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CHAPITRE XII

PETITIONNEMENT DES EVEQUES. DISCUSSION A I/ASSEMBLEE. RENVOI DES PETITIONS AU MINISTRE DES AFFAIRES ETRAN- GERES.

Apres les grands evenements qui venaient de s accomplir, la sagesse conseillait le silence et le recueillemcnt. Le roi d ltalie ctait a Rome, et le Pape n en etait pas sorti. Celui-la aurait etc" traite d insense qui denx annees auparavant aurait ose predire 1 eventualite d un tel fait. Elle se realisait cependant, et ses consequences necessaires ne pouvaient manquer de se produire. Seulement il etait bon de ne point les precipiter, et d abandonner pour quelque temps a lui-meme 1 effort considerable qui dejouait tant de pressentiments fiinostes. Mais ce n est point ainsi que raisonnent les partis. Diriges par des hommcs qui se preoccupent beaucoup moins de 1 avenir que dii pre sent, ct qui sont toujotirs prets a saeriHer 1 interet de ceux qu ils servent a la satisfaction de leurs passions propres, ils visent avant tout a 1 eclat, a 1* attitude ; ils aiment mieux agiter les esprits que

d etre oublies. Tout leur est pretexte de croisade ; ils se jettent dans la melee sans savoir s ils. seront suivis. L essentiel pour eux est de faire du bruit et d attirer ainsi les regards de la foule.

Ce fut a ces instincts que ne surent point resister les soutiens officiels de la papaute. Tout pres de 1 accuser de faiblesse , ils entreprirent de combattre pour elle contre son aveu et de soulever en sa faveur 1 elan de Fopinion publique, dont 1 indifference n avait jamais ete plus manifeste.

Alors cornmenca le petitionnement pour obtenir de la France, si cc n est une intervention armee unanimement reconnue impossible , au moins un appui diplomatique qui devait etre une protestation et une esperance. Les eveques francais se mirent a la tete de cette propagande. Le clerge recueillit des milliers de signatures , il en demandait jusque dans les ecoles. La presse clericale les reproduisait avec fracas et sommait hautement FAssemblee de se prononcer. Le mouvement une fois imprime ne s arreta plus, entrainant dans Je meme courant ceux qui croyairnt travailler a la restauration du pouvoir temporel et ceux qui comptaient bien faire consacrer sa chute definitive. L une on 1 autre de ces solutions etait dangereuse. M. Thiers le compre-

nait fort bien ; il m encourageait a perseverer dans ma politique de neutralite et d abstention. Cependant il devenait chaque jour plus difficile d eviter une discussion ; amis et ennemis la reclamaient. Les membres de la droite accusaient la Chambre d une mollesse coupable. La Commis sion des petitions declarait ne plus pouvoir ajourner le debat. J aurais voulu exposer en quelques mots les raisons qui nous faisaient une loi de prudence de ne point 1 accepter, et faire voter un renvoi a trois mois. Un grand nom bri de deputes le desiraient. Je crois encore qu apres avoir entendu mes explications, la majorite se serait rangee a cet avis. M. Thiers prefera le combat et voulut le soutenir seul.

Sans entrer dans aucun detail, je me permis de lui dire ce que j avais fait et ecrit depuis le 4 septembre, 1 impossibilile on je me trouvais de defendre une politique autre qne celle que j avais constamment pratiquee. Je ne pouvais, des lors , conserver mon portefeuille qne si les petitions etaient ccartees par 1 ordre du jour.

M. Thiers me fit remarquer que le renvoi au ministre serait insignifiant apres les declarations qu il etait dans 1 intention de faire. Je ne pus admettre ce toinprrament et je perseverai dans mon sentiment, que j exprimai dans le sein du

conseil des ministres , comme je 1 avais fait dans plusieurs entretiens avec M. Thiers.

La discussion eut lieu le 22 juillet, trois com missions devaient faire leur rapport : deux concluaient an renvoi au ministre , une a 1 ordre du jour. Par un hasard que je ne m explique pas encore, les deux premiers rapports seuls furent his a la Ghambre. Le troisieme fut passe sous silence.

M. Thiers repondit : il deploy a dans son discours les ressources hahituelles de son merveilleux esprit, et obtint un succes eclatant etmerite. Nul a son egal ne peut pretendre a Fart divin de persuader les homines , mil n en possede mieux les secrets et la puissance. Je ne m en fis une idee que lorsque je 1 eus entendu; c etait en 1848. Nous n etions pas dans le meme camp, je n en fus pas moins subjugue. Depuis, mon admiration n a fait que s accroitre. Je n ose pas dire que son talent a grancli, tant il etait deja complet; mais il a ete porte par les evenements vers la region oil son libre epanouissement devait apparaitrc avec sa reelle splendeur. C est que le genie ne suffit pas a rhomme, il lui faut encore le milieu ou il lui est donne d etendre ses ailes. L orateur a besoin de ces conditions pour reveler tout ce qu il pent etre. La plenitude de ses facultes ne se de-

voile que lorsqu il Ics applique aux choses qui vont le inieux a sa nature , a son temperament comme a son intelligence. Or, malgre son im mense superiorite, M. Thiers pouvait, comme orateur de 1* opposition , laisser quelque chose a desirer. Le cote eminemment pratique de son esprit lui etait line gene; il ne cessait de repeter qu il etait avant tout une homme d autorite , et il avait raison. II est ne pour le pouvoir, il y excelle. 11 y go lite cette satisfaction morale elevee qui n a rien de commun avec les ambitions vulgaires, qui est, au contraire, le desinteressement le plus noble, puisque ce contentement de se trouver a sa place se traduit par un perpetuel sacrifice de luimeme au service de son pays.

C est ainsi que depuis son elevation au premier rang, M. Thiers a paru se surpasser lui-meme. En realite, il a montre ce que j usque-la il ne lui avait pas etc possible de produire. Parvenu au sommet d oii il dominait tout , il n a plus retenu son ame et lui a laisse prendre son vol. II a ete grand, simple, impartial, sincere, humain, s inspiranL de tous les partis pour les apaiser, les eclairer, les discipliner. II a regne par la seule persuasion, prodiguant a ehaque difficulte tous les tresors de son experience et de son incompa rable connaissance des affaires. Les epreuves

memes qu il a traversees ne lui ont point ete inutiles. Elles ont fortifie en lui le sentiment de sa propre puissance, et par la elles en ont rendu 1 expansion plus souveraine.

Ceci explique pourquoi , tenant avant tout a conduire a bien 1 oeuvre de salut qu il a entreprise, M. Thiers paye de sa personne toutes les fois qu il croit cette osuvre menacee. La question romaine etait un gros embarras. II voulut Fecarter, et, comme il me 1 avait annonce, satisfaire si bien les pretentious rivales des deux fractions opposees de la Chambre , que le vote fut insignifiant quel qu il fut, renvoi an ministere ou simple ordre du jour.

G etait la une tache ardue; il s en acquitta avec une prodigieuse dexterite. Esquissant a grands traits notre politique exterieure, il eut pour 1 Italie de tres-habiles duretes etlatraita d autant plus mal qu il devait conclnre pour elle. II rappela que son unite etait sortie du systeme des nationalites, le plus faux a son avis,le plus dangereux que jamais 1 Europe ait eu a subir. II dit a^ 7 ec raison que de tons les hommes politiques de son temps, il etait celui qui avait le moins fait 1 Italie, mais que 1 ceuvre etant consommee, il ne voulait pas la defaire. G etait la cependant on conduisaitla politique d intervention en faveur du

Saint-Pere, et il fallait s expliquer nettement. Veut-on la guerre pour le retablissement du pouvoir temporel? Qu on ait le courage de le dire. Si on ne le dit pas, qu on n ait pas 1 imprudence de la preparer. La guerre ne se fait pas seulement, quand on la declare , elle se fait quand on la rend inevitable. Or une nation qui s engage dans le conseil doit etre prete a maintenir sa parole sur le champ de bataille. La France ne veut plus d aventures, elle se consacre exclusivement a sa re generation. Abandonnee par toute 1 Europe au moment de ses plus grands perils , elle ne recher che aucune alliance , elle se met en mesure de se faire rechercher par toutes , mais pour cela elle a besoin de calme , de repos , de sagesse ; elle n est pour rien dans les faits accomplis de Fautre cote des Alpes, elle en rejette la responsabilite. Mais file ne pent les connaitre que pour remplir scrupuleusement et avec fermete ses devoirs de pro tection vis-a-vis du Saint-Siege; elle n y a pas manque. Elle continuera cette politique : elle la -considere , dans les circonstances presentes , comme la meilleure sauvegarde des interets sacres qu elle a toujours a cceur de defendre.

Telle est, je crois , 1 analyse fidele de cette ma- {jnifique harangue 1 que je n ai pas relue, que je

1 Voir aux Pieces justificatives.

n ai pas sous Ics yeux, mais dont 1 impression a ete si forte en moi, que je crois bien n en avoir oublic rien d essentiel. En descendant de la tri bune aux applaudissements unanimes de F Asseinblee et en recevant mes felicitations , M. Tbiers voulut bien me dire : Je pense que vous etes content? On ne saurait 1 etre davantage, lui repondis-je, car vous venez de me rendre ma liberte, que je vous demande deptiis quel- " ques semaines avec tant d instance.

En effet, en n indiquant pas a la Cbambre l opinion du gouvernement sur le vote, en disant nieme que ce vote n avait plus d importance , M. Thiers laissait prononcer le renvoi an ministere, et ce renvoi, je ne pouvais 1 accepter.

La presence de Mgr 1 eveque d Orleans a la tribune pouvait cependant, en passionnant le debat, contraindre le chef du pouvoir executif a plus de precision. C etait la premiere fois que 1 illustre prelat portait la parole dans une assemblee politique; il cut le soin de le rappeler a plusieurs reprises; il aurait pu s en dispenser. L eclat de son talent voilait trop mal son inexperience des choses qu il traitait, pour que son opinion put avoir sur ses auditeurs V ascendant que sur un autre terrain lui auraient assure son rang et son caractere. Sans tenir aucun compte des faits, sans

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discuter aucune objection, il defendit, en tcrmes. pathetiques, I independance du Saint-Pere et surtout la majeste trop meconnuc dc la religion. Son discours, seme de traits heureux, sonvent atteignant a la pins haute eloquence, produisitun effet considerable , mais jeta pen de lumieres SUE la question. II fut sublime dansle rapprochement qu il etablit entre les insulteurs qui degradent la victime vouee aux haines stupides de la foule, et les assassins qui 1 immolenL Une triple salve de bravos le salua quand il montra le crime social de ces intolerants d incredulite, qui, apres avoir violemment revendique pour eux la liberte dont ils sont indignes, decretent la persecution et la mort contre ceux qui croient en Dieu. Yotis simulez de fausses terreurs, s ecria-t-il en s adressant a eux, yous osez dire que la religion vous menace, malheureux! elle vous manque! En mettant a part des exagerations de langage regrettables , des attaques d un gout douteux et dans tons les cas pen excusables contre le roi Victor-Emmanuel, cc discours meritait la faveur avee laquelle il fut accueilli. Il fut un triomphe pour 1 oralenr, mais n apporta aucun secours reel a la cause du Saint-Pere.

Une grande confusion le suivit. La gauche n avait pas juge a propos d intervcnir dans ce debat T

on cepeudant elle avait un beau role a jouer. Mais depuis le commencement de la session, animce d un sentiment patriotique eleve, elle s etudiait a ne creer aucun embarras au gouvernement de M. Thiers. Gonfiante et desinteressee, elle s effacait plus qu il ne le fallait a mon sens , et craignait en se melant aux discussions, on de paraitrc attenuer ses principes, on d attiser de dangereuses passions. Elle comprit neanmoins qu il lui etait impossible de voter le renvoi au ministre des affaires etraugeres, et voulant tout menager, craignant que 1 ordre du jour pur et simple ne parut un acte d indifference envers Je Saint -Siege, elle proposa , par 1 organe de M. Marcel Barthe, un ordre du jour qui affirmait sa confiance absolue dans la sagesse du chef du pouvoir executif, et son desir de le voir perseverer dans la politique qu il avait jusque-la suivie ! .

M. Thiers, reprenant la parole, declara qu il acceptait cet ordre du jour et demanda a la Chambre de le voter. II allait etre adopte, lorsque M. Gambctta parut a la tribune et dit que

1 Voici le texte de cet ordre du jour :

L Assemblee nationale, confiante dans le patriotisnie et la prudence du chef du pouvoir executif de la Republique, passe ti 1 ordre du jour.

ses amis et lui s y ralliaient. G est la raison pour laquellc nous entendons Ic repousser, s eeria " M. Keller; jusqu ici nous etions disposes a le " voter; apres 1 appui que lui donne M. Gam- - betta , notre adhesion n est plus possible.

Cette declaration, fVenetiquement applaudie par quelques deputes , fut le signal d un long tumulte. M. Thiers parvint a le dominer, et s elevant avec une eloquente energie centre les paroles de M. Keller, il repoussa, comme inspiree par la Discorde elle-meme, la theorie qui faisait jugerune opinion sur la couleur politiquc de eelui qui la soutenait. T/Assemblee presqne enliri-e s associa a ces nobles pensees; elle allait voter, quand 1 eveque d Orleans demanda a faire une observation; elle etait toute de conciliation et de concorde. II constatait le sentiment unanime de la Chambre s abandonnant a la haute sagesse du chef du pouvoir executif, pour defend re eontre tous ses agresseurs 1 md^pendance menacee du .Saint-Siege.

A quoi M. Gambetta repondit que malgre cette unanimite dont il se felicitait , il etait bon cependant, pour dissiper toute obscurite, de faire remarquer que la Chambre, par la resolution qu elle allait prendre, ecartait le renvoi au ministere pour s cn tenir a 1 ordre du jour.

Une explosion de murmures , de cris , d interpellations, couvrit la voix de Forateur. La droite bondissait de colere. La gauche et les centres paraissaient divises. Plusieurs deputes crurent trouver une transaction satisfaisante dans le vote du renvoi an ministere avec la declaration de confiance. M. Thiers se rangea acetavis. L ordre du jour de M. Marcel Barthe, mis le premier en deliberation, n obtint que deux cent soixantetreize voix centre trois cent soixante-quinze. ,1 etais au nombre de ceux qni avaient vote pour son adoption. Le renvoi an ministere, accompagne de la declaration de confiance, fut vote par qnatre cent trente et une voix contre quatrevingt-deux. I^a gauche presque entiere s etait abstenue.

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