CHAPITRE XI
TRANSLATION DE LA CAPITALE A ROME. INSTRUCTIONS DONNEES A NOTRE MINISTRE A FLORENCE.
dependant le temps marchait, et chaque jour e"coule rendait plus prochaines deux dates que les hommes politiques n envisageaient pas sans inquietude. La premiere, le 16 juin, marquait le vingt-cinquieme anniversaire du pontificat de Pie IX. La seconde, le l er juillet, etait celle assignee par le cabinet italien a la translation de la capitale dans la ville de Rome.
En atteignant sa vingt-cinquieme annee de regne , le Saint-Pere donnait un dementi aux pa roles sacramentelles prononcees parle doyen des cardinaux au moment de 1 exaltation du Souverain Pontife : Non videbis anno* Petri 1 . On raconte <ju en les entcndant, Pie IX repondit a demivoix : Non estfulei 2 . Si 1 anecdote est exacte, il aurait devine 1 avenir en regardant comme pos-
1 Vous ne verrez pas les annges de saint Pierre.
2 Gela n est pas un article de foi.
sible ce qui ne s est realise pour aucun de ses predecesseurs. Aux yeux de ses partisans, ce privilege exceptiormel n etait rien moins qu une grace divine, signe certain d une protection speciale du Tres-Haut. L emotion de la catholicite clevait se traduire par de nombreux ct imposants pelerinages au Vatican et parde riches offrandes. La plupart des souverains catholiques envoyerent des lettres autographes de felicitation. Le chef du pouvoir executif de la Republique francaise ne pouvait s abstenir d une demarche personnelle. II ecrivit le 12 juin la lettre suivante, qui a donne lieu aux commentaires les pluspassionnes. Le texte n en n ayant point ete public, un jour nal italien en fabriqua un duquel ressortait un veritable engagement en faveur du Saint-Siege. Je montai a la tribune pour declarer ce docu ment apocryphe; la presse ne considera pas cette denegation comme suffisante. Admettant que la lettre en question n avait pas ete ecrite , elle persista a repeter qu il y en avait une autre que le gouvernement cachait soigneusement a cause de sa nature compromettante. Pendant quelques jours les recriminations provoquees par notre reserve furenttres-vives. Qu on juge de leur valcur, en lisant la seule lettre adressee par M. Thiers au Souverain Pontife :
Tres-saint Pere ,
Les catholiques francais saluent avec une joie respectueuse le vingt-cinquieme anniversaire " du pontifical de Votre Saintete. En ma qualite de chef du pouvoir executif de la Republique > francaise, je m associe a leurs sentiments, et je " me fais avec empressement 1 interprete de leurs voeux.
Comme eux, j ai admire la noble fermete avec laquelle Votre Saintete s est montree constamment superieure aux evenements donl Dieu a permis 1 accomplissement pendant cette longue succession d annees. L adversite ne pouvait abattre et n a fait quc mettre en lumiere la grandeur de sa foi et 1 eclat de ses vertus apo- > stoliques. La France, elle aussi, eprouvee par " le malheur, a trouve de grandcs consolations " dans la genereuse charite de votrc cosur paternel, elle vous atlrcsse Fcxpression de sa recon- " naissance. C est pour moi un honneur insigne "d etre, a cette heure solennelle , son fidrlr interprete, et de pouvoir mettre aux pieds de " Votrc Saiiitete 1* assurance de ses profonds rcs- " pects, de sa vive gratitude et des souhaits ardents qu clle forme pour que Pie IX continue
de tongues annees encore son memorable ponfificat.
>< Le chef clu pouvoir executif de la Republique francaise ,
Signe : A. THIERS.
Cette lettre, qui ne meritait pas toutes les polemiques dont elle a etc 1 objet, fut portee par M. le comte de Nicolai au Saint-Pere, qui pria M. d Harcourt d en temoigner sa reconnais sance a M. Thiers. L empereur d Autriche lui avait envoye M. le prince de Hohenlohe. Le roi d ltalie lui-meme voulut suivre cet exemple, et cbargea 1 un de ses aides de camp d aller complimenter le Saint-Pere en son noni : le cardinal fit savoir a cet officicr que le Saint-Pere accueillait tons les vceux , mais que les circonstances ne comportaient pas d autre reponse .
Les deputations qui se presserent autour du Souverain Pontife dans les journees des 16 et 17 juin furent nombreuses et enthousiastes : elles verserent a son tresordes sommes considerables. La seule Hollande, dont la population compte tout au plus treize cent mille catholiques appartenant pour la plupart aux classes pauvres, remit
1 Depeche de M. d Harcourt, 17 juin 1871.
pour sa part cinq cent mille francs. Le Saint- Pore recut tons ceux qui se presentment et fut avec eux admirable d affabilite , de dignite soreine et de presence d esprit. A voir ces liominages respectueux et passionnes , il put se croire un instant en pleine possession de sa puissance souveraine, et considerer comme une vision malsaine les evenements qui venaient de In frapper coup sur coup sans neanrnoins 1 abattre.
Mais quand revenu de ces enivrements, il so placait en face de la realite , il nc lui elait pns possible de ne pas resscntir jusqu au fond de 1 ame 1 epreuvc douloureuse qu ii etait sur le point de subir. Le 20 septembre, il avait du ceder a la force materielle, et 1 ordre par lequel il encliainait le courage de ses defenseurs etait un acte de necessaire sagesse autant que d humanite. Plus taril , il avait su quc la population romaine avait vote un plebiscite en faveur de Vic tor-Emmanuel. Mais il pouvait, jusqu a uncertain point, se mettre au-dessusde ces deux faits, 1 un militaire, 1 autrc politique, car tous deux etaient l ceuvre exclusive du gouvcrnernent italien. Les choses allaient entrer dans une phase nouvclle avec la translation de la capitale dans la ville sainte. Pie IX et ses conseillers se preoccupaienl bien moins de la presence du roi au Capitolc,
hien qu elle leurfut assortment fort penible , que dii parti qu allaient prendre les puissances europeennes. Jusque-la elles s etaient tenues dans une abstention qui laissait le champ libre a toutes les conjectures. Quelques-unes d entre elles , en manifestant le desir de s entendre dans une conference sur la situation du Souverain Pontife et de 1 Italie, avaient paru favorables a la cause du Saint-Siege. Tout etait done reserve et par la meme intact. La precipitation du cabi net de Florence allait provoqucr une solution, apres laquelle le doute ne serait plus possible , et c est la ce qui causait au Saint-Pere une fort legitime inquietude. On a vu plus haut qu il ne 1 avait point deguisee, le 26 mai, en repondant au discours de presentation de M. d Harcourt. Bien avant , il en avait entretenu notre representant , et ses craintes a ce sujet se reproduisaient dans presque toutes ses conversations avec les membres du corps diplomatique : des le 25 fevrier, M. Lefebvre de Behaine m ecrivait :
Le Pape a repete a Fambassadeur d Autriche ce qu il m avait dit deux jours avant : qu il " comprenaitl impossibilite d une intervention ar- " mee en sa favour , mais qu il esperait que les " gouvernements , appreciant le dommage cause a leurs sujets catholiques par les precedes de
1 Italie, si attcntatoires a I incleperidance du gouvernement spiritual de 1 Eglise, nc sanctionneraient pas les preventions chaque jour croissantes du cabinet de Florence et n autoriscraient pas les agents qui les representent pres du roi Victor-Emmanuel a le suivre a Rome, oii d ailleurs il serait opportun de faire comprendre an gouvernement italien qu il a tort de vouloir transporter la capitale.
A ce moment , on pouvait croire encore que cette grave question ne serait pas brusquement tranchee. J inclinais vers un atermoiement. Je fis connaitre avec detail a M. Visconti- Venosta toutes les raisonsqui m y determinaient. Je me " place, lui disais-je dans des depeches que je me borne a analyser, au point de vue clu triple interet de la France , de 1 Italie et de la catholicite , et c est au nom de ce triple interet qu il me paraitrait sage d amener graduellement les esprits au deplacement de votre capitale. Peut- > etre meme y aurait-il un grand avantage a > constituer au profit de Home une sorte d honov rariat, qui en ferait la capitale dc droit, en lais- " sant en fait le siege du gouvernement a Flo- > rence. Gouvernee a la fois par un municipe et un prefet italien , la V T ilIc etcrnelle ne diffV-rc- > rait des autres cites de la Peninsulc que par son
originalite grandiose, que ferait bien vite dispa- " raitre le mouvement d une capitale moderne.
- On echapperait ainsi a deux sortes d* objections " dignes d etre prises en consideration. D une part, on n enferinerait pas dans la meme en- " ceinte cleux institutions qui tout d abord semblent s exclure , qui dans tons les cas se genent
et s amoindrissent par le contact; d un autre cote, on ne s exposerait point aux reactions vio-
Jentes des partis, beaucoup plus redoutables a Rome qu a Florence , et tres-certainement ex- " citees par le perpetuel antagonisnie de deux " souverainctes rivales. Cette solution rallierait
FEurope entiere en la delivrant d un serieux > einbarras; elle soulagerait les consciences; sans " ainener une reconciliation impossil^le avec le " Saint-Siege , elle lui enleverait une arme puis- " sante, et diminuerait par le respect d un pres- > tigc tout moral 1 amertume des regrets d unvd* nerable vieillard.
Si neanmoins le cabinet italieti se regarde " comme absolument lie par les votes successifs " du parlement, pourquoi n en ajournerait-il pas " 1 execution? L operation rnaterielle du transfert " de la capitale est longue et cornpliquee. Nul " ne s etonnera qu on y mette le temps . Ce temps peut et doit resoudre plusieurs des diffi-
" cultes actuelles. D ailleurs ce qui est dans la ne- " cessite sc realise fatalement. En le retardant " on le fait desirer , et les esprits qu une brusque " decision revolterait sont conduits par une pento insensible au but dont ils s eloigncraient avec emportement si on voulait les y entrainer trop precipitamment.
J insistai done pour qu on remit la translation au mois de novembre. Un instant je pensai avoir reussi. Le cabinet italien etait divise, et d ailleurs ;i mesure qu on approchait de Fevenernent, on en apercevait inicux les inconvenients. II avait d abord etc question d unc translation complete du Parlement, du roi, du ministerc. On reconnut que les amenagemerits indispensables a ces instal lations etaient impraticables dans un si court delai. Interrompre les discussions des Ghainbres pour les continuer a Rome le 1" juillet avoc une chaleur tropicale, etait une imprudence inutile a commetrre sans une rigoureuse necessite. On ne pouvait non plus songer a improviser des locaux pour y etablirles grand cs administrations. De modifications en modifications, on en vint a une translation a peu pres nominate, puisque le ministre des affaires etrangeres seul en devait faire les frais. \eanmoins, le 8juin, une notifica tion officielle, coneue dans des termes brefs et
sees, fut adressee aux differents representants des puissances , pour les avertir que le gouvernementitalien serait transfere a Rome le l er juillet. La question de savoir quelle serait dans cette grave conjoncture 1 attitude des puissances catholiques , ne pouvait done plus etre eludee ; il fallait la resoudre, et cela en moins de trois semaines. Il est vrai que si le Saint-Pere s en inquietait, nous nous en etions nous-memes beaucoup occupes , et nous avions deja sonde ceux avec lesquels il etait indispensable de s entendre. J attachais un grand prix a marcher d accord avec les puis sances, mais particulierement avec 1 Autriche, qui avait montre jusque-la un grand desir d etre agreable au Saint-Siege. Nous le voulions aussi, mais non au point de nous brouiller avec Fltalie. Or, si vraiment elle transportait sa capitale a Rome le l er juillet, comment songer a n y point envoyer notre ministre? C est un principe con stant de droit international que les representants d une nation, pour la gestion de ses affaires exterieures , suivent le gouvernement aupres duquel ils sont accredites partout oii il juge a propos de fixer sa residence. Nous aurions etc mal venus de contester cette regie de bon sens et de tradi tion , nous qui avions successivement entraine les legations etrangeres a Tours , a Bordeaux , a
Versailles. Nous devious done suivre Je cabinet de Florence a Rome, ou rompre ouvertement avec lui. Xul ne pouvait avoir cette derniere pensec, et le Saint-Pere lui-meme ne nous la demandait pas. Seulement la forme et la mesui e de notre resolution empruntaient une gravite exceptionnelle aux circonstances dans lesquelles nous, nous trouvions. 11 devait y avoir entre 1 empressement et la eontrainte une serie de nuances d autant plus utiles a etudier, qu elles etaient plus dedicates . J etais penetre de ces difticultes, et jevoulais m appliquer a faire accepter par 1 Italie la plus grande somme de menagements possibles envers le Saint-Pere. Mon devoir etait avant tout de conserver avec le cabinet de Florence des relations cordiales , ct pour cela il fallait faire avec son assentiment cc qui serait le inoius desagreable an Vatican.
J ai dit que je tenais principalement a agir de concert avec 1 Autricbe. En cela mon senti ment etait parfaitement d accord avec celui de M. Thiers. Le 1" juin, j eei-ivais a M. le marquis de Banneville :
Que fera 1 Autriche lorsque le 1" juillet prochain le cabinet italien se transportera a Rom; ? M. Nigra me 1 a demaiide et j ai reserve ma reponse, n ayantpu encore consultcr M. Thiei-s.
- Je crois difficile que nos ministres ne suivent: = pas le gouvernement pres duquel ils sont ac- - credites. C est un point sur lequel je vous prie de prendre 1 avis de M. de Beust.
II me scmblait d autant plus interessant do connaitre les resolutions du chancelier de 1 Empire, que les autres puissances cachaient soigneusement la leur et laissaient meme pressentir qu elle serait peu courtoise pour 1 Italie. La plupart des ministres residant a Florence avaient obtenu des conges. L occasion d en profiler s offrait naturellement , et 1 embarras d vme decision etait ainsi esquive. I^a cour du Vatican desirait avec ardeur que le ministre d Autriclie, M. de Kubeck, se rangeat a ce dernier parti.
Je crois, m ecrivait M. le comte d Harcourt ^ le 17 juin, que si M. de Kubeck profitait do <> suite de son conge , si avant de partir de Flo- > rence il accreditait ce charge d affaires, qui n aurait lui-meme ordre de faire des voyages a Rome que pour les besoins du service , la mesure perdrait aux yeux de la cour de Rome une
bonne partie de sa gravite
" Get arrangement a, il est vrai, le defaut de y> n etre qu un expedient, mais il serait considere ici comme n engageant pas 1 avenir et comme n etant pas la consecration du passe. C est
pour le gouvernement pontifical 1 essentiel.
M. le comte de Beust n avait pas cru devoir
s arreter a ce dernier parti. M. de Kubeck, aprex
avoir recu la circulaire du 8 juin , avait repondu
qu ii en refererait a son gouvernement , niais
~ qu il ne comprenait pas tres-bien la coexis-
tence de deux corps diplomatiques dans la
i> meme ville .
Consulte par lui, M. de Beust lui fit savoir qu il reconnaissait cette difficulte, inais qu elle ne pouvait dans 1 etat des choses 1 empecher d aller a Rome pour trailer avec le ministre des affaires et range res les affaires qui sembleraient exiger sa presence.
Quelques jours apres, M. le prince de Metternich me communiqua une note par laquelle le chancelier expliquait qu il avait donne 1 ordre a M. de Kubeck de se trouver a Rome le 1" juillet. Le prince insista pour que notre ministro suivit cet exemple. II s etendit longuerncnt, et dans les termes les meilleurs , sur le desir de 1 Autriche de ne pas se separer de nous dans cette circonstance. Nous avions a defend re un interet commun : nous le ferions avec d autant pins d cfficacite que nous serions unis . Tout cela fut dit avec la chaleur et la franchise que j ai toujours rencontrees chez ce diplomatc,
et qui m ont rendu, pendant les quelques mois qu elles ont dure , ses relations infiniment agreables. Je n avais pas de peine a lui repondre avec la meme nettete : Que le gouvernement francais s etait etudie avec le plus grand soin a - conformer son action a celle du cabinet de > Vienne. Les motifs de cet empressement se justifiaient d eux-memes, et nons n avions nut besoin de les discuter. Toutefois, j avais lieu d etre surpris ct meme inquiet que M. le comte " de Beust cut pris , sans en conferer avec nous , la determination d ordonner a M. de Kubeck " d etre a Rome le l er juillet. On pouvait craintire qu elle ne blessat la cour de Rome , ce que nous voulions eviter. Peut-etre aussi e3tions- " nous dans une situation exeeptionnellement " delicate. Des traditions seculaires que nous . avions a cceur de ne point briser, nous impo- " saient 1 honneur de proteger le Chef de la ca- " tholicite. Nous ne pouvions les oublier au mo- " ment ou sa souverainete temporelle avait cesse d exister. Laissant a 1 Italie la responsabilite de " cette grande transformation, nous avions en- " tendu nous renfermer dans une stricte neutra- " lite . Ce serait en sortir que de se hater de " courir sur les traces du ministre italien pour le " complimenter a Rome. Je n avais pas cache a
" M. Nigra quo nous y mettrions plus tic reserve. Si la translation cut etc complete, nousn aurions > eleve aucune objection. A nos yeux, elle etait plut6t une demonstration qu ime realite. Nous " y repondrions par une demonstration analogue, et nous nous efforcerions de remplir notre . devoir envers 1 Italic sans y manquer envers le Pape. J ecrivais a M. de Choiseul de s entendre avec les puissances eatholiques ; j aurais " souhaite que M. de Beust donnat les memes instructions a M. de Kubeck, et qu on tombat d accord d aller a Rome quelques jours seulement apres que M. Yisconti-Venosta y serait arrive. ,le nc m exagerais pas la portee de ce " temperament, mais il me paraissait n(3cessaire dans une affaire toute de sentiment , oil chaque detail avait une importance considerable.
J envoyai, en effet, a M. de Choiseul dc nombreux telegrammes pour le tenir an courant de ces incidents dont j etais asscx vivement preoccupc. .Te lui recommandai d cxposer sans detours a M. Visconti-Vcnosta notre desscin de concilier notre amitic pour ] Italic et les egards dus an Saint-Pere, et de faire comprendre que nous nc pouvions pas etre les premiers an Quirinal. Les puissances eatholiques n avaient qu a s entendrc, Ir-urs representants s y rendraicnt tous ensemble.
Si cctte comhinaison n etait pas possible , nous en chercherions une qui satisfit Rome sans deplaire a Florence. Mais nous laisserions passer 1 Autriche, qui s etait deja annoncee pour le l er juillet, craignant, en agissant comme elle, de provoquer une crise que nous avions tout interet a eviter.
Ce que j avais prevu ne tarda pas a se realiser. En recevant communication de la note du gouvernement autrichien, dans laquelle il etait dit que M. de Kubeck ferait acte de presence a Rome avant de prendre son conge , le cardinal Antonelli ne dissimula pas son rnecontentement. II dit au comte de Kalnoky : que si, par suite de la nou- " velle attitude du comte de Beust, le Pape etait oblige de quitter Rome, la responsabilite en re tomberait sur le gouvernement autrichien et " sur le gouvernement italien l .
En me transmettant cette grave information, notre ambassadeur ajoutait que d apres ce qu il avait pu recueillir, M. le comte de Beust eprouvait une sorte de regret d avoir etc aussi loin , et qu il saisirait volontiers une occasion de revenir sursespas.
Je me hjitai d ecrire a M. de Banneville et de le charger de dire a M. de Beust que, s il cher-
1 Depeche de M. d Harcourt du 20 juin.
chait une occasion de modifier son premier dessein, j etais heureux de la lui fourriir; que je lui avais toujours exprime mon desir d agir de con cert avec lui , mais que ce desir n allait pas jnsqu a m obliger a accepter une decision que je n avais pas discutee et qui me semblait dangereuse. En meme temps, le 21 juin, je telegraphiai a M. d Harcourt : Je ne suis pas etonne de 1 emotion du cardinal Antonelli a la lecture " de la note du gouvernement autricliien. Je n ai " point a contest er ses appreciations, mais, fidele a la politique que j ai toujours suivie, je vou- " drais empecher un eclat qui amenerait le " depart du Pape. Voyez done le cardinal et tachez de le calmer. Dites-lui que je ne cesse de clemandcr a 1 Autriche et aux autrcs puis- >< sances catholiques une action commune, combinee de maniere a ne pas blesser les legitimes susceptibilites du Saint-Pere.
Le lendemain 22, un telegramme de M. de Choiseul m annoncait qu il s etait entendu avec M. Visconti-Venosta, et il resumait cette entente en ces termes : Avant son depart pour Rome, M. Visconti me recevra avec M. de la Villestreux, que j accrediterai pres de lui. Le nouveau charge d affaires se transportera a Rome; on y enverra un de ses secretaires a chaque occasion
> oil les affaires 1 exigeront, a 1 exemple des autres legations.
L epoque choisie pour le transfert des diverses legations sera ceile que choisira la legation de France, sans pouvoir la preciser aujourd hui.
M. de Choiseul avait depasse mes ordres ; mais, loin de m en plaindre, je n avais qu a Ten feliciter. Je lui avais dit de ne point se presser d aller a Rome , il n y allait pas du tout : il prenait son conge et laissait M. de la Villestreux. Si le Pape devait nous savoir gre de cette marque de deference, 1 Italie n en etait point offensee, puisque tout se faisait avec son consentement. .Te m empressai d approuver cette combinaison , et, apres 1 avoir exposee a M. d Harcourt, je finissais ainsi mon telegramme : Je viens de communiquer cette resolution a M. de Banneville pour qu il en avcrtisse de suite M. de Beust " et que 1 Autriche sc mette en mesure d agir " commc nous ; je lui dis que maintenant que l<-s " choses sont ainsi regimes, nous ne les modifierons plus.
Le Pape en eprouva une satisfaction veritable.
. On le dit, m ecrivait M. d Harcourt, le 25 juin,
assez affecte de la tournure que prennent les
evenements et surtout de la conduite de 1 Au-
ET L\ REPDBLIQUE FRANCAISE. 137
triche. Si la France avait imite le cabinet de Vienne , 1 impression aurait ete beaucoup phrs grande encore sur le Saint-Pere, qui aurait alors facilement incline vers les resolutions extremes. Ces resolutions, qui auraient eu de grands ini; convenients si elles avaient ete prises en dehors i dc nous, pourront, je Fespere, etre evitees.
Le cardinal Antonelli a paru accueillir avec satisfaction les communications que je lui ai faites an sujet des ordres donnes par vous a M. de Clioiseul. Je dois a j outer toutefois que cette satisfaction est relative, car le cardinal maintient toujours, aussi bien pour les details de forme que pour la question de fond, ses protestations et reserves.
f/Autriche ne montra pas tout d abord les memes bonnes dispositions, et je pus craindrc un instant qu clle ne se separat de nous avec une niaiivaise liurneur qui in eiit etc infiniinent peniblc. (le meme jour, 25 juin, M. le marquis de Banneville me faisait savoir que M. de Beust ne croyait p;is pouvoir modifier les instructions donnees a M. /le Kubeck. II se plaignait, non sans quelque amertume, que nous ayons rompu 1 accord si iuleressant a conserver entre nous. Je n eus pas de peine a rej>ousscr C(; reprocbc, en rappelant que, des le debut de ces negociatious, j avais sollicitr
<:et accord, tandis que M. de Beust s etait empresse dc prendre une decision. J engageai vivenient M. de Beust a se conformer a notre pro gramme, et prevoyant le cas ou il resisterait ,, j ajoutai que, meme dans cette hypothese, nousne devions les uns ni les autres exagerer la conduite que chacuu croyait devoir adopter, la position particuliere de la France vis-a-vis dw Saint-Siege expliquant suffisamment qu elle frit plus reservee que 1 Autriche.
Le principal obstacle qui retenait M. le comte de Beust resultait de 1 engagement qu il avait pri& devant le Reichsrath. II y avait, a propos de la discussion des affaires exterieures et de son bud get, prononce un discours fort eloquent, fort applaudi, a la suite duquel il avait obtenu la conservation du poste d arnbassadeur a Rome, vivement contestee par une fraction importante de l assembl(3e. II avait en retour promis que son ministre pres le cabinet italien accompagnerait M. Visconti-Yenosta a Rome. II lui paraissait impossible de se soustraire a cet engagement. De mon cote, j avais approuve la resolution de M. de Choiseul ; je ne pouvais plus lui ordonner de la changer. Je savais d ailleurs a quel grave danger cette condescendance pour M. de Beust m aurait expose. Je crois, m ecrivait M. d Har-
court, Ic 29 juin, qu il y aurait les plus grands inconvenients a revenir sur ce qui a etc decide. Le depart de M. de Choiseul a ete annonce et commente depuis plusieurs jours dans la presse italienne. J ai eu plusieurs fois a m expliquer a ce sujet dans les entretiens que j ai eus avec le cardinal Antonelli. En remettant hier an Pape la lettre dont j etais charge pour lui (la lettro autographe de M. Thiers du 12 juin), je lui ai donne connaissance des inesurcs que vous aviez prises relativement a la legation de Florence. Le Saint-Pere a consiclere ces mesures comme un bon precede de la France a son egard et s y est montre sensible. D un autre cote, la presse " italienne, bien qu elle ait ete un peu mortifiee par 1 annonce du depart de notre ministre a " Florence, y a donne une interpretation plausible " en la motivant sur la neccssite de prendre part aux travaux de la Chambre. Si M. de Choiseul vient a Rome la semaine prochaine, apres que la nouvelle de son voyage en France aura recu une telle publicite, 1 ltalie ne nous en saura aucun gre ; le Saint-Pere en sera profondement froisse. Nous aurons beaucoup a craindre qu il ne prenne en dehors de nous et a notre insu des i-c -solutions extremes.
La question etant ainsi posee, 1 hesitation eut
etc coupable. Pour ma part, je n en eprouvais aucune. Cependant M. Nigra, qui avait eu connaissance tics dispositions do 1 Autrichc, me pressait vivement d agir comme elle. Jc recevais le meme conseil de personnes dont l opinion devait etre prise par moi en grande consideration. Je crus qu une explication tres-nette trancherait definitivement le debat. M. Thiers avait reuni a sa table tout le corps diplomatique ; apres le diner, j abordai successivement plusieurs de ses membres, je les trouvai tous plus que reserves sur la question de Rome. M. le prince de Metternich m ayant suivi dans mon cabinet et M. Nigra y survcnant quelques instants apres, je les retins tous deux, les prenant Fun 1 autrc a temoin de la necessite des decisions qui forcement s imposaient a moi, en meme temps de mon desir constant d entretenir avec leurs deux pays les plus amicales relations.
II est tres-vrai, dis-je an prince cle Metternicb, que j ai promis de m entendre avec votre gouvernement, et je 1 y ai convie des le mois de mai. Seulement, an lieu de deliberer avec nous, il m a fait connaitre le parti qu il prenait, et ce parti me semblait pour nous plein de dangers inutiles a braver. Je Fai done engage a y renoncer, et je Fen prie encore. Les deputes vis-a-vis desquels
M. le comte de Beust a fait une promesse.comprendront fort bien qu elle soit legerement ino- .. difiee par egard pour nous, et pour etablir entre nos deux nations un accord plus etroit. Jc ne vous demande pas, du reste, d empecher M. de Kubeck d aller a Rome , mais seulement de retarder son voyage. La France vent etre 1 amie de 1 Italie, elle ne veut pas etre son courtisan. Nous serons heureux sur ce point de voir 1 Autriche se ranger a notre opinion. Tout le monde >. y gagnera. Merne vous, continuai-je en m adressant a M. Nigra, car vous avez un interet de premier ordre a ne pas pousser le Saint- - Siege aux aventures. Lorsque vous m avez fail 1 honneur de causer avec moi dc ces matieres dedicates, j ai eu la satisfaction de vous trouver " de mon avis. Vous croyez comme moi que le temps et les menagements sont un element necessaire a la grande transformation des institutions huinaines. Rendez-moi cette justice que nous iir vous avons contraries en ricn.
> Nous nous sommes permis quelquefois d essayer le r6le de moderateurs. Nous avons la conviction ({ue vous en avez tire profit. Aujourd hui votre fjouvernement cede a un entrainement national que je crois plus passionne que reflechi. .! desire vivement qu il ne le rcgrette
pas. II veut a tout prix prendre possession officielle de Rome, et n etant pas pret il veut au moins un simulacre. Nous ne vous repondons pas par un simulacre, mais nous mettons une reserve prudente a vous donner la satisfaction a laquelle vous avez droit. D ailleurs tout est regie maintenant entre M. de Choiseul et M. Visconti- Venosta. M. de Choiseul me 1 affirme, et je le " crois. J ai approuve sa conduite. Ma determination ne peut etre changee ; j attends de notre inutuel interet, de votre patriotisme si eclaire, une adhesion dont nous vous serons infiniment
reconnaissants.
Mes deux interlocuteurs n abandonnerent pas la partie sans la defendre avec toutes les ressources de leur esprit exerce. Neanmoins, lorsqu ils me quitterent, je considerai la cause comme gagnee. ;: - : ;
Je ne me trompais pas. Apres avoir attendu jusqu a la fin de la journee du 30 juin les ordres de M. Thiers, qui voulut bien approuver les miens, M. de Choiseul partit de Florence, y laissant M. de la Villestreux, qui ne se rendit a Rome que le 7 juillet. M. de Kubeck attendit ce jour pour y aller de son cote.
Je crois pouvoir dire que notre fermete causa en Europe, la plus favorable impression. On y
ET LA REPUBLIOUE FRAMCAISE. I .rj
attendait avec impatience le parti auquel nous nous arreterions : quelques-nns pour 1 imiter, la plupart pour le critiquer. A 1 exception de la Belgique, qui avait demandc a nous suivre et qui nous suivit en effet, les autres puissances demeiirerent jusqu a la fin impenetrables, ou meme nous firent donner des renseignements inexacts. j^ous avions de tres-bonnes raisons de penser qur 1 Allemagne resterait en arriere. EJle fut la plus empressee, et les journaux italiens hostiles a la France ne manquerent pas de s en prevaloir centre nous. La presence inopine e du roi Victor- Emmanuel a Rome semblait accroitre la gravite de 1 incident. En retraeant complaisamment les details du banquet royal, certains ccrivains releverent la gr.ice avec laquelle M. Hrassier Sainl- Simon y avail figure , et 1 entrain qu il avait mis a manger la part d un voisin qui avait mieux " aime bonder . Ces innocentes satires ne drtruisirent en rien 1 effet produit par notre reso lution : elles n exercerent sur le cabinet itaiien aucune influence; faclieuse. El lorsque M. de la Villestreux se rendit a Rome, le 7 juillrt, il troiiva M. Visconti-Venosta dans des dispositions qu atteste suffisamment sa depeche de cette date :
Pendant un assez long entretien , M. le mi- " nistre des affaires etrangeres s est montre
11 extreme cordialite. II s est felicite avec moi du " langage mesure de la presse dans ces derniers temps. En me quittant, il m a renouvele les assurances qu il n a cesse de nous donner an sujet de son ardent desir de travailler a 1 affer- " missement des bonnes relations entre la France et 1 Italie.
Cette negociation assez laborieuse s etait done terminee a notre honneur, et on me pardonnera d en avoir mis sous les yeux des lecteurs les ele ments prin.cipaux. I Is m ont paru indispensables a 1 intelligence des difficultes que nous avions a vaincre pour concilier des interets hostiles et maintenir notre legitime ascendant. Nous avons pu rendre service au Saint-Siege et a 1 Autrichc sans froisser 1 Italie , et nous avons ainsi prouve que la France etait, malgre ses embarras interieurs, demeuree toujours vigilante et devouee quand il s agit de remplir au dehors les devoirs que ses traditions et son genie national lui imposent.