A S. M. NAPOLEON III, EMPEREUR DES FRANQAIS
" Les depositions que j ai faites centre moimeme dans le proces politique intente a 1 occasion de 1 attentat du 14 Janvier sont suffisantes pour m envoyer a la mort, et je la subirai , tant parce que je ne m humilierai jamais devant re- " lui qui a tue la liberte naissante de ma malheureuse patrie, que parce que dans la situation ou je me trouve la mort est pour moi un bienfait.
Pres de la fin de ma carriere, je veux pourtant tenter un dernier effort pour venir en aide a 1 Italie , dont 1 independance m a fait jusqu ici braver tous les perils , aller au - devant de tons les sacrifices ; elle fut 1 objet constant de mes affections, et c est cette derniere pensee que je veux deposer dans Jes dernieres paroles que j adresse a Votre Majeste.
Pour maintenir 1 equilibre actual de 1 Europe, ilfaut rendre Fltalie independante, cures- " serrer les chames dans lesquelles 1 Autriche la tient en esclavage. Demande-je pour sa deliit vrance que le sang des Francais soit repandu pour les Italiens? Non, je ne vais pas jusque- Ja. L ltalie demande que la France n intervienne pas contre elle, elle demande que la France ne pcrmette pas a I Allemagne d appuyer 1 Autriche dans les luttes qui peut-etre vont bientdt s engager. Or, c est precisement " ce que Votre Majeste peut faire, si elle le veut. " De cette volonte done dependent le bien-etre ou les malheurs de ma patrie , la vie ou la mort " d une nation a laquelle 1 Europe est en grande - partie redevable de sa civilisation.
Telle est la priere que de mon cachot j ose adresser a Votre Majeste, ne desesperant pas que ma faible voix ne soit entendue. J adjure Votre Majeste de rendre a 1 Italie 1 indepen- " dance que ses enfants ont perdue en 1849 par la faute meme des Francais.
Que Votre Majeste se rappelle que les Italiens, au milieu desquels etait mon pere, verseit rent avec joie leur sang pour Napoleon le Grand partout oa il lui plut de les conduire; qu elle se rappelle qu ils lui furent fideles jus-
qu a sa chute. Qu elle se rappelle que taut que 1 Italic ne sera pas independante, la tranquillite " de 1 Europe et celle de Votre Majeste ne Seront qu une chimere. Que Votre Majeste ne repousse pas le vo3U supreme d un patriote sur les marches de 1 echafaud , qu elle delivre ma pa- " trie , et les benedictions de vingt-cinq millions " de citoyens la suivront dans la posterite.
Siync : FELIX ORSINI.
De la prison de Mazas, le 11 fevricr 1858.
En autorisant la lecture dc ce document, 1 Empereur avait-il cede aux egards que merilc mi homme pret a motirir, meme quand il est un grand criminel, ou bien etait-il preoccupe d une pensee plus haute? fitait-ce de sa part une pro vocation a 1 opinion? Je ne saurais le dire. Mais il est permis de croirc que I impression produite sur lui par la tentative dti 14 Janvier fut profonde. Plusieurs des personnages qui 1 entouraicnt disaient hautement qu il ne tarderait pas a mettre a execution quelque grand dessein. De I autre c6te des Alpes, on affirmait que le cabinet de Turin eta it assure de son appui. Des emissaires parcouraient la Toscane , les Rornagnes et le royaume de Naples; il etait facile de deviner
que 1 heure etait venue ou les destinees de 1 Italie allaient se decider.
L ambassadeur d Autriche n en put douter apres 1 accueil qui lui fut fait a la reception des Tuileries du l er Janvier 1859; et cependant, seul en Europe, le cabinet de Vienne semblait conserver des illusions. II esperait encore que 1 orage se detournerait , lorsque Victor- Emmanuel se plaignait avec vivacite des lenteurs de la France et menacait de marcher seul. La position n etait plus tenable. L effervescence de 1 Italie etait a son comble, il fallait ou 1 abandonner ou la soutenir. Le premier parti pouvait entrainer la chute du trone imperial, le second 1 exposait a une aventure. La gloire en surpassait le peril. La guerre centre 1 Autriche fut resolue.
Paris en accueillit la nouvelle avec enthousiasme, et 1 Empereur put en juger par 1 ovation qu il recut au moment de son depart pour Tarmee. Sa voiture fut detelee par la foule et trainee a bras jusqu a la gare de Lyon. Les hommes du peuple se precipitaient au-devant de lui pour lui serrer la main et lui souhaiter la victoire. Ce n etait la cependant qu une manifesta tion isolee due a 1 entrain naturel d une popula tion qui s abandonnait sans calcul a son elan genereux. Ailleurs les memes sentiments n ecla-
terent point, et le Corps legislatif entendit avec plus d inquietude que de satisfaction les commu nications officielles qui lui furent faites a ce sujet. Peut-etre que s il cut etc libre de ses resolutions, il aurait hesite. //opposition naissante qui, pen dant les six annees de la session, n a pas ajoute un adherent a sa petite phalange de cinq combattants, etait divisee sur la question. M. Ollivier voulait parler contre la guerre. Mes trois autres collegues partageaient son opinion. Comme j etais inflexible dans la mienne, il fut convenu que pour ne pas nous diviser nous nous abstiendrions de voter : a cette condition il me fut permis de parler .
Mon discours fut ecoute par la Chambre avec line defaveur marquee ; 1 expression n en fut contenue que par la crainte de deplaire an gouvernement, auquel je pretais un concours assurement fort pen dc son gout. J essayai de demontrer que la solidarite d interets qui nous unit a 1 Italie ne nous permettait pas de rester neutres dans la lutte qui allait s engager. Pendant de longs siecles, nous avions dispute a rAllemagne I cnipire de la Peninsule , et chaque page de nos annales porte la trace glorieuse des combats livres
1 Voir aux Pieces justificativcs.
sur son sol. Aujourd hui ce n est plus la conquete ni la domination, c est la delivrance que notre armee va lui apporter. Cette delivrance ne sera pas settlement de notre part mi acte genereux et juste, elle sera une oeuvre de sagesse politique , protegeant nos frontieres, nous donnant d utiles allies, ouvrantde larges voies a notre commerce. C est done an nom des interets franeais que la guerre est declaree. Mais il importe d en indiquer nettement le but et les consequences. Son but, c est 1 independance de 1 Italie; il faut que 1 Italic soit libre des Alpes a 1 Adriatique. Que notre epee ne puisse se remettre au fourreau que lorsque le dernier Allemand aura repasse les monts. Mais dans ce choc formidable que devienclront les Etats gouvernes par des lieutenants de I Autriche? Si leurs trones s ecroulent, la France les relevera-t-elle? Si la souverainete temporelle du Pape s evanouit, 1 imposerez-vous par la force aux peuples qui la repoussent?
Et comme le gouvernement que j interpellais garda le silence, j en pris acte, comme d un consentement au programme que je tracais. Dans de telles conditions , je promettais un concours devoue, tout en restant un adversaire irreconciliable sur la question de politique interieure, et me reservant de clemander au vainqueur 1 applica-
tion a mon pays des principes clc liberte dans lesquels il aurait puise Je secret de ses succes.
Personne ne repondit. L Assemblee vota les subsides, puis se separa inquiete et mecontente. Que pouvait-elle faire cependant, et comment lui reprocher, comment reprocher an pouvoir imperial la grave decision qui mettait nos soldats an service de 1 independance italienne ? La theorie des nationalites n y etait pour rien, c etaient 1 honneur et le saint de la France qui etaient en jen. II fallait secourir 1 Italie on la livrer, refonler 1 Autriche on s allier avec elle. Quel homme de coeur et de sens aurait hesite? Je ne me suis jamais fait illusion sur les preventions injnstes, deraisonnables dont la cause italienne a ete, est encore 1 objet. Le Corps legislatif les ressentait au plus haut degre, et neanmoins, s il avait eu seul la responsabilitc du parti a prendre , il au rait pu mtirmurer centre une necessite penible , mais il se scrait ]>rononce en faveur de 1 Italie. Lequel de ses membres, en effet, aurait ose conseiller de la laisser ecraser par 1 Autriche, don! les regiments victorieux , franchissant Snze et le mont Cenis , seraient venus occuper la Savoie et camper a vingt lieues de Lyon? Une politique qui rendait ce resultat possible , probable meme, n etait pas seulement antifrancaise , elle etait
insensee. Elle amenait le renversement certain du gouvernement qui 1 aurait subie. La guerre centre I Autriche etait inevitable. Elle n a pas ete un coup de tete de FEmpire, elle lui a ete imposee par la force des choses. Loin de la provoquer, il en a retarde antant que possible 1 explosion. Ne pas la faire cut ete trahir la France, et je vais jusqu a dire que si M. Thiers cut ete a cette epoque a la tete des affaires, it n eut pas ete le maitre de Fempecher.
Mais, j en conviens, ne pouvant Fempecher, il 1 aurait conduite autrement qu elle ne 1 a ete , et tie sa direction sage et ferme seraient certainement sortis des evenemcnts qui nous auraient preserves des malbeurs qui out suivi. Une fois declaree, la guerre devait etre vigonreusement poussee jusqu au bout de 1 entreprise. Elle fut, au contrairc, brusquement arretee au cours d une campagne victorieuse, et quand, apres plusieurs brillants combats et trois grandes batailles gagnees, nos soldats et leurs officiers enflammes par le succes demandaient a marcher sur un ennemi qui reculait devant eux, le general en chef Napoleon III s abouchait avec le jeune empereur d Autriche ct signait precipitamment une paix qu on est en droit de considerer commc un avortement.
Quel coup plus mortel pouvait etre porte a 1 imite italicnue? N eut-il pas mieux valu cent fois ne pas epouser sa cause que de la deserter? Celui qui la veille avait dit aux Milanais : Deit main vous serez les citoyens d un grand peuple , ne les livrait-il pas de nouveau a la lutte anarchique des gouvernements faibles et divises qui se partageaient la Peninsule ? Chactm put le croire, et la colere qui succeda aux sympathies enthousiastes sembla prouver quc cette deception matte nduc avait brise sans retour 1 esperance accueillie pen avant avec taut de transports. En traversant les grandes cites qui avaient a son premier passage jonche leurs rues de fleurs, 1 Empercur les trouva mornes et presque menacantes. L impression de Paris ne fut pas moins hostile. La bourgeoisie, qui s etait tout d abord montree froide, avait etc electrisee par nos victoires. Elle fut humiliee par line paix qui en arrachait le fruit des mains de notre armee. Elle crut 1 Italie tout a fait abandonnee. Elle 1 etait en effet. Et FEmpereur fit tons ses efforts pour lui rendre de son ancien etat tout ce que la for tune des armes permettait de conserver. Qui s opposa a ses desseins? Qui dt^joua les artificielles conceptions organisees contre 1 unite ? Ce fut precisement la puissance morale de cette unite
elle-meme. Tons les coeurs italiens la defendaient, et de leur accord patriotique naquirent spontanement les resistances, puis les evenements qui assurerent son triomphe.
Comment expliquer autrement le soulevement des Romagnes et le foudroyant echec de 1 armee papaline, dans les rangs de laqnelle se trouvaient cependant de vaillants soldats qui moururent comme des heros, et surtout cette miraculeuse campagne de Garibaldi et de ses compagnons einglant vers la Sicile en depit des croisieres, soumettant File par une serie de combats dignes des temps antiques, et venant ensuite prendre paisiblement possession de Naples comme d une ville amie ? Je sais peu de coups de theatre aussi extraordinaires que 1 entree du brillant vainquenr de Marsala dans la capitale du roi Ferdinand II. Le prince et sa cour s etaient enfuis. Mais son armee restait, brave et bien disciplined . Elle fut la premiere a presenter les armes au dictateur populaire. Quant a lui, il descendit du chemin de fer en simple voyageur, tenant a la main son petit bagage. II s avanca ainsi dans cette tenue peu imposante, que relevait cependant le delire de la foule grossissant a chaque minute sur son passage. Plus de deux cent mille personnes 1 escortaient quand il arriva au palais. II prononca
quelques mots du hatit du balcon. Lc flot s ecoula. La capitale etait conquise et la monarchic renversee.
Je le demande a tout homme de bonne foi :
oii chercher la raison de cette merveilleuse aventure ? Je suis pret a rendre tous les hommages qu elle merite a cette noble et grande figure de Garibaldi, dont 1 Italie a le droit d etre fiere. Garibaldi etait predestine a l ceuvre immense qu il a accomplie. Rarement, en effet, se trouverent reunies au meme degre dans un memc etre les qualites diverses necessaires au succes qui lui etait reserve. II aura ete la Jeanne d Arc de 1 independance italienne. Gomme la vaillante heroine d Orleans, Garibaldi a recu de Dieu un cceur simple et pur, une bonte ineffable, une foi ardente, une ame tendre et mystique, une inebranlable fermete dans ses resolutions. On a voulu en faire un drapcau politique, et il s y est ingenument prete. En realite, il est un patriote sublime , et la gloire qu il a acquise en dcmeurant fidele a ce r6le est assex belle pour qu il ne pretende a aucune autre. Son courage, sa modestie, son desinteressement, en font un heros de 1 antiquite, et Ton comprend fort bien qu il ait etc 1 idole du peuple. Mais, comme la vierge dc Domremy, il n a eu de puissance veritable quc
pour 1 accomplissement de sa mission ; alors il a ete Fame de la nation. Or, le jour on il entrait a Naples sans armes et sans soldats, quelle etait la force invisible qni le protegeait? Ou etait le se cret de son prestige? C etait le sentiment unanime de cette population enivree qui saluait en lui le liberateur de 1 Italie et le fondateur de son unite. C etait le cri qui s echappait de toutes ces poitrincs soulevees par la meme passion, et ce cri retentissait clans la Peninsule tout entiere, battant des mains an recit de cette conquete sans precedent, qui allait enfin realiser le reve tant de fois ajourne de la grandeur et de la liberte italiennes.
Rien n est done plus injuste et. surtout plus inexact que d accuser la France et 1 Empereur d avoir fait 1 unite de 1 Italie ; si on veut dire que nous avons fait son indepeudance, on a raison. Mais je demande encore s il etait possible de ne la point faire. L interet franeais nous 1 ordonnait. Nous ne pouvions assister 1 arme au bras a 1 immolation de notre alliee naturelle, et lui pretant notre puissant concours, nous devious, comme nous 1 avions promis, achever 1 oeuvre de sa delivrance.
Nous Favons cependant laissee interrompue, diminuant ainsi la valeur d un service eminent,
t donnant a ceux auxquels nous 1 avions rondu le droit do nous reprocher notre faiblesse. A ce premier grief nous avons , dans les negotiations de Zurich, ajoute celui de paraitre chercher a restaurcr cc que nous avions detruit. En me me temps, et par une singuliere inconsequence, nous fermions les yeux sur les expeditions des Romagnes et des Deux-Siciles. Nous* avions 1 art de mecon tenter tout le monde et de subir les evenements sans les diriger, <-t c est avec la menie indecision que nous assisiions, sans Fapprouvcr, sans la blfuner, a la rapide transformation qui permettait a Fltalie de declarer hautement son unite, de perseverer dans ses revendications, et de voter a la voix de Cavour la proclamation de Rome capitale.
Si I mike de 1 Italic s est faite, non malgre nous, mais sans nous, peut-on dire qu clle Fait etc centre nous? Beaucoup de personnes, et quelqiies-unes considerables, le pensent et le repctent. Elles s en abstiendraient si clles consentaient a mieux rtudier les faits. Aueun d eux n autorise un semblable jugcment Kn exaniinant les pieces diplomatiques , on acquiert la convic tion que le dissentiment qui s est j -levr a /uricli sur la constitution intericinv dc la JN -iiinsule, sYsl tcrniine sans la moindre aigreur de part ui
d autre. La bienveillance de 1 Empereur envers les Italicns ne s est jamais dementie. II n a montre ni roideur ni obstination a defendre son plan de confederation ; il s est meme prete avec empressement aux evenements qui 1 ont rendu im possible. II n existait done a vrai dire qu un seul point de dissidence, celui qui nous preoccupe encore aujourd hui : la question romaine. Et meme sur ce point 1 Italie connaissait fort bien ses secretes preferences ; clle se plaignait de notre occupation plus qu elle n en redoutait les conse quences. Elle etait a la fois impatiente et confiante. Elle savait que chaque jour faisait tomber une pierre du vieil edifice, et que nos mains nc le releveraient pas.
En consacrant son unite, elle n a pas un instant songe a s eloigner de nous. En depit des coupables excitations des partis, le gouvernement et la majorite de la nation nous sont restes attaches. Ce qui n exclut pas tout a fait une certaine mauvaise humeur, des froissements d amour-propre, et meme une disposition regrettable a 1 oubli des services rendus ; ces sentiments etaient d ailleurs provoques par un peu trop de complaisance de notre part a nous faire valoir, par des impru dences de la presse et de la tribune , et particulierement par la prolongation d une situation
fausse qui semblait sans issue. Mais , a tout prendre , rien ne potivait fairc presager une pensee hostile, et pour s en alarmer il fallait en chercher le pretexte dans les conjectures tout a fait indecises d un avenir que notre sagesse pouvait et devait maitriser an moins dans une certaine mesure.
C est en effet le devoir des homines d Etat d accommoder leurs resolutions aux changements que subissent les societes , en vertu de lois superieures dont il leur est impossible de modifier le cours. Se cantonner dans la politique de Riche lieu en plein dix-neuviemc siecle, sans tenir compte des transformations profondcs qui s operent chaque jour, serait une erreur que les peuples pourraient payer fort cher. Il ne serait pas moins dangereux d opposer de petites in trigues aux mouvements qui agitent des popula tions entieres. Le meilleur est de s y associer pour les contenir et les diriger. L unite de 1 Italie devait etre pour nous une raison dc plus d etroite alliance avec elle. Proteger son independance naissante, apaiser ses ardeurs inquietes en lui promettant notre apjnii dans tout ce qu elles avaient de realisable, laider activement dans le developpement de sa prosperite (it de sa regene ration interieure, tel devait etre notre programme,
tel etait, j en suis sur, le voeu du gouvernement, Malheureuscment , livre a des fluctuations de toute nature, domine par des esprits etroits et ignorants, subissant beaucoup trop I mfluence du * clerge ultramontain, il n avait ni la clarte de vues, ni Fenergie necessaire a la mise en pratique d une regie de conduite fixe et raisonnee. Cherchant a tout concilier, il aboutissait a 1 impuissancc , et pen a pen il se creait gratuitement des sujets d embarras vis-a-vis d une nation qui lui devait tout et pour laquelle , en realite , il etait anime des intentions les plus desinteressees.
La convention du 15 septembre 1864 fut une consequence de ces bonnes dispositions. En acceptant Florence comme capitale, 1 Italic donna une prcuve dc sagcsse dont beaucoup de gens ne la croyaient pas capable. Entre un avantage et line attitude elle choisit I avantage , sentant bien que tot on tard il porterait ses fruits. De son cote, la France rentrait dans le droit en demeurant fidele an devoir de protection qui la liait an Saint-Pere. On pouvait esperer que laisses a eux-memes, le Souverain Pontife et Victor-Em manuel trouveraient une occasion de se rapprocher. On ne prcvoyait pas alors la commotion terrible que 1 Europe allait recevoir, et qui en modifiant de la maniere la plus grave, la plus
inattenduc, les rapports internationaux des clifferentes puissances , ferait brusquement devier 1 Italic du systeme d alliancc quc scs interets ct les notres semblaient rendrc inalterable.
Lorsqu cn effet le coupable abandon du Danemark cut livre le Schleswig a 1* oppression dc la conquete, 1 Autriche et la Prussc, un instant reunies pour partaker leur proie, ne tarderent pas a se diviser. Entrainees par leur antipathic naturelle, ellcs saisissaient avidcment 1 occasion de sc disputcr Fune a 1 autre la suprematie de 1 Allemagne. L ltalie ne pouvait rester indifferente a ce conflit ; elle y trouvait une trop belle occasion d achever 1 cetivre interrompue par la paix de Villafranca. De son cote, la Prusse avait le plus grand interet a retenir sur 1 Adige deux cent mille soldats quc, sans cctte diversion, elle aurait eus en face cl elle en Bohemc. Elle proposa un traite an cabinet de Florence, et celui-ci en nHera a la France. M. Nifjra fnt charge de p rendrc 1 avis de FEmpercur ct nc dut agir qn avec son autorisation. L Empereur declara ne voir aucun inconvenient a une cutcutc de 1 Italie avec la Prusse, et la convention fut signce. II est assortment tres-difficile de se rendre compte dcs motifs qui le detcrmincrent. II croyait au succes de 1 Autricbe, et il le desirait. Comment des lors
songeait-il a lui susciter des adversaires ? En realite, trouble par mille sentiments contraires, reduit a 1 impuissance par la deplorable expedi tion du Mexique, il ne pouvait s arreter a aucune resolution. Le plan que ses familiers lui pretaient consistait a intervenir apres le denoument et a se faire Farbitre des deux belligerants. L Autriche lui aurait promis d abandonner la Venetie. Elle recevait en echange des dedommagements arraches a la Prusse, et qu on se reservait de regler apres la victoire.
L evenement bouleversa tons ces calculs :
ecrasec a Sadowa, victorieuse a Custozza et a Lissa, 1 Autriclie fut heureuse de trouver notre mediation. Nous la Ini donn antes avec empressement ; en retour, elle ceda la Venetie a FEmpereur, qui dut la transmettre an roi d ltalie. Cette singuliere combinaison n eut d autre resultat que d irriter outre mesure ceux auxquels elle profitait. Apres s etre battus avec un grand courage, les Italiens murmuraient plus qu il ne convenait contre la fortune. Elle leur reservait cependant de telles compensations qu ils auraient du se montrer plus moderes. J etais a Florence a la fin de septembre et au commencement d octobre 1866 ; je fus attriste de ces dispositions. Fort preoccupe, a cette epoque, des desseins
ulterieurs de la Prusse, je voyais avec chagrin le gouvernement francais gater par ses maladresses le nouvel et considerable service qu il rendait a 1 Italie, et celle-ci se laisser entrainer par une passion ou la vanite avait plus de part que le patriotisme dans une voie contraire a ses veritables interets.
Le gouvernement de Florence ne partageait pas, je le reconnais, ces injustes preventions; mais les partis les excitaient avec une funeste complai sance. Us nous reprochaient notre inaction pen dant la derniere lutte et notrc blessant orgueil au moment du traite. Ne pouvant plus se plaindiv de 1 occupation de Rome, ils relevaient avec grand soin tons les actes par lesquels nous paraissions temoigner notre sympathie a la cour du Vatican. La formation de la legion d Antibes, les enrolements volontaires, les violences de notre presse ultramontaine etaient autant de pretextes de diatribes et d invectives. En menie temps ils adressaient a la Prusse protestante et surtout victorieuse les appels les moins deguises. Ils lui attribuaient tout I honneur de la derniere annexion qui achevait 1 ceuvre de 1 unite, sauf la Ville eternelle, oii ils denoncaient rinlluciicc francaise constamment dominante. II etait facile de prcvoir que cette agitation des esprits devait
promptement conduire a une crise. Elle eelata 1 annee suivante. Le cabinet italien , en negociant la convention de septembre, avait fait constater que cette convention ne doit ni ne petit signifier ni plus ni moins que ce qu elle dit ; que quant a son esprit, elle est la consequeue e du principe de non-intervention ; que 1 Italie se reservait de faire respecter ce principe de quiconque vis-a-vis des insurrections du dehors commc des puissances etrangeres, et que 1 Italie continuerait a poursuivre dans les conditions de la convention la conciliation des interets essentiels de 1 Italie avec ceux de la papaute, sur la base de la separation et de la liberte reciproques des pouvoirs de 1 Etat et > de FKglise.
Le ministre des affaires etrangeres francais ay ant reconnu 1 exactitude de ces propositions, que j emprunte par analyse au rapport de M. le chevalier Nigra du 15 septembre 1864, ce der nier redigea un nouveau rapport, en date du 30 octobre , dans lequel il est dit en substance : qu en reservant les aspirations nationales , 1 Italie ne donnait pas le droit de supposer " qu elle vouliit employer des voies souterraines ; " que 1 ltalie comptait sur le cours naturel des choses ; que la reserve de la liberte d action
pour les parties contractantes, pour le cas ou le gouvernement pontifical ne pourrait pas se soutenir par lui-m erne, etait parfaitement convenue, les plenipotentiaires n ayant pas du prevoir expressement dans leurs declarations officielles des eventualites amenees par la faute et 1 impuissance du gouvernement pontifical ; que le but des aspirations nationales est la conciliation des interets de 1 Italie et de la papaute par la liberte de 1 lilglise et de 1 Etat.
La doctrine contenue dans ces deux rapports, reconnus comme Interpretation exacte de la convention dans une explication officielie de M. Drouyn de Lhuys et de M. Nigra, en presence de 1 Empereur, le 2 novembre 1864, ne pouvait donner au gouvernement italien le droit d agir directement ou indirectement contre le Saint-Siege. Elle lui imposait au contraire 1 obligation de le defendre contre les agressions du dehors. Mais Rome ayant constamment refuse son adhesion a la convention de septembre, cette obligation le pla9ait dans une situation singulierement fausse , le condamnant a proteger par 1 epee, peut-etre par la guerre civile , un pouvoir qui ne cessait de 1 insulter et de precher la revoke contre lui/ Voici en effet dans quels termes le Saint-Pere
s exprimait dans le consistoire.de 1867, a propos
de la loi sur la vente des biens ecclesiastiques : L univers cath clique sail combien nous avons n etc contraint souvent de deplorer et de reprouver les grands dommages et les graves r> injures faits depuis plusieurs annees par le r> gouvernement subalpin, au mepris de tous les droits divins et humains, aussi bien que des censures et des peines ecclesiasti ques, a 1 Eglise catholique, a Nous et a ce Siege apostolique, aux eveques, aux ministres sacres, aux ordres n religieux des deux sexes et aux autres instituts pieux.
Ce meme gouvernement, opprimant et s efforcant chaque jour davantage d abattre 1 Ey> glise, apres les autres lois emanees de lui et que nous avons condamnees comme contraires n a 1 aut.orite de cette Eglise , en est venu a ce degre d injustice qu il a eu 1 audace sacrilege de proposer, approuver, sanctionner et promulguer une loi qui, dans ses propres pays comme dans ceux qu il a tisurpes, a depouille l glise de tous ses biens, au grand dommage de la societe civile elle-meme , de se les approprier ct d en ordonner la vente. Tous assurement voient combien injuste, combien cruelle est une loi qui s attaque a 1 inviolable droit de propriete que 1 Eglise tient de sa divine institution, par
laquelle sont foules aux pieds tons Irs droits naturels divins et hiimaios , par laquelle cnfin les membres du clerge , qui ont si bien me rite du catholicisme et de la societe civile, et aussi ces vierges consacrees a Dieu , sont reduits a la plus extreme misere et a la mendicite.
Dans une telle detresse de 1 Eglise, en presence d une telle subversion de tous les droits de 1 Eglise, Nous qui devons, d apres les obligations de notre ministere apostolique, defendre et venger avec le plus grand soin la cause de la justice , nous ne pouvons assurement garder le silence.
C est pourquoi, dans notre imposante assemblee, Nous elevens la voix et nous reprouvons de notre autorite apostolique la loi dont il s agit; nous la condamnons, nous la declarons nulle et de nulle valeur. Que ses auteurs et fauteurs sachcnt qu ils sont places sous le coup des peines et censures ecclesiastiques que w les sacres canons, les constitutions apostoliques, les decrets des conciles generaux declarent infliger ipso facto aux violateurs des droits de 1 Eglise et usurpateurs de ses biens.
II etait difficile au cabinet italien de conserver tout son calme en face de telles attaques. Si elles eussent emane d une puissance seculiere, il cut
ete en droit de la contraindre a un desaveu.
Desarme par la faiblesse meme de son agresseur et par ses engagements envers la France , il devait se renfermer dans une patiente longanimite. Mais 1 opinion publique n etait pas tenue a la meme resignation. Elle repondait aux anathemes par des violences. Les esprits s exaltaient. Gari baldi paraissait au Congres de la paix reuni Geneve , il y recevait une ovation triomphale , et profitait de cette mise en scene pour declarer solennellement la guerre a la papaute. Le gouvernement francais n avait point attendu cet in cident pour adresser des remontrances aux ministres italiens. Je crains bien qu a ce moment ceux-ci n aient pas ete suffisamment sinceres. Us annoncerent qu ils feraient arreter les volontaires de Garibaldi, mais ils ne dirent point qu ils les avaient prealablement laisses partir. Les bandes s organiserent ouvertement, etbientot, arrivant a 1 improviste a Florence, letir chef put, sans etre inquiete, haranguer la foule enthousiaste qui I accompagna jusqu a la gare du chemin de fer de Bologne. L entreprise etait done commencee, les cardinaux voulaient s enfuir. Le commandant en chef de la petite armee papale, M. le colonel d Argy , les rassura. II se declara pret a repousser les ennemis du dehors et du dedans. Nean-
nioins 1 effroi etait grand, et les regards se tournaient vers la France.
Jusqu au dernier instant, 1 Empereur fut en proie a une vive anxiete : il devait, en effet, comprendre que retournant a Rome , il ne pouvait plus en revenir , et qu il retombait ainsi dans la faute qui lui avait valu de si penibles embarras. D un autre c6te , il craignait que la chute du Pape n entrainat la sienne. II passa quelques jours dans de cruelles perplexites, et ce ne fut qu apres de nombreux contre-ordres qu il se decida a faire partir la flotte qui emportait notre petite armee.
Ici encore 1 execution aggrava singulierement cette resolution, deja tres-dangereuse par ellememe. En couvrant Rome, le general francais satisfaisait a toutes les necessites de sa mission. Les volontaires , trop faibles pour attaquer ou pour se defendre, se dissipaient sans coup ferir. On ne voulut pas cette solution : melees aux trou pes du Pape, nos colonnes furent lancees sur les garibaldiens en pleine retraite vers la frontiere italienne. Elles essayerent centre eux leurs armes a tir rapide. L effet en fut meurtrier, et le rapport officiel le constata en termes devenus tristement celebres : Nos chassepots ont fait merveille.
f/emotion fut profonde en Italic et en France. En fauchant les volontaires garibaldiens , notre
formidable mousqueterie avait atteint la papaute au cceur; elle avait jete entre deux peuples des tines a n en former qu un seul un lugubre et sanglant souvenir. Et cela au moment oii de sombres complications pouvaient se deviner dans la politique europeenne. C etait a la veille du jour ou 1 appui de 1 Italic pouvait nous etre le plus necessaire, que nouslui fournissions un pretexte trop reel de tendre la main a nos ennemis.
L opposition ne se trompa pas sur les resultats funestes de cette politique : en en signalant les dangers et les contradictions, je disais dans la seance du2 decembre 1867 : M. le ministre des " affaires etrangeres a proclame avant-hier que les interets sacres que nous avons mission de proteger se confondent avec 1 honneur , la dignit^, la securite du peuple italien; et c est >> alors qu on reconnait que nos affaires sont embrouillees au nord de 1 Europe, c est quand on a derriere soi, a une distance si rapprochee, la lecon de Sadowa et qu on peut apprecierle role qu a joue 1 armee italienne dans la guerre de " 1 Autriche centre la Prusse, c est alors, dis-je, qu on fait si bon marche des interets frai>cais en nous compromettant gravement vis-a-vis de 1 Italic.
On peut compreiidre maintenant les raisons de
la froideurque nous montra 1 Italie, quand le gouvernement imperial se precipita follement dans le liasard d une aventure pour le sncces de laquelle, en depit de ses forfanteries , il n avait rien prevu ni rien prepare. Du reste, ces mativaises dispositions furent generates en Europe. L Empire y avait mecontente tout le nionde :
1 Angleterre par la brusque interruption de 1 ex pedition de Crimee et par le refus de soutenir le Danemark, la Russie par la croisade diploma tique en faveur de la Pologne , 1 Espagne en rompant avec elle au Mexique et surtout en patronant la reine Isabelle , 1 Autriche en epousant la cause de 1 Italie, et 1 Italie en revenant a Rome. L Empire n avait rien fait pour detruire ces im pressions facheuses , il n avait su se menager aucune alliance. Cependant il faut reconnaitre quo le gouvernement italien, a la difference de la nation, n avait jamais cesse d etre bienveillant envers 1 Empereur et envers la France. II lui aurait repugne de ceder a la pression du parti exalte, qui demandait a grands cris qu il s unit a la Prusse. En cela , il obeissait a une pensee d interet bien entendu , se piquant pen d un sentimentalisme auquella politique italienne n ajamais etc fort accessible. Le caractere chevaleresquc de la notre lui manque absolument. Les homines
d Etat qui la dirigent ne peuvent reussir qu en evitant avec soin tout ce qui ressemble a un partipris , et leur habilete consiste a plier leurs desseins aux necessites changeantes de la fortune. Nous avions done tout a craindre , et malgre les apparences tres-favorables de 1 heure actuelle, je ne crois pas qu il nous soit permis de nous dire completement hors d affaire. Je rends volontiers cette justice aux ministres italiens , avec lesquels j ai entretenu les meilleures relations. Je les ai toujours trouves animes des intentions les plus loyales, ne demandant qu a etre rassures, mais le demandant trop souvent pour qu on ne soupconnat pas qu ils ne 1 etaient jamais assez. J ai obtenu, sans aucune difficulte, leur concours devoue contre les menees des separatistes de Nice et contre les enrdlements que les membres de la Commune ont essaye de pratiquer; ils ont fait droit a mes plaintes lorsque le Saint-Pere me semblait menace , et quand la presse soufflait le feu de la discorde ; j ai applaudi de loin, mais avec bonbeur, a 1 expression des nobles senti ments qu ils ont echanges avec les dignes representants de la France, MM. de Remusat et Victor Lefranc; neanmoins je ne saurais trop supplier le gouvernement de mon pays de ne pas s endormir dans une securite absolue, et dene
negliger aucune occasion de resserrer les liens qui nous unissent a 1 Italie.
Dans ma conviction profonde, et j ai le droit d en parler, puisqu elle a ete celle de toute ma vie, il n est pas permis a la France de ne pas pouvoir s appuyer fortement sur les deux peninsules que la nature a soudees a ses rivages , comme pour lui assurer la libre possession d une triple mer. Je sais tout ce qu on a ecrit sur 1 affaiblissement des races latines , et je suis loin de dedaigner les critiques severes dont elles sont 1 objet. Les causes du mal certain qui s est empare d elles sont anciennes , nombreuses, com plexes. Mais le mal n est pas incurable, et les lecons qui leur ont ete infligees sont assez terribles pour qu elles aient la volonte de se guerir. Leurs qualites natives leur restent. Ces qualites ont fait la grandeur du monde , elles peuvent les sauver. Il me semble d ailleurs que 1 Italie est assez bien en mesure, par 1 exemple qu elle a donne depuis vingt ans , de repousser cette accu sation un peu banale de degenerescence. Elle n a manque ni de Constance, ni de devouement, ni de suite dans les desseins. Elle a eu ses grands hommes qui dans 1 histoire feront quelque figure, meme a cote des beros saxons qu il cst si fort de mode de porter aux nues. Ce ne sont pas seule-
nient les services par elle autrefois rendus a la civilisation qu elle peut invoquer, et avec eux le genie de ses artistes , les travaux de ses savants et de ses phiiosophes , 1 habilete de ses commercants , elle peut etre fiere de la valeur et de 1 abnegation de ses rois, du courage et de la discipline de son armee , du patriotisme des citoyens illustres qui out souffert pour sa cause. Une nation qui atriomphe des difficultes qu elle a traversees, et qui, en depit des predictions pessimistes , s est organisee au milieu d obstacles reputes insurmontables, est au-dessus du dedain de ceux qui out trop longtemps abuse de ses divisions.
Je ne sache pas non plus que 1 Espagne soit condamnee a mourir de consomption , comme le pretendent certains politiques. Elle a su rejetci une monarchie qui blessait son legitime orgueil et compromettait ses interets. Elle a supporte sans trop de secousses une periode interimaire qui semblait favoriser a la fois 1 anarchie et le despotisme. Elle a courageusement commence des reformes religieuses qui seront pour elle une source de richesse et d independance ; liee etroitement a 1 Italic, elle veut etre digne des institu tions libres qu elle s est donnees; elle peut etre glorieuse de ses traditions antiques, elle ajoutera a leur prestige les conquetes pacifiques et durables
de la science et de la liberte. Pour realiser ce programme, elle a d immenses ressources, ime population virile et genereuse, et surtout 1 aiguillon de la necessite. Elle peut done sans temerite ne pas desesperer de son avenir.
Et quant a la France , aussi prompte a medire d elle-meme qu a exagerer ses propres merites, n a-t-elle done , malgre ses malheurs , aucune raison d avoir confiance en elle? Est-elle, en face de 1 Europe, convaincue d un amoindrissement tel qu elle doive, triste et resignee, descendre du rang que lui avaient assigne son genie et ses travaux ? Elle a accepte 1 Empire , cela est vrai , voila sa faute, pour laquelle peut-etre elle n est pas tout a fait sans excuse. Dans tous les cas, elle 1 expie aujourd hui trop cruellement pour qu il soit permis de la lui reprocher. Mais cette erreur fatale a-t-elle aneanti le principe de sa grandeur et de sa force ? Les faits repondent eloquemment : quelle est la nation, abattue en quelques semaines par I infatuation de son chef, qui aurait pu comme elle resister pendant six mois quand ses armees etaient prisonnieres , ses arsenaux vides, ses places epuisees, ses citoyens ignorants des premiers rudiments de 1 art de Ja guerre? Prise a la gorge par un million d hommes exerces et savammeiit conimandes, elle a refuse de se
rendre. Elle n a recule ni devant les perils, ni devant les souffrances d une lutte gigantesque. Sa capitale a term pres de cinq mois avec plus de deux millions d habitants qu il lui fallait alimenter et contenir ; elle a supporte 1 investissement , la misere, les emeutes, le bombardement, le froid et la faim : elle n a capitule que lorsque le pain lui a manque. Autour d elle, des armees improvisees se sont levees, de vaillants generaux ont conduit au feu des paysans, des ouvriers, des bourgeois, manquant de tout et bravant beroiquement la mort. Puis, quand il a fallu ceder au nombre , la plus formidable des guerres civiles a mis la nation a deux doigts de sa perte. La nation cependant n a pas flechi. Une Assemblee, sortie de ses entrailles, unie au chef illustre qu elle avait nomine , a tenu tete a la fois a la Prusse et a la Commune. Elle a retenu la Prusse, terrasse la Commune, retabli 1 ordre et 1 execution des lois, inspire au monde assez de confiance pour qu en un jour il ait mis a ses pieds pres de cinq milliards quand elle n en demandait que deux. N est-ce pas la, pour des Latins degeneres, une preuve de force qui leur permet de croire qu ils ont encore un role a jouer dans les affaires humaines?
Oui, un r6le utile et grand leur appartient,
marque a 1 avance, dans 1 ordre general des faits, par leurs aptitudes speciales, leur passe, leur situation geographique. Impressionnableset vives, donees d une imagination brillante et d un irre sistible besoin d expansion, elles exerceront toujours une attraction puissante contre laquelle les hommes du Nord essayent vainement de se roidir. Elles representent ce qui dans la vie charme et eleve 1 esprit, ce que la force et la science ne remplacent point. Si a ccs dons precieux de la nature elles savent joindre la mode ration, la discipline et le travail, si elles tirent parti des richesses de leur sol et du merveilleux developpement de leurs cdtes, elles seront en mesure de defier toute entreprise agressive et de donner au monde le spectacle d un epanouissement inattendu de grandeur et de prosperite.
Maitresses de la Mediterranee et de 1 Afrique septentrionale, elies tiendront les clefs de I Orient, dont les regions enchantees s eveilleront a leur appel pour s engager dans les voies de la civilisation moderne. Ce qu ontpu faire avectant de succes au moyen age les galeres de quelques marchands de Venise, s accomplira, avec des resultats proportionnes a leurs vastes ressources, par les trois empires qui disposent du Havre, de Bordeaux , de Marseille , de Toulon , de Barce-
lone, de Valence, de Cadix, de Naples, do Livourne et de Genes , sans parler de la Sicile , cette Grece italienne a laquelle le moindre effort rendra son antique fecondite sans lui rien enlever de sa grace et de sa poesie.
Voila ce que peuvent , ce qne doivent realiser les races latines. C est par leur accord intime qu elles y parviendront. II leur suffit de le comprendre et de le vouloir. II faut qu elles etudient ensemble les moyens les plus surs de s unir fortement. Elles les trouveront sans peine : qu elles ecartent resolument d injustes defiances, et le sentiment de leurs interets fera le reste.
En ce qui concerne 1 Italie, je lui demande de renoncer a 1 idee fausse que dans ces derniers temps on a beaucoup trop cherche a repandre chez elle. On lui dit qu elle est la rivale de la France et qu elle doit nous supplanter. Si cette erreur s accreditait, elle serait funeste a 1 une et a 1 autre nation. Les amis de la Prusse seuls la propagent. Que 1 Italie le sache bien : ceux qui veulent nous diviser, veulent nous dominer. J ai pu cependant constater que leur machiavelisme avait porte ses fruits, et j ai eu, dans mon pas sage aux affaires, 1 occasion de signaler plusieurs fois ce mal naissant. Quelques agents italiens croient servir leur pays en nous amoindrissant a
1 etranger : agir ainsi, ce n est pas travailler pour 1 Italie , mais pour Berlin , et Berlin , malgre ses calineries, est notre commun ennemi. G est au patriotisme et a 1 intelligence des membres clu cabinet italien que je fais appel, pour les conjurer de reprouver ces dangereuses tendances. Qu ils soient bien convaincus que nous sommes des amis necessaires , et que 1 influence de leur pays croitra d autant plus que la ndtre sera respectee et agrandie. Une entente confiante et loyale doit etre notre mutuelle regie de conduite. Elle nous impose 1 obligation de faire disparaitre toute cause de dissentiment. Ge qui me conduit maintenant a exposer comment, a mon avis, pent etre effacee celle que la rivalite du Saint-Siege et de 1 Italic a entretenue pendant trop longtemps.