CARACTÈRES GÉNÉRAUX DE CES MAMFESTATIOXS
Fgo veni in iiominc f\-i(ris mri, cl non accipitis me si alius vencril in nonuno suo, ilium accipiclis.
Je Mri* Tenu en nondh mon tèn et voue ae ok rccevei pas. Si un aulne vient en son nom, voue le recovKs. (Jean., v, 43.)
On sait assez, et il est, je crois, généralement admis, que les promesses et les espérances de la rédemption, sous une
forme plus ou moins vague, n'étaient pas étrangères au paganisme. Au temps d'Auguste en paiticulier, puisque nous avons été amené à parler de ce temps, ce n'était pas Israël seulement qui attendait. A l'époque même où ce prince naquit dans Tobsi ure famille Octavia,des pronostics avaient annoncé que « la nature était en travail pour enfanter un roi au genre humain *. » Des orades, attribués aux sibylles, circulaient parmi les peuples et inquiétaient le prudent Octave qui en fit brûler quelques milliers. Ces prophéties annonçaient un rcuouvcllement du monde qui devait suivre de prés la ruine des dtés étrusques; et l'Étruriey en effet, venait d'être ruinée par Sylla. Virgile se faisait l'écho de ces croyances, et
* Naturam regem tiumano generi parturire. Sud., in Aug.
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dans un clianl iiivolonlaiicment iiispiiv, plus véridique probablement qu'il ne croyait l'èlrcy il annonçait que « les derniers temps des orades de Cumes étaient venus, .... que fes grands mois allaient commencer, .... qu'un enfant descendu (lu ciel viendrait effacer les dernières traces de l'iniquité humaine. » 11 peignait « le monde dans l'attente, tressaillant sur son axe ébranlé et s'élançant plein de joie vers ce âéde à venir*. » Le paganisme avait en ainsi un vague, mais un joyeux pressentiment de l'avenir qui était annoncé aux Hébreux sous une forme plus positive et plus grave.
M atSy que lattente fût alorsplus ou moins positive, au temps deVespasien, l'inquiétude lui avait succédé. Si le monde païen avait attendu coniine Israël, comme Israël il devait se croire déçu. 11 avait vu trente, quarante, cinquante ans se passer, pi'esque un siéde s'accomplir ; la grande année de la sibylle était depuis longtemps terminée; l'Êtrurie pleurait sans fin sur ses villes détruites. Il y avait prés de soixante-dix ans qu'on avait annoncé à Tibère, en des termes étranges et par suite d'une révélation mystérieuse, a que le grand Pan (qu'était-ce que le grand Pan?) était mort. » Nul dieu nouveau n'était pourtant apparu; nulle révélation éclatante ne s'était faite dans le monde, pour ceux du moins qui, s'attendant au berceau resplendissant de gloire que leur avait décrit Virgile, n'avaient
• Ullima Cimin'i venil j;iin rarniinis it-tas ;
MagniiS ;ib inlri^ro scclonim ii;Hcitiir oi do ..
et iiicipicrit inagiii |>i occdei i; meiises....
Jani nova progenies ca'lu clciiiittilur ;illo... Te iluic, si (|iia iiianenl sccKmIs vt'stigia noslii, Irrita |KM ji. tiià solvenl forinidinc terras... As|)irc convexo nutanlein pondère niunduni Tcrrasque Iractusque maris cœluint^ue pt^ofiiuiluin ! Â.<pice veDluro Istenlur ut omnîa seclo î
486 * lOW ET U JUDtl.
pas voulu regarder à la paille et à la crèche de Bethlécin. Au lien d'ôtrc gouverné par le iils d'un Dieu, on lavait été par un Tibère, par un Caligula, par un Claude, par un Néron.
Alors fl en fut des païens comme des Juife : ne voyant pas venir le 3Iessie, ils le cherchèrent; avec moins d'exaltation et de désespoir sans doute, parce que les pronostics pour lui étaient moins positifs, le monde païen se mil en quèle d'un dieu nouveau. 11 écouta toutes les rumeurs, il prêta Toreille à toutes les impostures, il se prit à croire à tous les fantômes. Chercher le Messie véritable dans l'humble cénacle des chrétiens, là où aucun bruit ne se faisait ; oà aucun lyrisme ne célébrait le Fils du ciel; où aucune auréole de gloire humaine ne resplendissait; oii les miracles étaient des giu l isons, non des épouvantes; des bienfaits, non des spectacles : cela ne venait pas à la pensée. On le cherchait bien plutôt dans la personne d'un magicien illustre comme Simon, d'un libérateur armé comme Marie, d'im César comme Yespasien : a Je suis venu au nom de mou l'ère, avait dit le Sauveur au monde, et vous ne me recevex pas. Si un . autre vient en son nom, vous le recevrei »
Cette pente des esprits était favorisée par une cause d'une autre nature. U y avait au monde un agent invisible, mais réel, de ces superstitions et de ces impostures. Celui que les évangiles appellent prince de ce monde, celui qui avait fondé ridohUrie et qui la soutenait, celui qui, deux fois, avait obtenu le pouvoir de mettre le Sauveur à 1 épreuve, et l'avait tenté, disent quelques docteurs, au désert et sur la croix'; celui-là ne se tenait pas encore pour vaincu. Il eût voulu empêcher le Désiré des nations de se manifester davan-
* Joan., T, 45,
* Boniiet, mr VAffomt <U Jéittê4}krist.
CHAP. XX. — CkUCÏ, GÉNÉRAUX DB CES MAMiPESTATlONS. 497
tage; il eût vcralu détourner au profit du mensonge cette attente qui s'adressait à la vérité. 11 pressentait que son jugement était proche ; ses mystères commençaient à être révélés, ses oracles à être réduits au silence. Mais, s il eût pu susciter au monde un prétendu régénérateur, accomplir les prophéties à sa façon, s'approprier cette universelle attente du genre humain, il eût prolongé son règne de quelques années, peutêtre de quelques siècles. Satan, « singe de Dieu » comme l'appellent les écrivains chrétiens, cherchait donc à faire prendre le change au genre humain: opposait aux miracles, les prestiges ; aux vérités, les fantômes; aux apôtres, les séducteurs; aux prophètes, les faux prophètes; au Christ, les laux Christs.
Par ce besoin des ànics, par cette puissance secrète qui l'exploitait au profit du mensonge atm de le détourner de la vérité, s'expliquent ces égarements eti»s impostures multiples, fausses prophéties chez les Juifs, hérésies chez les chrétiens, fausses divinités chez les (Gentils ; tous faux christs imitateurs du Christ véritable. Et il est aisé de reœnnaitre les traces de cette imitation.
La plupart de ces imposteurs viennent de TOrient, pour se
conformer aux prophéties qui circulaient par le monde cl
pour in n ter le Messie, dont il a été dit : a Orient est son nom. »
C'est de la Palestine et non des colonies juives de l'empire
que sortent tous les Juife soi-disant inspirés. Simon parait à'
Samarie, Ménandre à Antioche. Apollonius nait en Cappa-
doce, et, selon Philostrate, il se serait enfoncé bien plus avant
vers rOrient pour appraidre la sagesse sur les. bords du
Gange. C*est vers POrient que se tournait la statue de César
pour appeler Vespasieu du l'ond de la Judée, et Vespasien
commence par aller chercher aide en Egypte, dans les sauc-
tuauresles plus antiques et les plus vénérés de POrient.
m lUMIE ET LÀ JUDÉE.
Presque tous aus^i abusent, en se les appliquant, des prophélies de la Rédempliun. Les iniposieui^ de Jérusalem ne foBt pas autre chose. Yespasien se iait appUquimr par Josèphe h prophétie de Michée; Simon et Ménandre, Samaritains, se fent christs et messies dans le sens de la Bible; j'ai dit avec quelle audace sacr ilège Simon attribue à sa personne les mirades de rinGamatioa, de k Rédemption et de la Passien. En un mot, ces oracles, dont Tadle, Suétone, Josèphe^ attestent la popularité, et qui annonçaient à l'Orient un chef sorti de son sein, ont été pour tous ces hommes le Ulie de Icui* mission et le fondement de leur succès.
Tous, de plus, se donnent le nom de dieu sauveur ou libérateur. Marie s'intitule dieu libérateur des Gaules. Velléda est également la libératrice de la Germanie. Simon et Ménandre sont une émanation de la vertu suprême descantdue pour sauver le monde de la tyrannie des mauvais angeV ApoUonius de Tyanes est venu aussi délivrer le mondé, d^o^^mofw mauvais, et, dans son Apologie à Domilien, il expliqmp bien quel est pour le monde ce besoin d'un libérateur diviiAet humain à la fois : « Au milieu de ce désordre du monde, Vt-il, il est une certaine harmonie qu'il appartient au sage de mmtenir, et pour laquelle, ô roi ! lu conviendras toi-niènie «'il faut un homme semblable à un dieu. . . Oui, au milieu de œs âmes ballottées par leurs passions, il faut un homme, un dieu venu du sein de la sagesse suprême pour rétablir rharmonie des unies'. » Et c'est une chose digne de remarque, que ces hérétiques, sortis du christianisme et si complètement éloignés de lui, Simon, Ménandre, les Niodaites, Cérinthe, au milieu des rêves pythagoriquei et des monstruosités
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orientales, par lesquelles ils revenaient à l'idolâtrie, ont toiyours conservé deux choses qui pouvaient justifier leur nom de chrétiens : le dogme de la Rédemption, du Diea devenu homme et libérateur des hommes ; le signe de la Rédemption, le baptême, symbole et instrument de cette délivrance. Tout ce siècle avait la conscience qu'il devait être racheté, et racheté par un Homme-Dieu. Tout le monde sentait que le nœud des affaires humaines en était venu à ce point où uii Dieu avait dû apparaître pour le délier (dt^nu mnAxce nodus).
Enfin, dans la plupart de ces histoires, le détail trahit une main de copiste, que cette main soit celle du héros ou du con* teur. Même le Gaulois Marie, jeté aux bètes et respecte par elles, nous rappelle Daniel dans la fosse aux lions, et sainte Théde, la première martyre. Yespasien, surtout, semble avoir été arrangé par les historiens peur être une oontrefiiçon du Christ. Jésus, réalisant la prophétie deMichée, est sorti de Bethléem pour devenir le roi pacifique de toutes les nations : Yespasien, à qui on applique cette même prophétie, sort de Judée pour êtrele dominateur padfiqued*un empire qui s'appdait le monde. Jésus fait des miracles; Yespasien en fera à son tour. Jusque-là, les prétendus miracles du paganisme se faisaient le plus souvent sans la main de l'homme; l'homme en était le témoin, Finterpréte, le préneur, le préparateur caché phitét que l'agent direct et libre; ici il n'en sera plus ainsi : Jésus guérissait les infirmes, Yespasien se fera amener des infirmes. Le plus souvent, dans le paganisme, les gué. risons prétendues merveilleuses s'opéraient dans un songe qui indiquait le remède au malade ; ayjourd'hui, c'est à un médecin surnaturel que le songe renverra le malade. Jésus guérissait un aveugle avec sa salive, Yespasien prétendra guérir un aveugle avec sa salive. Jésus a guéri un
m ROXe ET U JUDAS.
paralyluiuc, Vcspasien guérira un paralytique. La conlrelaçon est évidente*.
EUe l'est bien autrement chei Apollonius, si nous acceptons comme historique ou semi-historique le rèdt de Phtlostraie, ilc sont des miraclosà sa naissance, une vie virginale, une prédication constante, la connaissance des pensées secrètes, la prédiction de l'avenir; il guérit les malades, il diasse les démons (et un de ces derniers rédts semble, dans SCS expressions mûmes, avoir été calqué sur l'évangile de saint Luc*/. La résurrection d'une jeune fille, que Ttiiloslrate, du reste, représente comme douteuse, offre plusieurs traits qui rappdlent la fille de Jaîre Les disciples quittent leur mattre au jour du danger; le maître, au conlraire, marche au péril, malgré les supplications et les larmes des siens, avec une complète prescience de l'avenir. Seulement Apollonius ne se laisse pas crucifier. Quand il est las de l'épreuve, il s'y dérobe avec une puissance surnaturelle qui lui ôte un peu le mérite de l'épreuve. Thiiosirate n'était pas homme à inventer, ni même à copier une chose aussi paradoiale qu'un Dieu crucifié par amour pour les hommes. Mais la fin d'Apollonius ressembloà l'ascension du Sauveur, et il disparaît tout à coup du loilicu des hommes sans que personne ait jamais retrouvé sa dépouille.
11 y avait donc en ce temps-là un singulier besoin de rappeler ou de contrelinre l'Evangile. Ces dieux de contrebande, qu'ils en eussent ou non la conscience» marchaient plus oumoins dans l'ornière du vrai Dieu, s'appropriaient ses prophéties, usurpaient son nom, oontrefiûsaient ses miracles. 11
' Voir Marc, vu, 55. — Joan., ix, 16. — Les historuiis de Vespasieii, filés plus haut.
* Luc, Mil, 28. — Philoslr., k, 20-25.
» Matth., IX, 18-25. — Marc, y, 22-2i, 41, 42. — Philoslr., iv, 45.
CHAP. XX. - GARAGT. GÉNÉRAUX DE CES MANIFESTATIONS. !>0I fallait à ce siècle un Dieu avec nous, un Emmanuel; la première moitié (lu siècle s'était passée ù rullendre, la seconde se passait, après 1 avoir méconnu là où il était, à le prendre là où il n*était pas. Le monde était plein de faux Emmanuels; à rencontre ou dans T ignorance du Dieu fait homme, l liomme se faisait dieu.
Se demandera-t><>n, entre lEvangile du Chiist et les Évangiles des faux christs, où est l'imitation, où est le modèle?
La question ne vaut guère la peine d'être posée.
L'imitation se trahit par son infériorité, plus évidemment encore par la postériorité de sa date. Je n'ai pas besoin d'expliquer comment rfiSvangile est supérieur à la vie d'Apollonius ou à celle de Yespasicn. Je n'ai pas besoin de dire non plus que les faits évangéliques ont une date certaine, antérieure à rhéréâe de Simon, puisque Simon a commencé par être cfarétioi; antérieure de vingt ans au moins à Tapparition d'Apollonius ^selon la chronologie de son historien), de trente-six ans au moins à celle de Yespasien et de tous les autres.
De plus, il y a une autre r^nse, non moins sûre et qui
peut mener à des considérations plus instructives. On juge de l'arbre par ses fruits. Pour mieux comprendre ce qu'étaient ces héros du judaisme, de l'hérésie, du paganisme, il faut voir ce qu'ils ont apporté au monde. Jetons un coup d*œîl sur les temps postérieurs; voyons ce qu'ont été, et du vivant de ces hommes et après leur mort, leur renom, leurs doctrines, leurs disciples, leurs bienfaits.
Quant aux prophètes du judaïsme révolté, j'ai dit combien leurs rêves ont été horriblement déçus. Ce peuple qu'ils prétendaient émanciper, ils l'ont perdu; ces prophéties qu'ils répandaient ont été démenties; leurs chimères de gloire nationale sont demeurées ensevelies sous les mines de leur
bOa ROME ET LA mÈR.
temple. Eux-mêmes enfin ont péiî dans les égouts de Jérusalem, sur les arènes de Béryle, dans les c4ichots de Rome, dans les suicides de 31assada, sans qu'il restât pour leur mort un hommage et un regret, martyrs sans coite et sans kon- ' neur, parce qu'ils ont été les martyrs de lemr propre orgueil I El, bien loin de léguer quelques bienfaits postbumcs à leur peu pie , i Is ne 1 ui ou t légué que souffrances et malédiction, nouvelles révoltes, nouvelles exterminations, nouveaux désastres. Ils lui ont légué une servitude, de siéde en siéde plus dore, une dispersion plus complète, l'abaissemcnlde son caractère, le rétrecissemenl de ses idées; il n'a pas germé une seule grande chose de toutes les ruines qu'ils ont faites.
Nous pouvons en dire autant des hérésiarques. Ceux d'enlre eux qui rcloumaient vers le judaïsme ont laissé, en général, peu de traces dans T histoire, les noms de leurs sectes se confondent et bientôt s'éteignent ^ Ceux qui retournaient vers le paganisme n'eurent pas non plus, aumoins sous leur propre nom, une ionj^ue durée. Nous ne voyous pas qu'il y ait eu de Cérintliieus après Cèrinthe. Au temps d'Origène, il n'y avait plus que trente Dosithéens : il n'y en avait jamais eu beaucoup*. Au temps de saint Justin, il y avait encore qiu^lques Ménandriens; au temps de Tcrlullicn, il y en avait fort peu'. Les ^icolaïles laissèrent moins de traces encoi^. Quant à SinHHi, sa religion eut plus de gloire; populaire en Samaric, répimdue ailleurs, honorée jusque dans Rome, protégée par sa condescendance contre les périls du mar-
* Il y aTrit cependant encore, du temps de saiot Augustin, des Nazaréens, eoit à Pella, berceau de leur secte, soit à Cobabe, dans le pays de Basan, maik Bdrée, dans la Gélés^ric (m Fmut., m, II).
* ùmtrûCeltum,
> Eusèb., III, tS. — Irénée, i, St. — Juslîn, ApoL, t, S6, 56. — Tertu\h, ée Anima, M.
CHAP. XX. — CARACr. GfiMÉBAUX DE CES MANIFESTATIONS, m
tyre, elle ètoit cependant bien réduite au temps d*Origène,
qui ne connaissait plus de Simoniens. 11 y eu avait pourtant encore, el il y eu eut après lui, mais honteux de leur nom, se confondant, autant qu'ils le pouvaient, avec les catholiques, recevant le baptême avec eux, tâchant de les sè* (luire. Au commencement du quatrième siècle, plusieurs d'entre eux furent découverts et diassés de 1 Eglise. Depuis, on n'en parie plus ^
Mais cependant de Simon et de ses imitateurs il resta quelque chose, une grande cliosti luèuie, si rien peut être grand dans l'erreur et dans le mal. Leur doctrine, grandiose quoique absurde, dépravée, mais hardie, ne devait pas être perdue pour le genre humain : la tradition de la folie ne se perd pas plus que celle du bon sens. Elle fut la hase première de ces doctrines diverses qui, sous le nom commun de Gnostidsme, ont eiercéun si grand empire sur les imes, qui ont si profondément affligé le Christianisme, appelé à elles tant de chrétiens, païens de cœur. La haine de l'Ancieu Testament, la mécoimaissance du Dieu créateur, la réprobation du monde créé, bien d'autres traits de la doctrine de Simon et de Ménandre se reproduisirent après eux. Ce n'est pas sans raison (|ue les écrivains ecclésiastiques ont appelé Simon le père de toutes les hérésies.
Les idées, ou plutôt les rêveries de ce genre, à h fois insensées et immorales, sont repoussées aujounPhui par toutes les sectes et toutes les écoles; mais Simon peut se vanter, giàce au Gnoslicisme et au Manicliéisiue ses conti* nuateurs, d'avoir régné pendant quelque mille ans sur des centaines de mille de fous, et d'avoir fondé un système d'ab*-
* Orig., c. Ceh., V, 11; Vf, 1. ^ Eusèb., H, tt, 13. — Les Simoniens habitaient surtout dans la Samarie, diaprés saint Justin (vers l'an 160), et Clémenl d*Alexandrie (vers Tan SOO).
504 AONfi £T LA JUaJ£fi.
snirdité et de dépravation des plus insoutenables) mais des
plus durables.
Parlons maintenant des dieux païens et de leurs succès. Ni Marie ni Veliéda, on l'a vu, ne laissèrent la Gaule émancipée ou la Germanie triomphante. Quant à Yespasien, son succès |)olilique fut complet; mais, pour sa mission (liviiic. il semble avoir pris à lâche d'en désabuser le monde, ilieu de moins céleste que le règne dece vieux prince, honoré d'ailleurs pour son humanité et sa justice, mais avare, fiscal, publicain sous la poiii prc, mettant un impôt sur les urines, et, au moment de sa moi t, disant, par une allusion railleuse à sa procliaine apothéose : « Je crob que je deviens dieu ^ » Il donna cependant, il fiiut lui rendre cette justice, dix ans de paix à l'enipiro; mais il lui donna sonlils Uoniilieu, abominable tyran pendant quinze années. Telle futla mesure du bien et du mal qu'apportait au monde Tavcnement de cette famille Fiavia, inaugurée par tant de pr<)]iliéUes et de prodiges.
Reste Apollonius, le plus obsciu- pendant sa vie, le plus important après sa mort. Sou histoire posthume mérite que, par curiosité au moins, nous nous y arrêtions un moment. Cent ans après sa mort, il n'avait guère que le renom d'un grand magicien. C'est en ce sens que Méragène avait écrit son histoire. Mais, à cette époque, la lutte était vive entre le Christianisme et les écolesnèo-platoniciennes ou néo-pythagoriciennes, derniers auxiliaires du paganisme. Ces docteurs qui opposaient au christianisme un paganisme tant bien que mal restauré, aux dogmes chrétiens des dogmes eu par lie empruntés à l'ÉgUse elle-même, cherchaient un homme fait dieu à opposer à un Dieu fait homme. Simon, Ménandre, Yespasien, étaient déjà complètement oubliés. On essaya de Pythagore;
' Puto, deui fio, Suet., m Vnp.
CUAP. XX. CARAGT. GÉNÉRAUX DE CBS MANIFESTATIONS. 505
et, de savie déjà peu historique, on iit un tlièiue idéal, le roman du mystique et du sage. Mais Pythagore était bien ancien. Tout à coup, par un de ces heureux hasards qui ne manquent jamais, furent découverts les mémoires authentiques de Dainis, le disciple chéri d'Apollonius, inconnu jusque-là, malgré l'illustration de son maître. Une impératrice bel esprit, Julie, femme de Septime-Sévère (193-212), les donna à un rhéteur, on, connne on disail alors, à un sophiste célèbre, Philostrate, titulaire de la chaiie de rhétorique grecque que les empereurs payaient à Rome, et qui était admis à titre d*homme de lettres dans le cercle intime de l-impératriée. Philostrate lut Damis avec un ravissonient dévot; mais il jugea que ce pieux personnage. Assyrien de naissance, écrivait un grec barbai*e; et, au lieu de publier tel quel ce précieux monument, il le refit, empruntant pour Tenrichir tout ce qu'il put trouver d'anccdoles en d'autres livres, de traditions dans les temples, et même de contes de fées dans sa mémoire.
' Or ce livre fit une révohition complète dans la renommée
d'Apollonius. Damis avait été son confident inséparable, e( apprenait sur Apollonius ce qu'on ne pouvait savoir d'ailleurs. On avait pu savoir ce que ce héros avait l'ait sur la place publique; on apprenait ce qu'il avait lait dans la solitude etPintîmité. On avait pu savoir ce qu'Apollonius avait fait dans les villes grecques ou romaines, dans le monde eomra et civilisé; on apprenait ce qu'il avait &it dans les mondes inconnus. C'était Damis qui avait été l'introduc^ teur même d'Apollonius dans cette febuleuse et impénétrable Asie. Sur les rives de l'Euphrate. sur la liiniltj où finissaient l'empire et la civilisation de Uome, Apollonius avait rencontré l'Assyrien Damis, et Damis avait été son guide d'abord, puis au moins son compagnon, à travers la Perse,
m ROME HT LA JUDBB.
l'Etliiopic, l Uindoustan, les gymnosophistcs, les brahmanes, les fakirs, les magiciens, dans le monde en un mot des MilU et me Nuits. Là, Philostrate avait beau jeu pour se livrer à son imagination, je ne dirai pas poétique, mais conteuse, et pour se répandre eu rêveries, moins divertissantes pourtant que celles de la sultane Scliéhérazade^ Là, il pouvait donner à son Apollonius de la féerie, de la prophétie, de la divinité, de la parodie ëvangélique tant qu*il voulait.
Ainsi Apollonius se trouva tout à coup tout aulrenient grand homme qu il n avait jamais été. Use trouva avoir renversé Néron, conseillé Galba, suscité et dirigé Vespasien, bravé Domitien, fait élire Netva (car Apollonius, né, selon Pliiloslrale, quatre ans avant l'ère vulgaire, avait vécu près d'un siècle). Jusque-là la chasteté d'Apollonius n'était pas trés-assm*ée, et, dans un autre livre, un autre Philostrate (ou peut-être le mémeV) parle d'un personnage qui avaR passé pour élrc le fds adultérin d'Apollonius*. Mais le témoignage de Damis démentait solennellement ces mauvais propos, et rien ne fut plus certain que la vbgînité inviohible d'Apollonius. T^a tradition attribuait k Apoltonius quelques prodiges ; mais Damis en avait vu et en garantissait bien d'autres; Damis seul avait vu dans la prison Apollonius ùtant et remettant à son gré sa jambe dans l'anneau de fer qui était censé Tenchalner ; c*est aui seuls Damis et Démé- Irius qu'Apollonius était apparu à Pouzzoles, ayant disparu trois lieures auparavant de l'audience de Domitien qui se tenait à Rome. Damis seul savait tout cehi, et Philostrale seul, avec la savante Julie, avait lu Damis.
Dès lors Apollonius, qui avait eu jusque-là le renom d un
* Quoique j'aie toujours aimé les contes de fées, dit miïvement le bou évèque d'Avranclies, je n'ai jamais pu goûter ceux-là. fluet, Demonslr.
* Philoâir., Sophùt., 51 .
CHAP. XX. — CARAGT. GÉNÉRAUX DB €68 MANIFESTAnORS. 9417
sorcier et d'un sage, et auquel le litre de dieu avait été donné plutôt par courtoisie, fut tout a fait dieu. Le sophiste Eunape, au cinquième siède, intitule le livre de Pbilostrate, la descente d'un dieu sur la teire^ L'histoire d'Apollonius, enrichie de traits empruntés à l'histoire même du Sauveui' et à celle de saint Paul, et à celle du magicien Simon, à ce qu'il parait % résuma en lui toutes les histoires divines, et en fit le meilleur dieu à op])oser au Christ, Yanti^ritt le plus parfait, le christ de tous les païens. L'empereiu' Caracalla lui Làtit un temple'. Alexandre Sévère mit son image dans sa chapelle domestique avec celles d'Orphée, d'Abraham, el ceUe même de Notre-Seigneur ^ Aurélien était sur le point de livrer au pillage la ville de Tyanes, quand Apollonius lui apparut en songe, lui ordonnant de respecter sa patrie, (dont au reste, de son vivant, il s'était peu soucié); Aurélien épargna la ville et bAtit un temple au dieu *. Au troisième siècle, Porphyre cite plusieurs fois Apollonius Au temps de Dioclétien, le sophiste Hiéroclès étahlit régulièrement le paraU^ sacrilège entre Jésus-Christ et Apollonius ; l'empereur Julien mit l'image d'Apollonius sur ses monnaies Des chrétiens même se laissèrent prendre à cette gloire. Au cinquième siècle, le saint évèque Sidoine Apollinaire, tout en réservant les droits de la foi catholique, parle d'Apollonius avec
' WicO ï't ; oÉv6pw7rouç STTKÎraîa. Ailloiii'S il dit : Ou/, en 9rAcoc<'go;, âXX' r,v n xai àv6pa>77cû aî'acv, un milieu entre riiomine ( t le dieu. In proœmio.
• Voir rouvrage de M. A. Fleury, ^.<î7z/ l'uni cl Sâitque, où des rapprochements ingénieux sont établis entre les laits de l'iustoire de saint Paul et ceux que Pliilostrate attribue âA]K>Homus.
^ Xipliil., Lxxvii,
* Lamprid., in Alex., 24.
» Vopiscus, in Aurelian.y 28.
• InFyUiag., iS ^de Àbslin., m, p. 348; de Stijge, p. 385.
* Tristan. , iir, p. 637.
m ROME ET U JUDÉE.
îulmii jUion et li acliiil pour la cour d'uu roi visigolli ûii abrégé d'un abrégé de sa vie*. Isidore de Peluse* le cite comme un grand liomme persécuté par la calomnie. Ënfin^ au douzième siède, le moine byzantin Tzetzès, admirateur de ce grand magicien (Apollonius était rcloiiihé à I rlat de magicien, comme Virgile), ajoute de nouveaux contes bleus aux contes bleus de Philostrate et parle de cigognes enchantées que Ton montre à Constantinople comme Tœuvre d'Apollonius.
Mais à quoi aboutit celte renonniiéeV Apollonius eut quelques cntbousiasles et quelques autels, peu nombreux en définitive. U n'eut pas même une secte comme Simon. 11 n'y eut jamais d'Apolloniens. Au connnenccmentdn quatrième siède, Apollonius n'avait presque plus d'adorateurs ^ Seulement quelques cbarlatansde magle faisaient leurs sortilèges en son nom\ 11 ne laissa pas une idée, pas une doctrine féconde, pas une action tant' soit peu efficace sur la vie humaine. Le mensonge est stérile. Pliiloslralc, eu créant à Apollonius une popularité et nu culte factices, avait fait un tour de force, explicable seulement par la crédulité du paganbme expirant, mais rien do plus qu*un tour de force *.
Eu délinilive, ces iiianircstations soi-disant divines aboutissaient à l'abaissement de l'esprit humain. iSous venons de voir les inspirés du judaïsme amener leur nation par la
« VllI. K|). III.
* I. Kp. CCCLXXMX.
^ Laclance, InsUl., v, 3.
* Ëusèbc.
> Voyei sur Apollonius, i>aniii I«» modernes : iluet., Démonsir, évmigéL — Tilleroont, Hiêiolre des Empereurs, t. il, p. 1S5 et suir. (in-!*). — Tadiimer, der FttU des Beidenthums, p. 130, 131, 405 et sttir., 460 eteaiY. — Amëdée Fleury, Saxni Paul ethnique, \.\, p. i04 et SUIT. ; II, p. 94 et sqît. — Ou cite une disseitstion : Ùe Apollamo Tya» nensi per Sigismiiml KIose. Witle:nlierg» 1793.
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CQAP. XX. — CARACT. GÉNÉRAUX DË CES MAiNlFËSTATlOJSS. 50U
perte de sa liberté à la perte de son bon sens ; les talmudistes
et les kabbalisles sont le dernier fruit de ce soulèvement prétendu religieux, ^ous avons vu les faux inspirés dans rÉglise, oes sectaires qui se donnaient le renom de prophètes, Simon, Ménandre, Êbion, les Nicolaltcs, Gèrinthe, aboutir à un l'ésullat [tareil et enfanter le gnosticisme. Là aussi, c'est le réve qui aura gagne du terrain sur le bon sens, la chimère sur la raison, l'Orient sur l'Occident; le gnosticisme est oriental comme la Kabbale.
Dans le paganisme, il eu sera de même. Les prétendus iuspii'és ont livre bataille à la raison humaine ; ils ont gagné, et ce succès de la superstition est croissant. Ce qui consen-e dans la société païenne un peu de saine raîf?on et de dignité tiendra peu à peu à flécliii". Le i)an(''^yrislc d'A|Kill()iiius nous montre son héros aux prises devant Vespasien avec le stoïcien Ëuphrate, le poursuivant et poursuivi par lui d'accusations et d'injures. Cette querelle, assez ignoble pour être liistoriquc, est jugée par Vespasien en faveur (rApolloiiiiis contre Euphrate, pour le pythagoricien contre le stoïcien, pour le mystagogue conti'e le philosophe. C'est une image, sinon un épisode du procès qui se jugeait alors dans Tempire. La famille Flavia, soit par prudence politique, soit par reconnaissance envers le mysticisme p^tliagoricien, ne fut point favorable au stoïcisme. Vespasien une première fois, Bomitien après lui, chassèrent de Rome les philosophes. Même après la cliute de la ftunille Flavia et la résurrection du stoïcisme sous les Antonins , le pyibagoréisme et la théurgie oôntinuèi*cnt à lui tenir tète. Le stoïcien Ëpictèle, très-froid sur le culte des dieux, est contre-balancé par riutar<juo, le prêtre d'Apollon, l'ennemi des stoïciens, le dévot restaurateur du paganisme. Môme quand le stoïcisme avec Marc-Aurcle monte sur la chaire curule des Augustes,
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il n'y arrive qu'en se mêlant, dans Fesprit vacillant de ce prince, de bien des dévotions païennes que Giéanlhe» Posidoniiis, Sénèque, Épiclète, eussent méprisées.
Et enfin, après Marc-Aurèle, il n'y eut plus de stoidens ; la pbikaophie ne se fit plus aooepter qu'en se mâant d'une dose toujoui's croissante de superstition et de théurgie. L'influence de rOrienl gagna de plus en plus. Le paganisme marcha, dans des voies de moins en moins rationnelles, pré- UfBni Plotin à Gicèron, Apollonius à Socrate, le mysticisme d'Alexandrie à l'esprit critique d^Athènes, les cultes ténébreux de l'Asie aux cultes plus lucides de la Grèce, Sérapis à Jupiter, l'Orient à l'Occident. Le christianisme seul eut sous sa garde la raison humaine, et seul il la sauva.
Telles forent dans leur folie, dans leur pauvreté, dans leur stérilité, ces contrefaçons du Dieu véritablement manifesté sur la terre.