RÉTABLISSEMENT DE LÀ FORTUNE ROMAINE
La cause de Rome abandonnée par ses soldais, défendue seulement par un dief étranger : là était en effet le péril de
la puissance romaine, mais là aussi était le secret de sa force.
Si la puissance romaine été une puissance purem^t militaire, ce jour-là elle était perdue. Sur toute la ligne du Rhin, sa force militaire était détruite, ses soldats eux-mêmes servaient sous un drapeau ennemi, ses forteresses étaient aux mains de la révolte. Toute la Germanie, sur la rive droite cl sur la rive gauche, c'est-à-dire les populations les plus énergiques qu elle eût rencontrées et hors de son empire et dans son empire, étaient presque unanimement soulevées. Ce qui lui restait fidèle, ou plutôt ce qui ne l'avait pas trahie, c'étaient des populations gauloises, populations peu militaires : et qui savait si, à la suite de Trêves et de Langies, Tinsurrection n'allait pas les entraîner toutes? si le nord-est de la
CHâP. XIU. - RËTABLISSËHm DE lA FOBTUKE ROMAINE. 309
Gaule, la Gaule tout entière, n'allait pas être, non-seulement
à réprimer, mais à reconquérir?
Et cette conquête nouvelle, plus difficile peut-être que la conquête pranière, avec quelles forces eât-il fallu la faire? Avec une armée à peine sortie de la guerre civile, encore • chaude de toutes les passions désordonnées qu'elle avait inspirées ; une armée habituée à l'indiscipline, à l'insurrection, à la violence, au pillage ; une armée dont diaque légion, pour ainsi dire, était devenue à elle-même une patrie et s'était rradue indifférente à la patrie commune ; une armée qui, depuis deux ans, ne faisait que guerroyer contre elle-même; dans laquelle les nationalités diverses se relevaient avec leurs rivalités, leurs haines, leurs ambitions, leurs espérances de liberté ; une armée propre à faire la l'évolte bien plus qu'à la réprimer.
Telle eût été le sort d'une puissance qui se serait imposée militairement au monde et n'aurait jamais compté que sur ses légions; qui, même en gouvernant les peuples avec douceur, en leur laissant leur vie et leurs lois, ne se serait pas souciée de les appeler à elle et se serait posée vis-à-vis d'eux, comme les Anglais aux Indes, dans son orgueilleuse et inaccessible originalité. Mais il n'en était pas ainsi ; Rome ne faisait point venir à elle de force, mais elle y appelait; elle ne contraignait pas les peuples à devenir Romains, mais elle leur fiiisait désirer de l'être. Elle ne leu; imposait passa nationalité comme une nécessité, mais elle la leur faisait soubaiter comme une récompense. Elle avait, en un mot, une puissance d'attraction volontaire et réfléchie qui faisait tout le secret de sa force: et c'est cette puissance d'attraction qui me semble se manifester d'une manière frappante, quand je vois la cause de l'empire, abandonnée par les légions romaines, et que soutieot seule sur la Meuse le Batave Labéou.
£t eUe-mème, rinsurrectioa qui s'élevait contre Romd, était bien moins germanique, bien plus rdmaine qu'elle ne
prétendait Tôtre. Ces généraux delà révolte, ces descendants des rois nationaux, ces phefs de ciaus> ces commandants héréditaires des peuplades germaniques ou garàoises, ces sénateurs de Langres ou de Trêves, ces candidats au futur empire • des Gaules, qui étaient-ils? des Romains. Toute leur vie, et cda depuis deux ou troi^ générations peut-être, ils avaien| parlé le latin, revêtu la toge, servi sons les aigles, sacrifié aux dieux de JXome, porté des noms lomains. Seul dans cette histoire, le paysan Marie porte un nom national ; les autres, s'ils ont un nom barbare, l'ont dissimulé sous une appellation plus civilisée. Les chefs d'insurrection de la Gaule, depuis Auguste, s'appellent Julius Florus, Julius Sacrovir, Julius Vmdex, Julius Tutor, Julius Paulus, Julius Sabinus, Claudius Civilis, Classicus, Tullius Valenlinus ' : ce qui veut dire qu'ils étaient citoyens romains, et qu'Us portaient le nom des familles impériales JuUaetClaudia^par lesquelles leursahëétres avaient été admis à cet honneur, comme Tesclavé portait le nom du maitre qui l'avait affranchi. Rome les avait associés à .sa vie, les avait admis dans son sein, et, en leur donnant place dans la dté reine, elle les avait grandis dans leur propre cité.
De plus, que révaient-ils ? Un empire gaulois, c'est-à-dire quelque.chose de profondément étranger à leurs souvenirs nationaux et aux habitudes de leurs aiéux; une idée toute romaine, une contrefaçon die l'empire des Césars. Le cheffrévir Classicus venant recevoir le serment des légions à cet empire des Gaules, paraissait devant elles avec les insignes
^ n I i eaeore une Claudia Sacrata, Ubîenne; Claudiiis Labeo, Batave; CampanuB et Juvénalis, chefs des Tongres, Tac, iv, 67 ; Julius Auspex, sénateur romain, iv, 69 ; Julius Briganticus, neveu de Civilis, vf, 70 ; Verai, son antre neveu, v, 20 ; Âlpinus Montanus, sénateur de Trêves, et son frère Décimui Alpinus. v, 19.
CHAP. XIU. — RÉTABL1SSBM£I<T DE LA FORTUNE R0BIAU4E. 311
du commandement romain ; le chef lingon Julîus SaUnus,
soi-disant bâtard de Jules César, en môme temps qu'il soûlent sa ville contre Rome, se faisait saluer du titre de César ^
Et, si Rome et les dioses romaines exerçaient un tel pourâr sur ceux qui se rovoltaient contre elle, qu'était-ce sur des esprits plus calmes ? Là, ce n'étaient pas seulement les habitudes du langage, de la civilisation, des mœurs, des alliances, qui rattachaient les hommes à la cause romaine; c'étaient les rèllexions de la politique et la prévoyance de l'avenir. La Gaule pouvait -elle être indépendante sans être baiiMure? Pouvait-elle être une en se s^arant de Rome? Cet empire gaulois n'était-il pas une chimère ? Tant de cités , ou plutôt tant de nations diverses, en guerre les unes avec les autres au temps de leur liberté, en rivalité depuis Qu'elles étaient sous le joug; différentes, connue dit César', d'origine, de mœurs, d'institutions, même de langage; qui s'étaient divisées, les unes pour Néron et pour Vitellius, les autres pour Othon et Galba, les unes pour Tindépendance germanique, les autres pour la domination romaine; sauraient-elles s'entendre et s'accorder dans la difficile épreuve, inouie pour la Gaule et inouïe pour l'antiquité, d'un gouvernement commua entre des peuples également libres? Avec la barbarie germanique de Tautre côté du Rhin, avec la puissance romaine de l'autre côté des Alpes, toutes deux redoutables et redoutées, sauraient-elles se défendre et de l'une et de l'autre? •
Aussi, plus la cause de l'indépendance cherchait à se propager vers le Midi, loin de la Germanie et loin du Rhin, plus elle trouvait fortes les réflexions et les appréhensions de cette nature. Si des cités gauloises, quoique nées de sang germanique, s'étaient montrées hostiles à Tin*
< Tac, 55, C7.
sui rcclion; si Trêves cUe-môme l'avait combattue avant de s'y joindre ; si la cité de Cologne n'y avait adhéré que sous Tempire de la force et en atténuant son adhésion autant que possible : à plus forte raison les cités belges, Nenii ou Belavii (Tournay, Cambray), longtemps révoltées contre la révolte^ ne l'avaicnt-elles acceptée que malgré elles. A plus forte raison encore, les Gaulois purs, les Celtes et les Aquitains, qui* avaient pris parti pour Vindex et pour Galba, hésitaient-ils à se soumettre à l'indépendance semi-germanique que leur apportait un Civilis ou un (Uassicus. Cette partie de la Gaule, riche, civilisée, agricole, peu militaire, ne se souciait pas beaucoup du contact de ces rudes Bataves et de ces Germains envahisseurs et pillards. La réapparition du druidisme, cette religion sauvage et sanguinaire, la flattait peu. Ils commençaient à découvrir, peut-être pour la première fois, que l'empire romain était plus nécessaire qu'on ne pensait à la Gaule et au monde, et que mieux valait vivre sous cette tutelle que dans la liberté sauvage des vieux Gaulois.
Aussi la GaulCi livrée à elle-même, afirancliie de la présence des aigles, se gardait-elle de proclamer avec Civilis son propre empire et de se jeter impatiemment sur sa liberté. Mise en demeure d'être libre, elle se permettait de réfléchir; sommée, au nom de la force, de devenir libre, elle se permettait de résister. Le premier acte des Lingons soulevés avait été de se jeter sur leurs voisins depuis longtemps détestés, les Séquanes (Franche- Corn lé) : telle devait être cette liberté et cette unité de la Gaule 1 Mais les Séquanes avaient repoussé parla force Tindêpendance apportée par la force. Ils avaient fait plus, et, pénétrant sur le territoire de Langres, ils avaient reconquis cette cité au joug romain. Le César gaulois Julius Sabinus avait été obligé de se cacher en se faisant passer pour mort; et la seule
CUâP. XUI. — AÉTÂ6LISS£M£NT DE U FORTUNE ROMAINE. 515
nation d'origine purement gauloise, qui eût adhéré à Tinsui -
rection, s'en était trouvée détachée parcelle vicloire.
Mais ces soUiâtations d'un côté, ces répugnances de Fautre, allaienl amener une décision solennelle. Les délibérations partielles des hommes el des cités allaient se résumer en une délibération de tout le pays. Une diète générale avait été provoquéé par la cité de Reims et allait se réunir dans le sein de cette ville. Du temps de l'indépendance, jamais chose pareille ne s'était vue ; la domination romaine seule l'avait rendue possible, et Auguste le premier avait réuni une assemblée de toute la Gaule.
Dans la diète de Reims, en face des députés de toutes les nations, fut posée la question de l'indépendance ou de la soumission, de Fempire gaulois ou de Tempire romain. Le trévir Tullius Valentinus, orateur iiabile et fougueux, plaida la cause de la liberté. On l' écouta avec ^plaisii*, on applaudit à son patriotisme et à son éloquence. On suivit d^autres conseils. La riche et prudente cité de Reims, par la bouche de Julius [Auspex, souleva des objections et des craintes. Ce qui trancha la question, c'est que la Gaule eut conscience de son peu d'unité. 11 fallait une capitale à cet empire gaulois. Quelle capitale? Les rivalités se produisirent; telle nation vantait son antiquité; telle autre sa puis- , sanee. Les rancunes vinrent s'y joindre; ces peuples qui, dans les luttes récentes de l'empire, avaient combattu dans des rangs opposés, ne se pardonnaient pas leurs hostilités. « On n'était pas vainqueur, on était déjà divisé. Aussi préféra-t-on le présent à ce douteux avenir, » et à ces rivalité» la domination romaine qui coupait court à tout. On écri\it, au nom de la Gaule, une lettre amicale à la cité de Trêves» lui conseillant la paix et se faisant fort d'obtenir sa grâce: la Gaule sentait les embarras de l'empire et sa propre importance.
314 ROME ET Ik JUDfiB.
Trêves persista ; mais toutes les autres nations gauloises demeurèrent en dehors de ce mouYement, fidèles à un empire qui n'airait plus un soldat au mOieu d'elles, mais qui a\ait des milliers de citoyens dans leurs murs *.
La même atti'uction vers Rome se faisait sentir chez des peuples, même d'origine gennanique et de l'origine germanique la plus récente et la plus marquée. Au temps d'Auguste, la tribu tcutouique des Vbii, avait été transplantée sur la riye ^uche du Rhin; au temps de Claude, une colonie romaine «mi été fondée parmi eux, sous le nom d'Agrippine : c'cst-à-ilire que quohpies vétérans avaient été établis dans leur pays ; que la bourgade qui en Posait le centre avait été fortifiée, constituée et consacrée comme une cité romaine; et que, pour faciliter les alliances de ces nouveaux venus avec la population germanique, quelques droits civils, quelques démembrements du droit de cité romaine, avaient été concédés à celle-ci. Cela datait d'une vingtaine d'années seulement; et ilt'jà le lien était tel, les concessions avaient été si vivement appréciées, les alliances avaient été si multipliées, la dvilisalion romaine avait si bien gagné, que ce peuple et cette cité germanique ne se souciaient déjà plus de leur origine transrhénane et de leui-s frères teutons. 11 lui fallut sans doute, après la défection des l^ons, recevoir les insurgés, se refaire germaine, embrasser comme frères les Tenctères que l'on voyait de l'autre côté du pont du Rhin. Cologne cependant sut garder ses mors que les Teutons voulaient abattre ; sauva la vie de &es codons romains, que les Teutons lui ordonnaient d'égorger; tint fermé le passage du Rhin que les Teutons prétendaient lui fiiire ouvrir : et nous' verrons plus tard, à la première réapparition des aigles, Cologne se révolter contre la liberté
* Tac, 67, 69.
CHAP. XIII. - RÉTABLISSEMENT DE LA FORTUNE ROMAINE, dio
gennanique, tuer ses frères Teutons, et se retrouver aussi romaine que toute autre cité de la Gaule^
n résultait de tout cela, que, malgré l'absence désarmes romaines, l'insurrection avait cessé de se propager. Langres vaincue. Trêves était la seule dté gauloise de civilisation, de mœurs, mais non d'origine, qui soutînt le parti de l'indépendance. La lutte était donc purement germanique, et même, on vient de le voir, panùi les peuples germaniques plusieurs ne marchaient qu'à contre cœur. Quant à la Gaule, bien plus effrayée des envahisseurs teutons que des dominateurs romains, par la délibération solennelle de Reims, elle s'était mise hors de cause.
Cependant Rome, pacifiée par la victoire de la dynastie Flavia, avait commencé l\ s'occuper des dangers qui la menaçaient sur les bords du Rhin. Deux des légions qui avaient vaincu pour Vespasien ; une de celles qui avaient combattu pour Viteilius, facilement amnistiée par les périls de rcmpire; une légion de Bretagne; deux autres qui occupaient la Péninsule ibérique, avaient reçu de Mucîen et de Domitien l'ordre de s'acheminer vei's le nord-ouest de la Gaule. Annius Gailus avait été chargé du connnandement de la Germanie supérieure. Pétilius Géréalis, qui partait pour gouverner la Bretagne, avait eu ordre de s'arrêter dans la Gaule et de commander la Germanie inférieure, c'est-à-dire de combattre Givilis. Le danger avait paru si grave, que Bfucien et Domitien, le lieutenant du prince et son fils, avaient euxmêmes fini par se diriger vers la Gaule : Domitien pour s'y donner les jouissances d'un &cile triomphe; l'autre pour tempérer la violaice et les empressements téméraires de Domitien*.
> Tm., it,^. ^ Jm., de B,, yii, tt (4, 3).
m ROME ET U JUDÉE.
Q. Pétilius Céréalis',sur qui tombait le poids de cette campagne, était un parent de Yespasien et un soldat des anciennes guerres. 11 avait combattu en Bretagne et en Judée où un des siens combattait encore; il venait de servir devant Rome la cause de Yespasien. L'empereur commençait ainsi à remplacer par des militaires sérieux, qui seuls pouvaient désormais lui être utiles, les aventuriers d'armée qui dans les guerres civiles avaient contribué à l'élever. Céréalis n'était pourtant plus un vieux Romain : c'était déjà un héros des temps de décadence; hardi, prompt, décidé, plein de oonfianoe en sa fortune; mais étourdi, sans vigilance, débauché et sacrifiant la sûreté de l'armée à ses plaisirs; facile pour le soldat, peu exigeant en fait de discipline, prompt à amnistier les vaincus et à laver la honte des déserteurs, indulgent pour les autres comme pour lui-même. Ce n'était plus la vieille tradition romaine : c'était l'habitude nouvelle des temps de guerre civile. C'était Féoole de César, non celle de Fabius.
Le premier mot de Ceréalis, arrivant à Mayence, fut pour rassurer la Gaule et pour se passer d'elle. Des levées avaient commencé à se faire; il donna ordre de les cesser, ft D n*avait pas besoin d'auxiliaires ; les légions suffiraient à venger la honte des légions. » 11 stimulait ainsi l'iionneur du soldat romain^ flattait ce besoin de repos qu'avait la Gaule,
* Voyei sur Céràdis IMon, un, IS.Tac, Hist., m, 59, 78, 79; iv, 15,
6S, 71 et suiv.; Ann., xir, 32. — Jos., de B., vu, H (4, 2). Il lit depuis la gnerrc en Bretagot» Tac, Agr., 8, 17. — Josèphe parle de deux Céréalis qui firent la guerre en Judée : Tun, au temps de l'expédition de Vespasien, en 67, était préfet de la 5* légion, m, 22 (7, 32). C'est celui dont il est ki questiou. Un autre, que Josèphe appelle Sextus Céréalisét, ait tribun à cette époque, m, 25 (7, 4). Plus tard, en 69, il conunanda dans l'Idumée, I», 33 (9, 9). Il prit enfin part au siège de Jérusalem comme Tun des chefs lirineipaui. n, 11 (2, 5) 24 (A, 3). Dans l'été de 70, à l'époque où son lioraonyme oomniandaiten Gennanîe»| Joaiiphe en parle encore. De vilâ sud, 75.
CHAP. XUi. - RÉTABUSSEHfiNT D£ Là FORTUNE ROMAINE. 517
renonçait à des auxiliaires souvent peu fidèles. La Gaule, sûre de porter le joug, mais sûre aussi que ce joug ne serait pas aggravé, achevant de séparer sa cause de la cause teutonique , n'eut plus qu'h se craisec les bras et à demeurer spectatrice du duel qui allait avoir lieu entre Rome et la Germanie.
LedueL fut sanglant, bien que le succès pût en être prévu. A mesure qu'elle recula vers les marais des Bataves, son pre> mier berceau, l'insurrection retrouva une nouvelle vigueur. Le passage du Jura avait à peine été disputé. Une légion qui débouchait par Windisch, avait rencontré sur ce point extrême de l'insurrection quelques soldats romains transfuges, quelques auxiliaires gallo-germains (Vangions, Saravates, Tnbocches) et un corps de Trévirs. A la vue des aigles, les légionnaires repentants étaient revenus à leurs drapeaux, les auxiliaires gallo-germains les avaient suivis. Les Trévirs plus compromis s'étaient repliés sur le territoire de leur nation*.
C'est là que Géréalis les attaqua ; et là aussi il trouva les légions romaines, transfuges ou captives, ayant repris leur ancien drapeau et prêté serment à Vespasien. L'armée des Trévirs, commandée par leur orateur Valentinus, plus animée par sa parole que bien dirigée par son habileté, ftit vaincue eii bataille rangée près de Réol (Rigomagus). Trêves fut prise, presque reprise au bout de peu de jours par une attaque soudaine de Givilis; elle resta cependant aux Romains. En même temps Cologne, saisissant l'occasion de redevenir romaine, se soulevait contre l'insurrection, massacrait les Germains hébergés dans ses murs, et offrait à Géréalis un double, mais un lâche trophée, la famille de Civilis qui lui avait été laissée comme otage, et une cohorte de Germains que, sous prétexte de festin, elle avait brûlés vifs dans un cabaret. De cette
' Tac.» IV, 71.
manière^ rinsuirectioii, rejetée vers le Rhin, n'eut plus pied nulle part dans Fintérieur de la Gaule.
Mais là aussi, sur les bords du fleuve germanique, ayant sur toute la rive droite la Geriuame indépendante pour l'appuyer, elle retrouvait une force nouvelle. Elle se groupait autour du camp célèbre de Castra Vetera; elle se cantonnait dans les marais du lUiin alors débordé; et là, ces Germains, hauts de taille, légèrement armés, habiles nageurs, venaient à travers les eaux insulter et frapper de leurs longues piques le S^dat romain qui cliancclail sur un sol incertain. En même temps, elle s'élançait sur les eaux de la mer i les Ganinéfates, corsaires hardis, surprenaient et coulaient une flotte romaine. CepciKhiiit la fortune de Rome triompha encore. Une bataille qui dura deux jours, à la fois sur la terre et sur le fleuve, entre fantassins, nageurs et navires, rejeta Givilis loin de ces glorieux cantonnements de Castra Vetera où il avait espéré vaincre une seconde fois. Si la flotte romaine eût pu agir aussi promptement que l'armée, rinsurrection était détruite ce jour-là*.
Mais l'ile des Ba laves restait encore, et, à l'est de cette île, la Germanie indépendante, prête à Tappuyer. Pendant que les chefs fugitifs des Trévirs parcouraiait les vallées teutoniques, pour mendier de nouveaux secours auprès de ces nations avides de péril, Civilis choisissait sur le sol môme de son pays une position dernière et désespérée. 11 brûlait tout ce que possédaient les Bataves à gauche du bras principal du Rhin ; il passait cobras et se cantonnait dans l'ile que formaient le Rhin, l'Océan, l'Yssel et le Zuyderzée*. Pour se rapprocher
« Tac, IV, 72-79; V, 14-18.
• Le récit de Tacite me parnît inexplicable, sî Ton n'admet pas que le ter riloire appelé île des Bataves comprenait plusieurs des îles formées par les embranchements du Rhin, et entre autres le territoire qui s'étend au nord de
GUAP. XUI. — RÉTÂfiL]ââ£BI£NT DE U FORTl/Nfi R0lfÂl£4£. 519
davantage des transrhènans ses alliés, pour se séparer davantage de la Gaule soumise à Rome, il détruisait les travaux de Drusus destinés à rapprocher les Bataves du Rhin, à les éloigner de la Germanie : le Rhin, débarrassé des digues romaines, coulait de toute l'abondance de ses eaux vers Toucst entre les Bataves et le sol romain, ne laissant qu'un &ible courant vers le nord entre les Germains et les Bataves. Civilis lançait même une flotte sur TOcéan, nombreuse, mais grossièrement construite comme celle d'un peuple qui n'avait jamais navigué que aur les fleuves,
la branche principale, jusqu'au Zu\derzéc et jusqu'à l'Yssel. En effet : i° Civilis, avant (le se retirer m in>^i(lam (v, 19), brûle oppida Batavorum, ou, selon d'autres, Oppidum Batavorum (aujounriiui Balenbur|,'). Il y avait donc une partie du territoire batave, située en dehors et nécessairement au nudi de l'île dans laquelle il se retira. Batenburg est situé au midi, ver:, la Meuse. 2° Pour se furtilier dans cette ile, il détruit la digue de Urusus {ihid.), et fait couler la masse principale des eaux du Rhin entre les Romains et lui, tandis qu'il ne reste qu'un filet d'eau entre lui et les Germains. 11 était donc limitrophe des Germains, ce qui ne serait pas s'il eût été au midi de la branche principale du Rhin ; car lexistence des travaux de Drusus et de son canal, indépendamment d'autres témoignages, prouvent bien que l'empire romain s'étendait jusqu"a TYssel. 5" Il attaque la ligne romaine sur quatre points, tous situés sur la branche principale du Rhin (v, 21). C'était donc cette branche qui le séparait de l'armée romaine. 4° Vaincu, il passe le Rhin et se rend chez les Germains (v, 2.3). Nouvelle preuve qu'il était limitroj)he des Germains, et que le bras qui le sépai-ait d'eux ne pouvait être que l'Yssel, appelé par les ancien? le bras oriental du Rhin.
Selon M. Walkenaër {Géographie des Gaules), le bras oriental du Rhin, anjourd'hui l'Yssel, portait trois noms : 1" Fossa Driisiana, d'Arnheim à Duesbourg; c'était la partie ouverte ou canalisée par Drusus pour faire couler la masse des eaux du Rhin, entre les Germains et le territoire de Rome ; 2" Nabalia, entre Doesburg et le Zuyderzée (lac Flevo), dont les dimensions étaient différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui. C*est sur ce bras qu'eut lieu l'entrevue entre Civilis et Céréalis. 3» Flevus Fluvius, depuis le Zuyderzée jusqu'à la mer. Ce cours d'eau, qui était souvent guéablc, est devenu depuis le treizième siècle un large bras de mer, de même que le lac Flevo est deTenu un golfe.
plus pittoresque que savante et qui empruntait pour faire ses voiles les étoffes rayées dont se vètissaient ces barbares. Devant cette résistance, Geréalis fut un instant arrêté : les matériaux lui manquaient pour se faire un pont; sa flottille du Rhin u'èlait pas sutlisaute pour envahir la côte batave; son camp un jour fut presque submergé par le débordement du fleuve ^ Gomme plus tard, au temps de Louis XIV, la Batavie allait être sauvée par les eaux. Mais la pauvre Batavie d'alors n était point cette marcliande cette navigatriee du dix-septième siède, maîtresse de la mer, et riche en denrées de toute espèce. Il est probable, quoique Tacite ne le dise pas, que, dans son ile envahie à moitié par les eaux, Civilis mourait de iaim. U tenta un eCTort désespéré contre toute', la ligne romaine établie sur la rive opposée. Quatre points furent attaqués le même jour par Civilis, par son neveu Yérax, par les deux chefs trévirs ClassicusetTutor*. L*attaque fîit vive, mais elle fut repoussée. Civilis fut réduit à abandonner son cheval et repassa le Uhin à la nage. Toute espérance cette fois était perdue; il Mut passer sur la rive germanique. Et cependant, quelques jours après ce combat, le général romain, heureux et négligent, descendant le Rhin avec sa llotlille que les troupes de terre suivaient sur la rive gauche, était surpris pendant la nuit par les Germains de la rive droite; les tentes étaient renvei*sées sur les soldats endormis ; les câbles •cQupés, les navires emmenés; la nef prétorienne qui devait contenir le général entraînée sur le fleuve, et conduite à
« Tac, v,10, 25.
* Ces quiitre points élaioiit Arenacuin (Arnheim, selon d'autres ArUi); Vada (Wageningen) ; Griiiiies (Hheeneii); Batavodurum (Wickby-Dursteede) ; tous placés sur le bras auquel le nom de Hhia est ai^ourd'hui plus particulièrement affecté.
CHAP. Xm. — RÊTABUSSEMENT DE LA FORTUNE ROMAINE. 5Sf
l'emboiRlmre de la Lippe pour être offerte en présent à VeUéda. Seulement le général n'y était point ; des voluptés clandestines, qui Tavaient éloigné de son navire et qui avaient en même temps causé sou défaut de vigilance, l'avaient compromis et l'avaient sauvé.
La fortune romaine triomphait donc; elle triomphait, il faut le reconnaître, sans dureté et sans an ogauce. Home avait conscience de ses périls. L^mpire, depuis doux ans, avait été trop de fois mis en question pour marchander à des ermemis en armes les conditions de la paix. Ceréalis, homme de l'école de (lésai-, avait de César la clémence connue il eu avait le désordre, il n'était pas homme à prétendre écraser des vaincus (|ui pouvaient renouveler la guerre. Vainqueur de Trêves, il y avait convoqué mie assemblée des deux villes gauloises rêvoitées; et là, dans un discours que Tacite a admirablement recomposé pour, nous, il leui'avaitnon pas imposé, mais prêché la soumission, comme à des amis, non connue à des vaincus. Ces Lingons et ces 1'révirs, persuadés d'avance, ne demandaient qu'à è)re rassurés ; ils se rattachèrent sans peine à un empire dont ils ne s'étaient détachés qu'avec peine et qui \euait à eux avec cotle clêuieuce *.
Céréalis n'avait pas été rigoureux même envers les soldats passés à Tennemi. On n'était plus au temps de Tancienne répuijli(iuc, et une ignominie plus impardonnable que celle des Fourches Caudiiies pouvait être pardonnée connue elle. Les soldats romains qui avaient prêté serment à l'empire des Gaules, réunis à Metz, attendaient tristement leur sentence. « l'oursuivis par la conscience de leur déshonneur, les yeux tixés vei*s la terre, ils ne saluaient pas l'arrivée des légions ; ils ne répondaient pas aux paroles de consolation
« Tac, V, 21-52.
022 ROlifi Ëï LÀ JUDÉE.
de leurs camarades. Cachés sous leurs tentes, ils semblaicnl iuii' le jour... Les soldats des légions viclorieuscs, eux au contraire, avaient les yeux tournés vers Céréalis, et leurs larmes silendeuses imploraient sa compassion pour les transfuges. (Juanl à lui, il ne paila que pour rassurer la crainte des uns et la pitié des autres ; a Tout était dû à la pcriidie de aTesnemi, aux discordes entre officiers et sddats. Ni « lui ni Tcmpereur ne se souviendraient du passé*. » Les déserteurs fuient leçus dans le camp des légions, et un ordre du jour défendit les incriminations et les reproches » il y avait eu aases de défections et de trahisons dans les armées romaines d'alors, pour qu'elles ne dussent pas être enveloppées dans un mutuel et général pardon.
Enfin Céréalis ne désespéra pas même de gagner ceux qui avaient encore les armes à la main. Les Bataves s'agitaient encore ; les Geruiaius de la rive droite, par lesquels il venait de se laisser surprendre, ne se tenaient pas encore pour vaincus; Civilis cherchait partout des ennemis à Rome. Et le général romain ne dédaignait de négociei* ni avec les ikàiftvfts, ni avec les Germains, ni avec Civilis. Aux Ba!aves, il faisait comprendre « quelle petite place ils tenaient dans le iiionde ' )) et combien l'assujettissement contre lequel ils luttaient était « voisin de la liberté. » Aux Germains, à \^éda elle-même, puisque cette femme était la reine de la Germanie^ (senln royauté et seule unité que ce peuple romanesque ait jamais reconnue), il envoyait des messagers leur faire comprendre l'inutilité de la guerre. 11 ne voulut même |>a8 réduire au désespoir Civilisque les Hataves abnndonnaient ; et, lorsque ce chef lui demanda une entrevue, elle hil accordée.
«Tac, IV, 7î>-T4.
« Tac, IV, 72.
^ <Juolain partcin liuinaui getieris Batavos cssc.
OirAP. XIII. — RÉTABLISSEMENT DE LA FORTUNE ROMAINE. 5i3
On roiTipit un pont sur l'Yssel (Xabalia), et, des deux côtés de l'arche qui manquait, les clict's s'entretinrent, séparéspai' les eaux. C'est au milieu de cet entretien, lorsque Civilîs rappelle ses anciens rappoi ts d amitié avec Vcspasien, que ie . récit de Tacite nous manque, brisé par le malheur de<9 temps
Mais il n'en csl ])as moins probable (\\u\ connne Ions les autres vaincus, (livilis fut amnistié. La victoire des Romains semble n'avoir été rigoureuse que pour deux hommes : — le Lingon Sabinus qui demeura cacbé pendant neuf ans, et dont la mort douloureusement célèbre lui mie des liontcs du règne de Vespasien; sa prétendue descendance de C4?sar fut probablement la cause de sa mort : — et l'orateur trévir, Valentinns, (pii pour son malheur avait été remis aux mains de Domitien et que Domitien n'eut garde d'épargner. Cet homme qui avait maladroitement combattu mourut avec courage. Ceux qui prennent part aux guerres civiles par les armes de la parole coin eut moins les dangers du champ de bataille, mais davantage les risques de Téchafaud *.
Celte victoire clémente, sauf ces deux exceptions, fut m même temps el prompte et durable. Domitien, qni étail parti de Rome peu après Céréaiis, avec la prétention d'être le paci- Hcateur des Gaules (Dieu sait comment il les eût pacifiées !) , ont le désappointement (rètre tiop tôt vainquenr et de s'arrêter à Lyon. Ët cependant, en ce peu de jours, lempire romain avait gagné trois choses : des frontières sûres, des sujets soumis, cl une armée. Poni' l'arniéc d abord, au moment où Céréaiis commença la guerre, il n'y avait pas d'armée romaine;
» Tac. V, 24, 20.
» Tac., HûL, IV, 85.
3S4 ROME ET U JUUÉE.
il y avait des légions hostiles ol iiKlrpeiidaiilos, guerroyant depuis dix-liuit mois les unes contre les autres. Céréalis, en menant ensemble au combat les légions qui avaient combattu [loui- Vitellinscteellosqui avaient soutenu Vespasien, celles qui uvaicul eu les allVouls de la guerre geriuaiiique et celles qui venaient en recueillir les triomphes^ Céréalis rétablit l'iion- «eur et Vunîté de la milice ; Tarmée fut une, cohérente, romaine.— l'oui la Gaiile, elle lesla plus sutiniise apiès celle révolte qu'elle ne l'avait été auparavant. Pendant deux siècles, si. je ne mo trompe, il n'y eut plus d'insurrection gauloise'; les i(lé('s d eiupii'e et d'enipereui" gaulois no l eparaissent qu'à une épo([ue lai dive, où les provinces coauiiencoul à se détacher de l'empire, non qu'elles brisent le lien, mais parce que le lien s en va de lui-même. Les Batavcs restci enl snjels romains au même litre (ju aupai avant, ne payant que rimpùt <iu sang, et s intitulant amis et frères du peuple romahi — llnfin, la Germanie i*Êsta sous le gouvernement fatidique de Velléda, moins agressive (pi elle ne l'avait été jus" que-là ^ Treize ans se passèrent sans une guerre sur les bords du Rhin, on peut dire deux cents ans sans une guem se. rieuse. Les craintes de Rome ne furent plus de ce coté ; les nations rhénanes, occupées à s entre-détruire, cesséi enl d être
^ Les Liiigoiift fournii'ent même i Céréailis», jtour rai4W h achever li guerre, un secours de 70,000 hommes (!), selon Frorain, Slratayem , iv, 5,
* Tac, Germ., 29. Gers. BATATORm. amici st. paaires. rom. ur. in» fccritition trouvée h Nimègue. Grutier, p. 499*
' Quelques uiodemes ont cru que Velléda avait été faite prisonnière et amenée h Rome. Tacite, llULp v, §4; Germ*, 8, ne dit rien de semblable. Le I ;is^age de Stace, que Ton cite, peut bien n*étrc qu'une liy|>erbole poétique; et, en tout cas, il s':i|>|)liqiierait à une époqiu- postérieure, cVst*à-dire au règne de Domitien. -
.Non vacai At(ta> acic^ llbenuauii s reMlem
rjiptinequc i>r<.ces Telei'n...
Pandcre... I Sflr . . iv, 91 .
CUAP. Xlll. - RÉTABLISSEMENT DE LA FORTUNE UO^IAINE. 525
menaçantes. Elles ne le redevinrent qu*au temps de la ligue
fraiiquc. Alors seulement Civilis eut de dignes successeui s, cl lombre de Yelléda, qui avait fait mettre sur le pavois le CaninefateBrinno,put applaudir à lexaltation du Ripuaire Marcomir.
Tels lurent les fruits de celle victoire, conquise par l'épée. cimentée par la clémence. Les victoires qui amnislienl sont celles qui durent. 11 n est ni aussi facile qu'on le croit d'écraser son ennemi ni aussi difficile de le séduire.
Et comment ne pas rappelei' ici ce que nous disions en commençant ce chapitre, de cette puissance d'attraction qui appartenait à Rome, et qui lui donnait force au milieu de ses sujets et au nulieu môme de ses ennemis? >"éclale-t-ellc pas de toutes parts? I^'est-ce pas eiie qui foniic pour les cités gauloises un lien tellement nécessaire entre Rome et elles, qu'elles peuvent le tendre, mais non le briser? N'est-ce pas elle qui rend si taniiveel si peu spontanéclarévoltede Trêves, compromise et entraînée bien plus que persuadée pas ses chefs; si précaire le soulèvement de Lan gros et la fortune éphémère de Sabinus; si prompte leur soumission à toules deux el leur acceptation des paroles conciliantes de Ccréalis; si prépondérantes les exhortations de Reims, si unanime la décision de la Gaule, si obstinée la fidélité de Cologne. Les chefs du soulèvement eux-mêmes, Sabinus, Classicus, Civilis, ne sontils pas évidemment moins des héros de l'indépendance nationale que des Romains révoltés, contrefaisant l'empire de Itouie, reproduisant ses insignes, se servant de sa langue, proposant môme secrètement au Romain Géréaiis de devenu' empereur des Gaules*?
ÎSe seiit-on pas ([ne colle iiillueuce romaine est parloulV Civilis la reucoutre dans sa propre nation, et le batave Labéo
" Tac, IV, 73,
5S« ROME ET LA JlDÉiiL
est son plus constant adversaire; dans sa propre famille, car
un de ses neveux combat coiilic lui sous les enseignes romaines. Elle se fait sentir même de l'autre côté du lihin, sur la riye indépendante et fiére où Armin s'est soulevé contre Varus. Avant que (]ivilis se fût r(Mulu, les messagers de Céréalis avaient ébranlé la constance germanique et adouci même Velléda.
Et, certes, il fallait qu'elle fiU bien grande, môme après tant de houle et de crimes accumulés depuis le temps do Tibère, cette puissance secrète du nom romain, cette force intrinsèque et cachée du lien fédéral qui ralliait, comme on (Usait alorsjlc genre luunain autour de la ville éternelle. Voilà un empire qui, enti*e Yiteilius à peine mort, Vespasien l'etenu à Alexandrie, Mucien, lieutenant désordonné d'un prince absent, Domilien, enfant dé[)ravé, rêvant de détrôner son père, ne savait quel était sou maître : un empire qui, pendant plusieurs semaines, n'eut pas une légion à lui dans toute la Gaule. Et en quelques semaines cet empire est sauvé par nulle autre chose, sinon par le besoin que le monde a de hii. Jamais cette force de la civilisation romaine n'a été mieux développée que dans le discours si profondément politique que Tacite met dans la bouche de (léréalis à l'assemblée de Trêves : la nécessité de la tutelle l omaine pour les peuples qu'elle civilise et qu'elle protège; la paix extérieure et intérieure qu'elle a donnée aux nalions; la libéralité de ce gouvernement qui l'ait enti er ses sujets en participation de tous les droits, de tous les privilèges, de tous les honneurs de la nation maitressc, et n'admet ni barrière ni exclusion {nihilsepa' ratum claiisumverfiil eiiliu la loi de la Trovidcncc qui a attaché à la domination romaine la paix et la civilisation du monde. « Les Romains chassés ( ce qu'aux dieux ne plaise! ), que verrîezvous, sinon la gueiie entre tous les peuples? Huit cents ans
GUAP. XUi. - BÉTÂBLIS&EMËr^T DE LA FORTUNE ROMAINE. 327
(le Cortuiic et de sagesse ont été employés à élever cet édifice de la puiissance romaine. Il ne tombera pas sans écraseï ceux qui le. renverseront*. » Céréalis ou Tacite était prophète ce jour-l{i. Seulement, il ne savait pas le secret de la Providence cl le but caché auquel çUe travaillait en maintenant ainsi lu fortune romaine.
* Tac, 73, 74.
CINOUIÈME PARTIE