rhin partit des marais àe la Uollaude. il y avait là un peuple,- germanique d'origine, que des dissensions violentes avec d'autres tribus avaient chassé de son territoire et qui avait été accueilli sur la rive gauloise. Rome en avait fait moins son sujet que son soldat. Le Ratave, établi sur ces lies que forment dans leurs embranchements divers les boudies de la Meuse et du Rhin, se faisait honneur de ne payer d'autre tribut que celui de son sang. Son inianterie puissante, sa cavalerie qui passait les fleuves à la nage, étaient célèbres et redoutées. Rome avait employé ces auxiliaires contre la iiermanie et contre la Bretag:ne; ils avaient combattu pour iNéron contre Vindex, et contre Otbon pom* Yitellius
« Tac, II, 61.
* Vojei sur les fiataves et kwr lie Tac., UiU., if, IS. — Germ., 1S.
GHAP. XII - MOUVEMENT GOITTRE ROME m
11 y avait aussi à la lète de ce peuple un de ces chefs héi^éditaires, fils, disait-on, des anciens rois, et qui servaient de
liens entre Rome et leui nation. L'histoire rappelle Claudius Civilis; ce nom romain indique que sa famille avait été admise au droit de cité ou par Drusus, ou par Tibère, ou par Claude ; il avait probablement un nom barbare qui nous est resté inconnu. Serviteur de Rome, il était inité contre elle. Une accusation de complot avait amené la mort pour son frère, les fers pour lui, une comparution devant Néron. Galba l'avait absous. Mais les légions ilcmandaient sa mort à Yitellius. Ctief de l'aristocratie militaire des Bataves, capitaine de ces rudes cohortes qui se vantaient d'être les arbitres de l'empire, privé d'un œil comme Annibal et Sertorius, il aimait à se comparer à eux et à dire que, pareil à ox& deux illustres borgnes, lui aussi ébranlerait la puissance romaine ^
Or c'était l'heure la plus violente des guerres civiles 'août 09). Vespasien venait d'être proclamé en Orient; Yitellius, effrayé, appelait les secours de partout. L'armée romaine était divisée. La cause de Yitellius était celle du soldat; le soldat, qui l'avait nommé, lui demeurait fidèle. La cause de Vespasien était celle des chefs, de l'aristocratie militaire proche parente de l'aristocratie du sénat, de tant d'officiers qui avaient vécu dans les camps de Yespasien. Le soldat
César, de Belh G., iv, 10. — Pline, iv, 89 (15). — Ptolémëe» BiU, ~: La migration des Bataves est andenne, puisque César donne déjà leur nom à Pile qn*ils oocBpèrent(Kuant à la détenainalion de eequ^on appelait eiadenient i*ile des BataveSy Unie paraitdiffid]e,d''aprë8lerécitde Tacite (foyeiplus bas) de ne pas la faire arriver jusqu'à PYssel, et jusqu^à la partie méridionale du Zuydcraée. Les autres limites étaient le Wahâl, la Bieuse etVOoéan. L*ile ou plttlôt les lies Bataves comprenaient donc les prorinees de Hollande, dU* . trecfat, et une partie de Gueldres. César lui donne oent milles de longueur, ce qui est à peu près la distance de TOcéan à Sdienkemd^tz, point de division dn Wahal et du Bhm.
• Tac, iT, 15.
SOO ROME KT U JU&ÉB.
se défiait de ses chefs , le chci cachait son secret au soldai *.
Civilis comprit cette situation et voulut en tirer, avec sa vengeance, la liberté de son peuple. Des levées se faisaient pour VilcUhis; elles se faisaient avec la violence d'un pouvoir en détresse, avec la rapacité d'une administration corrompue. Et en même temps les chefs militaires, avertis par Vespasien, loin de presser ces levées, les ralentissaient, et, si elles provoquaient \uie insurrection, auraient vu l'insurrection sans trop de déplaisir. C'est alors qu'une nuit, dans l'enceinte d un bois sacré, Civilis réunit en un festin les chefe barbaies, et leur proposa, sous prétexte de se révolter pour Vcspasieii, de se révolter contre Home. La détresse du pouvoir romain, la division de Tannée, Tirritation des tributaires, ces levées que pressait Vitellius, que Vespasien ralentissait, que détestait la Gaule, tout rendait le moment propice. On applaudit avec des clameurs et on s'unit par des redoutables imprécations *.
Le mot d'ordre commença par se propager dans le silence. Les fiataves n'avaient rompu ni les relations de fraternité ayee leurs compatriotes de l'armée romaine, ni les relations parenté avec la Gei nianie indépendante. Des messagers furent envoyés aux fameuses cohcNrtes bataves, alors en gainison prés de Blayence, et n'eurent pas de peine à les gagner. D'autres soulevèrent leurs voisins, les Caninefales et les Frisons. D'autres portèrent la nouvelle sur la rive indépendante du Rhin ; et tous ces peuples qui depuis un siècle se débattaient contre Rome, à mesure que les députés leur parvinrent, envoyèrent dans l'île des Bataves des messages de félidtation et d'alliance. Les Chauques, un peuple de
* Band dnluo gragtiîiis mileB Vitellio ikhis ; spleiididittiiinis quisqne io Veftjnsitmiiii prooi. ir, 27.
• Tàc., iT, 14.
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GUAP. XII. - MOUVBilB?IT GONTRB ROME. m
Weser, prirent eux-mêmes part à cette guerre En voyant au premier siècle de notre ère cette ligue des peuples du bas Rhin, je ne puis m'empècher d*y voir un prélude de cette ligue frankc du troisième siècle, qui, cent cinquante ans plus lard, réunissait les mêmes peuplades pour la ruine de l'empire romain.
On éclata. Le chef caninéfate, Brinno, se fit mettre par les siens sur le pavois et prit le titre de roi. Civilis, plus modeste, marcha à la tète des Bataves, pour la cause, disait-il, de Vespasien, et par haine pour les recruteurs. Les troupes romaines résistèrent mal ; leurs auxiliaires germains, placés vis-à-vb de leurs frères, abandonnaient les aigles à la première rencontre; les rameurs balayes livraient leurs navires. Au bout de peu de jours, Tilc des Bataves, à l'exception de la pointe vers Kimègue, était affranchie ; les redoutes romaines brûlées, les vaisseaux pris, les aigles sauvées à grand*peine. Les huit cohortes deMayence, après avoir quelque peu négocié avec le faible Hordeoni us, qui ne sut pas les retenir, avaient quitté leur campement et étaient allées rejoindre Civilis. Grâce à elles, Civilis était devenu le général d'une armée régulière. 11 remontait le Rhin, couvrant les deux rives de quelques milliers de Germains armés pour lui. La chaleur avait presque desséché les eaux, et, à traversée fleuve tari, la Germanie indépendante donnait la main à la Germanie révoltée. La prophétesse bructèi e, la vierge Velléda, du haut de la tour au sommet de laquelle elle habitait, inaccessible ji tous, si ce n'est à quelques-uns de ses parents, soulevait toute la Germanie et prophétisait la chute de Rome *.
En face de cette insurrection qui, grâce au soin de Civilis,
* Tac., IV, 15.
* Sur Velléda, vovez Tac, iv, 61, 65. Voyez 32, S4. — Geno., 8.
m BOMË KT LK JUDËE.
portait toujours l'attache de Vespasien, et lui prêtait serment, les chefs romains hésilaienl, rarniée se divisait. Les généraux, amis de Yespasiea, n'étaient pas éloignés de \oir des auxiliaires dans ces révoltés; les soldats, amb de Yitellius, voyaient toujours des traîtres dans leurs généraux. Hordeonius était lent à agii*; ses soldats le poussaient à coinballi*e avec une tumultueuse violence. Les mis par mollesse, les autres par indiscipline, travaillaient ainsi au succès de l'ennemi.
Cependant (aovembi e 09) arrive la nouvelle du combat de Bédriac où a succombé la cause de Yitellius; Yespasien ne peut plus servir de prétexte à la révolte. Civilis, soouné de déposer des armes (lésorinais iinitiles, au lieu de se laisser persuader par l'envoyé gaulois de Yespasien, le persuade et en fiiit son agent auprès des villes gauloises. La révolte est ouvertement antiromainc. C'est bien une armée barbare qui s'avance contre les légions. Ou la reconnaii aux hurlements qu'elle lait entendre ; aurpeaux de bétes dont ses soldats sont couverts; aux femmes qui la suivent et qui , dans les jours de bataille, rangées en arriére, excitent le courage des combattants; aux aigles des légions romaines que Ion porte devant leurs rangs comme des trophées.
Dans le camp romain également, les rôles sont changés, mais la fortune de la guerre ne changera pas. L'hésitation passe des chefs aux soldats. Les premiers, qui jugent Tempire assin é à Yespasien, sont maintenant plus ardents à condjatlrc les ennemis de l 'empire ; les soldais, au contraire, qui se soucient peu de combattre pour Ye^asien, sont plus lents à marcher à Fennemi. Ils prélent serment au nouvel empereur, mais àconlre-cœur, passant son nom sous silence ou le prononçant à peine; leur cœur reste à Yitellius. Cet état de discorde multiplie les fautes et les malheurs ; cinq mille hommes, renfermés dans le fort de Castra Vetera (Xanlen) et qui s'y défen-
CUAP. Xll. — MOUVEMEKT CONTRE AOMS. 505
daient mourants de faim depuis le commencement de la
révolte, sont délivrés un moment, puis le lendemain abandonnés. Les désastres enfantent les crimes: l'armée, mécontente, se jette sur le malheureux Hordéomus et le massacre; un autre chef, Vocula, s'enfuit déguisé en esclave; on rétablit les images de Vitellius, et il n'y a plus que des centurions pour commander les deui airmées du Rhin. Au bout de peu de jours, il est trai, les soldats se repentent; Yocula reparait; passant de 1 extrême indiscipline à l'extrême docilité ^,les soldats, après avoir assassiné un chef, selaissent décimer par un autre ; ce sont dans le camp les agitations et les revirements de la place publique. Les révolutions de l'empire avaient leur contre-coup dans ces garnisons à peu près bloquées par les barbares*.
Mais le premier courrier qui vient de Rome (janvier 70) annonce de nouvelles catastrophes et apporte de nouveaux éléments de discorde. Vitellius a été tué. Rome appartient à Vcspasien. Le Capitole est brûlé. On' ajoute que la Bretagne est en révolte, la Mésie et la Pannonie envahies par les Daces etlesSarmates.
Jusque-là, le mouvement sur la rive gauche comme sur la rive droite du Uhin était tout germanique. Les cités d'origine gaul(Mse n'y avaient point pris part. Les auxiliaires belges avaient faiblement soutenu ou promptement abandonné les armées romaines ; mais ils n'avaient pas combattu contre elles. Les cités, je puis dire les républiques gauloises, restaient fidèles. Ni les prisonniers d'origine gauloise queCivilis avait eu soin de leur renvoyer ni les agents qu'il leur dépéchait n'avaient pu les séduire. Trêves elle-même, quoiqu'elle lût germanique d*origine, avait armé contre la révolte. Tout
* ]hvc divei sitns licenliic et iialientia*. Tac. « Tac, IV, 31-30.
m aoMB ET u mM,
Cù qui était gaulois ou de sang ou de mœurs était donc resté
dehors de la lutte et soumis au joug de l'empire.
Mais la tentation devenait puissante. L*mpire, disputé, s'en allait en lambeaux ; le pouvoir romain chancelait non>senlement sur le Danube et sur le Rhin, mais môme sur le Tibre. Le Capitole, qui avait résisté à Brennus, ce symbole et ce palladium de la puissance romaine, était en cendres. De plus, bien des cités de la Gaule, Langres, Trêves, presque tout le Nord, s étaient compromis pour Yileliius. Que devaient-ils attendre de Vespasien ^ ?
Alors, dans une maison de la ville de Cologne, plusieurs iiaulois de cités diverses se donnèrent rendez-vous. Julius Sabinus, arriére-petit-iils bâtard de César, à ce qu'il disait, y représenta la puissante cité de Langres. Trêves y était repré- *>entée par deux chefs mililaii es, descendants des rois, servant alors sous les drapeaux romains, Julius Tutor et Classicus. lii, l'insurrection gauloise fut votée, et des messagers partirent pour y convier toutes les cités. En sortant de là, Julius Sabinus alla soulever Laugres et iit briser les tables des traités de cette ville avec les Romains. Classicus alla prendre les sol- 4lats gaulois qu'il commandait et les mena camper en dehors 4ies lignes romaines. Ce ne fut plus alors seulement la Germanie qui se révolta. Trêves et Langres, sans savràr quel •serait Tempereur ni quelle sorte d*empire ce pourrait être, proclamèrent l'empire des Gaules ; et de tous les côtés les druides, proscrits depuis plus de vingt ans par la police romaine, sortirent de leurs retraites, chantant la liberté de la Gaule, et prophétisant sur la rive droite- du Rhin, comme Velléda prophétisait sur l'autre rive.
Mais ce qu'il y avait de plus grave et de plus humiliant pour
* Tac , IV,
CUAP. XII. MOUVEMENT GOiNTBE ROME. 30»
la cause de Rome, c'est que ses propres soldats, depuis que la révolte étai t contre Vespasien, non plus contre Yiteilius, depuis qu'elle devenait gauloise au lieu d'être purement germaine, n'étaient pas éloignés de faire cause commune avec la révolte. Boa nombre d'entre eux étaient Gaulois de naissance; Tous, de même que les cités gauloises, s'étaient compromis pour Yitellius. Vitellius mort leur tenait plus au cœur que Rome expirante : et mieux valait, à leurs yeux, être les soldats de l'empire des Gaules que les soldats de Vespasien.
Bientôt en efiét de la position voisine où il s'était retiré Classicus commence à négocier avec les soldats de Vocula, campé près dcRuyts. Des déserteurs gaulois aux légionnaires romains, les messagers vont et viennent, les propositions se transmettent, la trahison se complote. Vocula , qui veut braver l'orage, en est bientôt réduit à supplier ses soldats de choisir, s*ils le veulent, un autre chef, mais du moins de rester Romains. On le repousse et on Fégorge. Et le lendemain (Tacite le redit avec honte) le Trévir Classicus cntrii dans le camp romain, non pas en ennemi, mais en maître et avec les insignes du commandement. La légion romaine qui était là se soumet à lui ; die ne passe pas seulement sous le joug comme il s'était fait aux Fourches Caudines ; elle n'est pas seulement captive, mais transfuge; en présence de Classicus, stupéfait de scm triomphe au point de ne pouvoir articuler . «ne parole, elle prête seiinent k l'empire des Gaules *.
Dés lors la défection est universelle. Le camp de Bonn ^tait occupé pair la première légion : elle capitule comme la . ti'eizième l'avait lait à >\iyts. Cologne, quoique germanique d'origine, avait toujours été fidèle aux Romains: elle est obligée d'ouvrir ses portes aux Germains et de les embrassa comme
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frères, bien décidée à peu tenir compte un jour de cette fraternité obligée. Trois mille légionnaires environ, assiégés dans le camp de Vetera depuis plusieurs mois, s'y défendaient héroiquement, mangeant leurs dievaux, mangeant l'herbe qu'ils arrachaient de leurs remparts, opposant le courage au nombre, lliabilelé de la tactique à l'impétuosité de l'assaut : eux aussi se rendent et prêtent serment à Fempire des Gaules. Ce jour-là, Civilis coupe la chevelure teinte de rouge, qu'il avait jurée de laisser intacte jusqu'à l'aiïranciiissementde son pays^
Du reste les soldats romains ne gagnaient rien à leur honte. L'insurrection n'était pas une, et, si la Gaule et l'empire gaulois y tenait sa place, la barbarie germanique y avait la plus grande part. La garnison de Vetera, à peine sortie des murs et désarmée, fut massacrée par les Germains. En même temps, la première et la treizième légions, déjà honteuses et repentantes de leur défection, tristes, sombres, humiliées, avec leurs drapeaux voilés, s'acheminaient, au milieu d une curiosité insultante, vers Trêves que la défiance gauloise leur avait marquée moins comme séjour que comme prison*.
Quoi qu'il en fut, la ruine de la domination romaine était complète dans la vallée du Rtûn. Vocula avait été tué ; un autre chef, prisonnier et que Civilis envoyait en présent à Velléda, avait été massacré en chemin. Les deux citadelles de Mayence et de Windisch seules tenaient encore; elles exceptées, de la chute du Rhin à la mer, dans toute cette vallée, germanique de sang et de cœur, pas une citadelle n'était debout, pas une aigle arborée, pas un Romain sous les armes. Certes , de solennelles expiations étaient offertes
« Tac, n,660.
•Tm.,iy, 61,63, 70.
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cette fois aux mânes de Yercingétorix et à ceux d'Armin.
El c'était le moment où, Vespasien encore retenu par les vents à Alexandrie, Rome était livrée au triple et contradictoire gouTernement d'Antonius, de Hucien et de Domitien; où les proscriptions succédaient à la guerre, où les dilapidalions s'ajoutaient au pillage. A la même heure, la péninsule italique était pleine de barbares sarmates ou suèves; le Danube soulevé était plus barbare que jamais; le Rhin n'était plus romain, les Alpes allaient cesser de l'ôtre. Alaric pouvait être devancé de quatre siècles. En vérité, on pouvait croire que la fortune de Rome était attachée au Gapitole, et que, le Capilole brûlé, tout s'écroulait.
Mais, chose singulière ! il n'y avait plus à ce moment dans • toute la Gaule du Mord qu'un seul homme qui tint la campagne pour les Romains, et cet homme étai un étranger, un homme de race germanique, un Batavc. Claiidius Labéo, rival de Civilis dans son pays, tenu par lui pour suspect et mis en dépôt chef les Frisons, s'était enfui du milieu de ce peuple et était venu se mettre à la disposition des chefe romains. Avec quelques soldats, il tenait encore sur la Meuse après la chute de toutes les armées romaines. Dans ce petit fidt, il y a un grand indice des appuis que pouvait avoir encore la puissance de Rome et des chances de salut qui lui restaient ^
« SurUbéo, voy. Tac, iv, 18, 5ê, 66