‹ Rome et la JudéeChapitre 42 sur 64 · ZU BOMK IT U JUBÉS · texte numérisé non relu

ZU BOMK IT U JUBÉS

iiiciiie démenée ne se retrouverait pas. 11 toucha sans doiilc plus d'un coeur touché d'avance, et dés longtemps avide de se voir, heureux esdave, dans le camp romain. Mais fl ne loucha pas ces hommes de fer, comme il les appelle, atrocei» eï derniers défenseurs de la patrie juive, et qui se croyaient, peut-être aivec raison, exceptés de toutes les amnisties*.

Enftn Titus essaya de la cruauté. 11 jeta sa cavalerie sur ces niai'audeurs qui sortaient la nuit de Jérusalem pour ramasser quelques vivres, et que les soldats romains aocusaient d'empoisonner les fontaines*, fin un jour furent crucifiés cinq cents malheureux qui la plupart n'eussent pas demandé mieux que de passer au camp romain, s'ils n eussent en femmes et enibits dans les murs de Jérusalejn. Le bois inanquîJ pour ces croix, terrible punition de la croix du Calvaire. Témoins de ce spectacle du haut des murs, les chefs de la révolte n'en furent pas touchés; ils firent venir les parents et les amis des victimes et les leur montrèrent en disant : Voilà ce qu'on gagne à passer au camp romain ! Titus essaya un autre moyen de terreur. U renvoya dans Jérusalem d'autres captift, les mains coupées (ce qui dims celle ^'uerre était presque un acte de douceur) porteurs pour Jean d'un message de paix et le suppliant d'épargner la >ille el le temple. JMais ces ambassadeurs sanglants et mutilés, n'eurent pas plus de succès que^Joséphe , l'ambassadeur favuri de Titus. On répondit du liant des murs par d'atroces injures contre Titus et contre Yespasien *,

Épuisé de prières, ^uisé de menaces, il fallut donc reprendre le siège. Biais le siège devenait de plus m plus

» Jos., de fi., V, 23 (9). — Xi|»hil., uvi, 5. ' Dion, apud Theod.t h\rt, 5.

»Jos., T, 28, 20 (il, 1,2).

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difliciic. Simon et Jean étaient rapprochés, sinon réconciliés; on ne pouvait plus attaquer Tun sans menacer Tautre; il fallait les tenir tous deux en échee. Les murailles plus fortes, les escarpements plus marqués, exigeaient un plus rude labeur; il âdlut dix-sept jours (du 12 au 29 artém. — 9 au S6 mai) avant que quatre chaussées nouvdles s'élevassent, deux contre Jean et la face orientale de la tour Antonia, deux contre Simon et la face nord de Sion ^ Eniin les balistes et les catapultes n'étaient plus des armes inutiles aux mains des Juife ; ils avaient appris à s'en servir. Les chaussées romaines étaient à peine terminées, que Jean, au moyen d'unc^ galerie souterraine, fit écrouler celles qui le menaçaient» et les ouvrages des assiégeants s'abîmèrent dans un nuage de poussière, de flammes et de fumée. IHi côté de Simon, deux hommes, avec une incroyable audace, sortirent, des flambeaux à la main, et allèrent droit aux machines romaines qu'ils incendièrent; on se disputa les béliers à demi enflammés. Le camp de Titus fut envahi; lui-môme ne rallia ses soldats qu'avec peine. De toutes parts les terrasses furent détruites, les machines brûlées, le soldat romain découragé, Jérusalem triomphante * (vers le 5 dcesius, 30 mai).

Jusqu'ici donc la puissance romaine n'avait fait que se briser contre l'obstination juive. On n'avait pas écouté les paroles de paix de Titus; on s'était raillé de ses menaces. Sa prétention d'emporter Jérusalem par un coup de main avait été promptement déjouée. Le siège en règle avançait peu et promettait un labeur où il semblait que les légions dussent succomber.

Alors un conseil de guerre se rassembla dans le camp ro-

* Les deux premières près de la piscine Struthio, les deux autres prêt de la piscine Anivgdalon et du tombeau du Jean. Jos., v, 25 (9, 2).

* Jos.,v, 50 (II, 45).

main. Les plus ardents proposaient un assaut donné par loute rarmée à la fois, tuerie effroyable, succès douteux, fatal peut-être ; d'autres la construction de nouvelles terrasses, mais le bois manquait dans ce pays dévasté; d'autres le blocus, et il fallut bien que l'impatience et 1 amour-propre de Titus acceptât ce parti longtemps écarté. Ainsi 0ieu n avait peimîs le succès de la résistance judaïque que pour amener les dernières douleurs de Jérusalem el le dernier accomplissement de la prophétie.

FniSB DO TEMPLE.

Qttià venient dies in te, et circum«lalniDt te iniinici tni vatln, et cimnudidmal le et coanguctabunt (e uiuliqup.

Tiewlni le temps que tes eoMnie t'eavifenneront de tnncliiéei et tVnfennereiit et le «orreront de toutes paris. (Ixc, xu,4:>.)

.Non relinquelur liic U|tie iuper lapidem qui DOQ deslrualur.

Il M nelen pu M (iut le teeiple) piem •vr pierre ^u'dle ne «oit détruite.

(Nattb., kuv, i.)

11 fallut donc que Jérusalem fût investie. On traça le plan d*un mur dont Josèphe décrit exactement le parcours.

Il partait du quartier généial de Titus, situé non loin du Golgotha ; il coupait, en allant vers Torient, le faubourg de Bézétha, parallèlement à cette voie douloureuse que le Seigneur avait suivie pour aller au Calvaire; puis il descendait dans la vallée de Cédron, et la traversait un peu audessus du point où Jésus l'avait traversée ; suivait du nord

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au midi les cimes du moul des Oliviers; passait sur le mont du Scandale, célèbre par Tidolâtrie de Salomon; francliissait encore une fois la vallée; rencontrait, sur la colline du Mauvais-Conseil, le champ d'Haceldama, acheté avec les trente deniers, et celte maison de campagne de Caïplie, où avait eu lieu le conciliabule qui décida la mort du Sauveur; il continuait ensuite du midi au nord, toujours en couronnant les hauteurs, et venait rejoindre le camp de Senuachérib devenu celui de Titus. Il euTermail ainsi complètement la partie assiégée de Jérusalem.

Comme s'ils eussent eu conscience de la prophétie quils iiccomplissaient, les soldats romains travaillèrent à ce mur avec une activité surhumaine. « Je ne sais quelle impulsion divine tl; 3at{Ajvto<;) s'était emparée d*eux, » dit Joséphe; expression digne d'être notée, parce que nous allons la retrouver dans une occasion semblable. Chaque légion, chaque cohorte luttait à qui aurait plus vite aclievé sa tâche. U avait fallu dix-sept jours pour élever les chaussées; trois jours (du 4 au G dœsius — 51 mai au juin) snllirenl pour achever celle muraille de terre, de pierre ou de gazon, longue de trente-neuf stades (7 kik>m. 800 mètres), et garnie de treiie redoutes. Elle passait sur le mont des Oliviers à cette place même où, selon la tradition cliréticnue, Jésus-Christ apercevant Jérusalem avait pleuré sur elle et avait dit : « Des jours viendront sur toi, et tes ennemis t'environneront d'une muraille, et ils t'enfermeront, et ils te serreipnt de toutes parts. » *

Dès lors, toutes les issues furent fermées aux habitants de Jérusalem. Il n'y eut plus entre la ville et la circonvaUation romaine cpie les deux arides vallées auxquelles sont restés les noms lugubres de Géhenne cl de Josaphal. Les passages souterrains qui donnaient issue dans ces vallées

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i'uixînl déî>urniaii> inutiles. Plus d espérance ni de Tuile ni d'appmisioniiement. Quoique fort édaîide par la désertion et par la mort, la popidation hièrosolymitaine réfiigiée dons Sion et dans le temple était encore bien serrée. 11 pouvait y avoir là deux ou trois cent mille âmes, la plupart femmes, en&nts et vieillards, à qui l'adresse et la promptitude avaient manqué pour fiiir. Réfugiés de tons les points de la Judée ou pèlerins de tous les coins du monde, par prudence ou })ar piété, ils avaient apporté de l'or en abondance; dés le début du siège, les denrées s'étaient vendues le doïible de leur valeur*. Mais cet or, leur seule provision, ne leur en donnait aucune autre. Ces deux cent mille hommes manqunent de pain. On donnait tout ce qu'on avait, les moins riches pour un boisseau d*or^, d'autres pour un boisseau de froment; le boisseau de fmment se vendait un talent (G,(X)0 francs)*. On mangea des peaux d'animaux, le cuir dos boucliers. On fouilla les égouts, on chercha jus< que dans la fiente des animaux. Avec cet égofeme qui caractérise les grandes calamités, le moindre débris qui pouvait être un aliment fut disputé avec rage entre le mari et la femme, entre le fils et le père, entre la mère et l'cnfont.

El encore, le peu qu'on avait recueilli, il fallait le cacher. Les gens annés, qui avaient à leur disposition les débris des magasins, réclamaient pour eux tout le reste. Ils allaient parla ville, épiant quiconque semblait se nourrir, traînant

< Ga qui coûtait iiu^rtrautdooie drachmes tù vendait vingt. Jos., de B •

* Jo8., T, S7 (13, 7). — Selon les Talmudistes, la fille da riche Gorion chareha sa noarritare dans la fieiHa des animain. La ridie Marthe, fille de Boëthus, qui avait autrefois adtfté le pontificat k Jésus, fils de Gamala, n'kyant pu, avec tout son or, se precorar du pam, em mourante dans les rues, et, avant aperçu à terre quelque diose qui ressemblait à un aliment, elle se jeta dessus et mourut en le dévorant.

Digitizea by

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une îcmmc par les (cheveux afin de lui arradier la iiiielto de pain qu'elle serrait obstinément dans sa main. Si un visage un peu moins défait, si un peu de fumée sortant d'un toit, si seulement une porte fermée leur faisait soupçonner une maison où l'on se nourrissait, elle était envahie; les habitants mis à la torture pour découvrir un lambeau de chair mal cuite; les enfiints brisés contre la pierre pour arracher à leurs dents l'aliment où elles avaient mordu.

On tentait bien de s'échapper; dans cette ville où For abondait, on réunissait un peu d'or, on l'avalait pour lo mieux cacher. Et alors on se jetait à tout risque du haut des murs, ou Ton descendait par un égout, ou l'on se mêlait ù une sortie des assiégés pour se rendre en transfuges au cuap romain. Nais que de dangers encore I Des affamés, accueillis dans le camp, se jetaient avidement sur la nourriture qui, pour leurs estomacs resserrés, était un poison. Des milliers d'autres, avant d'arriver au camp, étaient arrêtés par les cavaliers arabes, qui, soupçonnant toutes les . entrailles juives de contenir de l or, égorgeaient ces maU heureux pour fouiller dans leurs intestins.

liC plus simple était donc de se laisser mourir. On s'étendait dans les rues ou sur les toits; on jetait au temple im dernier regard, et on attendait que la faim eût fait son œuvre. La maladie y aidait souvent ; mais auprès de la faim elle jouait un si faible rôle, que Joséphe en parle à peine*. Les plates-formes des maisons, les places, étaient remplies de cadavres; certaines maisons devenaient tout à coup silencieuses comme des cimetières, et n'étaient plus habitées que par des morts. On ne pleurait pas, on ne regrettait pas, . on n'ensevelissait pas. Ceux qui erraient par les rues, pàlcs^

* Jos., VI, 4 (9, 3).

m BOMB KT U JUDÉB.

hydropiques et enfl/s par la maladie, jetaient un regard d'envie sur ceux qui iie marchaient plus cl ne souffraient plus^ On avait longtemps payé, avec les deniers de la ville, renlerrement des pauvres. Sdon un transfuge, on paya ainsi jusqu'à six cent mille funérailles. SeloTi \\n autre, par une seule porte, dans un espace de deux mois el demi seulement (du 14 xanthicus au i*' panémus), on emporta eent quinze mille huit cent quatre-vingts cadavres*. L'or, qui ne mancjnait pour rien dans Jérusalem, finit par manquer pour cette dépense. Du haut de Sion ou du haut des portiques du temple, on jeta les cadavres nus sur les pentes abruptes des deux vallées. Le païen Titus, qui les vil là pourrissant ensemble sur les bords du torrent, leva les mains au ciel et prit Dieu à témoin qu'il n'était pas coupable de ces malheurs*.

ï^s Juifs, s'ils savaient encore les Ecritures, pouvaient se rappeler ces paroles du Psalmistc :

« lisent dressé des embûches contre ma vie. Les forts se sont élancés œntrc moi.

« J'étais pourtant sans iniquité et sans ci'imc...

« Mais, le soir, ils reviendront à leur demeure; ils souffriront la fiiim comme des chiens, et ils rôdenmt par toute k ville.

« Seigneur, dispei'seaï4cs dans voti^ puissance, et mettez» les sous le joug. Seigneur qui me protégei...

«i Qu^ils soient surpris dans leur orgueil, que l'on raconte partout leur abomination et leur mensonge.

c Perdez-les dans votre colère, pm^dez-les; et qu'ils ne soient phis...

« Jos.» 33 (13, 5), 36 (15, 4}.

« Jos.. V, 57 (13, 7).

> Jos., 33 (13, 3, 4).

CUAP. XV. — SIÈGE DB JBRITSALEM. 581

« Et le soir, ils reviendront à leur demeure, et ils souffriront la faim comme des chiens, el ils rôderont par toute la viUe^

L'affreux courof^e des révolniionnaires ne fléchissait pourtant pas. Titus parlait encore de miséricorde; Josèphe errait encore autour des murs pour prêcher une dernière fois la souniissîon : Josèphe reçut une pierre qui le renversa. Les derniers survivants du pontificat et de la noblesse pouvaient encore être les négociateurs de la paix ; la proscription fut renouvelée contre eux. Quinze des cliefe du peuple, un scribe, deux pontifes, et parmi ceux-ci Mathia s, (jui avait jadis ouvert à Simon les portes do Jérusalem, furent livrés au bourreau. Matliias ne demanda d'autre grâce que celle de mourir avant ses trois fils; Simon la lui refusa. Chez ces zélatem's si obsti* nés à proscrire, à combattre et à mourir, que se passait-il? Ce n'était pas l'amour de la patrie qui les soutenait : quand on voulait les attendrir sur le sort de leur cité, ils répondaient en raillant que, morts, ils se passeraient bien de pairie. Ce n'élail pas non plus la religion du temple: quand on leur demandait d'épargner le temple: Dieu, disaient ils, a un temple plus beau que celui de Salomon, c'est le monde. 11 n*y avait plus en eux que le fatalisme grossier du bandit ou le fanatisme du sectaire déçu. S'immolant ainsi, eux et Jérusalem, à des espérances qu'ils savaient trompées, à des prophéties auxquelles ils ne devaient plus croire, il semblait, dit Josèphe, qu'ils n'eussent ni corps ni âme; tantleur corps était insensible à la souffrance, leur àme à la pitié *.

Mais le sort de la ville était maintenant décidé. Depuis le labeur de la circonvallation accompli, la situation morale des deux camps était tout autre. Sûrs d être mailres de leurs cn-

* Ps. LVIII.

« Jo8., V, 50 (l"2, 4).

Ui RÛM£ £T U JUDÉE.

iieinis par la faim , comme les Jiûft étaient sârs de suoeomber par elle, les lloiuains se fortiiièrcnl de tout le courage que perdaient les assiégés. I^s soldats par un élan militaire, Titus par un sentiment presque miséricordieux qui le portait à en finir avec celle épouvaiilaljle liagédic, reprircnl les travaux fVattaque. Le bois manquait auprès do Jérusalem ; on alla le chercher jusqu'à quatre-vingt-dix stades de la ville; et, après vingl el un jours de travail (du 8 dces. au P panémus, 4-â6 juini, (jualre nouvelles chaussées, plus Iiaules que les premières, menaccreuL les quatre faces de la citadelle Antonia I«a tour ÂnUmia était la clef du temple; qui occuperait ce point dominerait le sanctuaire et en serait bientôt maître*.

Et cependant le couragcdes Juifs,épuiséspar la faim, trouva ù peine un peu d'élan pour détendre les abords du temple. Ils ne surent ni faire écrouler les chaussées, ni.incendier les luacliincs dercnnenii. La nuu*aille résista seule à leur place, et le bélier la battait eu vain ^ lorsque quelques soldats, sous

■ Joi., XI, 1 (l, 13).

* Sur la ktiènait Aotoott, voyez Jos., v, 15 (3, 8). Elle s^appebit avant Ilôrode Baris, et le docteur Williams croit pouvoir ridentifier avec la liauteur ;ipi>clétf Acra, du temps des Machabées, et que les rois asmonéens, en com* blant un ravin, mirent de mvesii avec b temple. (Jos., v, 13 (4, 1 ), cl Williams, t. IL chap. iv, p. 403 et aniv.) Sa position ne me semble pas avoir encore été asseï étudiée. Ce qui résulte avec oertituilc, non-seuleinent des descriptions de Joseph, msis des fiiits racontés par loi, e^e^i qu^cUe Uy> nait an côté nord et à Tangle H.-O. du temple (t (!2i, 1); v, 15 (5, 7) ; AiU., XV, 1 1 , 4) ; qu elle dépassait cet angle vers Tooest (B., v, 5S (12, 4) ; qu^elle étsit limitrophe du Àubourg de Béiétba (B., v, 15 (4, 2), et qu'eUe appit)chait beaucoup de Tenceinte estérieure et du tombeau d^Alexandre (v, 19 (7, 3). La caserne et le palais du gouverneur étaient compris dansson enceinte, comme aujouid'bui dans Temphoemeot ft peu près correspondant du Serayah. Aussi la maison de Pilate, Tarcade da VEcu ham, V^ve de la Flagellation, peut-être même le palais d^Hérodc, ont-ils dû être compris dans cette enceinte; la Voie douloureuse la traverse. La trsditton évangéliqito est en ceci parfaitement d^acoord avec la topographie

Digitizod by Gû*..wtL

ciiAP. XV. — sié(;ë de Jérusalem. ô83

l*abri de la tùriue, ayant avec le pie et avec la main détaclié

quatre assises, le mur s'écroula pendant la nuit, et le jour révéla une large brèche. Mais derrière cette niui aille en apparut une autre construite pendant le siège. 11 fallut que les débris de la première servissent de marchepied pour escalader la seconde. El une nuit (opanemus, 50 juin), après plusieurs assauts repoussés, vingt soldats, un porte-étendard et un trompette, escaladèrent sans bruit, tuèrent les sentinelles juives, arborèrent le drapeau, sonnèrent dèla trompette. Non-seulement alot^ la tourÂulonia appartint aux Romains; mais les Juiisépouvantés, qui par des couloirs souterrains se réfugiaient dans le temple, furent poursuivis Tépée dans les reins. On se battit cette fois dans l'enceinte sacrée: on se battit dans des passages èlioits, où, serrés les uns contre les autres, marchant sur des cadavres, foulant des armures brisées, on navait que la choix de tuer ou de mourir. Ilyeut même un centurion romain qui hanclntle portique exléi^eur ets'élança seul sur ce parvis de mosaïque que jamais combattant païen n'avait souillé; les Jui&, effrayés par son audace, reculèrent jusqu'à l'angle du leuiple intérieur. Si les clous de sa chaussure ferrée n'eussent glissé sur le marbre du parvis, cet honmie à lui seul eût pris le temple et terminé la guerre

Il fallait maintenant, pour les Juifs, combattre dans le temple et pour le temple ; pour les Uouiains, entroprendi e, après le triple siège de Bezetlia, d'Acra et de la tour Antonia, un quatrième siège qui ne devait pas encore être le dernier.

C'est donc le moment de décrire en quelques mois ce temple qui allait périr *. 11 couronnait, comme on le sait, ou plu-

* Jos., vi,6 (1,7).

* Voir surtout Jos., de B., 14, 15 (5). — AttL, Tm,â(ô, 4); xv, 14

38i nOMË ET LA JUDÉii.

tôt il enfeimait dans son enceinte la colline de Moria, oîi

Abraliam :n ail Hé sur le point d* immoler son fils. Depuis temps de Suluuion, le travail du peuple et Tor du sanctuaire avaient été employés à agrandir, à aplanir, à escarper la plaie-forme qui formait la base inébranlable du temple. Pour I figrandir, des pi ofondrurs de trois cents eoudées (ceiit-ciuquante mètres), scion Joseph, avaient été comblées; pour la prolonger vers le midi, Hérode y avait ajouté des constructions immenses, dont les voûtes et les multiples colonnes sont encore debout. La colline garduil pourtant encore quelque chose de sa forme première, et le sanctuaire en était le centre et le point culminante

(11); XX, 7 (9, 7); le Traité Miidoth,ei las voyageurs modernes cîlés plus haul.

* Ni les anciens ni los modernes ne sont (raccord sur les mesures du temple. Selco les rabbins, le temple aurait été un carré dont diaque côté aurait eu 500 coudces, par conséquent le circuit était de 2,000 coudées — 5 stades 1 ,000 mètres. La superficie serait dmic de 250,000 coudées cnn é<>s «• 73,500 mètres ou 7 hectares 1/4. (Voir Mitchm, Traité Mid

dû th.).

Selon Jo>è|)l)e, et; tomple était un carré d'un stade de cété, ayant par conséiiurnl 4 skides du tour, et dr superficie 4 liertires. En y ajoutant la tour Antonia, le circuit était de G hUulfis ; il est clair ici que Josèplic se trompe, et probablement applique uu temple extérieur la mesm^e du temple intérieur. (Voir Antifj., vm, 5, 9; xv, 11, 3.)

La superfirie du temple extérieur est encore aujoui*d''hui visible et incontestable ; seulomenl on sait qu'il n'est pas permis aux chrétiens d'y pénétrer, et qu'h cau^e des étlifices qui y sont attenants il n'est pas même possible d'en nuv^urer eomplélenient le périmètre extérieur. 11 ne faut donc pas s'étonner si les mesures que donnent les voyageurs ne sont pas coucoi^antes. Les voici cxpi imécs en pieds anglais :

FanX FaeeE. FaeeO. Face S. Toul.

\Villiam8 1,170 1,580 1,530 1,i00 5,380 ou 1,639*.

Docteur SchulUe. . 1,000 1,560 1,630 930 5,110 ou 1,557-

État^major anglais. . 1,180 1,530 1,617 877 5,097 ou 1,553".

Maundrell, d*acoord avec le docteur WilUams, dit 340 toiaes sur 156. —

GflAP. XY. - SliGK DE JÉRUSALEM. 385

C'était d'abord, quajul vous arriviez de l'orient, et que vous aviez descendu Je mont des Oliviers, J antique muraille de Salomon qui soutenait et enfermait la plate-forme du temple. La porte Dorée s'ouvrait dans cette muraille, et, par une rampe ou par des degrés, vous arriviez dans le portique, qui, couronnant le sommet de la muraille, dessinait comme elle les quatre côtés de l'enceinte sacrée. Ce portique était furinc de somptueuses galeries avec des colonnes de marbre et des lambris arlistement sculptés; celle du midi, bâtie par Hérode, plus large et plus haute que les autres, avait quatre rangées do colonnes, trois nefs, des piliers que trois hommes avaient peine à embrasser. De cette première enceinte formée par la muraille de Salomon et par le portique, il reste aujourd'hui quelques vestiges : les blocs énormes de Salomon sont debout de loin en loin, aisément reconnaissables au milieu de la mesquine maçonnerie turque dans laquelle ils sont enchâssés, et entourant

ftl.deSaulcY ne donne pas les mesures du U'inple; mais son plan les indiifue beaucoup moindres. Si je calcule bien, il ne donnerait guère (pic 7 bectares de superficie au temple, tandis que Its :mtit s en donneraient de 13 à 15.

Quant au lcni|ile intérieur, le docteur Williams, d'après la di,<posilîon actuelle des lieux, croit pouvoir lui donner les mesures suivantes : longueur, 560 coudées; largeur, 220; superfu ie, 7î)/2ÛO coudées, ou près de 2 hectares. — Selon lui, la mesure de .jOO coudées en carré s'appliquerait au temj)le extérieur avant les additions d'ilérode. (On lit en effet dans le 7a/mud que le teuipic dépasse 500 coudées, mais que ce qui dépasse u est pas saint.)

Li version grecque d'Ézcchiel donne une mesure de 500 coudées (-y^xei;), ce qui est d'accord avec les rabbins. Dans Vllcbrcii et la Vulyalc, on lit, au lieu de cubilos, calamos (le calamus était de C coudées), ce qui serait immense. (Ézecb., xLii, 10-20.)

Les quatre angles de l'enceinte extérieure sont exactement déterminés par Josèphe : celui du N. 0., vers la forteresse Antonia; du N. E., vers Bézélha; du S. 0., vers la ville inférieure; du S. E., sur la hauteur des Pastophories, d'où les prêtres annonçaient le couuneucemeut et la fin du sabbat. (iv,5i(9, 12.)

m BOMB ET LA JUDÉE.

encore aujourd'hui la plate-forme sacrée, vénérable aux musulmam comme elle l'était aux Juifs*.

Ensuite vous franchissiez le portique ; et devant vous s'ouvrait le parvis des Gentils, vaste cour pavée de mosaïque, où le Grec et le Syrien se coudoyaient avec l'Israélite, où, grâce à Fesprit libéral de la loi juive, tous les peuples avaient aècès^ comme pour atlcudre le jour où la porte même du sanctuaire leur serait ouverte. Mais, sous la loi de Moïse, le sanctuaii'e leur était fermé encore; et, à quelques pas plus loin, une balustrade vous arrêtait : là des écriteaux, placés de distance en distance, portant des inscriplions dans les deux langues païennes de la Grèce et de Rome, interdisaient le passage à quiconque n'était pas purifié selon la loi de Mofse. Le Gentil devait s'arrêter là sous peine de mort.

Mais le Juif allait plus loin; à lui, un sanctuaire plus intime, une enceinte plus vénéi'ée, renfermée dans la première enceinte, le temple intérieur était ouvert. 11 montait quelques de^nés*; il passait sous une poi te revêtue d'argent et d'or, haute de trente coudées, large de quinze ; et, à travers une

* T:i( itc (liNtingue bien ces diverses enceintes : Illic immensa* magnifi* centin; t('n)|iliim : ox prinits, muniineiitis iir))is (la muraille de Salomon, qui, à l'orient, forme le rcmiiart extérieur de la ville), dein vigiliis (enceinte destinée aux Juifs) ;id postremiiin fœminis clausum (cour des Israélites dont les femmes ét.iinit exclues), ;ul fores t.mlumjiidxo aditus, limine prsetcr sacerdolcs ambantur (cour des Lévites), v, 10.

L'angle S. 0. de reiueiiite du temple est formé de pierres dont quelques-unes oui 'J'-.ôo de long sur 1 mètre de haut. M. de Syulcy, t. 11, p. 211. — Josèplie parle de hlocs »lf 45 coudées, sur 6 de large et 5 de haut. M. de Saulcy {Etudes sur l'ail judaïque, \), tout eu ayant peine à admellre cette iiie>urc, rapjKlIe les i»loi squ\)ii trouve à Balbetk, et « qui ne cubent pas inuins de 525 luèties, tandis que ceux de Josèpbe en cuberaient seulement PJO. i*

• Le temple intérieur était élevé au-dessus du temple extérieur de quatorze degrés, selon un jossage de Jos&plie, de B., v, 14 (5, 2); un peu plus loin, il semble évaluer celte élévation à 15 coudées, ce qui serait Lien difle-

CUAP. XV. » SIÊGI& DE JÉRUSALEM. S87

seconde l angéo do porluiues qui dessinait la seconde eiiceinte, arrivait à la Cour des Femmes; c*est de là, en effet, que les femmes prenaient part h la prière et au sacrifiée. 11 montait encore d'autres degrés, et une porte t'aite en airain de Corinthe, plus somptueuse que les précédentes, un vestibule plus large et plus haut, le conduisait à la Cour des enfants d'IsraM. S'il était de la tribu sainte, il iiiojilait encore, et il était dans la Cour des Lévites, au pied de l'autel.

Là se déployaient toutes les magnificences et se conservaient tous les mystères du culte hébraïque. C'éfait d*abord lautel, véritable édilice, liant de dix coudées, sur mie base de titîntcdeux en carré ^ sur lequel le prêtre montait pour immoler et brûler les victimes, et qui parait n'avoir été autre chose ijuela cime même du roclier de Moria, respectée par le fer, conformément à la loi de ^Joïse, et cachée sous \m revêtement «l'airain : aujourd'hui encore cette pierre, vénérée des musulmans, donne son nom à leur mosquée iEl-Sakhrah). Au delà de l'autel, le pèlerin apercevait le bassin depurilicalion, «pii tenait lieu de la mer d'airain de Moïse, détruite sous Nabucliodonosor. Au delà eDCore,ilvoya\t s'élever la façade du sanctuaire, haute et large de cent coudées, construite en marbre blanc et revêtue en partie de plaques d'or. Le sanctuaire était enfermé dans le temple intérieur comme le temple intérieur Tétait dans le temple extérieur. C'était le centre, c'étaitle sommet et de la montagne et du temple et de la religion.

Dans le sanctuaire, nul, si ce n'est les prêtres, ne pouvait pénétrer, filais une porte sans battants, une immense ouverture de soixante-dix coudées sur vingt-cinq, laissait plonger

rent; ailleurs ù 20. v, 5 (1»5). Ces passages ue sout pourtant pas iocooci-

liables.

* Selon lo Traite Middoth, scct. 5. Joseph dit 50 coudées et 15 de haut. V, 14(5, 0). — Voy. aussi Ézccb., iim, 15.

5^8 ilOME Kï LA JUDÉE.

le regard dans le vestibule du sanctuaire. Une seconde porte, haute de dnqnante-clnq coudées sur seise, surmontée d'une

vigne d'or dont les grappes pendantes avaient la [aille d'un homme', séparait le vestibule du Lieu Saint : c'est dans le Lieu Saint qu'étaient la table des painsde proposîtion,le chandelier à sept branches, l'autel des parfums. Mais il y avait une en( (Mnle pins vénérée encui e : Séparé du Lieu Saint pai* un voile tissu de pourpre et d'or, le Saint des saints se cachait à tous les regards. Là il n'y avait ni autel ni candélabre ; l'arche d'alliance seule y avait demeuré autrefois ; l'arche d'alliance disparne, ce lieu n'était plus habile que par le nom et la majesté divine. Dans ce sanctuaire impénétrable, le grand prêtre seul pouvait entrer, et une seule fois dans l'année.

Tout cet édilice,qui se composait ainsidu vestibule, du Saint, et du Saint des saints, quatre-vingt-neuf ans auparavant reconstruit par llérode, embelli par ses descendants, avait été orné des dons envoyés du bout du monde par Juda dispersé, mais opulent*. On voyait là la lampe et la table d'or données par la reine Hélène, prosélyte du judaïsme; la couronne offerte par le général romain Sosius, premier vainqueur de Jérusalem; les vases d'or d'Auguste et de Livie; la chaîne d'or consacrée par le roi Agrippa, égale en poids à la chaîne de fer qu'il avait portée sous Tibère. Les chapiteaux corinthiens dont parle Joséphc, les restes qui se voient encore de la porte Dorée et de diverses autres portes du temple extérieur prouvent que,

' Selon les rabbins, uno grtippc de cette TÎgne n'eAt pu être )K>rtce que por trois cents ]inninie<;. Le rideau du temple avait une épaisseur égale à U longueur lie la main. Ko rideau du Saint des saints (H:iit fonné de liuitcent vingt mille fils; vingt mille vierges y aTaient travaillé pendant toute une année, et il fallait trois cents prèlrcs pour le laver !

* Au temps de Grassus, le temple contenait, outre les es|ȏces, 8,000 talents d or : re serait enriron 200,000 kilog. Jos., Ani , uv, 12 (7,1).

CUAP. XY. » siégë dë Jérusalem. 389

grâce à Hérode, les richesses de Tart gréco-romain étaient

venues s'ajouter à l'habileté du ciseau judaïque.

Tout cet ensemble du temple extérieur, du temple intérieur, du sanctuaire, formant trois enceintes rectangulaires inscrites les unes dans les autres, était plein de splendeur et de dignité. Au lever du soleil, lorsque de loin sur la sainte montagne apparaissait le sanctuaire dominant de plus de cent coudées les deux rangées de portiques qui formaient sa double enceinte ; quand le jour versait ses premiers ftMix sur cette façade d'or et de marbre blanc ; quand scintillaient ces mille aiguilles dorées qui surmontaient le toit et le préservèrent, dit-on, de la foudre; il semblait, dit Joséphe, que ce fût une montagne de neige, s'illuminant peu à peu et s'embrasant aux feux rougeâtres du matin. L'œil était ébloui, l'âme surprise, la piété éveillée : le païen même se proster» nait.

Maintenant, il est vrai, cette splendeur était bien ternie. Depuis plus de deux ans, le temple était une citadelle. Tout 00 qui r^tourait avait été saccagé, ou par les Romains ou par les Juifs armés les uns contre les autres. Sur les décombres de la tour Autonia, que les légions romaines travaillaient à déblayer, commençaient à s*élever trois cliaussées; lune contre la face ouest, l'autre contre la face nord des portiques du temple , la troisième contre l'angle place entre deux*. Du donjon encore debout de cette forteresse détruite, le païen Titos pouvait plonger un regard profane sur l'intérieur de l'enceinte sacrée, sur laquelle on n'avait pas permis jadis au Juif Agrippa de jeter un coup d'œil du baut de son palais. Et ce regard, que pouvait-il découvrir? Ces somptueux portails (exèdres), par où le peuple jadis arrivait en foule au sane-

' Jos., VI, t3 (S, 7).

m mB Ëi LÂ JiDÉË.

tuairc, chargés oomino des tours de btlistes et de calapid-

les; «*e pavé de iiiosaïciuc décliiié par la cliaussiiic do ler des solilals païens ; ces marbres iadiés d'un sang qu'on ne prenait {dus la peine de laver; sur les degrés, des morts qu'on ne i-elcvaît môme plus; au lieu d'adorateurs, des ftigîtîfe et des s(ddats; des enfants et des femmes nioui ant de la faim el do la peste, h cùtè des liommes armés qui trébuchaient ivres du vin du sanctuaire.

IMais snrlonl une ^nande doulenr avait affligé le penple et le temple: le 17 du mois hébraïque de Tliammouz <17panémus, iâ juillet)^ le sacnlice perpétuel avait cessé. La loi de Moïse ordonnait (jue chaque matin et chaque soir un agneau fùl ofieii au Seigneur par son |)euple*. Seules, les plus grandes calamités, la captivilû de fiabylone et la persécution d'Antiochus avaient interrompu ce sacrifice ; et Daniel, prophétisant le règne d'Antiochus, avait annoncé celle interruption comme la plus grande des douleurs A l'époque que nous racontons, ce sacrifloe cessa, parce que, daus le temple assiégé et affamé, les victimesmanquaient'. Il cessa pour la première Ibis depuis deux cent ll^•nte- trois ans; et il csssa pour ne jamais se renouveler. Aujoui*d'hui encore les Juifs célèbrent par uu jeûne solennel Tanniversaire do ce jour, le dernier de leur culte véritalde. Ainsi s'accomplissait ce mot d'Isaïe : « Ne m'offrez plus de sacrifices, votie encens est une abonûnalion pour moi. Vos néoménies, vos sabbats, vos fêles, je ne les supporterai plus; vos kakndes et vos solennités^ mon

^ Kiod., is», 38-43 ; Num., xxtih» i -8. *l)Miiel, Yin, li-lS; u»Si.

* Ja Mb h comdioD de CreTier, qui lit dans Josèphe, vi, 7 (3, i ), éfmt {açnorum), au lien de {virùrum), 11 est en effet impossible de Mi|h poser que le sacrifice manquât faute d^h<mme$.Oa ne peut même pas entendre que cela signifie faute de prêtres* Noui verrons que Titus en trouva m grand nombre dans le temple.

CUAP. XV. — SIÈGE 0£ JÉAl^ALLM. 39i

âme les déteste... Quand vous étendrez vos mains pour prier, Je détournerai mes yeux; quand vous multiplierez vos prières, je ne vous écouterai pas, car vos ntains sont pieiues de sftngM »

A ces douleurs du temple s'ajoutaient et dans le temple et

dans Sion les horreurs de la faim. Après avoir essayé de manger le cuir des boucliers, on essayait de se nourrir de fdn desséché. Les gens armés qui rôdaient par la viUe^ enragés comme des chiens, selon l'expression de Josèphe et du Tsalmiste, entraient dans la même maison jusqu'à deux ou trois fois en une heure pour la fouiller. Ils touillaient même les noKmrants, supposant que leur agonie était feinte et qu'ils cacliaient (|iielr|iic aliment sous leur l'obe. On n'épargna bientôt plus la chair luunaine. Une certaine Marie, fille d'Ëléazar, femme qui avait été opulaite, dans l'égarement de la faim, lua l'enfant qui était à ses mamelles, le fil cuire, en mangea une partie; et, quand les patriotes afmés, attirés par Todeui*, entrèrent chez elle, elle leur montra cà ]^t et leur en offrit froidement une part*.

Ce fait avait été prophétisé par Moïse : « vSi tu n'écoutes pas, avait -il dit, la voix du Seigneur ton Dieu... tu seras assiégé entre tes murailles, -r- Tu mandas le fhdt de tes entroUles, les chairs de tes fils et de tes fUleSy au milieu des angoisses et de la pauvreté que t infligera ton ennemi. — L'honmie d^cat et plein de recherches portera envie à son frère et à la femme qui repose sur son sein, de peur d'être obligé do lui donner à manger des chairs de ses enfants, parce qu'il ne lui restera plus rien, grâce à la famine amenée par le siège. — La femme tendre et délicate qui ne pouvait marcher ni faire un pas sur la terre à cause de la mollesse eitrême et

« IsaTe, 1, 13-15.

• Jc»s.,vi,2l (4,4.5).

de la lendrelé de ses pieds, ])ortera envie au mari qui repose sur son sein et lui disputera la chair de ses fils et de ses filles...

Car ils les mangeront en regret à emtse

du manque de îoîUes choses et des souffrances et des dévastations du siège *. »

En face de ces calamités religieuses^ de ces horreurs et de ces désastres, au moment de porter au temple le coup qui allait le détruire, Titus se demanda si les Juifs ne pourraient pas enlin être ébranlés. Dés le lendemain de la cessation du sacrifice, il envoyait Josèphe et d'autres après lui an pied des murailles, parler, non au ^leuple, mais au seul Jean de Giscala, (pii était le maître du peuple. 11 lui faisait offrir son pardon ; s'il voulait à toute force combattre, Titus lui proposait de sortir avec ceux qui voudraient le suivre, et de laisser au Icmple son intégrité et sa paix. « Jérusalem est la cité de Dieu, répondit Jean de Giscala; Jérusalem ne périra point. » Le peuple, témoin de cette entrevue, pleurait en silence; mais Thomme de fer ne fut pas touché des larmes du peuple, et, subjuguée par son énergie, la multitude songea tout au plus à la fuite, nullement à la révolte, et surtout se résigna à la mort*. Et Titus, jugeant sa conscience déchargée, protesta devant Dieu que « c'étaient bien les Juifs qui préféraient à la paix le combat, à la liberté la sen itude, à l'intégrité de leur religion son abaissement, à Tabondance l'aliment horrible dont Marie venait de se nourrir : la ville qui avait été témoin d'un tel crime no méritait plus de voir le soleil ! »

Le temple toudiait donc à son moment suprême. Les Juifs, désespérés, avaient hâte d'en finir, et, prêts k combattre sur les parvis du temple, ils retrouvaient dans leurs cœurs

• Deuléron., «xviii, 02-57.

«Jo8., ▼1,7(2,1).

CflAP. XV. — SIÉGB DB JÉRUSALEM. 395

cet héroïque courage qui avait un instant faibli sur les décombres de l'Antonia. Les assiégeants, qui aclievaient à grand peine leurs chaussées avec des bois rappariés d'une distance de cent stades (cinq lieues ), les assiégeants avaient également hâte d'en finir avec ces sièges toujours renaissants, ces Juifs qu'ils détestaient, ce temple qui leur était odieux, ces trésors qu'ils convoitaient. Seul, Titus, dégagé de sa pitié pour les Juifs, conservait de la pitié pour le temple et eût voulu vaincre plutôt que détruire.

Le premiersignal fut donné par lesJuifs. Les légions romaines étaient encore, la pelle à la main, occupées h leurs travaux inachevés, quand les assiégés sortent, poussés par la faim et le désespoir, se jettent dans la vallée de Gédron» gravissent ce mont des Oliviers où Jésus avait tant souffert et tant prié pour eux, attaquent la circonvallalion romaine et sont prêts à la franchir : Titus accourt, et les rejette dans le temple. Us essayent alors de se concentrer dans le temple intérieur, et ils abandonnent en les embrasant les portiques du nord et de l'ouest (22 au 28 panémus, 18 au 24 juillet). Les Uoniains envahissent un de ces portiques, qui leur semble encore intact; mais les lambrb sont chargés de matières combustibles, et le dernier Juif, en se retirant, y met le feu : les malheureux soldats qui y ont pénétré sont réduits à se jeter ou dans les bras des Juifs, qui les égorgent, ou sur le pavé de la ville, où ils se brisent ^

Mais néanmoins la j)remière enceinte est aux mains de l'assiégeant. Le temple intérieur, avec le sanctuaire qu'il renferme, appartientseul aux Juife ; et déjà, grâce aux cliaussées enfin achevées (8 loùs, 2 août), les béliers montent vers le temple, roulent sur le marbre de la cour des Gentils et

* Jos., VI, IG, 18, 10 (2, 9; T», 1, 2). — Xiphil., lxvi, 6.

394 liOME ET LA JUD££.

muienl battre la muraille sacrée. Mais la muraille du

temple senil)lo ijirbranlable comme l'âme de ses défenseurs. La plus puissaate de toutes les hélépoles a en vain Lattu pendant six jours l'exèdre occidentale; la pioche, avec un labeur inouï, a en vain détaché quelques pierres de la porte du Nord: la tuasse n'est point ébranlée. I nc escalade tentée contre cette porte est repoussée, et le drapeau romain, un instant arboré sur elle, reste aux mains des Juifs. Il semble qu'un eei liiin respect religieux se soit glissé dans les Ames paieoucs ù la vue de ce sanctuaire qui déûe toutes les attaques : Titus a peine à les Dure marcher contre le temple *.

C'est alors qu'il est question de recourir au feu. Mais le feu, ce n'est pas seulement la victoire, cest la ruine; cest la destruction de ce temple que Titus voudrait sauver. 11 permet cependiuit (pie le feu soit mis au bas d'une des portes. Elle s'allume, cette porte magnifique. Des Ilots d'argent liquéfié coulentde toutes parts et portent partoutrinœndie. Rientét cette seconde rangée de porti({ue$ qui formait le temple intérieur et cmiromiait le sanctuaire est tout entière embrasée. Ses lambris de cèdre propagent la flamme d'un bout à l'autre. Elle brûle vingt-quatre heures et demeure détruite en prande partie.

11 y eut alors un jour de trêve (1) loïis, 5 août). Les portiques brûlaient; les Juife, diassés par la flamme, refoulés dans le sanctuaire on au pied du sanctuaire, étaient épuisés de force, sinon de courage; Titus, dans sa religion pour le

* t L*abon] àa temple se troafa ouvert aux BomaÎM par l*iiicaidîe ; mais une eraiote supentitieuse les empècba d^abord d'y entrer {itk rô ^itm^«- {M^«9u). Titus eut peine à les y décider. » Xiphil., uti,6. — Je place ce fâil k ce moment-ci plutôt qu*à celui de Tinvasion du sanctuaire. C'estici, ce me semble, qu*il se concilie le mieux avec le récit de Josi'phe.

CiiAP. XV. — SIÈGE DE JÉUUSÂLEM. m

temple, £aûsait éteindi'e par ses soldats Fîncendie qu'ils, avaient allumé ; il délibérait en conseil de guerre s'il lui élait peniiis de Jjriiler ce saucluuire, sacré pour les paiieiis eux-mêmes, a Ce n'était plus un lieu sa^ré, lui disaient ses lieutenants moins timorés. Les Juifs l'avaient profané. Ils en avaient fait une citadelle : qu'on le liaitàt comme une citadelle. » Titus recula encore, et il ordonna un assaut général, pour s'épargner un nouvel incendie

Mais ni Dieu, qui voulait anéantir le sanctuaire, ni les Juifs, qui avaient renoncé à le sauver, n'attendirent l lieure de l'assaut. Us prirent encore l'initiative par ui^e sortie désespérée (10 loûs, 4 août). Titus là repousse et va se reposer ^ dans sa tente. Pendant qu'il se repose, les Juifs, impatients dans leur agonie, tentent une nouvelle sortie. Elle est repoussée encore, et ils sont rejetés jusque sur la muraille du sanctuaire. Mais, cette fois, Titus n'est plus-là : et, « sans ordre de personne, sans remords d'un tel crimo, mù par une certaine impulsion divine', » un soldat saisit un tison enoore allumé de l'incendie qui avait commencé l'avant-veille, se fait liisscrpar un de ses camarades à la hauteur d'une de ces fencli'es d'or qui, du cùtédu nord, donnaient sur des cUambres attenantes au sanctuaii*e, jette son tison, et la flamme éclate.

A ce moment fatal, les Juifs n'ont de force que pour pousser un cri de dése^pKnr. Titus accourt et ti*ouve son armée acharnée à rincendie. 11 n'y a plus de discipline; la

voix de César se perd dans le bruit ; ses gestes ne sont pas ol>éis. Ses soldats cupides, qui voient tout revêtu d'or au ^

' Jm., VI, 32-24 (i, 1-3).

s AatfMvttt Tivt ^n^w,;, Ti, 26 (4, 1). Noos avons remarqué flus haut (p. 377) une exjHTCssioD |>areillc. Nous !a rvtiouverons plus lard au sujet du suicide de Hassada.

m UOMC ËT LA JUUÉË.

dehors et croient tout d*or au dedans, se poussent, se renversent, s'écrasent snr les ruines linnantes. Titus entre un instant dans ce lieu qui n'était plus le Lieu Saint. Il lui esl donné quelques secondes pour en contempler les richesses et promener ses regards profanes sur ce qu'avait seul vu Tœil du grand prêtre. Au moment on il sort pour crier encore d*éteindre l'incendie, un soldat, derrière lui, met le feu sous la porte qui s<''parait le vestibule du Lieu Saint. -Ces soldats avaient mission de Dieu et ne se laissaient arrêter par personne.

Cette dernière heure du temple fut une heure d'épouvantable destruction. Qu*on se figure, aecnmulés dans cette enceinte du temple et du sanctuaire, équivalente à quelques arpents, les huit mille hommes de Jean et d'Ëléazar, au moins six mille fugitifs, des centaines de lévites et de prêtres; et, se ruant au travers, dix ou vingt mille hommes peut-être, irrités par quatre mois de siège, ivres de cupidité et de colère, exaltés par le carnage et Tinoendie, ne reconnaissant plus ni le bâton du centurion ni la voix de César, tuant enfants ou soldats, suppliants ou combattants ! Le sol encombré de imrb^ au point qu'on ne pouvait ni marcher sur le pavé ni même le voir I La rampe de cet autel, sur lequel, depuis vingt-neuf jours, le sang des agneaux ne coulait plus, inondée de sang humain 1 Et, au milieu de tout cela, l'incendie, propagé avec fureur, achevant de détruire les portiques, le trésor du temple , le sanctuaire, des monceaux d'or et de pierres précieuses I 11 y eut un moment suprême où il parut, à voir de loin œtte flamme immense, que toute la montagne de Moria brûlât jusque dans ses racines. C'est alors qu'aux cris de fureur des soldats païens, aux hurlements des Juifs qui combattaient environnés de flammes, aux clameurs de cette multitude désarmée que les combattants juifs repoussaient vei*s les

CUAP. XV. — SIÊCE DE JÉRUSALEM. 597

lUuiiaiiiS et les Uoiiiains vers rincenclie, irpoiidit dt^ la montagne voisine de Sion une acclamation de douleur qui retentit, selon Joscplie, jusque de Tautro côté de la mer Morte, dans les montagnes de la Pérée. Alors des hommes agonisants de la faim, et depuis longtemps muets, trouvèrent dans leur poitrine un dernier cri lorsqu'ils surent que le temple périssait.

Cependant quelques survivants luttaient encore. Beaucoup, en voyant le temple embrasé, avaient cessé de combattre, s'étaient jetés dans les flammes on s'étaient percés mutuellement, heureux de périr dans le temple et avec lui ^ Mais quelques prêtres s'étaient réfugiés sur un reste de muraille encore debout, épais de huit coudées. Ils y restèrent jusqu'à cinq - jours; la soif les contraignit de se rendre. Titus prononça que le temps de la miséricorde était passé et les fit tous mourir*. Six inillo liommcs du peu[>le, femmes, enfants, vieillards, s'étaient réfugiés sous le portique extérieur du midi, le plus éloigné des attaques romaines. Avant que Titus eût pu décider de leur sort, le feu fut mis au portique, et ils périrent tous dans les flammes. Quant aux débris des bandes armées, ils se réunirent, Jean de Giscala à leur té te ; ils parvinrent, avec une incroyable énergie, à percer les bataillons romains ; gagnèrent le temple extérieur, puis le pont qui, du temple, menait vers Sioa; furent reçus là par Simon, peut-être enfin réconcilié avec eux, afin qu'un peu plus tard Jérusalem livrât son dernier combat avec leur sang.

La ruine du temple était coiupléte; le peu que l'incendie avait respecté fut bientôt déti uit. Des portiques, du temple intérieur, du sanctuaire, selon la parole de TEvangile, « il ne resta pas pierre sur pierre. » L'idolâtrie insulta même à ces décombres. Ce n'est pas qu'on puisse admettre cette fable

« Jos., VI, 28 (."), 1).

* Xii»liil. d Tlieod., ex Dione, uvi, 4, G.

398 nOMB ET LA JUDÉE.

rabbinique selon laquelle Titus, oiUit dans le Saint dos saints avec une courtisane, aurait dédùré de son épée le \oile du temple et foulé aux pieds le livre de la loi^ 11 y eut asseï (rinsnltos snns un loi sacrilôgo. PciulaiU que l'incendie dévorait encore le sanctuaire, les légions romaines réunirent leurs aigles dans le temple, et, devant la porte orientale, firent un sacrifice à ces dieux du soldat. Ces décombres ftimants, informes, sanglants, profanés; celieuque souillaionl les cadavres, les idoles, les idolâtres, et tout ceque la loi déclarait impur; ce lieu ne fut plus dés lors le temple du Dieu vivant ; toute sa sainteté disparut. Ce ne fut pins cette enceinte marquée par David, dédiée par Salomon, relevée par Zorobabel ; ce sanctuaire dont le Seigneur avait dit : « Non nom sera ici*, » et que la majesté du Très-Haut avait rempli comme une nuée lumineuse'. Ce fut un lieu sinistre et désolé ; car alors, plus que jamais, s'était vérifiée la parole de Daniel, et Tabomination de la désolation avait pris possession dii Lieu Saint.

Les rlioses sacrées avaient péri comme le temple. L'autel des parfums fut détruit. Les vases et tous les dons que la libéralité des Juifs avait entassés là depuis deux siècles tombèrent aux mains des soldats ; ils revinrent apportant pour leur part de lauriers leur charge d'or, et la valeur de l'or baissa de moitié eu Syrie. Un prôtre, pour racheter sa vie, livra deux candélabres semblables à celui du sanctuaire; un autre, les vêtements des prêtres et une masse énorme do parfums Le voile du Saint des saints, le livre de la loi, la table des pains de proposition, le chandelier à sept branches, la lame d'or qui

* Gemara Gillin^ f* 50, 2, apud Reland, de Spoliis lempli Hierosol.,

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