CUAP. XIX. - IMPOSTEURS PAÏENS
en ce siède, non pas nouveau sans doute, mais domi-
naiil, c'est l'idée d'une communication plus fréquente et plus directe de l' homme avec l'Etre diviu, ou du moins avec l'être surnaturel; et, pour parler la langue d'alors, avec le démon,
11 faut bien savoir ce que Tantiquilé païenne en tendait par ce mol. Tour le peuple, il signifiait à peu près la même chose que dieu. Mais les philosophes, platoniciens ou pythagorici^, pour purifier un peu la mythologie, avaient imaginé de distinguer les dieux et les démons^ plaçant ceux-ci à un rang inférieur et leur mettant sur le corps toutes les turpitudes, toutes les sottises que l'on mettait sur le compte des dieux.
l'iu laïque, contemporain de Vespasien, nous donne, et à plusieurs repiises, cette théorie des démons, que rappellera Marc-Aurèle, que répétera Apulée, que Técole néo-platonicienne chérira jusqu'à son dernier soupir. Les démons sont des êtres placés entre l'homme et le dieu, mêlés, comme riiomme, de corps et d'âme, de ténèbres et de lumière, de mal et de bien ; mortels comme lui, ils ont, avee un peu plus de puissance et une vie neuf fois séculaire, toutes les passions, toutes les diversités, toutes les faiblesses et toutes les grandeurs de réti'e humain. Bons, ils excitent à la vertu, ils protègent l'homme de bien; ils écoutent les saintes prières; ils propagent les céi^monies pieuses; ils propagent les sacrifices pm-s. Mauvais, ils propagent, au contraire, les rites sinistres, les dévotions honteuses, les sacrilices sanguinaii'es; ils soufïlent à l'oreille de l'homme des pensées mauvaises; ils le corrompent ou le perdent; ils lui persuadent le crime ou lui infligent la souffrance.
ilav les démons j placés entre l'Olympe et la terre, entre les immortels et les hommes, communiquent avec la race
humaine; mauvais, par des voies secrètes et impures; bons, par des voies pieuses et avouées. Par les pratiques secrètes
de la magie, par les impiétés du sortilège, par les incantations ténébreuses que les mauvais démons lui enseignent, par des immolations souvent homicides, l'adepte des sciences occultes réjouit les esprits mauvais, écarte les démom bienfaisants, conmiande à la nature, évoque les morts, fait violence même aux dieux. Par d'autres moyens, plus diAiciles mab plus purs, le sage entrera en communication avec les démons bienfaisants : c'est une vie pure et virginale, c'est une austère frugalité, c'est Tabstinence du vin et de la chair, c'est réloigncment des sacritices ensanglantés, c'est la piété de sa prière, c'est son zèle pour les autels et les dieux, qui Taidera à franchir l'espace placé entre l'homme et le démon.
a L homme vulgaire, dit Plutarque, n'entend la voix des dieux que dans ses rêves, alors que son Àme, troublée pendant le jour par les sens et par les passions, rencontre im peu de paix dans le sommeil et peut ouïr la parole intérieure de l'esprit. Mais ce que peut l'homme vulgaire dans le sommeil, le sage le peut même dans la veille; son âme,, attachée à son corps, n'y tient que par un ûdble lien; les bruits de ce monde s'éteignent dans la sérénité de sa pensée; ses passions refoulées ne le troublent pas. Comme un nageur vigoureux, qui non-seulement ne se laisse pas engloutir par les eaux, mais maintient sa tête haute et ses épaulesdominantes au-dessus du niveau du fleuve, ainsi Y Ame du sage surnaco libieinent au-dessus du tourbillon de sa nature corporelle. La partie inférieure qui est au-dessousdes flots et se rattache forcément aux choses du corps, s'appelle proprement son âme ( Vj/jJ. La partie supérieure et inunortelle, qui ne vit que pour les dioses spirituelles, s ap-
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pelle intelligence (vsîiç). Cette partie n'est pas de l'homme, c'est ua démotif c'est un astre du ciel qui se reflète dans l'homme comme dans un miroir. Est-il donnant que lorsque les liens qui l'unissent à la ferre sont relâdiés parla vertu, ce démon s'entretienne avec les démons^ cet astre vive parmi les astres ? »
« Il y a plus, lyoute Plutarque, et quand le moment sera venu, quand cette intelligence aura rompu ses derniers liens, elle sera tout à lait démon au milieu des démons ; et alors, libre des labeurs de ce monde, mais toujours occupée de ceux qui les supportent, au moins quand ils sont dignes d'elle, die s'approchera d'eux, elle les aidera, elle leur te»» tira la main, pour les l'aire arriver au rivage où elle est enfin parvenue. Ainsi, pourvu que T homme sache donner le calme à son âme, et, par la sobriété de sa vie, réduire ses sens au silence, les démons bienfiiisants iront vers lui, et, comme Socrate, il aura un ami intérieur pour l'arrêter et pour l'éclairer ^ »
il y avait ainsi deux écoles opposées, deux enseignements h06tUes,un douMe mysticisme, une double porte pour communiquer avec le monde supérieur. « 11 y a, dit le pythagoricien Apollonius, une double science: un art de la divination, s"A iaut l'appeler un art, légitime et divin; un autre art qui n'est qu'une fourberie honteuse, qui nous fait voir ce qui n'est pas et méconnaître ce qui est". » D'un côté, le pythagoricien, ami des dieux, leur véritable pi être, et qui tra-
* Plut., de Genio SocraLis, ch. ix, xv, xv^ii, xix, xxi-xxxiii, p. 570, 58r>, 585, 58G, 588-591, éd. Xylander. — Voir aussi de OracuLo*um dcfectu, et alibi passim.
•in Apolag.f § 3, apud Philostrat., Vit. Apollonii, nu, 7. — Je cite, iMm le réeà de Philostrate, raremeat croyable, mais le teite de TApologie d'Apollonius, dtée par lui, et qui a «n caradire pins lusloriqiie.
m Wm KT LA JUQÉB.
vaille partout à relever leur culte, frugal, austère, et ne voulant, même dans son vêtement et dans sa chaussure, rien ^1 ait apparleini au corps d'un anioialy il arrivera par la pureté de sa vie et de aes prières à la contemplation de la divinité et à une vue plus lucide de toutes choses : il prédira môme l'avenir, ou du moins il le devinera, grâce à la claire vue qu'il a du présent : c'est là le mystique bienfaisant et vertueui*. D'vn autre côté, le magicien, grâce au pouvoir qu'il a acheté des démons mauvais, troublant la nature, agitant les âmes, ailollant les esprits, excitant et satisfaisant les passions, sera le mystique impie et malfaisant. L'un a une puissance plus pure, l'autre plus éclatante; l'un enseigne, l'autre étonne; l'un a pour lui la religion publique des temples et des cités ; r autre a les sanctuaires cachés, les dévolions secrètes, les palpitations inquiètes de presque tous lef^ eonirs. L'un est accueilli par le prêtre et préné par le philosoplic; l'autre est repoussé de l'autel et de l'école, mais c'est à lui (jue le peuple va.
Cette théorie, en el&t, se réalisait dans la pratique. Ou vivait ou l'en croyait vivre au milieu de ce double mysticisme, du reste aisé à confondre l'un avec l'autre. Ce monde était plein de démons, d'évocateui's ou d'expulseurs des démons, de possédants, de possédés et d'exordstes. A Corinthe, Apollonius trouve un malheureux jeune homme séduit par un fol amour et prêt à épouser celle qu'il croyait aimer; Apollonius lui révèle que cette femme n'est qu'un vampire qui l'épouse afin de sucer le sang de ses veines. A Ëphèse, il rencontre la peste qui a pénétré dans la ville sous les traits d'un vieux mendiant; il la démasque et ordonne de lapider le mendiant; l'épidémie cesse, et sous le tas de pierres ou
* !» Apotog,, 5, 7 et 9.
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trouve le démon réduit à sa forme première, c'est-à-dire, un chien mort la gueule encore pleine d'écume*. Mais les Juifs surtout sont de meilleurs exorcistes que les pythagoriciens; qu'ils soient simplement plus hardis, ou que la connaissance du viai Dieu leur donue une vertu réelle, ils vont de par le monde; ils exorcisent au nom de Salomon dont la renommée magique dans l'Orient avait commencé à cette époque, et, avec mie bague sous le diaton de laquelle est une
I acinc désignée par Salomon, ils font sortir le démon des narines des possédés*.
Mais c'est surtout en face de la vérité chrétienne et sur son diemin que ces diits se manifestent 'davantage. La thaumaturgie divine devait se heurler partout avec la lliéurgie infernale. A Samarie, le diacre Philippe s'est rencontré avic Simon que Ton appelait déjà « la grande puissance de Dieu. » Dans nie de Chypre, auprès du proconsul Sergius, saint Vm\ reiicoTitre le faux propliùle juif Bar-Jésus et le magicien Ëlymas qui lui résistent et cherchent à détourner le proconsul de la foi. A Philippes, une fille esclave, possédée par un e^t divinateur et qui par ses pronostics rapportait beauoanp d argent à ses maîtres, suit Paul et Barnabé en criant : « Ces
* Je cite toujours d'aprùs V Apologie, § 9. — Pliilostratc raconte ce h'il ailleurs, iv, 10, 25, et bieo d'autres paruils, si on veut le croire, lu, 38; IV. 20.
* LMiahiliule lies cxoicisines chez les Juifs, et sui lout cliez 'es disciples tlu pharisaisme, est constatée par les Livres saints. Matth., xii,27. — Luc, xi, 15. — Plusieurs Jtiifs, sans être disciples de Jésus-Christ, se inetti nt à* exorciser en son nom. M.nv, ix, 57. — Ainsi les lils du poiilile juif Seev;i. Aet. XIX, 15-11, — Josèplio fut témoin d'un cxoivi.sme pratiqué par v.a Juif nommé É!é;izar, devant Vespasien et son ctal-major. /4n/., viii, 2 (2, <>).
II donne la dcsiription de cette racine qui croit près de Macheronte, et la manière supei'stitieusc de la recueillir, de B., vu, 24 (6, 5). — Saint Ju.>(in cite les formules d exorcisme employées par les Jui&. Voyez aussi. Xucien,
hommes-là sont les serviteurs du Dieu très-haut qui vous annonce la voie du salut ; » et Paul chasse le démon qui lui reur daiH ect hommage involoiilaire. A Éphèse, saint Paul trouve des possédés en grand nondbre, des livres de magie par milliers : il y rencontre môme, si le récit de Philostrate a quelque vérité, le philosophe et le faux prophète Apollonius, luttant par ses enseignements et ses prestiges contre les enseignements et les miracles de la foi chrétienne : aussi est-ce Éphèse, la ville de la grande Diane, le sanctuaire habituel du grand Apollonius, qui soulève la première insurrection paiènne contre la foi^ £t enfin, pour continuer ce perpétuel antagonisme, les dernières années de Néron réunissaient à Rome, selon l'histoire apostolique la plus certaine, saint Pierre et saint Paul ; selon un grand nombre de Pères, Simon le Magicien; selon Philostrate, Apollonius. C'est là qu'entre Simon et les Apétres une lutte câèbre aurait eu lieu, dans laquelle l'imposleur succomba sous la puissance du nom de Jésus-Ciurist et vint mourir aux pieds de Néron *. En ce siècle donc, si les apôtres, si les prophètes, si les vrais inspirés, abondaient, les faux inspirés, les devins, les pythonisscs, n'abondaient pas moins.
Mais ces communications mystérieuses prenaient un caractère plus marqué encore. Non content de communiquer avec les êtres surnaturels, l'homme prétendait s'identifier à eux. Il lui fallait leur manifestation vivante et durable sur la terre, le dieu (ou le détnonjy devenu homme, l'homme
* Sur tout ceci voyez Act., viii, 9-257; xiii, 6-8. (Le nom d'Elvmas ca arabe veut dire magicien); xvi, tO-iO; xix, 15-19.
* Voir Arnohe, H. — S. Cyrille de Jérus. — S. Anibroise, Hea:., iv, 8. — S. Augustin, Hser., \, 6. — Tliéodoret, llœr., i, 1. Comtil. aposl.r tî, 9. — On peut rapprocher («s témoignages de quelques passages analogues dans les écrivains païens. Suet., in Ner., 12. — Dion Chrjsosl., Oral, I, 21.
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devena dieu. Depuis longlell^]^»^|^p^el^WM^"to fcMm|>i|.oii
n'avait avec un aussi fervent elitfl^siasme humanisé .U;> dieux, divinisé i homme. Je ne parle pas ici du culte guUjj que des Césars morte, pmfni i ihi réfiiiywiiyl N ' riil là affa&e de droit public^ de bienséMet^«»4eJBMwii^te4li n'y était pour rien; la peur faisait tous les frais de ce cuke. Mais je parie d'apothéoses plus libres, non moins révoltantes, plus sincères sans être plus légitimes, qui témoignent combien toute cette génération avait besoin de ce qu'un païen appelle « un dieu manifesté sur la terre. » Je n'ai ici qu'à rappeler des faits déjà cités. t Dans rOocident barbare, ce sont les rârges fatidiques Velléda et Aurinia qui poussent la Germanie à la guerre et gouvernent ses destinées ; elles ne sont pas seulement des prétresses, des prophétesses, des héroïnes, mais des divinités ^ A Velléda Gauna succède, et la suite des femmes déifiées ne s'interrompt pas. Dans la Ganle, le paysan bcdénMaric, au moment de la guerre de Vitellius contre Olhon, se Rût appeler dieu libérateur des Gaules*; et, lorsque après la défaite de ce fanatique, Vitellius le fait jeter aux bétes, les lions se refusent à le déchirer, et la multitude crie qu'il est invulnérable.
Dans l'Orient civilisé, c est Simon le Magicien, et après lui son rival Ménandre. Simon ne fut pas seulement fauteur d'hérésie parmi les chrétiens, il fut dieu pour les idolâtres. Simon, édeclique I sa manière, lut tour à tour prophète pour les Samaritains, messie pour te Juifs, Christ pour
. « F«(Mi €rt le mot AllMiiMd ITeWpi (1^^ — Tac., JKif., ir» 6t« — Gerni., Siat. 41, 90. — Okm, um*
ê, — Vtlara wftA GenuM more, que plensque fembaram falidicas et, aufoenle Mpenlilkne^ ailiîinntiir deai. Tm., Bi$t,, w, 61? fofemniis aliîpii anctun. Gemi., S.
* SniilitîiNiB nwnimmi».. anerter fiallianmiet dois (nomen «In indîd»nt).Tie., Jfitf.,ti, 61.
486 BÛMË ET U mtd,
les chrétiens, Jupiter peur les Gentils. Jamais homme ne
. s* est plus formellement et plus insolemment divinisé que cet liogime qui se fait appolor à la fois Père, Fils et Esprit-Saint, la puissance» la parole, la beauté de Dieu. Et ces blasphèmes fiirent acceptés autour de lui, de son vivant, après sa mort. Tn siècle durant, \\ lui demeura des disciples qui l'adoraient comme Jupiter, cl son Hélène comme iMinerve. Un siècle durant, Rome garda sa statue dans l'île du Tibre, avec cette inscription : A Simm^ le dieu eaint S
Enfin, jmur l'empire romain tout entier le dieu manifesté futVcspasicn. La politique ne pouvait se passer de 1 apothéose. Pour dénouer le nœud des guerres civiles, il fallait un dieu, ou an moins un thaumaturge. 11 fiillut qu'en dépit de tout, et* presque de lui-même, malgré son âge, ses habitudes mesquines, son existence médiocre, son caractère prosaïque, ses antécédents bourgeois, ses parents maltûtiers, sa figure vul* gaire, on aflbbiftt Tespasien d'une auréole semi-divine. Et ce n(} fut pas, nous l'avons fait voir, un simple convenu officiel, une apothéose commandée et décrététî comme tant d'autres l'avaient été. On crut à cette mission. Elle fut bénie par le Juif Joséphe, par les oracles paiens, par le pythagoricien Apollonius*. Elle ftit confirmée par les guérisons opérées à A'oxandrie. Toute cette ranlasmagorie, cette théurgie ou c^ltc éémoniurgie eut sa grande part dans la fortune du moins fontastiijue et du moins mythologique des empereurs.
* Jnstin., ApoL, i, 25, 56; Dial. eum Tryphone, 190. — Gyrill., Cd> Uch., 6. — IrMe, t, 90. — Tèrtall., ApoL, 15. — Buaeb., Ukt,, ii, 14. w Théodoret, HiU.y i, 1. — On a votila supposer a malenéeida dè la part de muiI Justin, qui aortH pns poar'ttne stalae de Sanon eéHe d^on «Ken sahin, ^emo umgui. Vojea k réponae de TiHemont, Mémoire peur FhUioire eeeléiittstiqMe, t II, M*, note sur Sîbmni.
' ApoNenias, dans son Apologie (Phihstr., tiii, 7), se vante d*aviîr fait Vespasîen empereur.
CIIAP. XiX. — IMPOSTEOBS PAÏENS. W
Parmi oes )»réteiiâue» manifestatHms dmnes, noas pirovcms
oncorc compter Apollonius de Tyanos. J'ai cité deux ou frois ibis ce pci'sonnage dont la biographie sans doute nous est suspecte, mais dont l'existenee ne me semble pas contestable. 11 est vrai que, sauf un passage insignifiant d*Ëpictète, aucun contemporain ne le nomme; ([uc Tacite n'en parle pas; que l'lutarque même, qui était, sciemment ou non, son imita* tenr, pythagoricien, paien dévot, réfiM*mateur du pegannme comme lui, érudit et curienx par-dessus le marché, ne nomme pas une seule fois Apollonius ; que Dion (>hrysostome, qui aurait été sou ami, puis son adversaire, et aurait si^é avec lui dans les conseils de Vespasien , ne le nomme pas non plus. On ne peut douter pourtant qu'il h*ait laissé mie renommée populaire : un siècle apMès lui le dévot Apulée en parle comme d'un magicien illustre ; le sceptique Lucien, comme d'un fourbe et d'un comédien ; la différence n'est pas grande. Il «nistail de hii plusiènrs écrits, eC Eusèbe en eite un passage important et grave. Avant Pliiloslrate, Méi*agènes avait écrit son histoire. Le livre môme de Pliilostratc, si môlé qu'il soit de fables absurdes, cite trop de faits publies, mélo ApoUonius à trop de grands événements, invoque trop souvent la tradition des temples et des cités pour que tout y soit rêverie. L'apologie d'Apollonius devant Domitien, citée par Hiiiostrake, a un caractère ph» grave, plus eobre, plus historique que ne Test en général le récit de cet auteur. Les quatre-vingts lettres d'Apollonius qui suivent le récit «ni le fnéme caractère et peuvent avoir fait partie du recueO que l'empereur Hadrien aurait fait de la correspondance de ce philosophe. •
Disons donc qu'Apollonius a vécu ; que, s'il n'a pas été on tout le héros, le prophète et le pythagoricien idéal qu'en a prétendu faire Philoslrate, il a été philosophe, pythagoricien,
A%è Wfm £T Ik JUDÉE.
fwUmiiteiir et réformaleur do eulte peton, oomme Hataiv que a prétendu Tèlre aprte lui ; qu'il a Me-pnMblemeiil été
persécuté ot par Néron et par Domilien, ennemis de toute philosophie ; qu' il a été. au contraire, protégé par Vespasien et par Titoe, qui aîmaieBi à s'appuyer m Um lea mystiques de leur temps ; qu'il a mêlé sa philosopiûe et sa dèfolion d*uiie part de sorcellerie, de thaumaturgie et de prophétie, ce qui était alors presque indispensable ; que, si nulle parti! ne s'esl donné eomme dieu, presque partout, eioepté dans sa ville Bataie de Tyanes, on l'a traité de dieu on d'égal des dieux (ses lettres le disent), et qu'il a accepté ce titre sans trop de peine, parce que, selon la doctrine pythagoricienne, tous les gens de bien sont des dieux*.
Enfin (et c'est ee qui vend plus prabaMe le réle joué par Apollonius), le zèle de l'apothéose était tel, qu'il allait s'adresser à ceux-là môme qui s'en souciaient le moins. Quand saint Paul et saint Ramabé viennent à Lystre* en Lyeaoniey une guérison miraculeuse qu'ik opèrent émeut la foule; elle élève la voix, criant en langue lycaonienne : « Les dieux, devenus semblables à l'homme, sont descendus vers nous*; » et ils appelaient Bamabé Jupiter, et Paul Meram, paroe que c'était celui-ei qui était chef de la parole. Et le prêtre de Jupiter, dont le temple était en avant de la ville, amenant des taureaux chargés de guirlandes devant la porte, voulait^ avec le peuple, leur offirir des sacrifices. Ce qu'ayant entendu, les apôtres Bamabé et Paul déchîrènnt leurs vè-
< Voir Epict., in Arrim,, iv» 15. — Apnlée, AfoL, n. — Lncieii, m Alexatid. seu pseidmeni^, p. 476 (ed. Bourdelol). — Sur fifre de Héngtee, Origen., C, Celnm, fi. — Passage d'ApoBep., ém Baitbe, Prmp. emmg., it, IS-IS.^ Sur le teeiMl de lee leUne tA parBedrien. Pkîleetrtt.» ?iu, S. — Sur iesiotm écrits, Flnloitr.» Z;m, 15, 41 ; nr» 19 ; ni, S5 ; Tiii, iO-90. Sinlas, m Mcumnm, m XMnAimM, le Bm««». — > Slobée.
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tenients et s'élancèrent au milieu de la foule, critiit et disant :« Hommes ! que faites-vous? Nous ne sommes que des hommes semblables à vous ( 6{&oioRsdttç ), et nous veiMms vous apporter la bonoe noimlle, pour que ?ou8 puissiei vous affiranchir de ces vaines divinités pour vous tourner au Dieu vivant. » Et, disant ces paroles, ils eurent peine à apaiser la foule pour qu'eUe ne leur sacriûât pointé
Or c'est là, ce me semble, une remar«|uable coincideiice que celle d*un Jean de Giseala et de tant d'autres ftiux prophètes chez les Juifs; d'un Simon et d'un Ménandre chez les Samaritains; d'un Gérinthe chez les chrétiens égarés; d'une Velléda et d'unUarîcefaei les Barbares; d'un YeqN«ieD et d'un ApoUonitis ches les païens de l'empire : tous surgissant en même temps; tous prétendant à une part d'inspiration, de puissance ou même d origine divine ; prophètes, thaumaturges, magiciens; troublant, séduisant, gouvemaot les Ames. 11 fiiut comprendrequ'à cette époque où leGhristîanismen*avait pas encore popularisé le bon sens dans la race humaine les esprits vivaient dans un trouble étrange, surtout quand les âmnlements du dehors venaient s'igouter à leurs agitations intérieures. Entre les démons propices et les déimm$ malfidsants (ceux-ci bien plus puissants et bien plus nombreux); entre les prêtres et les incantateurs, entre les philosophes et les éaeiifumènes, entre les pythagoricîeiis et les magiciens, entre les possédéset les eiordsles ; dans un contact continuel, vrai ou supposé, avec le surnaturel et un surnaturel inconnu, redoutable, hostile, irrémédiable ; tout cela au bruit du Capitoie en flammes et du temple de Jérusalem qui s'écroulait ; que pouvait-il rester de paix dans le cœur et de bon sens dans le ccncau? Que devenait cette pauvre race humaine,
m nOME ET U JUDÉE.
que k grâce de Dieu n'édairait point, parfins emportée cl hardie, plus aouvent servile et pustllaniine ; flottani de dieu
en dieu, de faux prophète on Ibiix propliôte, du judaïsme agonisant au paganisme réchauffé; à qui on disait: » Le Christ est à Êphèae; U s appelle ApoUonius et il vient de faire lapir der la peste sous la forme d*un diien noir : — il est à Autun ; i! s'appelle Marie et il soidève les Gaules : — il est à Rome, il s'appelle Simon et il vole dansles airs : — il est k Alexandrie ila'appellc Veapaaieii, il a guéri un maochot et un aveugle? » If était-ee pas bien là Tère des faux prophètes, des hm du isls, des faux miracles, des fausses inspirations, des faux dieux ; cette ère dont parle rKvaugiie; « Si quelqu'un tous dit : • Voici le Christ; il est là, » ne le croyet pas... on TOUS dit « Le void dans le désert, » ne sortet pas. « Le voici « ih\m les lieux retirés de la maison, » ne le croyez pas » et « Prenez garde à ne pas être séduits ' ? »
Certes, depuis cent ans, le monde avait bien changé. Cent ans avant le dénoûment de cette guerre eîvile en feveur de Vcspasien, une atitre guerre civile, et bien plus longue, s'était dénouée en laveur d'Auguste*. Celte fois aussi les souffranoes avaient été terribles, les angoisses redoutables, les émes puissamment ébranlées. Non-seulement pendant vingt mois, mais pendant près de vingt ans, à partir du passage du Uubicoii. ou avait ressenti toutes les folies de l'ambition, toutes les aniiélés de la peur, toutes les souffraiioes de la mort, tous les enivrements de la victoire, toutes les corruptions de la fortune. La superstition païenne ne s'était certes pas éteinte dans les esprits; les hommes souvent les plus
* Matlh., XXIV, 4, 5, 25-27. — Marc., xiii, 5^, 21-25. — Luc,xxi, 8.
* La chute de Vitellius est du 20 décembre 69 après Jésus-€hn8t (SSSde Rome) ; la bataille dWctium est du S septembre de Tan 31 avant Jésus- Christ (723 de Rome).
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illostres en gardent la trace. Mais cependant clic ne s'était pas réclmuITée au feu des guerres civiles. C'était bien plutôt le soeptidsine et le doute qui étaient sortis de cette fournaise par où les âmes avai^t passé. Les dieux en étaient sortis décrédités, et une des tâches d'Auguste fut de les réhabiliter; le paganisme en était sorti plus affaibli ; la raison humaine plus hautaine, sinon plus forte, à certains égards plus lutnineuse; c'est à cette é^KNiue que Gioénm, une des plus belles intelligences et une des âmes les plus religieuses de l'antiquité, avait éciit contre les chimères de la théurgie païenne ces traités tant de ibis cités par les Pérès de l'Eglise et auxquels Diodétien fit Thonneur de les jeter dans le même bâcher où il brûlait les Évangiles.
De plus, le dénoùment même des guerres civiles de la république nous indique où était la force à cette époque. Sans doute, ni les poètes ni les courtisans du pieux Auguste, ne se sont abstenus d'entourer sa tète d'une auréole divine; mais le symbolisme religieux qui renvirunuc est exclusivement celui de Rome, de la patrie, de la civilisation, de lOccident. Sur les eaux d'Actîum, « Auguste conduit au combat les Italiens, ayant avec lui et le peuple et le sénat, et les pénates et les gi aads dieux. L'astre qui brille sur sa té(e » n'est pas un météore mystique de l'Orient; c'est a l'étoile patricienne de César. » Antoine, an coiitraire, conduit avec lui lesN' armes bigarrées, les dieux, les superstitions de TOrient, le <:hien Auubis, tous les dieux monstres de l Égypte, et un monstre plus abominable encore, a une épouse égyptienne.»
guerre est donc entre le monde policé de l'Occident et le monde barbare de FOrient, entre TOlympc et le sanctuaire ténébreux de Mem])liis, entre la religion claire, sobre, accessible, humaine du Capitole, et la superstition mystérieuse, multiple, impénétrable, théurgique des bords du Nil. Aussi,
griee « ApoUon, m dieu de la lumièfe, la barbarie est vainoue, rOrient rejeté dans ses ténèbres; Qéopàtre, ses
soldats et ses dieux vont chercher un refuge « entre les bras du lUl et se cacher sous les plis sinueux de la robe aiurée qu'il ouvre pour les recevoir ^ »
Mais combien diifêrente est la victoire de Vespasien I Lui, c'est rOricnt qui le soutient et qui l'accompagne ; le dieu syrien du Carmel, le dieu alexandi in Sérapis sont les premiers orades qui aient encouragé son amlntion; les prophètes de la Syrie lui ont applaudi ; les traditions de FOrient se sont levées à son aide; le magicien Apollonius a presque mis la pourpre sur ses épaules ; et c'est entre deux Grecs, Apollonius et Euphrate, qu'on nous le peint délibérant s'il acoqjitera rem* pire, conune Auguste entre Agrippa et Mécène. <(u'importe qu'il ait pour lui Rome, le peuple, le sénat et les grands dieux; mieux vaut Sérapis que Jupiter, la théurgie que la
* Ilinc Augijstus agens Itilos in prjplia C.Tsar
Cum patribus populoque penatibus, et magnis Dis
patriumque aperitur vertice sklu»
Hinc ope barharica vai iisque Antnnius arinis» Victor, ab Aurorîc populis et littore nibro. .^^[yptuin viresque Orientis et ultiina sccum Bactra tnhk, sequiturquc (neras) 1 iEgyptia coqjux.
Regina io mediis patrio rocit agminesittro.
OraîgamDfM Uflèn wnoÊtàn 6t latratarAnnliis Gonln Neptonni et Veneram contraque MiBerram
Teh teneot :
Actint Imbc ramait araim iiitfliideiwt ApoHo.
Dataper. . . ;
CoBlra autan nagno mmcDlflni rarpore IGlom Pandenteinque sinus et tota Teste voeanteni Ctanileiiin in gieminoi latebraaaqile flnminn vidoa.
ViHifti, ifiiieMi., vut, m /i».
Digjtized by
CHAP. XIX. - IMPOSTBDIlS PAlBIfS. i93
politique, le rôle d'Antoine que celui d'Auguste. Si la bataille d'Actium se fût donnée à cette époque, Antoine, appuyé sur les croyances barbares de l'Orient, accompagné des dieux et des prophètes de Memphis, mari d'une reine et d'une enchanteresse èg} ptienne, Antoine eût vaincu le sobre, le raisonnable, le Romain Octave.
C'est que, cette fois-ci, l'ébranlement des guerres civiles, au lieu d'affaiblir la superstition, Favait rallumée; au lieu d'aiguiser le fil de rinlelligence humaine, l'avait énioussé; au lieu de décréditer même les dieux de Rome, avait exag^é Jusqu'à la démence le culte des dieux de l'Orient; au lieu de faire une génération de sceptiques, avait fait une génération de bonnes femmes. Et le Cicéron de cette époque, ce sera Plutarque, païen attardé, dévot à ses dieux (je dis dévot, je ne dis pas croyant), s'épuisant en efforts pour réhabiliter, réformer, restaurer, réchauffer le paganisme.
D'où vient cette différence? Pourquoi, à deux générations de distance seulement, le même empire, le même peuple, avec les mêmes lois, les mêmes moeurs, la même langue, nous présente-t-il ce contraste?
Un mot sulîil pour l'expliquer : au temps d'Auguste, le monde était, en ce qui touchait sa rédemption, dans Tignoranoe ou dans l'attente; au temps de Yespasien, il en était à l'inquiétude et à la redierche. C'est ce que nous allons montrer plus en détail.