CHAP. XVII. — SITUATION FINALE DU PEUPLE JUIF
science du judaïsme, c'est-è-dire les questions de viandes pures ou impures, de souillures contractées ou lavées, de
sabhals, de fêtes de ( aleiuh ier ; questions vélilleiises qui formaient plus que jamais, depuis que sa vraie religion élait tombée, la conscience et la religion du peuple juif.
De cette école de Jamnia, remplacée depuis par celle de TiJjériade, (îcvaiL partir la tendance qui reforma ou pour mieux dire ré-/brfna le judaïsme. Le chef d'école (A\ici) auquel les Juife modernes ont donné le nom ambitieux de patriarche fiit comme le jjrand prêtre de celte religion amoindrie. Son conseil l'ut un sinmlacre du Sanhédrin. La tradition rabbinique, condensée dans la Mischna et dans les deux Talmuds^ fut comme un supplément à la loi- de Moïse que Ton ne pouyait plus observer, que l'on avait peine à entendre, que l'on ne pouvait plus lire sans comprendre qu'elle était abolie. Ce ne fut plus ni la religion ancienne ni une religion nouvelle; cefut un débris recueilli tant bien que mal de la religion antique, mais un débris accessoire et secondaire; un reste inutile du mosaisme décapité. La religion de la synagogue et desrabbins, après la religion du temple et du sacerdoce, est une servante, demeurée, après la mort de sa maltresse, seule habitante du logis.
Et en toute chose, en effet, on sent que, pour le Juif, sa religion présente n'est que le débris, et, on peut le dire, le deuil de sa religion passée. Ses gloiieuses cérémonies sont remplacées par de simples formules ; ses rites, par des prières qui en déplorent Tabsence. Au lieu du sacrifice quotidien qui était la vie du culte mosaïque et Fimagc du sacrifice chrétien, Juda se borne à la lecture du chapitre du Pcntnleuque qui prescrit ce sacrifice, et à une prière de regret de ne pou* voir plus, faute de temple, Taccomplir. Il ne fait l'offrande qu'en paroles cl en demandant à voix basse la restauration
AU ROME ET LA JrȃK.
du teaiple. Coiiiine l'agneau pascal ne pouvait èlie iiiuuolé qae dans le temple, il ne mange plus l'agneau pascal, renonçant h ce qui est le symbole du Christ, en même temps (|u il rejette le (llirist lui-mônie *.
Aussi le judaïsme, prend il dès cette époque un caractère triste et morose que les siècles, et même des siècles d'opulence et de liberté, n'effaceront pas. Cette religion sans cspé. ranre, qui « pleure comme Rachel et ne veut pas être consolée, » n'est plus la religion de Moïse, pleine de lumière, d'espérance et de joie. « Tu compteras sept semaines, disait le Pcnlalenquo, et In crlébrcras la fôte dos semaines, et lu leras un lestin devant le Seigneur ton Dieu, toi, ton lîls, ta lille, ton esclave, ta servante, le lévite qui est dans ta ville,
rétranger, Torphelin et la veuve qui habitent avec toi Tu
célébreras In féle des Tabernacles, et tu feias un festin au
jour de la l'été, toi, ton fds, ta lille, elc Tu célébreras
pendant sept jours la fôte du Seigneur ton Dieu, et le Seigneur te bénira et tu seras dans la joie*. » Tdles étaient les fêles de l'ancienne loi.
Mais, dans le judaïsme moderne, ces joies sont remplacées par des regrets. Les années se comptent par X ère de la désolation, « Sois triste an nintin, est-il dit an fidèle, en pensant à la destruction du temple. Si tu teièves la nuit, pleure la clnite du temple, et Dieu t*en récompensera. Quand tu sors de la cliambre, sors la tête basse en pleurant la ruine de Jérusalem. » Les jours defôtes sont pour la plupart des anniversaires dodonlenr; la plupart des jours cousaci-és sont des jours de jeûne \ 11
' Buxlorf, de Synag. Judssor., 10, iS.
« Drllt., x\i, 9-15.
* Drach, loc. ( it. — Buxlorf, Syn. jtid., ch. vin, 18. — On «ouijitf tlniis le rulrntlrier judaïque tn-nte amiivei-saires douloureux cl i rlclircs |>ar des jeùin's. Huil fôU'8 Stiulciiteiit rappeilciil les souveiiin> heureux lic lancienne loi.
CUAi*. XVU. - SITUATION FIKALË DU PEUPLE JUIF. 445
arrive ainsi à Juda, égaré et châtié, le contraire de ce que le
prophète avait annoncé à Juda fidèle et rèconiponsé : « l.c jeûne du quatrième mois et le jeune du cinquième et le jeûne du dixième, seront pour la maison de Juda des jours de joie et d'allégresse, et des solennités magnifiques. Aimez seulement la vérité et la justice*. »
Dieu nous garde d'insulter cette douleur! Quelque méritée, et, en un sens, quelque volontaire qu'dle puisse être, qui lui refuserait des lai-niesde compassion, surtout })armiceux qui savent, par expérience, de quel prix est pour l'âme humaine la possession du vrai Dieu, de la loi véritable etdu légitimesacerdoce? Mais ce qu'il y a de plus triste encore pour Thomme qui a le sens dos choses religieuses, c'est de voir de quelle façon aujourd'hui la nation d'Israël ou une partie de cette nation croit pouvoir secouer ce manteau de deuil. Affranchie, et nous ne le regrettons pas, par la libéralité des législations modernes ; devenue la citoyenne simultanée de presque tous les États dirétiens; initiée à la vie commune de toutes les cités; y portant et toutes les qualités natives de Tesprit judaïque et l'originalité d'une nation séquestrée depuis dix-huit siècles; douée en particulier du géniedes affaires, et arrivant aux s})lcndeurs de la fortune plus encore par la dextérité de l'intelligence que par lelabeur de la main ; s' assimilant aux chrétiens, je\euxdire aux non juifs, jusqu'à la néghgencc de ses propres rits ; interprète fort large du Pentatenque ; à plus forte raison, dégagée des pratiques et des préjugés talmudiques : cette partie du judaïsme se figure ou n'est pas loin de se figurer qu'Israël est maintenant délivré, qu'il a son messie, que l'ère de la rédemption approclie, si elle n*est déjà commencée. La Jérusalem nouvelle serait la Jérusalem de l'argent avec un
m HOME ET LA JLDÉE.
banquier pour messie, la cote des fonds publics au lieu du sepHer thora^ la bourse au lieu du temple, et la corbeille des
iiffcnl'^ (le change figiiraiit le Saint des saints. Si Akiha, Moïse 31aiiàioiiide et les vieux rabbins du moyen âge étaient témoins d'une telle rédemption, ils pleureraient sur cette prétendue délivrance des larmes plus amères qu'ils n en versèrent jamais sur la désolation de Jérusalem.
Mais, pour en revenir au temps qui nous occupe, la défaillance de la loi religieuse, malgré le reste de vie qu'on pou- \ail chercher dans le rabbinisinc, entraînait pour le peuj)lc juU r anéantissement de tout le reste. Cette nation n'élail rien que par sa loi religieuse; privée d'elle, eUeiléfaiUait. Aux premiers temps surtout après son désastre, Israël semble avoir élé dans la sliipenr. Ce ne fut pins cette nation intelligente, active, féconde, que nous conlewplions naguère. Elle sembla avoir perdu et le souvenir de son passé, et la conscience de sa propre >ie, telle qu'un homme à qui une violente secousse a fait perdre et la mémoire de la veille et la connaissance du présent. Dans les villes grecques, les communautés judaïques cessèrent môme pendant quelque temps de célébrer le sabbat*.
C'est une chose curieuse, en effet, que d'observer combien, sous le coup de son désastre, le génie judaïque devint différent de lui-même. Avant sa chute, nous avons vu la synat;()gue parlap:éc on des socles iioiiibrouses et célèbres. Après la cliuLc, la synagogue n'est pas plus une, mais la trace des sectes anciennes s'est effacée. 11 n'est plus question d'Essèniens, d'Hérodiens; tout cela a disi)aru. Le sadducéismc, cmieiui de la révolte, a péri dans la révolte. Le nom de Pliarisien ne subsiste plus. Toutes les écoles s'étaient unies
* Jos., TU, 9 (5,3).
CUAP. XVil. — SiTlÂTiOiN 1 LNALE DU PEUPLE JUIF. 447
dans le déicide, et toutes se sont perdues parle déicide.
>ous avons vu également le peuple juif lisant, commentant, méditant les prophéties jusqu'à rexccs. Après sa chute, il semble qu'il ne les coimaisse plus. Josèphe liû-mème est loin de rappeler, en face de ses ennemis les zélateurs, toutes les prophéties qui les condamnent ; il ne cite pas une seule fois celle de l^loïse, si frappante et si décisive ; on dirait qu'il ne l'a point lue ^ 11 semble que le pwple juif, après avoir demandé aux prophètes des espérances qu'ils ne pouvaient hû donnei", ait jeté le livre de désespoir; qu'il ait renié les prophéties anciennes et autlientiques j^r écouter plus à son aise des prophéties apocryphes et nouvdles; que les talinudistes, leskahbalistes, lesilhiiiiiiiés, les faux messies, aient détrôné, ou peu s'en faut, iMoïse etlsaïe. liieirtôt il circulera dans les écoles mille fables injurieuses aux propiiôles. Ëiéchiel passera pour un valet de Jérémie, qu'on avait surnommé le Méprisé. Daniel, parce que sa vie s'est écoulée
* Les citations des prophètes sont rares ilansJosèpbe. J*ai indiqué lapplicatioii qu'il fait à Vespmien de la prophétie de Hichée, de Belle, vi, 31 (5, 4).— Ailleurs, se ruppelantsans aucun doute Daniel, il dit: « La destruction de Jérusalem a été prédite par les anciens prophètes pour le temps oiii Texemple aura été donné du meurtre d*un compatriote. » (Il derrait dire du meurtre du Christ) hce» ^t^fuXM Ti; i^fy f àrcv, de Bello, vi> 8, 81. Voyei Danielf n, 26 : Oocidetur Ghristus et non erit ejus populus qui eum negaturus est. Et civitatcm et sanctuarium dissipabit populus cum duce venturo. Et finis ejus vastitas. — De même, dans ce passage : • G*était la parole des hommes mspirés d^aotrefois que la ville serait prise et le lieu saint inoendié en vertu du droit de la gaevTù, quand il y aurait eu une sédition, et que des mains israélites auraient souillé le sanctuaire de Dieu. » (naXalo; X^o« âv- ^p»v IvMcw... ardavi ièn «ciTaax'vS^ X*^P*« cucst«t trpepxvcAat ro tcû 0ioS T£ufvft$, IV, 23(6, 3). Et erit templum in abominalionem desolationis. (Dan., IX, 27.) — Dans ce passage : c 11 était prédit que la ville et le temple seraient rlétruits quand le temple aurait pris une forme carrée * vi, 51 (5, 4), y auraitil une allusion aux quatre hâtes de la vision de Daniel (vu) ou au char k quatre roues d'Éiécbiel(x)?
m ROME ET LA JUDÉE.
hors de la terre sainte, et parce que, dira-t-on» il a fait le
commerce impie des pourceaux, se verra disputer le titre de prophète. David sera un bâtard aux ciicveux roux, comme JSsaû, incestueux, idolâtre, donnant la lèpre par sou regard. On racontera que, ayant \oulu cueillir des pommes un jour de sabbat, il est mort parce que le diable hii a retiré sou éciiclle, et que son corps est demeuré sans sépulture'. Ces rêveries prouvent jusqu'à quel point la synagogue perdait le culte de son passé.
Knliu, nous avons vu les Juifs se fatiguer à calculer le temps du Messie. Ces calculs, sans doute, se renouvelleront encore. Après avoir attendu le Messie au boutdes soixante-dix semaines sous Auguste; aprèsavoir reculé ce terme et l'avoir attendu eu Tan 45 avecrimposteurTheudas; onrecommencei'a la oomputation. En comptant des jubilés de cinquante ans au lieu de quarante-neuf, on se donnera quatre-vingt cinq ans de répit*. On imaginera un autre moyen, on abrégera l'Iiistoire, et, en l'esserraut les siècles passés, on se donnera plus d'espace pour les espérances de l'avenir*. De siècle en siècle, on refera les comptes et on fixera une époque nouvelle pour cet espoir toujours déçu. Barcocliébas, eu 158; un autre en 531 ; d'autres même en des temps plus modernes, abuseront ainsi de la crédulité de quelques Juife. Mais d'autres au conti aire seront frappés de la vanité de ces calculs tou-
* Birlolocd, Biblioth. rabbin. — Moses Haiin., More Nevoeh,, p. 3, di. iLv. npud Basnagr, Histoire des Juifs, vi, 10.
• D*a(ii*ès la proithêlie d tlie nue ntve plus luiul (p. 18). Voir Talmud, Traité sanhédrm, f 97» 2. — U dodeur Sepp, Vie de JX,, 3* part., cil. XV.
' En 358, une dédflion du «inhédriii de Tibà*iade abrège les temps (pii ont précédé la renua de Jésus-Christ, place sa naissance en Tan 5762 du inonde, et se donne ainsi soîsantc-six ans de marge |iotir attendre te Messie. (Sepp. ibid.)
CUAP. XVll. - SITUÂTlOiH FIMIE DU PEIPLE JlilF 449
jours recommencés : ne pouvant méconnaître que le Messie
avait dû naître en ofict vers le temps ninnjué par les premiers comptes, ils diront qu'il est déjà né; qu'il est né à Bethléem, le jour delà destruction du temple; mais qu'il reste caché, enchaîné selon les uns dans le Paradis, selon d'autres liabilaiil aux porte s de Rouie et y exerçant la charité, jusqu'à ce que le Jour de sa manifeslation arrive et qu'Ëlie vienne le couronner * : ce temps d'obscurité et de silence sera, disent-ils de quarante, quarante-cinq, quatre-vingts ans. Mais enfm le moment viendia où Ton jettera là tous les calculs, où le Talmud prononcera cet aveu résigné que tous les temps sont passés, où Ton priera solennellement contre ceux qui calculent les temps du Messie, pour que leur ventre crève et que leurs os soient brisés'.
Et enfin, nous avons vu jusqu'ici Israël fidèle à la foi et au culte des saintes Écritures. Mais peu à peu cette vénération va diminuer. Cela est tout simple, puisque les saintes Écritures ne Tinstruisent pas selon son bon plaisir, et lui montrent , au lieu d'encouragement pour ses espérances, la prophétie et la justification de son châtiment. Des maîtres nouveaux, des écoles nouvelles, des livres nouveaux, ou qui du moins altéreront par bien des méUmges la tradition du passé, surgiront au milieu de Juda dispersé et exilé, et prendront le pas sur Moïse. Lorsque l'Ecole de Tibériade aura rédigé sa Mischna (18U), explication et supplément du Pentateuque, la Mischna sera préférée au Pentateuque. Lorsque plus tard auront été rédigées ks deuxGfaémares de Jérusalem
•s. Jnslin. Dinl. cumTrypfi.,S. — Commentaire juif sur Daniel, xii, 11.
— Hidmsch., Rutli rabba, 4t. — Bammidbar rabha, scct. 2, f* 211.
— Sanhédrin ch. Chelek, 0*1)8, cités par le ducteui- Scpp, ch. xvr.
* Sanhédrin, P 07, 2. — Waimonidcs, Iggerelh ' aUeman., P 125, 4 et d*autrcs rabbins cités par le ir.ème auteur.
450 ROM£ £T Lk JUDÉE.
et de Babylone et 505), commentaires d'un commentaire; la Gliéniare, à son tour, sera préférée à la Mischna. l*our lin i^rand nombre, les obscurilés de la Kabbale seront préférables à tout le reste. Cette prétendue infériorité de la lettre biblique est plusieurs fois rappelée : € La Bible est Teau, la Mischna est le vin, la (îliénuu o l'hypocras. » — Ou bien : «La Bible est le sel, la Misclina le poivre, bi Gbémare les aromates. Qui pèche contre Moise peut être absous; qui pèche oonlie les docleurs niériU; de mourii' in stercore bnllienti. Qui s'occupe de l'Ecriture l'ail quelque chose d'indifférent ; qui s'occupe de la Mischna mérite récompense; qui s'occupe de la Ghémare (bit de toutes les actions la plus méritoire ^ i> Ainsi le Juif, bien différent de ses ancêtres, ne garda plus ni le respect de son livre sacré, ni le culte de ses prophètes, ni la confiance en son Messie. Ce ne fut ni le peuple de Dieu ni le peuple de Moïse et delà Bible; ce fut le peuple du Talmud.
Les conditions de sa vie jiolillque s'abaissèrent avec les conditions de vie religieuse. Dépouillé de son culte et de son sacerdoce, indifférent à ses sonvenirs du passé, déçu dans ses osjiri auces de ravonir, Judn put encore être libre; il put être riclie; il n'était encore ni proscrit ni persécuté. Mais, pour des siècles du moins, il demeura disséminé, affaissé, inipiiet, humilié. Sa liberté était triste. Ces Juifs de Rome dont !o crédit jadis effrayait Cicéron et qui venaient au nombre de iiuit mille faire entendre leurs demandes au tribunal d'Auguste commencent alors à n'être plus qu'un peuple de men-
' Trnile Uai'n-}lelx.'a, npiid Scpp, Vie de i\. S. J. C. — Voir de plus BiiMiagc, t. IX, 5. — Voyez encore un article, du reste très- favorable aux Juifs, dans la l\evuc des Deux }londes^ 15 octolire 185(3.— Les Pères de l'Église font plusieurs allusions à celte Dcutérose ou iraditinn second.tire des Juifs, (pron désigne dans son ensemble sous le nom de Tahnud. — Vojez, entre autres, saint Justin, in ïryphon, saijil Jérôme, saint Augustin.
CflAP. XVIf. ^ SITUATION FINALE DU PEUPLE JUIF, m
diants, habitant le quartier malsain du Vatican^ ou coudiaut sur du foin dans la vallée d'Ëgérie, vendant des allumettes, vendant ou expliquant des rêves pour deux oboles, ^^cns de toute industrie et de toute iiilngue Leurs habitudes se dégradent. De plus en plus étrangers à la milice, lorsqu'ils ne s'arment pas pour la révolte; éloignés de plus en plus de la •charrue, depuis que le sol de la iVilestÎLic leur est inlrrdit; éloignés des sciences et des lettres humaines par 1 iullucuce talmudique qui n'admet d'autre étude que celle de la loi, c*est-à-dire des subtilités rabbiniques; condamnant la navigation; n'aimant pas le travail niauuci : le cauiuicicc, c'est à-dirc le petit commerce, avec son âpre cupidité, ses gains misérables, ses fraudes, est leur occupation, leur richesse, leur force, leur vengeance. Ils sont brocanteurs plus que marchands, usuriers plus que banquiers; ils agissent eu proscrits là même où leur reste le droit de citoyen. Ils s'entassent de plus en phis dans quelque recoin de chaque ville; ils y vivent sans air, sans liberté, sans plaisir, quoique n<»n pas sans opulence; mais voisins, resserrés, se coudoyant, prenant Thabitude et le goût de ces ghetto, dont aujourd'hui même on a peine à les retirer.
Les légendes mêmes qu'ils content de leurs rabbius, seule
* Nimc s;u i i Jiioiitis lu'iniis et dcliiljra loc;iiilnr
JutK'cis, quonini cojiliimis rdJiiuiiique supcllex. Oniiiis vium populo meiroiloin pcndcie jussj <ibt Arbor, et ejeclis uieiulicul silvu Cania^nis.
Cophino fœnoque reliclo
Arcaiiaiu Judoka Uemeos meudicat in aurciii.
<jualiaciuiiquc tihi Judasi somiii;) veudunt.
JuvÉNAL, sut. m.
A maire dodus nec rogare Judgpiis ?(ec sulphuratae lippus institor mci ris.
Martial, xii, 4<i.
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459 ROMB ET U JUDÉE.
poésie de cette nation appauvrie, témoignent assez de la désolation de leurs âmes. Us ont beau faire de ces docteurs des hommes vénérés, riches, en crédit môme auprès des païens et auprès des empereurs, comptant des milliers de disciples et possédant des centaines de villes; ni leur ridiesse, ni leur science, ni leur gloire, ne leur apportent de consolation. Le Tjilinud est plein de leurs contradiclions, de leurs querelles, de leurs excommuniaitions mutuelles. Le rabbin Éliéier meurt excommunié par le R. Josué ; aussi ses disciples n'osent-ils pas entrer dans sa chambre, et, assis à la porte, conversent de loin avec lui. Leur tristesse et leur défiance mutuelle apparaît dans leurs paroles : « RéchaulTetoi, dit le R. Éliéier, aux rayons des sages, mais prends garde au feu de leur ciiarbon. Ils sont cruels comme la béte i'éroce, ils piquent connue le scorpion et mordent comme le serpent. M'habite jamais, dit à son fds le R. Âkiba, accablé par les nouveaux malheurs de sa nation, n'habite jamais un
lieu où doniinenl les disciples des sages Associe-loi à ceux
à qui le destin sourit. » Telles étaient les paroles que l'imagination populaire prétait à ces docteurs, et ainsi était faite rimaginalion populaire dans le judaïsme.
Mais il y a, ce me semble, une preuve meilleure encore de raccablement et de la stupeur dans laquelle ont vécu ces premières générations judaïques après la ruine du temple. C'est le peu de souvenir qu'elles ont laissé à leurs descendants. La période de plus d'un siècle qui s'écoule entre les écrits de Josèphe et la rédaction de la Mischna ne nous présente aucune oeuvre du génie hébi*aïque. Et cependant cette période comprend la ruine du temple par Titus; une nouvelle révolte et une nouvelle extermination sous Trajan; sous Hadrien, une guerre d'extermination oô le nom même de Jérusalem périt; de nouvelles agitations sous Antonin, sous Marc -Aurèle, sous
CHâP. XVil. - SITUATION FINALE DU P£UPLE JUIF. 455
Septîme-Sévère : de tout cela, rien ne nous est connu nn peu historiquement que par les païens. Le Talmud, rédige dans les deux siècles qui suivirent, ne conserve de ces grands événements que les plus vagues, les plus puérils, les moins historiques souvenirs.
Toute cette lacune de son histoire s'est remplie pour Israël parles noms de quelques rabbins, leurs œuvres surnaturelles, leur science universelle quoique puérile, leurs richesses incalculables quoiqu'ils aient vécu persécutés, leurs relations impossibles avec des empereurs qui ne connurent jamais leurs noms. C'est le R. Josué, à la prière duquel Dieu fait entendre sa voix à Rome et à César; César tombe de dessus son trône; les femmes grosses avortent, et tous les Romains perdent leurs dents molaires. C'est le R. Ëliézer qui possède mille villes sur la terre et mille vaisseaux sur la mer. C*estle R. Akiba, plus saint que Moïse, et dont l'écuyer était plus riche que le roi de Perse, quoique lui-même ait fini par être écorché sous Hadrien. C'est un autre rabbin qui est écouté et protégé par Imrah, fille de Trajan, quoique Trajan n'ait jamais eu d'enfants.
Quant à la ruine de Jérusalem, elle est du«^ à une rancune du R. Kamsa. Iirité d'avoir été exclu d'un festin, il a mutilé le veau que l'empereur romain envoyait au temple pour y èlrc immolé. Les prêtres ont été obhgés de refuser cette victime imparfaite. César, irrité de ce refus, a envoyé Néron contre J^usalem. Néron a lancé des flèches vers les quatre points cardinaux, et toutes sont revenues contrôla ville sainte. Néanmoins, persuadé que celui qui frapperait Jérusalem serait lui-même frappé, Néron, au lieu d'attaquer les Juifs, s'est feit Juif, et est devenu l'aieul du R. Méiir^ A la place de iNéron, César a envoyé Ycspasicu qui a a.ssiégé Jérusalem
> Gittin, p. 56.
454 ROMfi ET Ik JUDÉE.
pendant trois ans. Pendant le siège, et an monient où il était occupé' à se chausser, Vespasien a reçu la nou\elle que les grands de liome l'ont fait empereur. Chose étrange I dès ce moment il ne peut plus ni chausser son pied nu, ni déchausser l'autre, tant la joie a fait enfler ses pieds. Heureusement, un rabbin célèbre qui s est eufui de Jérusalem caché dans un cercueil conseille au nouvel empereur de faire appeler un homme qui lui déplaisait; le désagrément opère dans le sens oppost' à la joie, et Vespasien peut achever de se chausser. Selon d autres, c'est Auguste qui, pour punir les Juiis, auteurs du mariage d'intoine avec Cléopâtre, aurait pris deux fois et détruit Jénisalem*.
Je ne crois pas que jamais peuple au monde ait chanté avec une puérilité aussi niaise Tépopée de ses malheurs. Tout cela est bien loin de Jérémie, et de ses lamentations sublimes sur la preniiôrc chute de Jénisalem. Et c'est un peuple intelligent, instruit, civihsé, libre môme (car sous Tempire romain, sauf ces jours de grands désastres, il n^était point proscrit), qui ne retrouve dans sa mémoire, au sujet de sa ville détruite, de son temple ruiné, de ses aïeux massacrés, de ses filles conduites en esclavage, autre chose que ces sottes fables, que ces tours de force en fait d*ignorance, que CCS grossière rêves d*ai <^eul accroclics toujours à ceux qu'il appelle ses savants et sps saints. Tant le génie de ce peuple s'était rapetissé, sa science éteinte, son imagination racomiel Israël ne sennble-t-il pas, pendant ces cent ou cent dnquante ans, avoir été comme un homme frappé de stupeur qui, sortant de son cauchemar, ne garde de tout ce qui s est passé pendant cette nuit de son intelligence qu'une mémoire maladive et pleine de rêves!
^'est-ce pas là cette stupeur et cette épouvante que nous * Saloma Ben virffm tribus Juda, p. i, 2. — Apud Baaaage» u, 5.
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CHAP. XVII. — SITUATION FIffALB DU PEUPLE JUIF. 455
avons lue dans la prophétie de Moïse : <t Ceux d'enti'e vous qui resteront, je mettrai la peur dans leurs cœurs tandis qu'ils habiteront le pays de leur ennemi ; le bruit dune feuille qui vole les épouvantera, et ils la fuiront comme le glaive... Le Seigneur te frappera de démence et d'aveuglement et de fureur, et tu iras à tâtons en plein midi, comme fait un aveugle dans ses ténèbres... et tu demeureras stupéfait de terreur au spectacle de ce qu'auront vu tes yeux... Le Seigneur le donnera un cœur tremblant, et des yeux prêts à défiiillir, et une âme anéantie par la douleur. Et ta lîe sera comme pendante devant tes yeux ; tu craindras nuit et jour, et lu ne croiras pas à ta propre vie. Tu diras le matin : « Qui me donnera le soir? » Et le soir : « Qui me donnera le matin? » à cause de répouvante de ton cœur*. »
Cette décadence religieuse, et par suite morale et intellectuelle, du peuple juif nous explique le changement de langage des païens à son égard. Ce n'est plus ce peuple et ce culte qu'ont respecté César, Antoine, Auguste, Livie, Tibère, Titus; devant lequel Varron, Sénèque et Strabon s'inclinaient; dontlami d'Horace observait pieusement les sabbats; dont Gicéron, plaidant pour son oppressem*, ne parle cependant pas sans un certain ménagement. Non-seulement Domitien les dépouille : mais Pline ne voit en eux qu'une et nation célèbre par son mépris pour les dieux;» riularquc, des superstitieux; Juvénal, des mendiants, des adorateurs des nuages et des diseurs de bonne aventure; Martial n'a pour leurs jeûnes, leurs serments et leurs sabbats que de grossières railleries *. Tandis que
' Le\itîc., XXVI, 5C. — Dent., xxviii, 28, 29, 54. 05-07.
* Jura, verpe, per Aucliialum, dit-il à un Juif qui est jirèt à jurer par tons les dieux sans se faire scrupule de trahir son serment. Atichialus serait une formule de serment vcritaiilcmeul héliiaï^ue, Ana-chi-El {sic vivU Deus),
m ROMB RT U JUDÊB.
Trogue-Poiiipce raconlait sur les Juil's ijeaucoii[) île i'ahlcs, mais nulle calomnie. Tacite débile sur leur comple les plus injurieuses sottises; Tacite (le premier, si je ne me trompe, parmi les auteurs qui nous sont restés) leur impute Tadoralioii d'un àne, conte absunle et qui devenait populaire ciiez les paiens \ Tacite avait vu le ghetto dequelque ville grecque, où la cupidité, souvent la richesse, se cachait sous les apparences d'une misère infecte; il avait entendu le chaut lamentable et vu les physionomies sinistres de quelque synagogue, quand il disait : « C'est à tort que Ton veut faire remonter à Baodius la reli^on des*Juifs. Le culte de Bacchus est brillant et joyeux. Celui des Juifs est absurde et ininioude *. » Ceci encore avait été prédit par Moïse : « Tu seras la fable et la risée de tous les peuples chez qui t'aura amené le Seigneur •. »
iieltc triste situaiioii du peuple juif ne devait plus désormais que s*aggraver. Les synagogues de la terre sainte s'étaient les premières laissé entraîner à la révolte; et
elles y avaient péri. Les synagog:ues du dehors, plus résignées ou plus indifférentes, s'étaient uïieux préservées de l esprit de faction. Mais il allait bientôt en être tout autrement. Tandis que l'école de Jamnia dans la Palestine, protégée par les Romains, prêchait désormais l'obéissance et la soumission, c'étaieiil au coatiaire les synagogues de la dispersion qui à leur tour nourrissaient cet esprit d'indépendance et de révolte par lequel leurs sœurs de la terre sainte avaient péri.
' Du resie Tacite se oontredit singulièrement; car Ulr parle un pen plus loin de c celte ville el 4ie ce temple sans idoles, » parce que, dil4l, « les Jui& n'admettent qu*un sevl Dieu et le conçoÎTent par la seule iutelligenoe. » Judau mente solâ unumque Deum intelligunl; igitur nuUa siniulacr4 urbibus suis, nedum templis sînunt.
* Judasonim mes absurdus sordidusque. Hiit,, 5.
> Deut., iiTiii, 37.