‹ Rome et la République françaiseChapitre 8 sur 30 · ROME ET LE GOUVERNEMENT DE M. TRIERS · texte numérisé non relu

ROME ET LE GOUVERNEMENT DE M. TRIERS

Apres six mois d une lutte acharnee , dans laquelle 1 heroisme du champ de bataille et le devouement patriotique ne pouvaient suppleer au nombre, a la science militaire, a 1 armement, la France succombait. Paris, qui avait supporte pres de quarante jours de bombardement, ne capitulait que lorsque le pain lui manquait et lorsque les armees qui venaicnt a son secours etaient battues. A cette heure cle mortelles angoisses, contraint de traiter avec le vainqueur, legouvernement voulut sauvegarder le principe de la souverainete nationale, et son premier souci fut d obtenir la libre convocation d une assemblee qui deciderait du sort du pays. Ce fut dans la nuit du 28 au 29 Janvier que fut signee la convention fixant 1 election des deputes au 8 fevrier, leur reunion a Bordeaux au 12. En depit de tous les obstacles qui devaient rendre le succes de cette entreprise impossible, elle reussit. Par un sublime effort, la nation fut debout a 1 heure indiquee. Et le 12 fevrier, j avais la joie dc voir Fassemblee

constitute a Bordeaux, recevant le depot des pouvoirs que mes collegues et moi nous aurions ete s.i heureux de lui remettre plus tot.

Designe par le vosu unanime du pays, M. Thiers fut nomme chef du pouvoir executif de la Republique francaise; malgre ma resistance, il me retint a monposte, oil je ne restai que pour 1 assister dans la tache cruelle dont il acceptait la responsabilite avec une admirable et patriotique abne gation. Ce jour meme , M. de Chaudordy m annonca tres-confidentiellement que le Pape etait sur le point de quitter Rome et demandait a venir en France. Je lui fis repondre sur-le-champ que nous etions prets a le recevoir , qu il trouverait au milieu de nous les respects et la protection qui lui etaient dus, mais que je le suppliais de patienter encore , d attendre que le nouveau gouverncment fut constitue ; alors peut-etre pourrions-nous, dans 1 ordre d idees que je lui avais constamment exprimees, lui venir plus efficacement en aide.

Quelques jours apres , je pus me convaincre que le Pape n avait pas cesse de nous conserve!* le plus affectueux interet. Ses dispositions bienveiliantes se revelaient a chacune des li^nes d une depecbe dc M. de Behaine du 18 tV-vrier, dont je

[>lace quelques extraits sous les yeux du lectcur :

A diverses reprises, des personnes de 1 entourage du Pape m avaient, dansles derniers temps, " exprime la pensee que je ferais bien de rechercher 1 occasion de voir Sa Saintete , qui eprouverait, ajoutait-on , un veritable plaisir a me temoigner ses sentiments de sollicitude sympathique pour la France et la satisfaction reelle que lui causait notre attitude pleine de deference et d egards pour le Saint-Siege. Craignant de voir une demarche cependant fort simple devenir 1 objet de commentaires tres-inopportims, je n avais pas cm devoir sortir d une reserve dont le cardinal Antonelli appreciait d ailleurs " les mobiles, et j ai attendu pour solliciter une audience de Sa Saintete que le resultat des elections fut connu.

LePape m a recu avant-hicr avec une grande bonte, et comme je lui clisais que dans une heure aussi solennelle je ne voulais pas resister an desir de venir lui demander ses benedictions pour mon pays , il m a repondu qu il ne se passait pas un seul jour sans qu il priat Dieu pour la France , dont Fimage se presentait sans cesse a son esprit.

Faisant allusion ensnite aux efforts qu il a > tentes pour nous venir en aide et hater la fin de > cette effroyable guerre, il m a dit que le roi

Guillaume, maintenant emperenr, parait-il , n avait pas encore repondu a la Icttre quc Sa Saintete lui avail ecrite au mois de novembre.

Tenu ainsi forcement en dehors des graves questions qu implique le retablissement dc la > paix , il ne pent que former des voetix pour qu elle soit bientot conclue a des conditions honorables. II s est felicite du caractere general des elections , me disant que tons les hornmes devoues a la cause de notre grandeur Rationale ne pouvaient que se rejouir en voyant les popu- )) lations francaises decerner a M. Thiers de si eclatants et si nombreux temoignages de confiance. Le Pape m aparle, a cette occasion, des sentiments de sollicitude pour le Saint-Siege qu avait en diverses circonstances inspires a M. Thiers la claire notion des vrais interets de la France.

La depecbe se terminait ainsi :

T.e cardinal Antonelli, qui a du reste fort peu

d illusions sur les Prussiens, recueille avec une

grande sollicitude tout ce qui se rapporte

aux negociations de paix et a la constitution

d un gouverncnient r^gulier en France ; il a

invite Mgr Chigi a entretenir avec M. Thiers

et les membres les plus considerables de 1 As-

scmblce de Bordeaux des relations qui ne

doivent tendre qu a confirmcr, j en ai la certitude , les sentiments d affection a la fois tliscrete , profonde et confiante qui attachent Pie IX a la France, et dont je me suis efforce de vous transmettre la fidele expression telle que je 1 ai recueillie de la bouche de Sa Saintete.

Le ministre du gouvernement de la defense nationale pouvait done etre certain de n avoir en rien compromis les interets eleves et delicats qui rattachent la France an Saint-Siege. Jamais le Souverain Pontife ne s etait montre envers elle plus affectueux et plus confiant, et Ton pou vait esperer, sans presomption, que ces bons rapports s affermiraient de plus en plus par la constitution d un gouvernement regulier demeurant fidele a la politique qui jusque-la avait si bien reussi.

Ce gouvernement devait sortir cle 1 Assemblee, et le choix etait dicte a Favance par le temoignage eclatant de confiance donne par le pays a 1 homme d Etat illustre dont la grande ame allait se reveler tout entiere. Mais a raison de ses opinions bien connues sur la question romame,^ sa nomination pouvait faire naitre an Vatican des esperances , a Florence des inquietudes sur lesquelles il importait de ne laisser aucune equi-

roque. Lorsqu il me fit 1 honneur de m attachcr a son cabinet, je m en expliquai avec lui sans detour, et j eus la satisfaction d obtenir son appro bation pour ma conduite passee et pour le systeme quc j entendais continuer. Je m empressai de faire connaitre au Saint-Pere la nomination de M. Thiers comme chef du pouvoir executif.

Je recus deux jours apres les felicitations les plus cordiales, auxquelles je.repondis le 23 fevrier par le telegramme suivant adresse a M. de Behaine : M. le comte de Cliaudordy me transmet votre telegramme du 20 courant. .1 y vois avec satisfaction que la constitution de notre nouveau " gouvernement est favorablement accueillie.

Chargez,je vousprie, le cardinal Antonelli d etre pres du Saint-Pere 1 interprete de mes sentiments de respectueuse gratitude pour la forme qu il a bien voulti donner a son adhesion. Je n ai pas eu jusqu ici 1 occasion de lui faire savoir a quel point j ai ete louche des demarches " qu il a faites aupres de la Prusse pour nous "obtenir un armistice avec ravitaillement. Setd parmi les souverains dc 1 Europe , il nous a donne ce temoignage direct de bicnveillanct>, <>t nous ne 1 oublierons pas. Je fais les vceux les plus sinceres pour le complct aplanisscment des difficnltes centre lesquelles il a a hitter aujour-

d hui, et je m estimerais heureux de pouvoir lur > etre utile dans cet ordre d idees.

La reponse ne se fit pas longtemps attendre : les dernieres lignes me toucherent jusqu au fond du cosur; la voici tclle que me 1 expediait le telegraphe :

Rome, le 26 fevrier 1871, neuf heures quarante-cinq soir.

u En m ecrivant pour me remercier de 1m avoir communique votre telegramme d avant-hier " soir, le cardinal Antonelli m exprime la vive satisfaction qu eprouve le Saint-Pere de voir apprecier a leur juste valeur ses demarches en " faveur de la France aupres du roi de Prusse. Sa Saintete ne doute pas de nos bonnes dispositions ...............

pour assurer qu il ne lui manquera pas tin concours efficace pour surmonter les difficultes et reparer les torts (riparare i danni") qu elle a aujourd hui a subir. Le cardinal Antonelli termine en me chargeant de vous dire que le Saint- Pere vous benit de coeur ainsi que la France.

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