DES ITALIENS A ROME
C est dans de telles circonstances que la Republique francaise avait a determiner la ligne de conduite a suivre vis-a-vis du Saint-Siege. D accord en ceci avec M. le due de Gramont, avec le cardinal Antonelli, j estimais qu il n y avait plus de question romaine. La fortune 1 avait tranchee sans retour en accablant la France et en renversant F Empire. La susciter de nouveau quand les Prussiens etaient a nos portes, quand nous reclamions Fappui de 1 Italie , cut ete un acte aussi coupable qu insense. Nul n aurait ose y songer, je le pouvais moins que personne. Les convictions de toute ma vie me garantissaient contre une telle faute. Cependant ces convictions ne pouvaient etre mon guide unique. Je ne me dissimulais nullement le caractere provisoire et precaire du pouvoir dont j avais ete investi par le hasard d une revolution. Je n entendais Fexercer que dans les limites etroites de la necessite qtii me 1 avait con-
fere La tache du gouvernement nouveau etait de repousser 1 ennemi ou de le combattre jusqu a la derniere extremite, et d appcler la nation, aussitot qu elle pourrait 1 etre, a se prononcer sonverainement sur toutes les questions soulevees par la chute de 1 Empire. Cclle qui concernait Rome etait essentiellement dc son domaine , non du mien. Je ne devais pourvoir qu a la transition, en appreciant suivant les interets de mon pays les resolutions que les faits aecomplis rendaient indispensables.
Dans eet ordre d idees, je cms qu il n etait pas necessaire, par consequent qu il serait dangereux, de denoncer la convention du 15 septembre L ltalie nous refusant absolumentson coneours, le cabinet de Florence comprit fort bien le senti ment qui me retenait et n en manifests aucune liumeur. Ma resistance ne pouvait etre consideree comme un appui meme eventuel donne an pouvoir temporel qui etait a terre. C etait un simple acte de neutralite inoffensive oppose a line neutralite blessante que je ne desesperais pas encore de vaincre. L Empire avail abaiulonne la papaute, la guerre 1 avait abattne. Je ne pouvais ni ne voulais la relever; mais, comine ministre dela France, je lui devais respect et protection, et j etais d autant plus determine a ne pas faillir a eette obli-
Cation, que, depouille de son pouvoir tcmporcl, le Saint-Pere restait le chef spirituel de 1 Eglise doiit les doctrines et les croyances etaient celles de la majorite de mes conciloyens.
(les considerations dicterent ma reponse aux onvertures de M. le chevalier Nigra. Le 10 septembre , jc recus de notre charge d affaires a Rome, M. Lefebvrc de Behaine, tine depeche par laquelle il m annoncait 1 arrivee de M. de Ponza di San Martino, charge de negocier au nom du roi Victor-Emmanuel un arrangement avec le Saint-Pere. La depeche ajoutait que 1 invasion de 1 armee royale etait imminente. M. Lefebvrc de Behaine me demandait ce qu il faudrait faire si le Pape quittait Rome.
Je repondis sur-le-champ par la depeche suivante :
Paris, 10 septembre 1870.
> Le gouvernement de la defense nationale a " sur la question romaine des opinions parfaite- " ment connues. II ne pent approuver ni reconnaitre le pouvoir temporel du Saint-Siege. Mais ayant avant tout pour mission de repousser 1 e- > tranger, le gouvernement reservera toutes les questions qu il ne sera pas necessaire de resoudre immeidiatement. Respectueux de la volonte de la nation, il lui laisse la faculte dc se pro-
> nonccr librement. C. esl en re sens que vous ex-
> pliqaerez notro situation an cardinal Antonelli : un statu (fiio, sous la reserve expresse d une politique nouvclle conform e a nos principes. Par ces raisons, et apres avoir pris les orclres du > gouvernement , j ai decide que M. le marquis de Banneville, que je rappelle, serait invite a > vous laisser la direction des affaires. Si le Pape quitte Rome , vous rn en referere/ immediate- " ment, et, s il y a urgence, vous conformere/ votre conduite a celle du corps diplomatique, n en ay ant soin d insister pres du cardinal Antonelli sur le caractere provisoii-e de notre situation.
En recevant communication de ces instructions , le cardinal voulut bien reconnaitre qu elles donnaient au Saint -Pere toute la satisfaction qu il pouvait esperer dans la position de plus en plus critique ou se trouvaient a la fois la France et le Saint-Siege. A Paris, en effet,[on s attendait a chaque instant a voirl ennemi, qni s avancait sur nous a marches forcees, et qui liuit jours apres nous enfcrmait dans le cercle de fer de 1 investissement. A Rome, ce meme jour 10 septembre, M. deSan INIartino declarait an Pape que, cedan! a d imperieuses necessites, le gouvernemcnt ita- " lien etait decide a prendre possession du terri-
toire de 1 Etat de 1 Eglise , y compris la ville de Rome. II demandait au gouvernement pontifical de ne pas s opposer par les armes a la prise de possession, qui se justifiait d ailleurs par la certitude qu avait acquise le gouvernement italien que M. Cernuschi cherchait en ce moment meme a Paris a preparer Fetablissement de la Repu- " bliqne a Rome.
A quoi le cardinal Antonelli repondait : Que le Saint-Siege ne pouvait admettre de se laisser depouiller d une souverainete que rien n etait venu menacer sur aucun point de 1 Etat pontifical, malgre la pression exercee depuis un mois par la presence de quarante on soixante mille homines de troupes italicnnes snr les frontieres : " 1 Etat pontifical ne cedera done pas sans combat. Quant a unc transaction qui consisterait a " laisser au Pape la cite Leonine sur la rive droite du Tibre, le cardinal la repoussait, en declarant " que le gouvernement italien ne devait s attendre " a aucun acte qui put etre interprete comme un assentiment tacite du spolie aux resolutions du cabinet cle Florence .
EC 11 au matin, le comtc de San Martino quittait Rome, et le 12 Farmee italienne franchissait sur plusieurs points la frontiere pontificale. Se ! Depeche de M. de Behaine du 10 septembre.
conformant aux ordres qu elies avaient recus, les troupes du Saint-Siege se repliaient sur Rome : seul, un corps de cent vingt zouaves, sous les ordres du capitaine de Resimond, ii abandonnait Civita Castellana qu apres une brillante defense. Rome etait declaree en etat de siege. Le general Kan/ler, proministre des armes, faisait executer des ouvrages en terre devant les portes et sur les bords dn Tibre. De nombreuses pieces d artillerie etaient ctablies an Janicule, a 1 Aventin, aux jardins du Vatican, au-dessus de la porte Ange lica et a Monte Pincio. A voir ce deploiement de forces et 1 activite de 1 etat-major, on aurait pu croire qu on etait resolu a une resistance serieusc. II n en etait rien cependant, et le Saint-Siege par ces demonstrations voulait simplement etablir que 1 occupation de Rome par les troupes du roi d Italic n avait pu s effectuer que par la force. Le Saint-Pere avait plusieurs fois exprime sa volonte formelle de ne pas faire couler le sang pour la conservation de son trdne, tandis qu en France la guerre exercait de si cruels ravages. II avait donne 1 ordre d eviter tout conflit dans les rues. Seulement les portes devaient rester fermees, afin d obliger les Italieus a les enfoncer a coups de canon. Une fois les troupes royales mai tresses del enceinte, le Pape devait se considerer comme
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prisonuier et s enfermer an Vatican II avait fait, dire par le cardinal Antonelli aux membres du corps diplomatique qu il les verrait avec plaisir autonr de.lni an moment on se consommerait ce grave evenement.
En meme temps , il ordonnait un triduo dans la chapelle de la Vierge de Saint-Pierre. Et pen dant trois jonrs les fideles attristes et recueillis venaient en foule s agenoniller dans la grande basilique. Du reste, la population romaine demeurait calme et sa physionomie trahissait nne complete indifference. Contenait-elle par unreste de crainte les sentiments qu elle manifesta quelques jours plus tard avec tant d enthonsiasme, ou voulait-elle par la reserve de son attitude lionorer de ses regrets le malheur d un pontife ve nerable condamne par la fortune a de si cruelles vicissitudes? On peut admettre Tune ou 1 autre de ces explications ; mais en voyant la \ T ille eternelle sillonnee par des regiments en tenue de campagne , des officiers portant des ordres, des pieces d artillerie et des chariots de munitions se croisant en tous sens, an milieu de citadins se livrant paisiblement a leurs affaires, on aurail pu croire qu il s agissait des preparatifs d une ex pedition lointaine a laquelle Rome e"tait tout a fait etrangere. En montant sur les terrasses de la
ET LA REPUBLIQUE FUA3CAISE. 7
villa Medici, il n etait plus possible de se fainillusion. Les lignes italiennes apparaissaient sinla route de Ponte-Molle. La capitale allait etre investie et attaquee.
Le 14 septembre, vers trois heures,un officier superieur italien, le lieutenant-colonel d etatmajor comte Caccialupi, parut precede du drapeau parlementaire. Immediatement conduit an general Kanzler, il dit qu il etait charge d> demand er an gouvernement pontifical de laisser librement entrer les troupes italiennes, promettant en rciour que I independance du Saint-Pere serait respectee et que lesofficiers indigenes conserveraient leurs grades. Le general Kanzler Ini repondit que son sotiverain voulant etre garde par ses troupes dans sa capitale, il etait impos sible d acceder a cette demande.
Le lendemain soir, entre buit heures et m-ul heures, un aide de camp du roi \ 7 ictor-Kmmanuel, le comte de Malavolta, se presenta et hit. accueilli dans les memes conditions; il annoncait que Civita-Vecchia venait de se rendre a rarmee royale et que toute resistance etait inu tile. II se montra animc dcs sentiments les plus conciliants, affirmant que les convents et toutes les proprietes ecclesiastiques seraient respectes, et que le Saint-Pere , en cedant aux voeux du ca-
binet de Florence, s assurerait une independance et une securite qu il n avait jamais connues. Le general Kanzler persevera dans sa reponse, et M. de Malavolta fut, comme 1 avait ete M. de Caccialupi, reconduit aux avant-postes avec les plus grands egards.
Le general Cadorna, commandant en chef de I armee italienne, pouvait ainsi se convaincre que les troupes pontificales ne cederaient qu a la force et qu il n avait aucun secours a esperer de l initiative populaire. Sentant des lors la necessite cle precipiter le denoiiment, il occupa successivement les points qui completaient Finvestissement, et le 20 septembre, a cinq heures du matin , il commenca le bombardement. Les attaques principales furent dirigees au sud-est et au sutl de la ville, contre les portes Salora, Pia, Saint-Jean de Latran, et au sud-ouest contre la porte Saint-Pancrace. Les vieilles murailles de 1 enceinte ne pouvaient longtemps supporter le feu violent de 1 artillerie; bientot des breches considerables furent pratiquees a la porte Pia et a la porte Saint-Pancrace. Debout sur les remparts , les zouaves et les chasseurs indigenes s appretaient a engager un combat de monsqueterie , lorsque 1 ordre de suspendre le feu fut envoye sur tonte la ligne.
C est Pie IX qui 1 avait donne. Des le matin se conformant an desir qu il avait exprime , les membres du corps diplomatique etaient pres de lui au Vatican. A hint heures, le Saint-Pere monta a 1 autel et y celebra une messe basse ; a chaque instant sa voix etait couverte par les detona tions ; son calme ne 1 abandonnait pas . L assistance etait pen nombreuse. En debors des cardinaux Antonelli et Berardi, tons deux ministres d Eltat, le sacre College n etait represente a cette beure solennelle que par un seul de ses membres , un Francais, le cardinal Bonaparte.
Apres la messe, le Pape fit entrer tous les assistants dans sa bibliotheque et parla de sa situation avec une veritable dignite et une grande liberte d esprit, jusqu aLi moment ou, sur un rap port qui lui fut adresse par le proministre des armes , ii fit arborer le pavilion blanc sur le cbateau Saint-Ange. En meme temps il enjoignit au general Kanzler de capituler. 11 etait dix lieures du matin. Le Saint-Pere congedia le corps diplo matique les larmes aux yeux , en le priant d interposer collectivement ses bons offices auprrs du general en chef italien, el de nc rien negligcr pour sauvegarder 1 honneur et les interets des volontaircs etrangers qui venaient de se sacrifier a sa cause.
Notrecharge d affaires, M. LefebvredeBehaine, avait deja recudes instructions a ce sujet, etdeja aussi il avait commence une negociation trosfavorablement accueillie par le commandant italien. Apres avoir pris conge du Saint-Pere, il se dirigea avec ses collegues du cdte de la porte Pia, traversant line foule emue, mais encore silencieuse. A mesure qu on approchait du thea tre de la lutte , la physionomie des individus au milieu desquels circulaient les voitures du corps diplomatique devenait hostile. A 1 attitude pas sive des jours precedents succedaient [ exalta tion, 1 arrogance et presque la menace. La scene ne changea que lorsqu on atteignit les lignes italiennes, qui commencaient a se developper en deca de la porte Pia, a une petite distance des dernieres vedettes italiennes.
Bientot on gagna la villa Albani , ou le general Cadorna avait son quartier general. Le comman dant en chef accueillit le corps diplomatique avec une extreme courtoisie, et devancant la demande de notre charge d affaires, il lui dcclara spontanement que les zouaves et la legion d Antibes etaient libres. II ajouta gracieusement que personnellement il etait heureux de payer ce tribu t d estime a leur courage , qu il ne faisait du reste que se conformer aux instructions dont
il etait muni et qui avaient ete concertees entre son gouvernement et celui de la defense nationale. II fit connaitre ensuite qu une capitulation ho norable venait d etre accordee a 1 armee pontificale, dont il avait pu apprecicr les brillantes qualites militaires. II avait charge les troupes italiennes de la proteger centre les insultes de la foule, dont 1 animation et les coleres eclataient depuis qu elle n avait plus rien a craindre. Cette sage precaution n etait pas malheureusement inutile, et tous les temoins de ces tristes scenes s accordent a reconnaitre que les soldats italiens, admirables de discipline, s aquitterent de cette difficile mission avec autant de prudence que de fermete.
Par les ordres du commandant en chef, Faeces de la cite Leonine avait ete interdit a la foule. La petite armee pontificate put sc masser sur la place Saint-Pierre, oii elle bivouaqua, et on le lendemain matin, 21 , M. de Behaine put annoncer a ses compatriotes qu ils allaient etrc, officiers et soldats, rapatries par les soins du gouvernement francais. Cette assurance fut accueillie avec un enthousiasme facile a comprcndre de la part de ces braves, qui demandaienta grands cris a venir verser leur sang pour la defense do leur patrie.
A niidi, les derniers defenseurs de la papaute s ebranlerent pour quitter a jamais Rome, en passant par la porte Cavaleggieri. A ce moment, Pie IX parut seul sur le haut cles dcgres de Saint- Pierre et donna a ses soldats, qu il ne devait plus revoir, ime derniere benediction. L emotion fat generale et profonde; tous s agenouillerent, et dans le silence de cette troupe prosternee, on n entendit que la voix d un vieillard s elevant melancoliquement vers le ciel, comme pour y chercher son unique et supreme refuge.