CONDUITE A TENIR ENVERS LE SAINT-SIEGE ET CONCLUSION
Les defenseurs de la papaute ont cru qu un devoir de conscience leur faisait une loi de demander a 1 Assemblee nationale de sauvegarder le pouvoir temporel, et devant elle ils en ont nettement affirme le caractere necessaire et legitime. De son cote, 1 Assemblee 1 a recommandee a la vigilante sollicitude du pouvoir executif. Enfin le chef de ce pouvoir , en se reservant sa liberte d action, a donne son adhesion au renvoi qui lui etait fait, et par la meme au principe qu il s agissait de defendre. La politique d abstention n est done plus possible, et si la France en 1 abandonnant aboutit necessairement a une con clusion contraire a d imprudentes esperances , la responsabilite en pesera exclusivement sur ceux qui Font provoquee a se prononcer. Le cardinal Antonelli semblait avoir prevu ce danger, lorsque, quelques jours avant la discussion du 22juillet, il ecrivait aux deputes catholiques de 1 Alle-
magne : En apprenant votre intention de reclamer une intervention en faveur du Saint-Siege, j ai , clans un entretien avec Je ministre de " Baviere, charge de representer 1 Empire allemand, dit que je considerais comme prematuree 1 idee de vouloir amener le Reichstag a exprimer son opinion sur une intervention en . faveur du pouvoir temporel. Get avis etait sage, et pour 1 avoir meconnu les deputes francais ont rendu inevitable la solution que, pour ma part, j aurais voulu ajourner. Quelles qu aient ete en effet les sages precautions oratoires de M. Thiers, elles ne detruisent ni le langage des petitionnaires et des rapporteurs , ni la significa tion du renvoi accepte par le gouvernement.
Dans de telles circonstances, nous avons le droit de savoir a quel parti s arretera la France, alors surtout que 1 Europe a deja pris le sien.
Je rends justice aux deux honorables organes des commissions chargees d examiner les peti tions, ils ont ete aussi explicites que possible :
-Ecoutons M. Pajot : u Quelle etait la sauvegarde des interets de la justice et de la civilisation? Nous 1 affirmerons sans hesitation apres 1 experience de plus de dix siecles, apres 1 affirniation des hommes politi<[iics les plus considerabies, apres la declaration des (-vrques reunis
a Rome le 8 juin 1862 et representant les nations les plus diverses, c etait la souverainete temporelle.
Cette souverainete, disent encore nos eveques, repose comme toutes les autres sur la garantie du droit, des traites et des lois internationales, mais elle touche encore aux interets les plus eleves et les plus vastes qui soient dans le monde , parce qu elle couvre le chef spirituel " de deux cents millions d ames et avec lui leur liberte de conscience. II ne s agit pas d une question locale ou d une institution etrangere, la papaute n etant pas plus italienne qu autrichienne, espagnole ou franc aise , mais une institution de droit public dont le maintien importe aux interets religieux et moraux de 1 huma-
nite
Vous le voyez done , le pouvoir temporel est une necessite pour assurer la liberte de la papaute et en meme temps la liberte du catholicisme, et en meme temps un gage de paix et de securite pour les Etats de 1 Europe, qui tons
renferment des catholiques
A la verite, le Parlement italien a vote une loi dite de garanties, mais outre que le Pape ne peut accepter ces conditions, vous savez pourquoi, cette pretendue loi de guaranties
ne garantit absolument rien, car les pouvoirs publics qui les ont consenties pourront quand " ils le voudront, au moindre dissentiment qui pourra naitre, et les causes en sont faciies a trouver, la modifier ou Fabroger dans toutes
> ses parties A cette heure supreme, la
France ne saurait abandonner la papaute ; il y a la pour elle une question de devoir, une ques- > tion d interet superieur, une question d bonneur et de dignite nationale.
[/honorable M. de Tarteron n a pas ete moins net : Le gage indispensable de la liberte de 1 Eglise, qui est la liberte religieuse elle-meme, c est, suivant une parole celebre qui, si elle etait contredite ici, y trouverait sans doute un eloquent defenseur, la reunion du pouvoir temporel et du pouvDir spirituel a Rome , afin quo ces deux pouvoirs puissent etre separes ailleurs.
Avec la protestation , les petitions out encore un autre objet; elles supplient 1 Assernblce d inviter le gouvernement a se concerter avec les puissances etrangeres, afin de retablir le Souve- " rain Pontife dans les conditions nccessaires du libre gouvernement de I Kglise catholique.
Or ces conditions, les honorables rapporteurs le disent sans detour, ne peuvent etre que 1 exercice du pouvoir temporel et la restitution au
Saint-Pere du domaine pontifical. En cela ils sont parfaitement d accord avec la cour de Rome, qui sur ce point n a jamais varie. J en pourrais citer mille preuves officielles, j en prends une au hasard. Des le mois de Janvier dernier, il etait question de la part de plusieurs cabinets de com biner une action commune pour regler le sort de la papaute vis-a-vis du roi d Italic. Notre representant a Rome me rendait compte dans les termes suivants d une conversation engagee a ce sujet entre lui et le cardinal Antonelli. La depecbe est du 4 Janvier 1871 : Je me suis entretenu bier avec le cardinal Antonelli des conditions dans lesquelles allait, peut-etre avant un mois, se trouver place le gouvernement de 1 Eglise. Je lui ai demande s il ne croyait pas qu il serait possible, sans compromettre Fautorite et la dignite des principes qui ne sauraient flecbir, que ces puissances, qui toutes ont pris acte des promesses de M. Visconti Venosta en aout, septembre et octobre, s entendissent pour fixer d un commun accord un minimum de garanties a reclamer du cabinet de Florence. Par t exemple, n y aurait-il pas moyen, ai-je dit an cardinal, de faire tout d abord reconnaitre par 1 Italie , en principe et en droit, que tous les organes du gouvernement de I Eglise catho-
liqne, tel qu il est centralise a Rome, sont places sous la juridiction speciale et exclusive du Pape? Le cardinal Antonelli m a fait observer que le Saint-Siege ne pourrait ni rien demander en deliors de la reintegration dans ses droits , ni meme desirer que les puissances sollicitent des concessions qu elles devraient payer par la reconnaissance plus ou moins formelle d un etat de choses centre lequel le Saint-Siege a proteste et continuera de protester.
Ainsi, ce que les petitionnaires demandaient a la Chambre, ce que la cour de Rome ne cesse de revendiquer, c est la restitution integrale du pouvoir temporel. C est bienla prevention dont 1 examen a ete renvoye au ministere des affaires etrangeres, et sur laquelle, contrainte par celte mise en demeure, la France ne peut pas plus longtemps taire son opinion.
Peut-etre lui suffirait-il d interpeller a son tour ceux qui la pressent avec tant d ardeur de remplir son devoir, et de leur dire : Sortez des decla rations generates, abordez les faits, et precisez ce que vous attendez de moi. Vous etes des hommes politiques : ce n est pas pour la sterile satisfaction de produire publiquement un acte de foi que vous re*clamez le retablissement du pouvoir temporel. Le croyez-vous possible? Avez-vous un instant re-
flechi aux moyens qu il faudrait employer? Rome est inflexible et vous Ten louez : esperez-vous que les Italiens seront plus accommodants et lui rendront par la persuasion ce qu elle a perdu? Et si vous etes forces de convenir que le supposer est mie folie, c est done la guerre, c est done une croisade a laquelle vous conviez la nation ? Vous avez beau protester que telle n est pas votre pensee, elle n est pas autre, ou elle n est rien, et devoilee par ces quelques mots auxquels vous ne repondez rien de serieux, cette pensee vous juge et vous condamne.
En realite, les petitions et les rapports n ont etc qu une demonstration de parade sur la portee de laquelle mil ne s est fait illusion, et la facilite avee laquelle la droite de 1 Assemblee s est hatec d accueillir les paroles de M. Thiers, si peu conformes a celles des rapporteurs, a prouve qu il s agissait , non de faire, mais de paraitre faire quelque chose. C est dans cet unique dessein qu on n a pas craint d agiter les consciences et de mettre en peril nos relations avec 1 Italie.
II ne faut pas que ce jeu recommence, et c est, pourquoi il est necessaire de resoudre la question par une argumentation plus decisive encore que cellc tiree de 1 impossibilite avouee ou se trouvent les partisans du pouvoir temporel de reta-
blir ce pouvoir sans entrainer la France dans ime guerre de religion.
Or non-seulement la France repousse energiquement 1 idee d une guerre pareille, mais elle se refuserait non nioins peremptoirement a restaurer le pouvoir pontifical tel qu il a existe, tel qu il existerait encore, s il etait possible de Itii rendre la vie.
A cet egard, 1 opinion publique a ete constamtnent dupe d illusions faciles cependant a dissiper, et que tous les esprits eclaires ont combattues.
Heaucoup de gens sinceres repetent que le pouvoir temporel est la garantie indispensable de 1 autorite spirituelle du Saint-Pere. Mais fort peu se font tine idee du regime que produit necessairement la confusion de ces deux pouvoirs.
Aticun ne voudrait s y soumettre.
Qu on reunisse les plus fougueux defenseurs du pouvoir temporel, nos eminents prelals et les deux rapporteurs qui out soutenu leurs deniandes avec tant de conviction, qu on leur propose une loi rendant au Pape le comtat d Avignon, ils la repousseront sans hesiter.
Us ressemblent done aux pharisiens de 1 Evangile, ils lient des fardeaux (ju ils ne veulent pas porter.
Je vais plus loin :
Ouand ils pretendent les imposer au prochain,
quand ils exigent de la population des fitats pontificaux le sacrifice de son independance atix convenances religieuses du surplus des catholiques , ils entendent neanmoins la sauvegarder centre les exces du despotisme ; ils ne voudraient certes pas dans son absolutisme theocratique le gouvernement que tous les hommes d fitat , tous les historiens ont justement condamne , celui qui a ete pendant de longs siecles la source de tant d abus et de scandales , celui a propos duquel le cardinal de Bernis, ambassadeur a Rome, ecrivait a son departement, le 4 decembre 1771 :
Un des plus grands sacrifices que je puisse faire au Roi est de resider dans une cour on le secretaire d Etat, quoique honnete homme, n a pu se rendre niaitre de la confiance des souverains; ou le Pape, environne de gens qui briguent sa confiance, n ose 1 accorder entierement a personne ; oil tout est mystere , secrets , maneges, jalousies, comme dans les cloitres et les seminaires.
Etle 20 Janvier 1779 :
La dateria est une espece de bureau ou Ton vend et negocie des graces que le concile de Trente a declare devoir etre accordees gratis. Un Pape qui aurait a cceur 1 honneur du Saint- Siege mettrait fin a cet agiotage peu hono-
rable; mais comme il y aurait beanconp a perdre pour la Chambre apostoliqiie et pour une infinite de particuliers, il ne faut pas esperer qu aucun Souverain Pontife ait le courage d executer cette bonne oeuvre. Quand on veut s edifier, ilfaut aller aux eglises et aux prieres de Qnarante heures , mais il faut bien se garder d approfondir ni les moeurs du pays, ni les procedes, nila maniere d administrer la justice etde conferer les benefices et les places les plus importantes : on risquerait alors , si on n etait pas bien ferme sur les principes , d ebranler sa foi , ou du moiiis de perdre 1 idee avantageuse qu on pourrait avoir des successeurs de saint Pierre. On croit ici que les cours catholiques ne font que leur devoir quand elles favorisent la cour de Rome, ct qu elles y manquent quand elles n obeissent pas aveuglement a tout ce qu elle pretend ou qu elle croit etre en droit de decider. I/habitude de voir ces chosesne m empeche pas d en etre souvent revoke. Je n ai pas a me reprocher de ne 1 avoir pas fait sentir, main le mat est incurable. Je me borne done a tirer le meilleur parti possible d un pays oil le pharisai sme, s il m est permis de me servir de ce terme , regne plus que partout ailleurs. " Enfin, le 31 decembre 1782 :
.Ie vois avec douleur que Sa Saintete s atilit de plus en plus ; que la cour de Rome se rend meprisable au dehors par sa faiblesse et souvent par une hauteur deplacee, et qu elle se rend odieuse a ses propres sujets par son mauvais gouvernement. Ce qui n empeche pas les etrangers de visiter en foule cette capitale qui louche de, si pres a sa mine.
M. le due de Blacas, ambassadeur de la Restauration, et non moins que le cardinal de Bernis a 1 abri de toute suspicion de prevention centre la cour de Rome, ecrivait le 4 mai 1818 :
Trois divinites puissantes, la vanite, 1 argent, la peur, gouvernent ce pays-ci : il ne sert de rien d y parler raison. Quant a 1 independance italienne , les Italiens ne feront que desirer et parler, il faut qu une puissance agisse pour eux. Mais il est certain que si les Italiens avaient une puissance alliee , ils secoueraient un joug qu ils detestent.
M. de Chateaubriand n etait pas d un autre sentiment; je lis dans une de ses depeches, du 6 avril 1829 :
On prend pour des conspirations ce qui n est que le malaise de tous, le produit du siecle, la lutte de 1 ancienne societe avec la nouvelle, le combat de la decrepitude des vieilles institu-
tions contre 1 energie des jeimes generations, enfin la comparaison que chacun fait de ce qui est et de ce qui pourrait etre. Si quelque impulsion venait dti dehors, si quelque prince en w deca des Alpes octroyait line charte a ses snjets, une revolution aurait lieu, parce que tout n est mur pour cette revolution.
.lef prends Fun des rapports adresses an gouvernement autrichien par la police qu il entretenait a Rome, et trouves dans les papiers secrets et officiels a Milan et a Venise, en 1848. M. Rendu les a publics. Je pourrais les citer tons.
Novembre 1822 :
" Rome est a present, on peut 1 assurer, au " spirituel le foyer de la demoralisation, au tem- >i porel celui du desordre. Les habitants sont . enclins a la superstition plus qu a la vraie religion. Dans ce gouvernement de cardinaux, de " prelats et de pretres, la politique est un jeu continuel de pharisaisme et de machiavelisme. i I/econornie sociale n est (jii un humiliant desordre. Les contrats passes par le gouvernement n inspirent aucune confiance, parce qu une fois stipules , si on trouve quelque avantage a > les aneantir, on les annule par un decret pontifical et on en change les conditions au detriment des contractants. Les finances sont plus
mal conduites qu on ne pent le dire , I mfidelite " et Fimperitie des ministres font dans le tresor des vides considerables. Dans tout 1 Etat pontifical, la justice est vendue ouvertement, les attaques de brigands sont contumelies...
A cote de ces pieces officielles, on peut placer I opinion de quelques hommes illustres, dont les defenseurs de la pap ante ne pourront pas attaquer 1 impartialite.
Voici ce qu en 1847 M. de Lamartine disait a la Chambre des deputes :
On s est rarement rendu compte du mecanisme bizarre , complique , confus , du gouvernement de la papaute a Rome, considere comme gouvernement temporel. Le voici defini en peu de mots : Les vices de toutes les natures de gouvernement sans leurs avantages reunis dans un meme gouvernement. Ce mode de gouvernement a les inconvenients , les faiblesses, les tyrannies , les desordres et les vices de la theocratie, de 1 oligarchie, de 1 aristocratie, de la democratic, de la monarchic, de la republique et de la domination etrangere.
M. de Montalembert ecrivait (Recueil de lettres, p. 38-41) :
Le gouvernement de Rome est intolerable ; les peuples, mecontents, opprimes, aigris, sont
desesperes. II n est plus possible de le soutenir, si ce n est avec 1 appui des armes etrangeres. II manque en meme temps de force morale et materielle.
Voici comment en 1860, douze annees apres notre occupation, apres nos rcmontrances appuyees sur des services continuels, le gouvernement pontifical etait juge par un homme sincerement religieux, et qui ne desespere pas de reconcilier la papaute avec le monde moderne :
Les juges sont reputes corruptibles , et Ton affiime qu ils sont souvent corrompus. La corruption, s il faut en croire les opposants et les " etrangers qui habitent Rome, coule a pleins bords ; avec de F argent vous achetez la justice, la justice criminelle et aussi bien la justice civile. Tout le monde le dit, il faut bien que ce soit un pen vrai ; la mesure de la corruption Dieu seul la connait. J ai dit a tel monsignoT : On fait a votre legislation le reproche grave de ne pas soumettre les temoins a la confrontation avec 1 accuse. Le monsignor me repondit : Cela est vrai, mais si la confrontation avait lieu dans un pays tel que le ndtre, on ne trouverait pas de temoins. La vengeance des parents de 1 ac-
1 M. Martin d Oisy, fltalie, I Atlemagne et le Congres.
ruse, de ses amis, de 1 accuse" acquitte, de 1 accuse apres 1 expiration de lapeine, atteindrait le denonciateur on le simple deposant appele par
la justice a declarer ce qu il a vu et entendu
Je dis au monsignor que le droit d ainesse etait cause que les terres resteut sans culture , parce que les aines se contentent dti produit tel qu ils le retirent. II me repondit : Si Ton supprimait le droit d ainesse , les grandes existences disparaitraient a la troisieme generation. Les cadets sont fiers d appartenir a des families riches et puissantes, le credit de ces families leur profite. Us deviennent eveques, cardinaux on delecjati. Us aiment cette loi que vous condamnez et dont vous les croyez victim es.
> Vent-on savoir ce que sont les grandes existences qu il s agit de conserver a Rome avec tant de soin pour devenir la source des privileges d ou sortent les prelats et les cardinaux? Je viens de chez un Francais on ne pent mieux place pour voir Rome , on il reside depuis plusieurs annees. Nous abordons le sujet des classes " elevees. La noblesse de Rome, me dit mon " interlocuteur, est insoucieuse de sa fortune ef " des emplois publics. Servir son pays n est rien pour eux. ^Q far niente leur tient lieu de tout. En se mettant a la tete de leurs affaires, ils
pourraient tenir maison, recevoir leurs amis et les etrangers ; ils aiment mieux vivro avec deux francs par jour, se passer de bonne chore el menie de bois en hiver. Un noble n a pas besoin d etre riche, il lui suffit de faire croire qu il 1 est. Travailler a passer pour riche est son unique souci. Etre noble a Rome, c est avoir un palais, un equipage et dcs laquais. L immeuble des nobles est Yagro roinano, qui ne produit pas le cinquieme de ce qu il pourrait rapporter et (jui domic la fievre par compensation. II y a des nobles sans terres. A letir egard qne se passe-t-il? On emploie le moyeu a la fois inique et insuffisant que je vais dire. Leon X avait consacre a i* extinction de la mendicite un million et demi de francs coufie a I mstitution de la Beneficenza. Kh bicn, une partie du fonds de secours est employee a 1 enseignemenl des enfants des nobles, a doter leurs filles, a leur donner de quoi vivre a eux-memes. C est un detournement. Ils existent a 1 elal de pauvj es honteux, ils consomment la substance du peuple, ils vivrnt aux depens dc son budget. On appelle cela a Home soutenir les families declines. <Mi y devicnt noble I argcnt a la main , avec un pen de credit ; le peuple voit ces choses et s eu plaint.
L administration est oisive a tous les etages. L employe s en va a midi sous pretexte d aller a la messe ; il revient a son bureau a deux heures demander s il y a quelque chose a faire. On lui repond non, il se retire et ne revient plus de la journee. C est ainsi que le meme individu peut )> occuper plusieurs emplois. Avec de la faveur, une meme jeune fille se procure dans cinq ou six etablissements de charite cinq ou six dots. Les delegations (sous-prefectures) sont entre les j> mains de tous jeunes pretres cadets de grande famille ; d une distinction de manieres , d une elegance de costume, d une grace dont on n a pas d idee en France , ces abbes , dont on fait vite des monsignori, portent dans les delegations tout ce qu avec leurs etudes et de 1 exterieur on peut y porter. Us y font un pen d administration, y voient beaucoup de monde, sont accueillis partout avec ivresse ; si le sujet n etait pas serieux, je dirais qu ils sont les lions de leur sous-prefecture. Mais il y a d autres )> cadets a pourvoir, 1 abbe administrateur devient bientot eveque. Un successeur aussi inexperimente le remplace , et ainsi de chainon en chainon se perpetuent des incapacites sans fin. Et croit-on que les mceurs et la renommee du clerge gagnent a la vie mondaine de jeunes
fonctionnaires eveques en expectative et futurs cardinaux? Ce quo je dis la, je le tiens d excellents catholiques qui habitent les Etats pontificaux depuis quinze a vingt ans. Tout sujet pontifical qui veut vivre aux depens du public pent avoc de la faveur entrer a 1 hospice Sainf- Michel ; tout le monde y trouve acces , except( ; les indigents. De scandaleux desordres epuiscnt les finances d un autre hospice que je n ai pas besoin de nommer. Est-il besoin de dire qu il n y a pas de pays sur la terre on la police soit plus mal faite que dans les Etats remains? II y a telle ville rapprochec de Rome ou le pillage des "diligences est une Industrie avouee, et tenant "lieu de recoltes, quand elles font defaut. Les habitants y sont formes on associations de secours mutuels contre les gendarmes ; naguerc soixante-dix families y etaient impliquees dans un menie proces pour vols a main armee sur les grands chemins. On dit qnc les carabiniers qui accompagnent les voitures publiques s entendent avec les voleurs ; non , ils les laissent fairc, on en a la preuve. A Rome, qu il y ail > une visite ou une arrestation d assassins a operer sur un point, on est sfir que le gendarme, carabinier ou dragon, est sur mi anfrc. Je ne dirai qu un mot de I enseignement, <-t
ce mot suffira : les freres de la Doctrine chretienne passent a Rome pour de dangereux 110vateurs ; defense expresse est faite aux indigenes. de frequenter leurs ecoles, reservees exclusivement aux eleves etrangers.
Cette triste peinture est mallieureusement conforme a celle qu en out tracee tons les observateurs desinteresses. Le lamentable etat de choses qu elle met en lumiere est d autant plus grave,, que tenant a la nature meme des institutions, il ne pouvait etre ameliore que par leur suppres sion. C est ce que disait a la meme epoque une adresse signee par un grand uombre de citoyens romains de toutes les classes , et dans laquelle oil lit cette douloureuse declaration :
Le monde sait sous quelle oppression gemit ce peuple infortune. Une simple modification de ce regime use et vicieux ne serait qu une osuvre vaine et sterile. Le systeme clerical est incompatible avec les mceurs , avec la civilisation, avec le temps ; vouloir le reformer, ce serait vouloir galvaniser un cadavre. Aucune publicite des actes de 1 administration, aucune responsabilite chez ceux qui gouvcrnent, aucune garantie dans la justice, le droit canonique superpose au droit civil, ce sont la les consequences inevitables d tin gouvcrnement
dont le chef est un prince lie par des obligations religieuses, et qui en se declarant infaillible echappe a tout controle et a toute responsay hi lite.
Pour completcr ces citations, j emprunte les lignes suivantes a un ecrivain ecclesiastique rapproche de la cour de Rome par les liens les plus intimes :
La nature du peuple remain est bonne , et il > reste encore dans son cceur des etincelles d an- " tique valeur; mais il y a la une foule d agents, " de solliciteurs, d intrigants , d entremetteurs , > qui, chasses mille fois, y rentrent toujours et s y enracinent. II y a une foule de nobles d antichambre et gens de livree qui y vivent de gratifications, de cadeaux et d abus, une foule " d employes corrompus nes dans la corruption, eleves dans la corruption , qui ont attrape un emploi et se sont cramponm s aux charges. Us oppriment les inferieurs et les aspirants et ne se maintiennent que par ( accumulation des abus ; on y voit une foule de gueux, de mendiants, de vagabonds, de modeles, d oisifs, qui vivent.
d escroqueries , de subsides, de pensions; une ioule de coupe-bourse, de fripons, de gamins et filous qui reunis ensemble forment presque
la inoitie de la population ; c est a tel point que
SiS ROME
le gouvernement est oblige a line continuelle " capitulation avec eux. Tons vivent d abus on de ehoses pires. Les trois cent soixante eglises sont remplies de monuments et vides de fideles. )> La constitution des families y est tellement vicieuse qu elle est un obstacle a 1 etablissement de 1 ordre social. 1
Les partisans du pouvoir temporel desavouent bautement, je le sais, toute intention de rendre aux Romains ce regime detestable. Mais si, comme le prouvent surabondamment les autorites que je viens de mentionner, ce regime est inherent a 1 institution elle-meme, comment esperer raisonnablement le changer en la retablissant? On feint d oublier que nulle puissance, nulcatholique, quels que soient son rang, ses vertus, son genie , n a le droit d adresser sur cette matiere une observation au Souverain Pontife representant Dieu sur la terre , et maintenant couronne de l infaillibiiite qui le met au-dessus de 1 Eglise tout entiere. Lui demander une concession, c est meconnaitre la plenitude de son empire absolu, immuable et sacre comme la foi dont il est un dogme. D ailleurs, s il etait possible de se faire illusion sur une verite a la fois si simple et si
1 MonsignorLiverani, protonotaireapostolique, It Papa, flmperio c Regno d ltalia, 1861.
accablante , 1 exemple du gouvernement francais dessillerait les yeux les plus rebelles a la lumiere. Lorsque le president de la Republique fit, en 1849, partir 1 expedition qui devait, centre la volonte de I Assemblee , renverser la Republique romaine et replacer le Pape sur son trone, il entendait donner a 1 Italie la compensation de quelques ameliorations liberates . Le programme trace dans la lettre ecrite a M. Edgard ^Ney est present a tous les souvenirs. Ce qui n est pas moins connu, c estl impuissance du gouvernement francais en face de la resistance inflexible du Vatican. Celui-ci ne tint compte ni des services, ni des respects, ni des prieres. La menace n aurait pas fait davantage. Le Saint-Pere ne voulait, et j ajoute ne pouvait nous reconnaitre qu un droit, celui de nous humilier devant lui et de lui obeir.
C etait done bien vainement que le ministre des affaires etrangeres M. Drouyn de Lhuys ( crivait le 31 octobre 18G2 : Notre occupation prolongee des Etats remains est, on ne 1 ignore pas, vivement, sinon justement attaquee en France au nom des principes et des iuterets qui " sont les n6tres, et le gouvernement de 1 Empereur se croit en droit de dcmander au Saint- Siege de lui faciliter sa tache en desarmant par
un usage eclaire et liberal de son pouvoir les adversaires de sa souverainete.
A quoi le cardinal Antonelli repondait avec raison en combattant les instances de notre ambassadeur : Nous ne parlons pas la meme langue , " nous ne pouvons pas nous entendre. Vons traitez le Pape comme un souverain ordinaire , vous ne prenez pas garde qu il ne doit compte " de ses clesseins qn a Dieu, et qu il s avilirait en > les soumettant ati jugement des hommes.
Aussi deux ans apres, le 12 septembre 18G4, a la veille de la convention du 15, le ministre des affaires etrangeres etait-il force a ce penible a veu :
Notre conscience nous oblige trop souvent a tlonner des conseils que trop souvent aussi " celle de la cour de Rome croit devoir decliner. Si notre insistance prenait un caractere trop marque , nous semblerions abuser de la force " de notre position, et dans ce cas le gouvernement pontifical perdrait devant 1* opinion publique le merite des resolutions les plus sages. > D autre part, en assistant a des actes en desaccord avec notre etat social et avec les maximes de notre legislation, nous echappons difficilement a la responsabilite d une politique que nous ne saurions approuver.
Ainsi , malgre les dangers certains ffiie lui faisaient courir ses refus , le Pape demeurait immnable. II lui fallait son pouvoir tout entier, sans transaction , sans modification aucune , c est-adire le retour a 1 etat de choses contre lequel se sont soulevees tontcs les consciences , et qui ne serait accepte ni par nos eve*ques signataires des petitions, ni par les honorables rapporteurs des deux commissions, pas plus qu ils n avaient pu 1 etre par les ministres de la Republique et par ceux de 1 Empereur.
Nous sommes done ainsi conduits par 1 invineible enchainement des raisonnements et des faits a cette double conclusion : d abord, que le retablissement du pouvoir temporel n est possible que par la guerre ; en second lieu , en admettant que la France rat assez insensee pour le retablir en lui sacrifiant son sang et ses subsides , victorieuse, elle n aurait rien fait. Car ne pouvant et ne voulant imposer aux malheureux Italiens le despotisme theocratique qui si longtemps les a ^erases et corrompus, elle se trouverait encore bafouee par 1 inflexible non possumus, et ne pourrait qu abandonner a sa propre destruction IVjeuvre d iniquite qu elle aurait entreprise.
Ecartons ces hypotheses : si demaiu la direc tion des affaires publiques appartenait aux
23I> ROME
hommes politiques qui ont cru devoir susciter cette discussion , ils seraient les premiers a reconnaitre que le retablissement du pouvoir temporel est une chimere, et qu il est coupable de le demander quand on sait qu il est impossible. Mais faut-il , comme ils le soutiennent , tenter meme cet impossible, pour sauver le pouvoir spiritual du Saint-Pere? Le pouvoir temporel est-il une condition teliement essentielle de son exercice qne la chute de 1 un doive entrainer la chute de 1 autre? Les petitionnaires repondent a cette question par une affirmation resolue, et je 1 avoue, bien que j aie eu souvent 1 occasionde combattre cette opinion, je demeure toujours confondu quand je 1 entends emettre. Je le suis surtout de la trouver dans la bouche de ceux qui pensent etre de fermes croyants, et des disciples du divin Crucifie. Ce sont eux qui ne craignent pas de subordonner { existence de leur religion a la possession de biens materiels ! l[ faut a cette religion des pro vinces, des sujets, une armee, sans quoi elle perit! Je ne sache, pour ma part, d injure plus cruelle a lui faire que de la supposer dependante d nn domaine terrestre. Mais ce n est pas seulement une injure, c est une erreur historique et un contre-sens moral qui ne supportent pas un instant 1 examen.
f/est line erreur historique , car elle supprime douze siecles, ou tout an moins huit, pendant lesquels le Saint-Siege n a ete investi d aucune autorite temporelle, et pres de deux cents papes, dont la plupart out ete canonises comme martyrs, bien qu ils n aient eu aucune principaute. Leur autorite spirituelle n en a pas moins brille du plus vif eclat, elle a fait naitre le merveilleux epanouissement du christianisme s etendant sur 1 Eu rope entiere, elle a vaincu les heresies, forme et discipline 1 Eglise, arrete les barbares , protege les peuples centre la tyrannic des princes, et domino les rois de toute la hauteur de sa suprematie intellectuelle. Jamais plus grand spectacle n avait ete offert au monde que celui de la pro pagation de la doctrine nouvelle s attaquant au paganisme et le renversant malgre le patronage ofh ciel de 1 Empire remain, malgre les persecu tions et les supplices , malgre les divisions intes tines, les invasions repetees, les seditions et les schismcs. Et pourtant les homines qui ont accom pli cctte grande ceuvre au milieu de tant et de si redoutables difficultes ne disposaient d aucune autorite seculiere, et leur influence etait partout immense ot respectce. Elle ivgnait sur les ames avec d autant plus dr prestige que son point d appui etait immateriel. Elle etait entre Dieu et les
homines com me la lumiere qui eciaire et feconde notre globe sans rien lui emprunter.
Si cette condition presquc divine subit un changement, ce changement ne fut point opere pour donner au pouvoir spirituel plus d independance. La transformation qni fit des papes de veritables souverains fut graduelle ct lente. Elle s aecomplit conformement aux necessites des temps, en suivant 1 ordre general des faits, en developpant des passions , en provoquant des luttes et des crimes qui firent de Fhistoire de 1 Eglise 1 une des plus compliquees, des plus tlramatiques et quelquefois des plus scandaleuses. La papaute y gagna en splendeur, elle y perdit en moralite. Et quand on compare les deux periodes, celle pen dant laquelle son autorite fut purement spirituelle, et celle oil elle y joignit 1 autorite temporeiie, on ne peut hesiter a reconnaitre a la premiere sur la seconde mie incontestable superiorite de gran deur, cle science et de vertu.
Du reste, dans ces premiers siecles, cette auto rite spirituelle elle-meme n avait pas le caractere que lui donna plus tard son alliance avec le pouvoir politique. La primitive Eglise ne reconnaissait aucun chef supreme. L eveque de Rome occupait sans doute Fun des rangs les plus con siderables , et ce rang etait du snrtout a la longue
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domination de la Ville eternelle surl imivers. Mais les oveques cle Jerusalem, de Constantinople et d Antioche ne lui cedaient en rien. Les uns et les autres prenaientle titre de patriarches, et pretendaient a une complete independance. Un grand nombre de doctenrs eminents, plustard canonises parl Eglise, resistaient tantota 1 eveque de Rome, tantot a celui de Constantinople, qui vonlaient s attribuer la primaute. Saint Cyprien contestait jusqu a celle de 1 apotre saint Pierre : Jesns- Christ , dit-il dans son traite De siinplicitate >> prcelatoruiii, voulut appeler saint Pierre le premier a 1 apostolat, afin de proceder par 1 unite, " pour que 1 ordrcfut plus sensible. > II ne cacliait nullement son opposition aux velleites de Home a ce sujct. Et saint Firmilien le felicitant de sa fennete, lui ecrivait : Je suis indigne de la folle arrogance dr l (3veque de Home, qui pretend " tenir son eveche de l ap( A )tre Pierre. En 595, Jean, patriarche de Constantinople, prit le titre d nnivrrsrl (catholique), enalleguant que son siege etait etabli dans la ville imperiale. Saint Gregoire, qui occupait celui de Rome, protesta avec une grande energie centre une innovation qui lui paraissait aussi contraire a 1 humilite chretienne qu a la sainte fraternite des membres de 1 episcopat. II lui ecrivit une eloquenteetlonguelettre
pour le supplier de ne pas perseverer dans line si tlangereuse erreur. Lorsque 1 apotre Paul, lui disait-il, entendait certains fideles dire : Moi je suis disciple de Paul, moi d Apollon, moi de Pierre, il ne pouvait voir sans horreur dechirer ainsi le corps du Seigneur et le rattacher a " d autres tetes qu a celle de Jesus-Christ, qui est > la tete de 1 Eglise universelle. Que lui diriezvous au jugement dernier, vous qui par votre titre d universel annoncez la prevention de soumettre tous ses membres? Par ce titre pervers, " vous imitez celui qui meprisant la legion cles " angcs qui etaient ses compagnons , s efforca de > monter au faite , pour n etre soumis a personne " et etre seul au-dessus des autres, et qui dit : .le " monterai dans le ciel, je m e leverai au-dessus des astres du ciel, je serai semblabie au Tres- " Haul! Saint Gregoire s adresse entermes non moins forts a 1 empereur Maurice; il en ecrit a Euloge, eveque d Alexandrie , et lui dit : Votre Beatitude a pris soin de me dire qu elle ne donnera plus au patriarche de Constantinople un titre fonde sur 1 ambition et sur 1 orgueil, et elle me le donne a moi-meme. Je vous en prie, " ne rue dites jamais ce mot, car je sais qui je " suis ct qui vous etes. Par votre siege vous etes " mcs frercs, par vos vertus vous etes mes Peres.
Vous ne devez pas plus dormer ce litre orgueilleux d universel et de pape a moi qu a d autres, " car vous 6tez aux uns ce que vous donnez de plus a un autre en particulier. Je ne demande pas a grandir en litres, inais en vertus. Je ne regarde pas ce qui fait perdre a mes freres leur dignite, mon honneur est celui de totite 1 Kglise.
A plus forte raison 1 eveque de Rome n exercait-il aucune autorite civile. Saint Gelase , qui occupa ce siege de 492 a 496, en ecrivant a 1 empereur Anastase, revendique pour I autoritr ecclesiastique une independance absolue, et dc son c6te il se defend de toul.e immixtion dans !< pouvoir seculier : Ce monde , auguste empereur, lui dit-il, est gouverne par deux puis- " sances , celle des Pontifes et celle des rois, entre lesquels la charge des pretres est d autanl
plus grande qu ils doivcnt , au jugement d- " Dieu, rend re couipte de 1 ame des rois. \ r ous ?> savez, mon eher fils , qu encore que votrc " dignite vous eleve au-dessus des autres homines, " vous vous humiliez devant les eveques charges de [ administration des choses divines, vous " vous adressez a eux pour etre conduit dans la voie du saint; vous reconnaissez.que bien loin de pouvoir leur commander dans I administra-
" tion dcs sacrements , vous etes obliges de leur " obeir. Si les minis Ires tie la religion obeissent " a vos lois Jans tout ce qui concerne 1 ordre " temporel, parce qu ils savent que vous avez " recu d en liaut votre puissance, avec quelle > affection, je vous prie, ne devez-vous pas obeir a ceux qui sont charges de dispenser nos augustes ministeres !
Son successeur, Syrnmaque, ecrivant au meme empereur Anastase , n est pas moins explicite :
u Comparons, lui dit-il, la dignite d empereur 35 avec celle des ponlifes. II y a entre elles autant de difference qu il y en a entre un ailministratcur des choses de la terre et un administraleur des choses du ciel. Vous, prince, vous recevez du Pontife le bapteme et les sacremeuts, > vous lui demandez des prieres, vous souhaitez sa benediction, et vous le priez de vous accorder la penitence. En un mot, tandis que vous n avez soin que des choses huinaines, il vous dispense " les biens du ciel ; sa dignite est done au nioins > egale, pour ne pas dire superieiire a la votre. > Vous direz peut-etre que, suivant les Ecritures, " nous devons etre souinis aux puissances? Sans doute, nous obeissons aux puissances de la > tcrre lorsqu elles se tiennent a leur place et. qu elles n opposent point leur volonte a celle de
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Dieii. Aii reste, si toute puissance vient de " Dieu , celle qui cst etablie pour reglcr les choses " divines en vient a plus forte raison. Si vous n o- " beissez pas a Dien , vous ue pouvez pas user du privilege dc celui dont vous meprisez les droits, ni exiger de nous une soumission que >< vous refusez a Dieu lui-meme.
Ces citations, qu il me serait facile d appuyer par nil grand nornbre d autres non moins decisives, me paraissent une refutation suffisante d<> I erreur de ceux qui attribuent 1 origine du pouvoir temporel a la necessite de proteger 1 indepenclance spirituelle de la papaute. G est le contraire qui est vrai. f^es Papes u ont pu mcttre la main sur le pouvoir temporel qu(? grace a I ascendant croissant de leur autorite religieuse, dont ils ( Mendaient sans cesse les prerogatives. Superieurs par leurs liimieres et leurs vertus a 1 empire de Byzance, qui s abimait dans la corruption, aiusi (ju aux < l;iblisseiueuls dcs rois barbares s ecroulant successivement les uns sur les autres, ils attiraientforcement la confiaiHM- des penples et recevaient de leur detresse autanl de que leur affection les renes d un gouverncincnl ([ui sc dissolvait dans I anarchie. On sc li-oinpci ail cepeiidaut si Ton croyait que les Papes, ineme an moment on ap[)araissent dans I histoire les traces de leur avenement
au pouvoir temporel, furent investis de la souverainete absolue qu ils exercerent plus tard el qu ils revendiquent aujourd hui comnie lew etant con feree par Dieu meme. A Rome et dans les pro vinces qui se donnerent a enx, leur autorite ne fut longtemps qu nn protectorat ne genant en rien les libertes mnnicipales et stibordonne a la suzerainete de 1 Empereur. Ce ne fut qu en 1198, sous le regne du pape Innocent III, que le prefet de Rome recut du Pape Finvestitnre et cessa de preter serment a 1 Empereur. A cette epoque , Rome n etait pas plus que les autres cites italiennes a 1 abri des factions. Le peuple, les Papes et les barons -y etaient toujours en lutte. Plusieurs fois les Papes, chasses paries seditions, durent demander asile aux petites villes voisines. Au quatorzieme siecle, ils furent forces de fixer leur residence a Avignon, et ce ne fut qu a Ja suite d expeditions longues et sanglantes, auxquelles prirent part les cardinaux et cerlains Souverains Pontifes eux-memes, qu ils parvinrent a retablir leur autorite en Italic.
Mais si de tels evenements sont en tout point conformes a ceux dont FEurope etait alors le theatre, si les Papes jouent leur role au milieu des intrigues et des combats qui occupent sans cesse cette scene mouvante, qui oserait dire que
leur participation a ces iaits, inspires trop souvent par I ambition, la ruse et la violence, ail pro file a lenr autorite religieuse? En clevenant. des princes seculiers, ils en out eponse les passions <>t les faiblesses. Us sont descendus de la region superieure on ils preparaient les regies de la disci pline et de la morale que le monde ent aeceptees avec reconnaissance si el les avaient ete pnres d inl( ; ret personnel. Ils out ete dcs guerriers, des diploniates, de grands el habiles administrateurs , quelquefois des eriminels audacieux; ils out accumulc d iinmenses richesses; s ils ont protege les sciences et les arts, ils out anssi developpele gont dii faste, encourage les simonies. Enquoices acl(>s, consequences necessaires de lenr pouvoir temporel, ont-ils servi ies interets religioux? Us out provoque le vaste mouvement de la reforme qui a divise le christianisme en deux sticlos et, fait repandredes torrents de sang. Ils out enfante ce despolisme odieuxcontrelequel tons les grands homines de i ltalie ontproteste sans interruption depuis le (juin/ieme siecle; enfin ils ont fait de la papautr temporelle 1(> type des impuissanccs ct d(\s infa tuations, s insurgeant contre la science, maudissant la liberte bumaine, anathematisant le progirs ci declarant solennellement, an monKMit oii die succombe sous la pression d une inexorable
necessit e , que son pouvoir spirituel est essentiellement lie a la souverainete terrestre que Dieu ne lui a jamais-donnee et qu il brise aujourd hui sans retour entre ses mains.
Eh bien , non-seulement eettc opinion est condamnee par I histoire aussi bien qne par les tra ditions de la primitive Eglise, mais encore elle a etc repoussee comme fausse et dangereuse paries docteurs les plus eminents de tous les siecles. Quand elle commencait a poindre et a menacer la purete des institutions religieuses , elle trouvait deja d eloquents et saints contradicteurs.
Si Jesus -Christ, dit Tertullien, n exerca jamais aucun pouvoir, meme sur ses disciples, M auxquels il rendit les services les plus humbles, s il refusa d etre roi , il montra clairement aux v siens quel cas ils devaient faire du faste et des dignites mondaines, non moins que du pou- " voir.
Soyez soumis aux puissances , dit saint Jean ji Chrysostome , lors nieme que vous seriez apo- )> tre, evangeliste, prophet e, pretre ou moine, car la piete n en souffre point. Dieu a mis la puissance imperative aux mains des rois, dans " celles des pretres le pouvoir de la persuasion : 1 un impose sa volonte, meme par la force, 1 autre ne peut rien que par la persuasion et par
> la liberte : le premier combat avec les armes inaterielles , le second ne fait usage que des armes spirituelles.
Reunir la puissance politique au sacerdoce, ecrit Synesius , eveque de Ptolemais , que Bossuet a appele le grand Synesius, c est filer ensemble deux matieres incompatibles. Dieu a separe ces deux genres de vie. Les homines du siecle doivent s occuper de la politique et non " de la priere. Pourquoi vouloz-vous confondre " ee que Dieu a separe? Le vrai sacerdoce a pour objet la contemplation, qui ne s accorde point
avec le mouvement des affaires.
Saint Hilaire n est ]>as inoins precis : II faut. " gernir de Ferreur et de la misere de not re temps, oil Ton croit que Dieu a besoin de la " protection des homines et ou Ton recherche la puissance du siecle pour defendre 1 Eglise d( v Jesus-Christ. Ditcs-moi, je vous prie, vous qui croycz etre eveque, de quel appui se sont servis les ap< A )ti (!S pour precher 1 Ivvangile? Quelles puissances leur out aide a annoncer Jesus-Christ et a faire passer presque toutes les nations de I idolatrie au culte de Dieu? En chcrchant a
donner mi appui Intmain an nom de Jesus- Christ, on fait croire qu il est faible.
Cette doctrine tut celle de saint Hernard. f/il-
2V f HOME
lustre religieux cut 1 occasion de la formuler avec
I autorite de sa science et de son caractere , en
ecrivant an pape Eugene V , dont il avail ete le
inaitre et qui se trouvait chasse de son siege par
les Romains. Consulte par lui, illui repond par un
traite sur les devoirs du pontifical : Les princes
" etles rois, lui dit-il, sont etablis juges des choses
>- terrestres. Pourquoi faites-vous invasion dans
le domaine d autrui ? Pourquoi mettez-vous
> la faux dans la moisson qui n est pas a vous ?
Je ne veux pas dire que vous etes indigne de ces
v choses, mais elles sont inclignes de vons, et
> vous aVez des occupations bien preferables. Si
" vous etes sage , vous vous conteriterez de la part
que Dieu vous a faite. II y a mal a vouloir au
dela. Qu est-ceque le saint apotre vous a donne?
Ce n est pas de For et de 1 argent; car il le dit
lui-meme , je n ai ni or ni argent. Vous pouvez
" aspirer au pouvoir, mais non par droit aposto-
>; lique , car il est constant que toute domination
a ete interdite aux apotres et qu il n a pu vous
donner cc qu il n avait pas. Ce que Fapotre
avait, il vous l. a legue, sa vigilance sur les-
Eglises. Ecoutez ce qu il vous dit lui-meme :
Non dominantes in c/ero, sed forma fact t cjrecjis.
Si vous voulez posseder en meme temps Jes
deux pouvoirs , vous les perdrez Fun et Fautre;
et ne pensez pas etre excepte du nombre de ceux dont Dion a dit : Us ont regne, mnis re nest pas moi ; Us ont vecu en princes, niais je ne les ai pas roninis !
On ne vit jamais saint Pierre marcher charpc < de pierreries , ni vetn de soie, ni couvert d or ,
- ni monte sur un cheval hlanc, ni entoure de >< soldats. II a cm pouvoir remplir sans ces choses i la mission de p ait re les brehis de Jesus-Christ. Tout ce cortege fait de vons non le successeur " de saint Pierre, mais celui de Constantin.
Les partisans du pouvoir temporel se croient-ils plus safjes que Tertullien, plus pieux .que saint Jean Chrysostome, plus orthodoxes que saint Hernard? Et pourront-ils soutenir en presence de ces autorites, que le pouvoir temporel est indis pensable a la conservation ct a 1 exercice du pou voir spiritual ?
Qu ils ecoutent encore ce (ju en disait i al)he Fleury dans son (juatrieme discours sur 1 histoire ecclesiastique :
Ge n est pas sans grande raison (jue Jesus- Christ , la sajjesse meine, a voulu naitre pauvre rl deslitue de tons les hiens qui at.tirent la cii|)i-
- dile (Irs lioiiuncs. II lallail rjnc ses disciples ne " fussent attaches a lui que par la force de la
verile ct de la vcrtu. II a vonlii que ses disci-
pies lui fussent semblables et qu il n y eut d autre attrait pour le suivre que le desir de devenir > meilleur et I esperance dcs biens eternels. Oui-
" conque croit que les biens temporels quels qu ils > soient, richesses, puissance, faveur des grands, sont des moyens propres a etablir 1 Evangile , " se trompe et, je le dis hardiment, n a pas 1 es-
> prit de 1 Evangile . .
I^es anciens etaient sages de penser que 1 alliance de la puissance temporelle a la spirituelle n etait avantageuse ni a la religion ni a 1 Etat.
Enfin le pieux et tendre archeveque de Cambrai, ecrivant son traite sur I autorite du Souverain Pontife (chap. XLIi), laisse echapper de son grand cosur ces lignes touchantes, resumant les bautes verites religieuses auxquelles 1 humanite reviendra :
II n est rien que le Siege apostolique ne puisse obtenir de Famour filial des fideles , " pourvu qu il ne s attribue aucun pouvoir temporel. Qu on eloigne ce malheureuxsoupcon, et " tout sera repare. Voulez-vous distinguer le pouvoir spirituel du pouvoir temporel et eviter une " confusion qui est la source de tant de maux? Portez vos regards sur lEglise florissante au " temps des martyrs. Alors, sans reclamer aucun
pouvoir temporel, elle exereait librement sa juridiction spirituelle sur les ames. Combien 1 epouse de Jesus-Christ se depouillerait volontiers de ses territoires, de ses richesses, des miserables dignites de ce monde , pour retourner en eet etat !
TIelas ! il semble que ees genereux conseils aient bicn pen porte leurs fruits ! Depnis le jour ou ils etaient donnes , d effroyables tempetes ont assailli 1 Eglise : loin de lui etre un enseignement, elles I ont eloignee de la route que lui trac;ait la prevoyante sagesse de I illustre prelat. Kile s attache plus que jamais aux choses temporelies , elle fait de leur possession un article de foi. Pour elle, 1 eveque de Romen est plus seulement le Chef supreme de la catholieite, gouvernant avec les eveques reuuis- en concile et y rendant des decisions souveraines, il est a lui seul la personnification de Dieu meme. II est done d infaillibilite, et comme conronneinent de ces innova tions si redontables pour la religion, elle ecrit dans une declaration de principes qui consacre son omnipotence absolue, ce superbe drfi lance a la generation actuelle :
Que celui-la soil anatheme qui dit que le > Souverain Pontife pent et doit se reconcilier et
se mettro d accord avec le progres , le liberalismc ct la civilisation moderne .
Et commc si dans ccs evenements extraordinaires los cont.rast.es ct les surprises dramatiques avaient etc prepares a 1 avance pour frapper pins fort rimagination dcs hommes, le Souvcrain Pontife anquel il etait doune dc depasser la doc trine dcs Papcs les plus absolus, cst le plus donx, le pins genorciix, le pins humble de coeur de tons ccux qni Font precede. Il a aimc 1 Italic avec nne sainte passion, elle le lui a rendii avec un idolatre entJhousiasme. An moment oil il montait dans la cliaire de saint Pierre, la Peninsnle entiere, agitee jusque dans ses intimes profondenrs, fremissait an souffle puissant qui remuait toutes les amcs. Tout resplendissant encore des clartes celestes qnc son exaUalion faisait Inire snr son front, le nouveau Pape entonna Fliyinne de la delivrance, ct la patrie Ini repondit par une im mense acclamation. Alors on vit le peuplc ct. le Pontife, nnis dans nne supreme et.reinte, confondre leurspensees et leurs cspcrances, et marcher ensemble a la conqnete de 1 independance nationale en tenant dans la meme main le drapeau de
1 Syllabus, 90 e erreur.
ET LA REPITBLIQUE FRANCAISE. 2-Wl
la religion et cclui do la liberto. do mouvemeut fut sublime, mallieureusement il fut court. Trois a us apres, quand la haute Tlalio tirait hardimenl 1 epee contro 1 Autrioho, le Pape la benissait, mais refusait do la suivro. Hioutot il fuyait Romo 011sariglantee par 1 odieux assassinat do sou premier rninistre, et do ee beau rove d alliance et de trioinphe qui avait soduit taut d ames genereuses, il ue restait qu une division plus profonde, le Piemout ecrase, et sur le roclier do (iaoto lo Souvoraiu Pontifo on priere, intorrofifoant du regard los flots de la mer et y cherehaut la flotte qui lui apportait les soldats de la France.
Ce fut line heure solenuelle. Elle pouvait etro celle du saint. Si Pie IX avait refuse tout secours terrestre, s il avait aunonce an nionde qu il proferait 1 exil a la prise d assaut de sa capitale, loin de le diminuer, cet exil lui anrait dpnne nne incom parable grandeur. Pome serait venue a lui. Elle 1 aurait ramene, rayonnant d une gloire eclatante et pure, attondri par la reconnaissance, et pret a roprondre avec elle Vceuvre do oonfianee et d(^ progres si fatalement interroinpuc. Dion ue l a pas permis. II ( -tail dans ses clossoins <|tio la chute du pouvoir tomporol tut pn -rrdee de crises plus terribles. Tello ost sa mystoriouse loi. La uatun cornme I lnimanito nous reuseigne, rien dc ce qni
a dure ne perit sans effort douloureux. Le meilleur etle plus saint des homines crut que sa conscience lui ordonnait de laisser couler le sang; il consentit a ramasser son sceptre temporel sur la breche <fiie le canon etranger avait onverte dans les murailles de la Ville eternelle. Son cceur en fut certainement brise. et, qui sait? peut-etre, lorsque le 20 septembre 1870, agenouille dans la chapelle du Vatican ebranlee par les detonations de 1 artillerie italienne, il acceptait son sacrifice avec
un stoicisme chretien, le souvenir du bombardementde 1849 se dressa-t-il devantlui, etlui-meme mela-t-il a ses prieres la parole du divin Maitre : Celuiqui seservira de 1 epee perira parl epee. C est en effet dans une action militaire, quoique en realite sous la pression des catastrophes qui accablaient la France , que le pouvoir temporel a succombe. Ce grand evenement etait prevu, et 1 Europe catholique n a fait entendre en Vapprenant ni protestation ni murmure. Ainsi quand aujourd hui on demande an gouvernement fran-
cais de le retablir, c est contre le consentement de
toutes les puissances qu on lui conseille d agir. 1/etude clcs pieces officiclles ne peut laisser aucun doute sur ce point important, dont, j en conviens, les petitionnaires et les rapporteurs paraissent fort pen se preoccuper, mais qui merite un peu
plus d* attention de la part de ceux qui diriment les destinees de la France. Le cabinet de Florence croyant que nos defaites le deliaient de ses enga gements et lui creaient vis-a-vis de 1 Italic et de la papaute une situation tout a fait nouvelle, ordonnait a ses troupes de franchir la frontiere pontificale. En meme temps il multipliait ses communications diplomatiques ct faisait connaitre aux puissances la ligne de conduite a laquelle il se disait contraint par une imperieuse necessite. DCS le 29 aout, le ministre des affaires etrangeres italien ecrivait a son ministre a Paris :
Le gouvernement francais aura sans doute > apprecie le soin que nous avons pris d eviter dans les graves circonstances ou il se trouve, d accroitre ses embarras et d aggraver ses responsabilites, en lui faisant part des difficultes sans cesse croissantesque suscite la question romaine. " Nous ne voulons pas sortir de cette reserve, il " importe seulement pour la regie de votre lan- " gage que je vous fasse connaitre, sans reticence, ou cette question en est aujourd liui.
TJC ministre expose ensuite les efforts vainement tentes par la France pour reconcilier 1 Italie et le Saint-Siege, les refus perseverants de celui-ci ; i toute entente, mcmr sur les bases de la conven tion du 15 septembre ; il ajoute :