CHAP. XIV. ^ DÉCHIREMENTS DE JÉRUSALEM
pèrent Zacharie : « Voilà, disent-ils, rabsolution que nous te donnons, elle vaut mieux que celle de tes juges. » Ils jetèrent son cadavre du haut du mur dans la vallée de Tyropœon, et renvoyèrent les juges bàtounés pour enseigner à Jértisalem quelle liberté elle devait attendre de leur parti*.
Cette tyrannie dura lon<^leinps encore. Au printemps suivant, pendant que les Romains achevaient de soumettre la Galilée, la Samarie, les côtes de la mer; pendant que la Pérée, la rive gauche du Jourdain subissait leur joug, dans la Judée et dans Jérusalem rien n'était changé. L'insurrection et le brigandage, refoulés partout ailleurs, n'en étaient que plus puissants dans ce coin qui lui restait.
La campagne était toujours dominée par les sicaires. Ce parti, qui n'était guère que le parti du brigandage, était maître de Massada et avait fait sa place d'armes de cetie inexpuguahle t iiadelle du roi Ihirode. Quand Jérusalem, sousAnanus, avait eu un gouverneur régulier, elle avait uo peu contenu ces brigandages; depuis que Jérusalem, sous Êléazar et Jean de Giscala, était livrée à une multiple tyrannie, le brigandage marchait la tête haute. En plein jour, à la fête des Azymes (14 xantichus, 4 avril, t>8), la ville d*fingaddi avait été surprise par les sicaires; tous les
* Josèphe, IV, 19 (3, '4). On a cm reconnaître en ce personnage Zacharie, ûk de Barachie, dont parie Notro-Seigneur, comme ayant été tué entre levestibale et rantel. Il fitndrait alors donner un sens prophétique aux pt* rôles de rÉvangile, qui semble bien plutôt parler historiquenient. N^esl-il pas plulAt question de Zacharie, fils de Joiada, lapidé sous le roi Joas, et dont le sang, selon une tradition judaïque, demeura bouillant sur le seuil du temple, jusqu'au jour où Habnehodonosor vint le venger par le sac de Jéni> salcm, et où cette empreinte disparut? — Vojos llatlb., xsxiii, 35. — StoU berg, Getch, der Religion J. C, 1'* époque, 1'* période, i, itf, % 14, t. VII. Le tlocteur Sepp, ViedeN. S. J. C, Srpart., vi, 17.
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hommes avaienl pris la fuite; 700 i'ciuiues ou enlanls avaient péri; la cité avait été pillée; les maisons détruites. Éléazar, fils de Jaîr, était maitrç hors de Jérusalem autant
qu'Kléazar, fils de Simon, était uiailic dans l'enceiiUe du temple ^
Dans la ville, c'était toujours le double gouvernement et la double terreur d'Éléazar, chef des zélateurs, et de Jean, chef des Galiléens. 11 est vrai que les Iduméens, mobiles comme toutes les races barbares, avaient fini par se repentir et avaient quitté Jérusalem, ou s'apercevant» comme dit Josèphe, qu'un les avait trompés, ou peut-être tout simplement rassasiés. Mais, en l'orme d'adieu, ils avaient ouvert les prisons, et avaient jeté sur Jérusalem 2,000 malfaiteurs délivrés, leuis dignes remplaçants.
Le pai'ti paliiolique ainsi grossi continuait à égorger. Les zélateurs proscrivaient, et, comme de juste, la proscripti<m tombait sur les premiers fauteurs de la révolution, maintenant dépassés. Ainsi périrent « Gorion, homme d illustre naissance, mab démocrate et plein d'esprit libéral*. » Ainsi Niger le Péralte, un des héros de la victoire sur Cestius: Niger ne demanda que la grAce d'être enlei ré; on la lui refusa, et il mourut, appelant sur ses meurtriers la peste, la fiimine, et les Romains, qui ne manquèrent pas à son appel.— Quant aux Galiléens, ils avaient des façons particulières d'agir : ils assassinaient, mais avec raûUiement et élégance. Les guerres civiles dépravent promptement les moeurs; j*ai dit ce qu'était Rome à celte époque ; on sait ce qu'étaient les mœurs au temps de la Ligue et de la Fronde. Des vices abominables dont les Isiaélites s'étaient jusque-là préservés et qu'ils se faisaient honneur de détester avaient gagné le
« Jos., IV, 24 (7, 2).
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parti galilécn. Vôlus en femmes, parfumés, le fard sur le visage, ils erraient pai* les rues, quand tout à coup un poignard sortait de dessous leur ehlamyde de pourpre et la courtisane devenait assassin*. Au milieu de ces angoisses, le pauvre parti pacifique ou modéré» qui avait vu ses chefs mis à mort, sa milice désarmée, sa jeunesse égorgée, était réduit à des femmes, à des enfonts, à des vieillards, à des gens ruinés qui ne demandaient que la mort, à des riclies qui s épuisaient d'argent et de ruses pour tromper la garde et s'enfuir au camp romain.
C'est alors que l'on conseillait à Vespasien, libre encore des préoccupations de TOccident, de marcher droit sur Jérusalem et d'anéantir cette rébellion qui se déchirait de ses propres mains : « Non, dit-il; en les menaçant d'une attaque décisive, nous ferions cesser leurs discordes. Attendons, laissons-les se décimer. Dieu est plus grand général que moi, et Dieu se prépare à nous les livrer sans combat*. »
Bientôt, en effet, la terreur judaïque nllait se compliquer encore. Chez ces liomihes, dont aucun ne sut commander, il y avait une insatiable ambition de commander. Les deux princes hérodiens, Gostobare et Saûl, avaient voulii se faire rois. Manahem avait eu la même prétention. Son successeur, Éléazar, régnait à Massada. L'autre Ëléazar, le zélateur, trônait dans le temple. Jean de Giscala, dans Jérusalem, avait ses gardes, ses sentences de mort, sa royauté. Et un quatrième roi d'Israël, un quatrième parti, une quatrième bande armée, s'élevait déjà. Simon Bar-Gioras, c'est-à-dire fils de Gioras, était le bandit judaïque à sa plus haute puissance. Il avait un corps robuste plutôt qu'une àme inteiiigenle, une audace brutale, et, comme tous les autres, une ambition
« Jos., IV, ôi (0, 10).
* ZrftnrytM àjutm xùrSu 7%v ^vi. iw, 21 {ù, 2).
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sans limites. 11 avait commencé par quelques brigandages duuî> l'Acrabalène (au midi de la mer Morte), et il avait été poursuivi alors qu'un peu d'ordre régnait encore à Jérusalem* 11 avait demandé asile aux sicaires de Massada; et
ceux-ci, se défiant deyd de sua ambition, ravaient accueilli, lui et ses fenunos, non dans la citadelle, mais dans la ville située au pied du rocher. C'est là qu'en se montrant brigand plus hardi qu'eux-mêmes, il avait gagné leur confiance; il leur avait l'ail hasarder leurs courses plus au loin; luiméme^loin des créneaux de Massada, à Nain (Beni-Maîm vers Hébron) , il avait fmi par se bâtir un château -fort à lui, et une reiraite cacliée où il cnlbuissaiL dans des cavernes Tor de ses brigandages; il était devenu, en ce temps et en ce pays de voleurs, le héros de son temps et de son pays. Son parti était nombreux; car il se formait des proscrits et des fugilils de tous les autres partis ; — riches ruinés par la guerre, — gens menacés et qui s'étaient échappés de Jérusalem, — gens désespérés qui se jetaient aveuglément dans les aventures, — gens honnêtes que la folie de leur temps tiwsformait en brigands, — esclaves qui prétendaient conquérir leur liberté, — malfaiteurs auxquels les Idumécns avaient ouvert les portes des prisons de Jérusalem; — tous ces milliers d'hommes, que la révolution avait jetés hors de leur voie et hors de leur bon sens» en un mot, et dans toute la force du terme, ce que les zélateurs et les Iduméeus d(; nos jours ont appelé le prolétariat armé. Joseph compte que Simon commandait, outre une bande régulièrement équipée, à quarante mille volontaires ^ 11 fiillait cette époque pour qu'un tel homme eut une telle popularité! Mais le vertige était universel; on avait la folie de la des-
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Iruction et de la mort. Partout où Simon passait, son armée dévorait tout ; ce (lu'cllc ne consommait ui ne pouvait emporter, elle le brûlait ; elle foulait la terre aux pieds pour la rendre stérile. Gomme une forêt demeure sans feuilles après le passage d'une nuée de sauterelles, le sol derrière eux demeurait sans un arbuste et sans une touffe d'herbes. Simon ravagea ainsi l'Idumée, saccagea la ville d'Hébron ; et Jérusalem vit rentrer dans ses murs, en fugitifs, les Iduméens qui y étaient entrés naguère en dévastateurs.
Les Robespifflres de Jérusalem commencèrent alors à 8*inquiéter du Babeuf de Naîn. Les zélateurs étaient déjà sortis en plaine contre lui et avaient été vaincus. Ils essayèrent une autre manière de le subjuguer ; au moyen d'une embuscade ils enlevèrent une des femmes de Simon et l'emmenèrent comme otage à Jérusalem. Simon la redemanda, non pai* la prière, mais par la menace. 11 campa sous Jérusalem, sans essayer un assaut; mais, pareil, dit Josèphe, à une bête féroce blessée qui, ne trouvant pas celui qui Ta frappée, se jette sui' le premier venu. Tout ce qui sortait des portes était fiabi; les uns étaient mis à mort; les autres, envoyés dans la ville les mains coupées, étaient chargés de dire, au nom de Simon, qu'il avait juré devant Dieu, une luis niailic de Jérusalem, de traiter ainsi hommes et femmes, enfants et vieillards, coupables et innocents jusqu'au dernier. On eut peur, et sa femme lui fut rendue *.
Mais ce jour-là (chose étrange, bien (ju'elle soit commune dans les temps de révolution), Simon devint le héros du peuple de Jérusalem et Fespérance du parti de la paix. La détresse de celte ville était si grande! investie au deliors par Simon 1 opprimée au dedans par Jean et Éléazai^ I qui fuyait
Wo8., iv, 52 {9, 8).
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pour éc'lunnicr à ceux-ci tombait aux mains de celui-là. Le. parti de la paix, c'esl-à-diro lo parti de tout le monde, tenta une dernière révolte. 11 s'adjoignit leslduméens fugitife, ces assassins de la veille qu'il acceptait aujourd'hui pour sauveurs. Une fois encore, zcHaleurs et galiléens furent refoulés dans le temple; mais, fortifiés dans cette citadelle, prêts à en sortir au premier moment favorable, on ne pouvait ni les y laisser ni les y forcer. Les pontifes délibérèrent ; ils ne virent d'espérance conti'c les ennemis du dedans qu'en Tennemi du dehors ; et Simon, ce type suprême du voleur de grand chemin, fui appelé dans les murs comme un libérateur (5 xanthicus — 13 mars, <>9). On ne pouvait à cette époque demander aide contre un bandit qu'à un bandit.
Ce fut ici la dernière phase de la révolution judaïque, et la situation définitive, quoique violente, dans laquelle, un an après, elle devait recevoir le coup de grâce. Jérusalem avait eu d'abord le gouvernement régulier des pontifes, puis la tyrannie d'Kléazar ; une première tenlalivc de réaction lui avait valu la double tyrannie d'Eléazar et de Jean ; sa seconde tentative lui valait la triple tyrannie, d'Êléazar, de Jean et de Simon.
La position fut celle-ci : Simon, appelé dans Jérusalem par les pontifes, casemé avec dix mille de ses bandits et cinq mille Iduméens, sur la montagne de Sion d'où il assiégeait le temple; — Jean, avec ses six mille galiléens occupant la première enceinte du temple et la défendant contre Simon; — enfin Eléazar avecdeux mille quatre cent sélateurs occupant le temple intérieur, le sommet de la sainte montagne, et le défendant contre Jean icar ces deux héros de la révolution judaïque étaient brouillés l'un avec l'autre, et Éléazar, comme dit Josèphe, avait formé une sédition dans la sédition): — Simon, ayant pour lui le nombre de ses soldats et les der-
GRAP. XIV. * lȃCHlRBMEirrS DE JfiRUSALBH. 345
nicrcs espérances du peuple, Eléazar, sa situation dominante; Jean, son indomptable énergie; — Jean se défendant à droite et à gauche, au-dessous de ses pieds et au-dessus de sa tête, élevant aux quatre coins de l'enceinte extérieure quatre tours de bois destinées à écraser Simon ; dressant contre le temple intérieur des machines qui envoyaient leurs boulets de pierre à Éléazar : quand les zélateurs enivrés du vin du temple et las des combats de la journée, se laissaient aller au repos de la nuit, Jean, tranquille de ce côté, se précipitant sur Jérusalem, comme un vautour, et avant que Simon n'eût eu le temps de descendre de son campement de Sion, incendiant un des quartiers de la ville basse.
Et entre ces trois partis, ces trois armées^ ces trois dominations, cette double guerre, ce double siège, le vrai peuple de Jérusalem, chassé de partout où les gens de guerre avaient besoin de se loger, vivait entassé, tremblant, désespéré dans la ville basse ; se réveillait sans cesse aux cris du combat ; voyait ses maisons détruites ; ses magasins où le gouvernement des pontifes avaient entassé des vivres pour plusieurs années S anéantis parla flamme; tout ce qui avoisinait le temple nivelé au ras du sol par la main tantôt de Jean, tantôt de Simon.
Les sacrifices, il est vrai, se faisaient toujours au temple; par im accord tacite, galiléens et zélateurs laissaient pénétrer les adorateurs jusqu'à rautcl, avec quelque difllculté s'ils étaient Juifs, sans difiiculté s'ils étaient étrangers, parce que, ceux-ci une fois entrés, on les tuait. Mais souvent les pierres lancées par Jean de Giscala interrompaient le sacrifice et écrasaient le prélre sur l'autel. Le temple était changé en place d'armes ;
* Pour vingt el un ans, selon les rabbios, qu'il ne faut pas prendre h la ]e(lre. Mhs Gittin, 56, cité par Jost., vu, 19; et aussi Jo6^»he, 5, 4 (1,4).
346 AOMË ËT LÂ JUDÉEL
. les catapultes garnissaient le portail sacré. Les cèdres accumulés par le roi Agrippa pour 1 oinbcllisscmcnt du sanctuaire étaient employés à construire des tours pour l'assiéger. Le temple était souillé de sang et de cadavres; ses défenseurs uiarchaienl sur des morts qu'ils n'avaieuL ni le loisir ni la place d'enterrer.
Cela dura une année entière. Pendant une année entière, cl surtout pendant les neuf mois d'un précieux et complet répit (jue donna à Jérusalem la guerre de Vespasieu contre Vitellius (juillet 69 à avril 70), Simon ne cessa pas de tenir
Jean assiégé, Jean de tenir assiégé Eléazar; et Jérusalem, qui
inscrivait sursesmonnaicsTanllouraii lll delà liberté^, Jérusalem partagée entre trois tyrans ne fut pas même assez libre pour îàire pencher la balance en faveur de Tun ou de Tautre*.
Cette lutte n'eut pas de terme, parce qu'en effet à aucun des trois hommes qui se disputaient l'epipirc il ne pouvait èti^e donné de dominer la révolution qu'ils avaieat faite. Dans la révolution judaïque ni la majorité, ni mémo la minorité, n'eut jamais dans son sein rcspi it de concert ni resjuit de commandement. Aucun chef, aucun pouvoir, n'en devait sortir. A Theure même de son agonie, elle ne comprit pas le besoin d'être unie et d'être commandée.
* Ces monnaies sont an nombre de celles qu'on appolle à tort samari* laines. Elles portent d'un côté une feuille de vigne, do l'itutre un calice h deux anses (le vin des sacrifices). — Voyez Reland, de Niimmis Saviarilauis, dissfrt. V. — M. de Saulcy, Élu(Us sur V art judaïque, \. — C'est sur ces monnaies que, pour exprimer le mot de liberté, ou a employé uii terme inconnu à la langue des Livres saints.
* Sur tout ce qui précède voyez Josèplie, iv, oi (12).; v, 1-5 (1); et Tacite, résumant et conCrniant Joseph : Très duces, toliilcm exercitus. Exti-ema et latissima mœniuni Simo (quem et Bargioram vocal ant) nieiliaiu «rbem Joannes, tomplum Kleazarus (irmaverat. Mullitudino et arniis Joaiincs et Simo, Elea/arus loco pollebat. Pt'âslia, dolus, incendia inter ipsos, cl magna vis fnunenti ambusta. v, 12.