‹ Rome et la République françaiseChapitre 17 sur 30 · CONSEQUENCES DU VOTE DE I/ASSEMBLEE · texte numérisé non relu

CONSEQUENCES DU VOTE DE I/ASSEMBLEE

Ce mal que je m etais efforce cle prevenir par la politique de la neutralite et de 1 abstention en ce qui touche le pouvoir temporel so traduisait par ce double resultat : sentiment d inqiiietude jete dans 1 esprit de 1 Italie, fausse esperance donnee a la cour du Vatican, et par suite alteration de nos rapports avec 1 une et 1 autre puissance.

II est en effet inutile de demontrer, tant 1 evidence de ces faits est eclatante, que 1 ltalie n a pu demeurer indifferente a la discussion et au vote du 22 juiUet, et qu en depit du langage des depeches officielles, l impression qui a prevalu chez elle n a pas etc celle du contentement et de la confiance.

II n est pas moins certain quo pour les amis a outrance du Saint-Siege, 1 attitnde de M. Thiers et la resolution de 1 Assemblco sont un gage accorde" a des eventualites tou jours reservees , et pour lesquelles la France garde une liberte d action dont son passe indique suffisamment le sens.

Or 1 une et 1 autre de ces consequences nous creent une situation pleine de difficultes ; elles se trouvent en complete contradiction avec notre veritable interet.

Get interet nous commande de rester unis a I ltalie, et d abandonner la question du pouvoir temporel a elle-meme.

Si, comme je le crains, nous nous sommes eloignes de cette ligne de conduite, il importe d : y revenir, le plus t6tet le plus resolument pos sible.

GHAPITRE XV.

CONDUITE A TENIR ENTERS L lTALIE.

Peut-etre le lecteur serait-il dispose a m arreter ici pour me dire qu en ce qui concerne nos bonnes relations avec 1 Italie , il est superflu de conseiller a la France une politique qu elle n a cesse de pratiquer et au succes de laquelle elle a prodigue son sang et ses richesses. Nous n avons qu a preter 1 oreille , nous entendrons encore retentir les acclamations qui, au pied des deux versants des Alpes, ont accueilli les harangues fraternelles prononcees par les representants des deux nations : ils saluent avec enthousiasme 1 ef fort merveilleux de la science qui abaisse les barrieres gigantesques dressees par la nature entre deux peuples destines a un etroit rappro chement. Ils font appel a la concorde, a la paix, au travail, ces trois sources fecondes de prosperite; qui pourrait, en presence de ces chaleureuses manifestations, douter de 1 avenir et meler une alarme a tant de cordiales expansions?

Je n en ai mil dessein. Je crois a la sincerite

des eminents personnages qui ont exprime ces nobles sentiments ; mais la logique des faits parle plus haut encore, et c est a elle qu il est necessaire de repondre.

La France et 1 Italic sont faites pour vivre uriies. Depuis le commencement de ce siecle elles ont mele leurs destinees et leur sang, et cependant elles sont livrees a des courants opposes qui peuvent les diviser profondement.

La France interroge sans cesse 1 horizon et y cherche les signes d une alliance entre F Italic et les puissances du Nord; et 1 Italie, de son cote, n a pas encore tout a fait desappris a epier le mouvement de nos flottes. Elle sait que nous sommes sollicites a agir centre elle, elle ne nous croit pas encore a 1 abri d un entrainement.

Nous lui reprochons souvent son ingratitude, de son cote , elle nous accuse d avoir laisse notre ceuvre inachevee.

Le moment est venu d en finir avec cet incom mode heritage d un passe qui ne doit pas renaitre.

M. Thiers a depense beaucoup d erudition et d eloquence a essayer de prouver que I linite italienne est le produit regrettable de la fausse theorie des nationalites. II n est pas eloigne de la considerer comme une creation artificielle, con-

traire aux moeurs nationales, et, clans tous les cas, menacante pour les interets de la France. II aime a rappeler qu il n y a pas contribue, et en reprochant a 1 Empire d en etre 1 auteur, il fait peser sur lui la responsabilite de 1 unite allemande, qui en serait la consequence directe.

J avoue ne m etre jamais explique comment une telle opinion pouvait avoir eu et conserver encore un defenseur si illustre et si auto rise. Lorsqu elle est emise dans une assemble* efrancalse; rile y rencontre toujours Fapprobation des politiques aux yeux desquels 1 Italic est un foyer de passions revolutionnaires , une nation incapable, frivole et jalouse.

Or, le nombre de ceux qui en France sont dis poses a s admirer en rabaissant les autres peuples est encore trop considerable pour qu il ne soit pas toujours facile de provoquer des applaudissements en attaquant nos voisins; par le meme motif, il est toujours utile de retablir la verite et de dissiper les illusions.

L unite italienne a la meme raison d etre quo toutes les unites europeennes. Je ne dis pas que toutes se soient faites par les memes precedes, mais toutes sont le resultat de la meme loi mo rale qui reunit les liommes en groupes distincts, et pousse ces groupes eux-inemes a se souder

entre eux suivant leurs affinites et leurs interets. Ce grand principe de sociabilite, qui est 1 essence meme de 1 humanite, trouve son application naturelle dans la configuration et dans les conditions physiques du globe sur lequel nous vivons. Tout y est dispose pour son developpement. Seulement, uniforme dans sa cause, il subit de consi derables variations dans les formes qu il affecte. L histoire s en rend compte par 1 etude des faits individuals, mais ces differences ne font que confirmer la loi generale.

Quant a 1 Italie, c est a sa propre grandeur qu elle a du les epreuves et les retards auxquels elle a ete condamnee. Le prestige cle 1 empire remain lui a valu la domination et la souverainete de la papaute, qui ont ete le principal obstacle a son unification. La vitalite du regime municipal d ou sont sorties des republiques florissantes et rivales, la mollesse des moeurs relachees par un long clespotisme, Felegance des habitudes et le gout des arts qui donnaient a chaque petit Etat, a chaque prince un eclat particulier, ont egalement contribue a maintenir ce morcellement dont 1 Europe a si cruellement abuse. Mais des la fin du quatorzieme siecle , les grands hommes de la Peninsule, Dante, Petrarque, Machiavel, evoquaient 1 ame de la patrie et revaient la reunion

de ses troncons divises. Us signalaient le Saint- Siege comme 1 empechement direct de cette transformation salutaire. Voici comment s exprime a ce sujet 1 auteur du discours sur les De cades de Tite-Live :

Nous avons , nous autres Italiens , cette premiere obligation a 1 Eglise et aux pretres d etre devenus sans religion et mechants. Mais nous en avons encore une plus grande qui est la cause denotre mine. C est que 1 Eglise a toujours entretenu 1 Italie dans de continuelles divisions. Car un pays ne pent jamais etre heureux et dans 1 union que lorsqu il est entierement sous un meme gouvernement ou de republique ou de monarchic , comme on en voit des exemples dans les royaumes de France et d Espagne, et il n y a que 1 Eglise seule qui est cause que toute 1 Italic n est pas tout entiere une seule republique ou une seule monarchic, parce que les papes y ont fait leur sejour et y ont eu un empire temporal, ils n ont eu ni assez de puissance ni assez de valeur pour se rendre souverains de tous les Etats qui la composent. D un > autre c6te, les papes n ont pas etc assez faibles pour n etre pas en etat de faire venir a leur se- " cours quelques puissances etrangeres pour les defendre, lorsqu ils ont apprehende de perdre

> leur domination temporelle par la trop grande puissance de quelques princes qui se rendaient redoutables en Italic.

L un des plus eminents historiens modernes , M. de Balbo, developpant les memes considera tions, va jusqu a regretter que les barbares n aient pas conquis et discipline toute 1 Italie pour n en former qu un seul et meme Etat. Malheu- >< reusement, dit-il, 1 invasion des Lombards n a > reussi que d une maniere incomplete. S ils avaient au moins occupe toute la Peninsule!

S ils avaient fait en Italic ce qu ontfait les Yisigoths en Espagne, les Francs dans les Gaules, les Saxons dans la Bretagne , s ils avaient organise un Etat quelconqne qui fiit durable! Par- > tages d abord entre la barbaric et la civilisation , entre les conquerants et les peuples conquis , entre les maitres ct les serfs, nous aurions au moins conserve I integrite du territoire, qui se- " rait devenue plus tard la base de notre liberte " et de notre puissance l .

Mais a quoi bon insister sur une verite historique evidente? N est-elle pas aujourd hui sortie du domaine des operations speculatives pour entrer dans celui des faits accomplis ? Que deman-

1 Pensieri sulia storia d lialia, cap. A i, p. 21.

dait au congres de 1856 1 homme d Etat illustre auquel 1 Italie doit son independance? II appelait 1 attention dcs diplomates europeens stir la situa tion anarchique de son pays , il demontrait Ja necessite absolue d tine reforme et 1 interet de 1 Europe entiere a la realiser. Or, quand il parlait ainsi, ce n etait pas pour le Piemont qu il sollicitait ce patronage supreme, et cependant il n avait pas qualite pour parler au nom des Siciliens, des Napolitains, ties Florentins, des Romains. Mais ce droit qu il n avait pas, il le prenait ; comme Italien , il defendait J. Italic alabarre de la haute assemblee. II ne demamlait pas non plus que le roi des Deux-Siciles , le grand-due de Toscane et le Souverain Pontife fussent arraches a leurs trones , mais mettant son grand coeur au service dc leurs peuples, Italiens comme lui , il trarait autour d eux, d unc main ferine, le cercle au dela duquel il n y a plus de pouvoir legitiinc, et c etait 1 action commune de tous ses compatriotes qu il invoquait pour en finir avec la servi tude et la division qui faisaient leur faiblesse <! leur misere.

8oulevee a sa voix, l opiiiion tie la nation ne pouvait s apaiser qnc par la realisation de son programme. Chaquc jour 1 agitation grandissait, bientot elle gagna la France, vers laquelle tous

les regards des patriotes italiens etaient tourries. Celui qui la gouvernait s etait dans sa jeunesse mele aux societes secretes qui travaillaient au renversement du Pape et du roi de Naples et a 1 expulsion de 1 etranger. A la mort de son frere, egorge dans une emeute centre le Saint-Siege T il avait, dit-on, pris des engagements form els. Les journaux italiens les lui rappelaient. Quelques-uns Faccusaient d y manquer. Les uns le consideraient comme un instrument de la rege neration desiree, les autres comme un obstacle. Ne reculant devant aucune extremite, des fanatiques conspiraient centre sa vie, et donnaient ainsi une sanction terrible aux mises en demeure d agir qu il recevait a chaque instant. Ce fut ce mobile qui arma le bras d Orsini et fit de cet homme done cle qualites eminentes un audacieux assassin. Son crime abominable, calcule froidement, execute avec tant de hardiesse et de pru dence, ne peut avoir aucune autre explication. Dans les longs entretiens que j ai eus avec lui T comme son defenseur, j ai toujours rencontre 1 expression de son amour passionne pour 1 Italie. 11 s etait figure que la mort violente de 1 Empereur aurait amene une revolution a la suite de laquelle la France aurait declare la guerre a 1 Autriche et delivre la Peninsule. Ayant echoue

dans son entreprise, il n abandonna pas son idee, et crut que son acte serait un avertissement a la suite duquel Napoleon III n hesiterait plus. Rien ne le prouve mieux que la lettre etrange et touchante qu il envoya a celui auquel il venait d essayer d arrachcr la vie, et qu il ne me permit de lire a 1 audience qu apres en avoir obtenu de lui la permission; la voici :

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